Poésie et créole chez Eugénio Tavares

samedi 

14 octobre 2017 à 07:58

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Couv eugenioQuelques jours avant le 150e anniversaire d’Eugénio Tavares, je partage avec vous l’avant-propos de mon dernier ouvrage intitulé Poésie et créole chez Eugénio Tavares.

 

 

Postface à « En recevant Godot »

mardi 

1 août 2017 à 08:03

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Page de couverture - En rencontrant GodotJ’ai postfacé le livre d’un vieil ami, Tiburce Koffi, intitulé : « En recevant Godot », qui est une pièce de théâtre. Je vous invite vivement à lire son ouvrage.

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Naître, cependant n’être pas. Se tenir entre naissance et existence. Hors la mort. Alors attendre ! Mais quoi ou qui ? Rien, personne, peut-être. Ou Godot.

Attendre, emprunté au latin atendere, signifie « prêter attention ». Samuel Beckett a médité ce point essentiel. Et s’en est tenu, sans désemparer, jusqu’à déconcerter ses lecteurs et spectateurs.

Tiburce Koffi prémédite d’accomplir le pas qui va au-delà. Il a voulu recevoir Godot, pour tenter de surmonter l’attente. Ainsi prolonge-t-il Samuel Beckett en plongeant dans une œuvre qui fut un immense succès au théâtre : En attendant Godot. En cela même, Tiburce Koffi engage un audacieux pari littéraire et existentiel. Il reçoit Godot.

Recevoir, cela veut dire « laisse entrer ou faire venir à soi » une personne. Mais, recevant Godot, Tiburce Koffi constate que rien ne (se) passe. Il n’y a pas d’événement : rien n’arrive, si ce n’est ce qui n’arrive pas. C’est ce paradoxe mis en scène par Samuel Beckett qui a suscité l’intérêt de Tiburce Koffi pour cet auteur et son ouvrage, après que Sidiki Bakaba ait « naturalisé » Godot, devenu citoyen abidjanais. Mais c’est à Paris, sa ville d’exil, que Tiburce Koffi rend Godot à sa nationalité d’origine. Dès lors, il peut méditer en profondeur Samuel Beckett, d’une manière originale et inédite. Et son écrit est une réflexion sans précédent sur ce génial auteur qu’il déborde. Comment ?

En nous appelant sur une identité étonnante : attendre et recevoir sont le même. Ou du moins le second complète le premier, sans le dénaturer. En effet, celui qui reçoit est celui-là qui attend. Plus encore : celui qui est attendu, Godot, est celui qui doit arriver. Et il arrive, mais sans que cela ne constitue un événement.

Pour mesurer la portée exacte et la signification ultime de la démarche de Tiburce Koffi, il convient de bien comprendre En attendant Godot, pièce dans laquelle Samuel Beckett procède à une triple déconstruction.

La première est une déconstruction du langage. L’écriture y est non pas simple, comme l’on pourrait le penser de prime abord, mais à la fois syntaxique et parataxique. En outre, fait significatif, Godot ne bavarde pas. Il retient les mots. Il est peu disert et ne converse pas vraiment. Mieux encore, il ne parle pas. Sous ce rapport, et ce point n’a pas encore été signalé par les critiques littéraires, il est à l’opposé du Socrate de Platon, dont il déconstruit et les dialogues (qui, par l’elenchos moral – méthode de réfutation – produit la vérité et le juste) et la fameuse Maïeutique (l’art de faire accoucher les idées innées, par le ressouvenir). Godot existe comme sans mémoire, sans souvenir non plus. L’absence de ces deux fonctions mentales ne produit pas du cognitif. Dans ses dialogues ou conversations, Godot ne cherche ni à convaincre ses interlocuteurs ni à dévoiler une quelconque vérité. Et il persiste par-delà le juste. Il laisse chacun à lui-même. C’est un type de renversement, quasi unique dans la littérature occidentale. La parole ne produit rien, moins encore de l’être. Qui connaît Tiburce Koffi voit dans ces faits, l’une des raisons de sa fascination pour Samuel Beckett.

La deuxième déconstruction, aussi silencieuse que profonde, est la rupture avec les règles du théâtre classique, tels que fixées par Aristote dans sa célèbre Poétique consacrée aux formes du théâtre. En effet, En attendant Godot développe une seule structure : l’intrigue continue. On n’y retrouve pas de situation initiale, pas de « purgation » de l’âme (mais plutôt un désenchantement) et moins encore de dénouement. Cette pièce échappe à l’épopée, au drame et à la tragédie. En ce sens, l’œuvre opère un spectaculaire renversement anti-aristotélicien. Et c’est sans doute dans cette insurrection littéraire que se situe la clé du succès de l’œuvre de Samuel Beckett. Qui connaît Tiburce Koffi comprend pourquoi cette œuvre l’a tant stimulé, lui le champion des discontinuités littéraires et politiques.

La troisième déconstruction est l’impossible parousie, entendue comme second et dernier avènement du Christ, et sur laquelle se fondent les trois vertus théologales chrétiennes : l’amour, la foi et l’espérance. Face à une difficulté, une énigme ou un problème, Alain recommandait de « trouver l’épingle » . Point n’est besoin, chez Samuel Beckett. Avec Godot, on ne trouve rien, parce qu’il n’y a pas d’épingle. Daniel Arasse, qui enseigne la lecture des tableaux, dit On n’y voit rien . Chez Godot, on ne voit rien, puisqu’il n’y a rien à voir. L’existence est ab-surde. C’est pourquoi, chez Samuel Beckett, l’« attention » ou l’attente n’a pas d’objet. L’histoire n’a pas de sens et, par suite, aucune architectonique. Qui connaît le parcours intellectuel de Tiburce Koffi saura pourquoi, sur ces points, il a pu trouver en Samuel Beckett un solide point d’appui.

Somme toute, en s’éloignant de Socrate (maître de morale), en se démarquant d’Aristote (maître du théâtre) et en se détournant du Christ (maître de la révélation), Samuel Beckett ne pouvait que passionner Tiburce Koffi qui, En recevant Godot, nous gratifie d’une belle œuvre de théâtre que sa scénographie et sa musicographie sauront si bien accomplir.

Avec cette œuvre, indéniablement, l’auteur prend place parmi les grands auteurs africains de théâtre. Et il nous convie à un débat qui, s’il se réalise, promet des richesses de pensée.

Macron : erreurs et provocations africaines

mercredi 

26 juillet 2017 à 09:41

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Au cœur de sa conférence de presse du dernier sommet du G20 , à la question confuse et stupide d’un journaliste africain, Emmanuel Macron, chef d’État, a sponte sua improvisé une réponse qui reprend un vieux préjugé français : le taux de fécondité africain. Et, faut-il le rappeler, ce pré-jugé n’est pas seulement le sien, il est également celui d’une grande partie de la classe politique (gauche et droite), d’une composante (non négligeable) de la communauté des sciences sociales et est rebattu hebdomadairement par les médias français. Chacun comprendra pourquoi ce pré-jugé demeure aussi tenace. Il est volontairement entretenu. C’est l’image de l’Afrique noire (francophone), qui est l’une des pièces essentielles de la domination française en Afrique.

À QUESTION IDIOTE, RÉPONSE ERRONÉE

La question, généreuse en apparence, portait sur la nécessité d’un « plan Marshall », vieux poncif des journalistes africains francophones, pour « sauver l’Afrique ».

Emmanuel Macron a aussitôt compris que son interlocuteur ne savait pas ce qu’était le « plan Marshall ». Il le lui dira, tout en révoquant en doute la pertinence d’un « plan Marshall pour l’Afrique ». Et c’est dans ce cadre qu’il précisera les principales conditions qui, selon lui, devraient permettre à l’Afrique de se développer : « une gouvernance rigoureuse, dira-t-il, la lutte contre la corruption, d’une lutte pour la bonne gouvernance, de la transition démographique réussie. Dans des pays qui font encore 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez dépenser des milliards d’euros, vous ne stabilisez rien. Le plan de cette transformation que nous devons conduire ensemble doit tenir compte des spécificités africaines par et avec les chefs d’États africains ». Brave Macron !

Sa vision comprend deux volets. Le premier, qui est une condition politique, concerne la notion de « bonne gouvernance ». Le second, qui est d’ordre démographique, porte sur l’idée de « transition démographique réussie », avec un argument rédhibitoire : la maîtrise de la fécondité, comme facteur de développement. Pour étayer son point de vue, le Chef d’État français avance un jugement qui a suscité l’ire africaine : le sous-développement n’est pas un problème de financement (mobilisation de capitaux) mais une problématique « civilisationnelle », c’est-à-dire démographique : le taux élevé de fécondité. L’équation est donc simple : la civilisation, en Afrique, est le taux natalité élevé. Étrange idée. Heureux président, qui habille son autorité avec un syllogisme (raisonnement) élémentaire : (prémisse A) en raison de leur civilisation, les Africains font de nombreux enfants ; (prémisse B) or, ils doivent en faire moins ; (conclusion) : donc, ils devraient réformer leur civilisation. Ainsi, d’une question démographique que maintes spécialistes ont constituée en science, un Président en fait une problématique civilisationnelle.

C’est ce point qui a retenu l’attention des intellectuels et de quelques hommes politiques africains. Ils se sont indignés, ont injurié, y ont vu des insultes à l’endroit des femmes africaines (qu’eux-mêmes respecteraient tant), ont raillée la (supposée) vie privée d’Emmanuel Macron, dénoncé la mainmise de la France sur l’Afrique, et tout cela dans une incroyable cacophonie qui, dans peu de jours, fera place à un grand silence, comme il en a été à propos du persifflage des kwassa-kwassa comoriens fait par Emmanuel Macron. Mis à part ce point sur le taux de fécondité africain, tout le reste du discours a été ignoré : la « corruption » des élites et des cadres, la « bonne gouvernance » que peu veulent appliquer sont passés à la trappe. Ne serions-nous pas en présence d’un procès quelque peu facile ?

Et comme souvent, lorsqu’ils se sentent ou se croient humiliés, de nombreuses élites africaines ont recours à un vieil argument : le prestigieux passé historique de l’Afrique ou la valeur des coutumes. Pourquoi pas ? Mais, ce faisant, ils se situent sur le terrain même de l’adversaire qu’ils veulent réfuter, à savoir celui de la civilisation ; qui plus est, ils n’organisent pas une réponse adéquate. N’eût-il pas été plus pertinent, efficace ou pédagogique d’interroger Emmanuel Macron, à partir de l’histoire de France, pour lui faciliter la compréhension de ce que lui-même affirme ?

Par exemple, puisqu’il incrimine directement la fécondité (élevée) des familles africaines, il eut été plus judicieux de lui montrer qu’il s’inscrit contre l’abbé Grégoire, Sur la littérature des Nègres (1808) ou l’abbé Raynal et Diderot, Histoire des Deux Indes (1792) qui, en leur temps, défendirent les familles africaines tant méprisées par les esclavagistes et les tenants de la Traite négrière. Grégoire, Raynal et Diderot comprirent que l’attaque idéologique contre les familles d’Afrique noire obéissait à un intérêt matériel : justifier ces deux ignominieuses pratiques. Un autre exemple ; plutôt que des insultes, il eut été plus approprié de faire parvenir à Emmanuel Macron l’instructif ouvrage d’Hervé Le Bras, Marianne et les lapins, L’obsession démographique , et lui en suggérer la lecture, afin qu’il surmonte ses graves insuffisances en la matière ; d’autant que nous avons toujours été enclins à estimer qu’il y avait chez Emmanuel Macron des failles de connaissance et des creux en culture générale. C’est ce que Vladimir Poutine a mis en évidence, lors de leur conférence de presse au Château de Versailles, à propos de l’influence de la noblesse russe en Europe.

Au reste l’ouvrage d’Hervé Le Bras eut été profitable à Emmanuel Macron mais également aux élites africaines dans leurs réponses. En effet, l’auteur y décrit une France (Marianne) préoccupée à faire des enfants (lapins), pour rester en tête des « grands » pays sur le plan de la natalité. Et ce qu’il appelle la « fièvre nataliste ») (pages 9 – 19) remonterait à la débâcle de 1870 où, pour la première fois, l’argument d’un déficit démographique (insuffisance de population) a été avancée comme la cause principale de la défaite militaire française. Depuis, a surgi une obsession nataliste en France visant à encourager (politique publique) les naissances, dont l’une des visées est de contrer l’invasion démographique arabe ou européenne (salve, etc.) et, ajouterons-nous, à présent noire africaine. Ce que dit Emmanuel Macron relève de cette angoisse bien française.

QU’AURAIT DÛ DIRE EMMANUEL MACRON ?

Revenons donc à son propos contesté. En vérité, que voulait-il donc dire, sinon que partout où le taux de fécondité est supérieur au taux de croissance, il y a, de façon nécessaire, appauvrissement et non-développement. Cette vérité qui croise démographie et économie est bien connue et fort peu contestée. Ceci est si vrai que de nombreuses politiques publiques au monde s’y sont appuyées. Chacune se souvient ici de l’enfant unique initié en Chine populaire. Mais si tel est son sous-sol théorique, pourquoi ne l’a-t-il pas dite sous cette forme-là, en lieu et place de sa formulation triviale, provocante et humiliante ? Avait-il besoin de lancer cette provocation, là où elle n’était même pas utile ? Est-ce la médiocrité de la question et le mépris du journaliste noir, qui l’ont suscité et engagé son persiflage ? Sans doute pas.
En fait, à bien écouter le Président de la République, on s’aperçoit que sa réponse est d’abord improvisée et fait immédiatement suite à une hésitation sur l’exigence d’une juste gouvernance, qu’il invoque à trois reprises : « gouvernance rigoureuse », « lutte contre la corruption » et « lutte pour la bonne gouvernance ». Ces redites sont le signe patent qu’il cherchait comment énoncer son argument principal. Il hésite et tergiverse, se retient, utilise alors une expression non-polémique, « la transition démographique réussie », puis lâche sa malheureuse formule. C’est un lapsus révélateur, un acte manqué, qui trahit un pré-jugé et une conviction forte d’Emmanuel Macron : le taux de fécondité élevé des familles africaines. Un vieux cliché français.

LE FORCE HISTORIQUE D’UN PRÉJUGÉ

Mais l’argument est ancien et n’est pas d’un type nouveau. Il habite enfoui au plus profond des consciences de certaines élites françaises. Et c’est d’abord sous l’esclavage et la Traite négrière, atlantique et orientale (arabo-musulmane), que les familles noires ont été attaquées et rendues responsables de leur propre sort. Et on retrouvera cette idéologie d’accusation reformulée sous une forme atténuée chez Pierre Bérégovoy (2 avril 1992) et encore durant la terrible crise des banlieues françaises de 2005. Sur ce dernier point, qu’il nous soit permis de reproduire un long passage d’un de nos ouvrages non encore publié : « En France, et c’est une singularité, pour la première fois, la polygamie a été avancée, de façon répétée et concertée, comme la cause explicative des graves émeutes des banlieues d’octobre à novembre 2005. En quelques jours, unanimes, Gérard Larcher , alors ministre délégué à l’emploi, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, et Bernard Accoyer , député, président du groupe parlementaire UMP, se sont accordés pour présenter la polygamie comme la cause première et quasi unique du soulèvement des banlieues du dernier trimestre 2005.

De ces trois opinions, celle de H. Carrère d’Encausse résume et illustre le mieux l’ensemble des préjugés défavorables et des clichés dominants sur les familles noires de France, et qui vaut comme une faillite du savoir en général. Il convient donc d’accorder quelque prix à ses propos, lorsqu’elle affirme, sans ambages : Ces gens, ils viennent directement de leurs villages africains. Or la ville de Paris et les autres villes d’Europe, ce ne sont pas des villages africains. Tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair, pourquoi : beaucoup de ces africains sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et 25 enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues .

Outre la nette dimension de mépris et de fatalisme social qu’ils véhiculent, ces propos opèrent un inquiétant rapprochement entre polygamie et populations noires africaines, qui ne sont pas sans rappeler les paroles d’Arthur de Gobineau sur l’inéluctable et fatale dépravation morale des Phéniciens dès qu’ils furent au contact des Noirs : La polygamie, si chère aux peuples noirs ou demi-noirs, rend aussi, sous ce rapport, toutes les précautions inutiles .

Signalons que, près d’un an auparavant, Chantal Brunel, députée UMP, élabora une proposition de loi restrictive sur la polygamie . Et, dix ans avant, le 24 août 1993, la loi Pasqua ciblait le regroupement familial polygame ; quand, en vérité, un an plus tôt, au cœur même de l’Hémicycle, lors de son célèbre discours de Politique générale, Pierre Bérégovoy, sur l’égalité des sexes, et à propos des femmes issues de l’immigration, s’exclamait en ces termes : La polygamie, je le cite à titre d’illustration, ne peut être acceptée chez nous. Conformément aux recommandations du Haut Conseil à l’intégration, le Gouvernement cherchera les voies et les moyens de mettre fin, à l’avenir, au regroupement pour plusieurs épouses .

Et chacun se souvient des méprisantes paroles de Manuel Valls à l’endroit des commerçants noirs de sa ville d’Évry.

UNE GÉNÉRALISATION HÂTIVE

On le voit bien, quelque soient les cas, polygamie, délinquance ou taux de fécondité, les milieux politiques, intellectuels et médiatiques français s’accordent sur la mise à l’index des familles noires, en France même ou en Afrique. Toujours avec un seul argument : famille trop nombreuse. Ce pré-jugé est si ancré qu’on peut voir ou saisir sur le vif comment il prend corps chez Emmanuel Macron. En effet, son désobligeant propos appelle au jour la vérification suivante : quels sont « les pays [africains] qui font encore sept à huit enfants par femme ? »

Au vrai, pour qui consulte les chiffres officiels des organisations internationales, il n’y en a que deux : le Nigeria, avec un taux de fécondité de 8 enfants par femme, et le Niger avec 7,6 enfants par femme. Autrement dit, deux (2) pays africains sur cinquante-quatre (54). Pourquoi alors, de ces deux cas africains, Emmanuel Macron établit-il une hasardeuse généralité pour toute l’Afrique ?

En outre, lourde erreur cognitive, Emmanuel Macron ne prend nullement la peine (sans doute ne le sait-il pas) de pondérer le taux de fécondité par la densité de la population africaine (+30 hbts/Km²) qui reste quatre fois inférieure à celle de l’Europe (120 hbts/Km²) ni non plus par l’espérance de vie africaine qui est en moyenne de 57 ans, quand elle est de 69 ans au niveau mondial. Il exagère volontairement, là où Nicolas Sarkozy, obnubilé par la croissance démographique noire africaine donnait un taux de moins de 5% ?

Classons quelques taux de fécondité africains, en rappelant que la moyenne mondiale est de 2,42 enfants par femme. La France, qui se situe au 110ème rang mondial, est à 2,08 enfants par femme.

11 pays ont un taux de fécondité à peu près égal à celui de la France et se situent bien en-dessus de la moyenne africaine qui est de 5 enfants par femme : L’Île Maurice : 1,76 ; la Tunisie : 1,99 ; la Libye : 2,05 ; le Maroc : 2,13 ; la Namibie : 2,17 ; le Cap Vert : 2,29 ; l’Afrique du Sud : 2,33 ; Djibouti : 2,39 ; l’Algérie : 2,78 ; l’Égypte : 2,78 ; le Swaziland : 2,80 ;

6 autres pays ont un taux de fécondité établit entre 3,30 et 3,80 enfants par femme : le Kenya, le Zimbabwe, la Côte d’Ivoire, les Comores, la Gambie, le Soudan ;

22 autres pays se situent entre quatre et cinq enfant par femme : la Mauritanie, le Sahara occidental, l’Érythrée, le Ghana, Madagascar, la Guinée-Bissau, la République Centrafricaine, le Sénégal, le Gabon, le Togo, le Bénin, le Rwanda, Sao Tomé é Principe, le Tchad, la Guinée Équatoriale, la République démocratique du Congo, la République du Congo (Brazzaville), le Liberia, le Cameroun, la Sierra Leone, la Guinée (Conakry), la Tanzanie ;

9 pays sont entre cinq et six enfants par femme : l’Éthiopie, le Mozambique, le Soudan du Sud, l’Angola, le Malawi, la Zambie, le Burkina Faso et l’Ouganda ;

4  pays ont un taux de fécondité au-dessus de six (6) enfants par femme : la Somalie, le Mali, le Burundi ;

2 pays sont au-dessus de sept enfants par femme : le Niger (7,6) et le Nigeria (8).

Sur la base de ces chiffres de 2015, il appert qu’Emmanuel Macron non seulement commet une erreur d’appréciation mais donne également dans l’exagération et la généralisation hâtive. Est-ce son cabinet qui ne maîtriserait ni ne vérifierait les chiffres et lui en fournirait d’inexactes ?

Est-ce la force du pré-jugé qui occulterait l’observation objective ? Est-ce parce que nous sommes en présence d’un Chef d’État qui, à souhait, dramatise une situation pour se parer d’autorité ? En tous les cas, son injonction démographique à l’Afrique, qui est au cœur de sa réponse au journaliste africain, ne repose sur aucun fondement scientifique. En d’autres termes, c’est de l’arbitraire. Et c’est bien comme tel qu’il faut considérer une telle injonction, parce qu’elle s’appuie avec assurance et tranquillité sur des faits erronés, pour se parer d’autorité. Au fond, ce dire d’Emmanuel Macron est de peu de vérité, ni d’aucune force et même sans valeur. Et cependant, il nous a fallu le commenter.

 UN PROVOCATEUR INEXPÉRIMENTÉ

C’est que l’homme est volontiers provocateur et incline constamment au défi. Ainsi, après son sarcasme (ironie mordante) sur les kwassa-kwassa comoriens, après sa mise au défi adressée aux Chefs d’État de la Zone franc pour qu’il la quitte s’ils n’en étaient pas satisfait (menace et provocation), après avoir fait un pied de nez à son homologue malien en se rendant à Kidal sans passer par Bamako (mépris des règles d’usage), le voici, à présent, à sermonner publiquement les familles africaines noires en Afrique. Encore heureux qu’il n’ait pas suggérer l’idée d’une police de la fécondité, en rappel de Savonarole qui, en son temps, surveillait la sexualité des Catholiques.

En vérité, ces provocations sont l’expression d’un pli de son esprit ; un esprit qui, parce qu’il n’est pas authentique , cherche et recherche l’autorité, dans les moindres recoins et occasions. Alors, persiflage pour persiflage, peut-être devrions-nous songer à lui faire parvenir ce texte fameux de Hannah Arendt, Qu’est-ce que l’autorité ?, pour qu’il apprenne et sache, enfin, ce que cela signifie, et afin qu’il ne s’abîme pas plus longtemps dans un autoritarisme désuet, comme cela est ressorti avec netteté de sa « confrontation » avec son ex-Chef d’État-major, le Général Pierre de Villiers. Dans L’art de la guerre, bien plus modeste, Machiavel en guise d’autodérision se qualifiait de « général de papier ». Aussi, malgré toutes ses grandes connaissances sur la guerre, il eût l’humilité de ne pas se croire meilleur que les officiers militaires. Au reste, Emmanuel Macron n’a-t-il jamais lu L’art de la guerre de Sun Tzu, qui fait le portrait idéal du chef de guerre ? Ce peut être une source littéraire instructive. A-t-il étudié De la guerre de Carl von Clausewitz ? Même l’expérience littéraire des armes et de leur usage semble faire ici défaut. Sinon comment expliquer qu’il réduise la problématique des armes à une question budgétaire ? Certes, « on » peut être ou devenir « chef des armées » par la Constitution et surtout disposer de l’arme de dissuasion nucléaire sans aucune expérience du feu et des armes. En effet, Emmanuel Macron est le premier Chef d’État qui, sous la 5ème République, n’a pas fait de service militaire. Un chef des armes sans aucune pratique militaire est donc possible. Mais, la distinction entre le constitutionnel et réel devrait obliger à quelque modestie. Et être infatué à ce point est une erreur dans le proto-kollon d’État. Cette immodestie est résumée par le Général Pierre de Villiers : « Parce que tout le monde a des insuffisances, personne ne mérite d’être aveuglément suivi ».

C’est le début du déclin de Jupiter. Et parce que la France est en République, en démocratie et fait encore nation « belle et rebelle », comme le chantait si bien Jean Ferrat.

Ce penchant à la provocation, il ne le fait cependant pas avec tous. On l’a vu déférent et pénitent à Alger, petit élève studieux à Berlin et sujet sage à Londres. Peut-il de la sorte s’adresser aux Chinois ou aux Nord-coréens ? Ou à son homologue angolais ? Non ! Car ses provocations sont toujours à l’adresse de ceux qu’ils croient plus faibles, tels les États noirs francophones. Et bientôt ce sera le tour des familles noires de France. Mais qu’on n’y voit pas de racisme, comme inclinent à le croire nombre d’intellectuels noirs. Car, à moins de paradoxe raciste, jamais un Président français n’aura autant fait élire de députés noirs à l’Assemblée nationale.

Somme toute, les erreurs et les provocations publiques d’Emmanuel Macron ne traduisent, en définitive, que la faiblesse structurelle des États noirs francophones, la dispersion de la communauté noire de France et la veulerie de la « petite-bourgeoisie » noire de France. Toutes ces provocations africaines ne sont donc que le résultat de ces faiblesses-là. D’autant que, en France, il est toujours facile de moquer l’Afrique. Car cela ne coûte rien, ni politiquement ni socialement et moins encore diplomatiquement.

QUI SE NOURRIT DE LA FAIBLESSE DE L’AFRIQUE ?

Emmanuel Macron serait bien inspiré de réentendre quelques vérités énoncées par deux de ses prédécesseurs, sur les raisons des faiblesses de l’Afrique.

Dans une allocution fameuse, François Mitterrand dénoncera publiquement l’injustice : « Est-il normal que l’Afrique et l’Amérique latine, pour ne citer qu’elles, aient vu leurs recettes d’exportation diminuer constamment tout le long de la dernière décennie, qu’en dépit des aides multiples qui lui sont destinées, le Sud, en fin de compte, finance le Nord, puisque les transferts nets du Sud vers le Nord se sont encore accrus cette année de 10 milliards passant de la sorte à 43 milliards de dollars ? » .

De cet état de fait, Jacques Chirac, plus direct, n’en fera pas une question morale, comme l’avait fait François Mitterrand. À sa façon, plus direct, il dénoncera le long pillage de l’Afrique : « On oublie seulement une chose, dira-t-il, c’est qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation, depuis des siècles, de l’Afrique ; pas uniquement, mais beaucoup vient de l’exploitation de l’Afrique ; alors il faut avoir un petit peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, mais de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains, je dirais, ce qu’on leur a pris ; d’autant que, c’est nécessaire, si l’on veut éviter les pires convulsions ou difficultés, avec les conséquences politiques que cela comportera dans un proche avenir » . Piller

Quelques années plus tôt, le 19 janvier 2001, lors du Sommet France-Afrique (Yaoundé), en réaction à une lettre « sévère » de l’épiscopat français sur les régimes autoritaires africains, Jacques Chirac, bière à la main, improvisera une discussion avec des journalistes, dans laquelle il exposera sa thèse sur l’origine et les causes des faiblesses africaines : « Nous avons saigné l’Afrique pendant quatre siècles et demi. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières ; après, on a dit : ils [les Africains] ne sont bons à rien. Au nom de la religion, on a détruit leur culture et maintenant, comme il faut faire les choses avec plus d’élégance, on leur pique leurs cerveaux grâce aux bourses. Puis, on constate que la malheureuse Afrique n’est pas dans un état brillant, qu’elle ne génère pas d’élites. Après s’être enrichi à ses dépens, on lui donne la leçon » .

Que celui qui a des oreilles pour entendre, regarde !

Emmanuel Macron le fera-t-il ? L’homme est ainsi formé qu’il ne connaît pas assez l’histoire de France , moins encore les grandes idées des Lumières, et rien du Code noir, ni non plus sait-il ce que penser veut dire. Certes, dans son ouvrage célèbre , Paul Ricoeur remercie Emmanuel Macron pour sa contribution. Mais qu’a retenu ce dernier du philosophe ? Bien peu. Il aurait, étudiant, rédigé un mémoire de maîtrise sur l’idée de « L’intérêt général chez Hegel » ; mais Étienne Balibar, qui est censé l’avoir dirigé, n’en a pas gardé souvenir. Et, fait étonnant, Emmanuel Macron ne semble savoir que fort peu de choses de la dialectique (mis à part son expression « en même temps » qui en est l’une des formes les plus dégradées) et de l’État (incarnation de l’intérêt général) chez Hegel.

En tous les cas, qu’Emmanuel Macron garde raison, à mépriser autant les noirs Africains. Car il est un « mystère » de la 5ème République : le déclin de tout Président français s’amorce en Afrique noire, pour s’achever en France. Excepté Charles de Gaulle (octroi des indépendances) et François Mitterrand (Discours de la Baule), il en a été ainsi pour Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Et déjà, semble-t-il, pour Emmanuel Macron.

Au fond, depuis 2007, la France est traversée par une ligne de médiocrité. Et c’est cela même le problème.


[1] Sommet du G20 2017, du 7 – 8 juillet, Hambourg, Allemagne.

[2] Hervé Le Bras, Éditeur Olivier Orban, Paris, 1991.

[3] PF. Tavares, Des principes et des règles de la politique d’immigration en France,

[4] Gérard Larcher, Le Monde du 16 novembre 2005.

[5] Bernard Accoyer, RTL, 15 novembre 2005.

[6] H. Carrère d’Encausse, Interview à titre d’Expert sur la chaîne russe NTV, 14 novembre 2005. Outre les constructions fautives, il est frappant d’entendre la secrétaire perpétuelle afficher tranquillement mépris et préjugés. Mais l’étonnant ici est que le média russe la sollicite comme spécialiste des crises urbaines. Qu’il est facile de parler de ce qu’on ne sait pas, en affichant air et arguments d’autorité.

[7] A. de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, L. 2, Chap. III, p. 224.

[8] Chantal Brunel, auteur d’une proposition de loi sur la polygamie (8 mai 2004) retirée, dira : les violences ont eu cet avantage que l’on ose à présent parler de certains problèmes jusque-là tabous. On va enfin pouvoir se recentrer sur nos valeurs […] il convient d’envisager des mesures dissuasives complémentaires (sanctions pénales, tutelle des prestations).

[9] Loi relative à l’interdiction du regroupement familial polygame, sanctionnée par le retrait de titre de séjour, de l’époux et du conjoint, et son remplacement par une carte avec mention visiteur.

[10] Pierre Bérégovoy, Discours de Politique générale, Assemblée Nationale, 2 avril 1992. 

[11] Authentique signifie qui tire son pouvoir de soi-même, et non d’autre chose.

[12] Constitution française, Titre II, article 15.

[13] Décret du 12 juin 1996 sur la maîtrise de l’arme nucléaire stratégique.

[14] Discours de François Mitterrand, 45ème Assemblée générale des Nations Unies, New York, 24 septembre 1990.

[15] Interview de Jacques Chirac à retrouver sur YouTube ou Dailymotion.

[16] Philippe Bernard et Jean-Pierre Turquoi, France-Afrique, la fin des ‘’années Chirac’’, Le Monde, 15 janvier 2007. Vincent Hugeux, Le testament de Chirac l’Africain, en donne une version légèrement différente : « Ce continent, nous lui avons d’abord pris ses richesses. C’est curieux, disait-on alors, ces Africains ne sont bons à rien. Puis les colons ont envahi ses bois sacrés, pillant le cœur même du chamanisme. C’est étrange, s’étonnait-on, ces gens-là n’ont pas de culture. Aujourd’hui, on agit de même, mais avec plus d’élégance. L’Occident leur pique leurs cerveaux, par le biais d’une institution condamnable : les bourses. Il s’agit là, à mes yeux, d’une autre forme d’exploitation. Soyons clairs : on s’est bien enrichi à ses dépens. Nous devons, c’est vrai, encourager la marche vers la démocratie. Mais sans arrogance, sans humilier », L’Express, 13 janvier 2007.

[17] Voir ses confusions entre Napoléon 1er et Napoléon III, selon les dires de Donald Trump. Ou encore l’histoire des Outre-Mer.

[18] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, le cite en ces termes : « Emmanuel Macron à qui je dois une critique pertinente de l’écriture et la mise en forme de l’appareil critique [corrections] de cet ouvrage », Seuil, Paris, 2000, pages III – IV.

[19] Ce travail universitaire de maîtrise m’a été signalé par Jean-Luc Attobrah. Nous n’en avons pas trouvé trace à l’Université de Nanterre.

Côte d’Ivoire : le rôle de la peur en politique

lundi 

17 juillet 2017 à 09:45

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Une nouvelle donne, pour le moins inquiétante, agite, anime et oriente désormais la classe politique ivoirienne : la peur, qui reste un « état affectif » primaire mais aux conséquences parfois dramatiques voire irrémédiables.

Et comme si les crises post-électorales (2011), sociales (2016 – 2017), militaires (2017) et budgétaires (2017), la profonde corruption des élites dirigeantes (blocage de la redistribution des richesses) et le procès de Laurent Gbagbo (frustration de près de la moitié des Ivoiriens) ne suffisaient pas à un peuple qui souffre déjà de tant de maux, voilà que sa classe politique lui inflige à nouveau un supplice : sa propre peur transformée en agenda politique. Et, dans le fond, il ne s’agit de rien d’autre. Ainsi, la mi-mandat du second mandat de l’actuel Président de la République cristallise-t-elle de fortes tensions, ravive-t-elle des ressentiments et des rancœurs, et entrouvre la fin d’un quinquennat qui s’annonce sous de mauvais auspices.

Malgré ce tableau, rien n’y fait. Au contraire. La raison recule, la peur avance. En un trimestre, cette nouvelle crise s’est accélérée : la peur a gagné les états-majors des partis politiques de la majorité présidentielle et les probables ou supposés candidats aux élections présidentielles de 2020. L’appel de Daoukro, que nous avions à l’époque qualifié de première tropicalisation du système Poutine – Medvedev, semble avoir perdu de sa vigueur initiale. Cet appel, qui consolidait une alliance, semble à présent la fragiliser. Pouvait-il en être autrement ? Sera-t-il appliqué ? À moins qu’on nous ne soyons devant son habile mise en œuvre, avec l’éviction des « jeunes », des « quinqua » et des sexagénaires, au profit d’un candidat pour lors inconnu. De même, la nouvelle Constitution ne paraît plus être un repère, pour la vie publique. Est-ce un texte désormais « vide », parce que l’institution-pivot, la Présidence de la République a tant perdu en crédibilité ces derniers mois, sous l’effet conjugué des crises multiples ? Les partis politiques et les factions sont dépassés par les événements et sont entrées en tension et internes et externes. L’emballement tend à se généraliser. Tout le monde y va de son commentaire. Les éditorialistes, par leurs textes parfois incendiaires ou quelquefois pessimistes, ajoutent à la panique des clans et déconcertent les citoyens. Les instituts de sondage, comme toujours, entendent orienter les opinons publiques et les décideurs, mais finalement amplifient les tensions. Qui recherche le chaos en Côte d’Ivoire ? À qui cela devrait-il profiter ? Et qui rendra compte, après le désastre ? Quelles sont les responsabilités morales des uns et des autres ? Il n’y a pas si longtemps, Laurent Gbagbo était le « problème ». Il est à La Haye. Son parti, le Front populaire Ivoirien est tétanisé. La communauté internationale, elle, est devenue discrète, comme si elle ne voulait pas aider à chasser les nuages qui s’accumulent dans le ciel ivoirien ? Bientôt, si les Ivoiriens ne se ressaisissent pas, ce sera à la France d’intervenir, ce qui accroîtra la dépendance de l’État ivoirien.

Dans un tel contexte, certaines fâcheuses décisions peuvent être prises qui mettront le feu aux poudres, ou qui accéléreront ou modifieront les échéances politiques et le calendrier électoral, ou encore susciteront des affrontements sanglants. La peur guide à présent tous les calculs, petits et grands. La sérénité et la sagacité sont en retrait. Un tête-à-tête qui, il y a un an encore, ne suscitait pas de commentaires particuliers fait à présent l’objet de suspicion, d’analyses perfides et accroît les anxiétés politiques.

La période du « sang chaud » est donc ouverte. Tout devient une « affaire de garçons » et Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, n’avait pas tort de moquer la stupidité infantile qui consiste à toujours avoir le dernier mot. Alors, on se fait peur à avoir peur, tels les spectateurs qui paient leurs tickets pour aller voir des films d’horreur pour s’effrayer. Par exemple, lors d’un récent meeting, le Ministre de l’intérieur avertit aux risques de conflits internes et pointe du doigt des traitres, sans les nommer. Un porte-parole se mouche et lui répond, via Facebook, à demi-mot que son camp n’est pas peureux. « Ça va finir en choukouya » (comprenez ici « en boucherie »), me disait, il y a trois ans, le sympathisant d’un parti de l’actuelle majorité présidentielle.

Comme si, en Côte d’Ivoire, la concertation politique, le dialogue démocratique, les instances publiques de la République ne suffisaient plus. Dans ce contexte, la peur fausse toutes les analyses et poussent à l’erreur.

Dans l’histoire politique, les « facteurs superstructurels » (religion, idéologie, sentiments, etc.) deviennent déterminants en période de crise. Ceux qui décident doivent garder leur sang-froid et accompagner leurs décisions de réflexions profondes. Dans Les Suppliantes, ouvrage dans lequel, pour la première fois au plan littéraire, le peuple décide de son avenir et fait naître la démo-cratie, Euripide formule une idée remarquable, à l’adresse d’un roi : « Tu as écouté le sang chaud, et non les têtes sages ». La suite se laisse deviner.
La classe politique ivoirienne est frappée du même mal que Bucéphale, le célèbre cheval qui prenait peur à chaque fois qu’il voyait sa propre ombre. Alexandre le Grand le dompta en lui apprenant que les ombres ne sont rien.

La peur sera toujours mauvaise conseillère. Ceux qui savent, ceux-là savent que la Côte d’Ivoire aurait pu s’épargner le drame horrible des massacres de Duékoué, si les principaux responsables politiques avaient gardé leur sang-froid et donner une chance à la dernière mission de l’Union Africaine lors de la crise post-électorale. Mais enfin, comme le dit Hegel, « les gouvernements ne tirent jamais les leçons de l’histoire » ; ce qui, cependant, ne saurait nous empêcher d’appeler toutes les forces politiques ivoiriennes à des actes de raison. La peur, dussions-nous le répéter, est toujours mauvaise conseillère.

Et la Côte d’Ivoire mérite mieux : un régime parlementaire.

Parution : La Conspiration des médiocres

samedi 

24 juin 2017 à 09:10

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CouvertureJe vous annonce la sortie de mon ouvrage La Conspiration des médiocres en format kindle  téléchargeable sur amazon.fr. Il est désormais disponible broché.

Il s’agit de dénoncer les agissements des médiocres. Ils ont bâillonné la Nation. Quant à la République, ils l’ont usée jusqu’à la corde. Elle s’en trouve fort affaiblie et en ressort grandement éculée, semblable à une « dépouille ». Car ils ont dévissé la devise de la République que fixe le Titre I, article 2 de la Constitution. En effet, ils ont remplacé la Fraternité par les communautés ; converti l’Égalité entre inégaux en injustice populaire (sociale et économique) et, à la belle Liberté, substitué le libertinage et la maximisation du profit. Que de coups d’État !

 

Victoire d’Eric Coquerel, la clé : une opération immeuble 100% Mélenchon

mardi 

20 juin 2017 à 22:24

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Félix Houphouët-Boigny aimait à dire, avec le sens paysan de l’image et de la formule urbaine qu’on lui connaît : « la victoire a toujours plusieurs papas ». Que n’avait-il raison ! Car il est bien difficile de connaître les véritables auteurs d’un succès, surtout politique. Au vrai, seule la déesse Nikê (grecque) ou Victoire (pour les Romains) sait qui est le « papa » d’un succès.

S’agissant des législatives dans la 1ère circonscription de Seine-Saint-Denis, à Épinay-sur-Seine plus exactement, pour l’essentiel et le principal, Éric Coquerel doit sa victoire, d’abord et surtout aux mamans des quartiers sensibles. Et que personne ne viennent voler « leur » victoire. Mobilisées, elles auront été le facteur décisif, face à la puissante machine de droite macroniste qui, au passage, a battu à plate couture la candidate LR-UDI activement soutenue par les deux maires d’Épinay-sur-Seine et de Saint-Ouen. C’est encore elles qui, tacticiennes, ont rejeté le candidat socialiste au premier tour, et dont le score (10%) a désormais réduit la section locale socialiste au rang de force secondaire ou d’appoint.

C’était déjà avec elles que, sur l’axe urbain Orgemont – Centre-ville, nous avions mis en œuvre l’« opération Immeuble 100% Mélenchon », lors de la présidentielle. C’est ce dispositif qui a été réenclenché lors du second tour des législatives. Comment ne pas, ici, toutes les remercier, pour leur détermination (acharnement), leur dévouement (violence : dégagisme) et leur sérénité (puissance). Elles ont été les militantes anonymes d’une cause juste. Elles pourtant, oubliées de la République et de la Nation. Leur seule arme : la démocratie, en l’occurrence le bulletin de vote. Sans elles, la gauche eut perdu cette circonscription. Leur sursaut au second tour fut capital, le 18 juin 2017. Aussi, dès 9h30 du matin, je fus convaincu de la victoire d’Éric Coquerel. Ce sont encore ces mamans-là qui, dans un contexte d’abstentionnisme marqué, ont su mobiliser non seulement leurs familles (époux, enfants, parents, etc.) mais aussi leurs amies et voisines pour aller voter Éric Coquerel, dans une praxis que nous appellerons volontiers la théorie de la grappe d’électeurs. Le mot grappe vient du français crape, qui signifie « agrafe ». Elles ont agrafés les électeurs, pour former des grappes de voix. Que l’on ne s’y trompe guère, elles furent la force principale avec leur fameux slogan : « il faut les dégager ». Il n’est pas étonnant que dans leur mythologie, les Romains aient donné à Victoire trois sœurs : Zélos, « l’acharnement », Cratos, « la puissance » et Ria, « la violence ».

Mais j’ai aimé revoir Michel Bourgain, ex-maire de l’Île-Saint-Denis, toujours aussi charismatique ; heureux aussi d’avoir rencontré un couple merveilleux, Mohamed et Annick du 95 et l’excellent Rémi Faucherre de Paris 18ème, tous venus prêter main forte dans le tractage à Orgemont. Mais également le jeune Heykel qui, de son père Khémaïs (militant formé), a reçu belle éducation, savoir-vivre et instruction, trois précieux atouts qui devraient inspirer plus d’un et plus d’une.

Merces edes ! Merci ! En effet, qu’il me soit aussi permis de féliciter toute l’équipe qui m’entoure et dont l’idéal tient en une seule formule : une ville juste envers tous. Elle s’est mise en branle, dès mon appel et sans hésitation ni calcul, après ma première rencontre avec Éric Coquerel à Paris et sur ma demande. Comme ces mamans des quartiers sensibles, je n’ai rien demandé à Éric Coquerel, aucun poste et nul avantage d’aucune sorte. Nous sommes et resterons des citoyens libres.

Merces edes ! Merci donc à notre section des statistiques et analyses stratégiques animée par Marie-Adeline et Julien, et qui a compilé toutes les données électorales et sociodémographiques d’Orgemont et du Centre-ville, avec lesquels nous avons affiné notre stratégie de terrain, afin de ne pas gaspiller nos forces et viser juste, et qui nous a mis en garde contre les effets du communautarisme qui, aujourd’hui, ravage la droite locale (Facebook : voir le conflit Fatiha Kernissi / Rachida Rharbi) et qui vaut comme un clair avertissement pour la gauche ; merci à l‘équipe de sécurité qui, discrète, est toujours restée proche et a veillé sur nos sympathisants ; merci à la cellule réseaux sociaux, qui a su relayer nos actions ; merci aux jeunes d’Alternative Jeunesse, Alexandra, Mavérick, Pierre-Alexandre, Axel, Dominique, Belinda, etc., et aux moins jeunes, Benson, Rafik, Rassoul, etc., dont certains sont la relève pour 2020 ; merci, aux « militantes », qui forment le socle de notre mouvement, Marie-Claire, Huguette, Gladys, Majolie, Elvire, Christine, etc., et aux sympathisantes, Mme C., Yaffa, Florence, etc.

Et comment oublier Josiane et Gina, trop tôt emportées, mais qui, de là-haut, ont dû se réjouir de nous voir si enthousiastes dans les batailles de terrain.

La victoire d’Éric Coquerel est la vôtre, Mesdames. Par vos actions, vous avez contenu Ménard dans le Centre-ville et vous l’avez battu à Orgemont.

À toutes et à tous, Éric Coquerel m’a demandé de vous transmettre ses remerciements. Merci également à Georges, Éric, Camilou, Franck, Pape, et de tant d’autres, pour leur appui aussi efficace que sans tapage.

Pour une ville juste envers tous est incontestablement devenu l’organisation de gauche la mieux structurée et la plus disciplinée d’Épinay. Et désormais incontournable. Les temps qui viennent appellent au renforcement de notre mouvement

Qu’est-ce qu’un coup d’État ?

jeudi 

8 juin 2017 à 09:26

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Législatives 2017 : soutien à Eric Coquerel

mercredi 

31 mai 2017 à 12:49

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Je partage avec vous le discours que j’ai prononcé le 30 mai lors du meeting d’Eric Coquerel à Saint-Ouen.

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Chers concitoyens de la première circonscription de Seine-Saint-Denis,

Je me réjouis d’être parmi vous, si nombreux cet après-midi, en cette place publique.

Du tiers-État de Sieyès qui, en 1789 se fit « nation complète », des événements de 1848, de Jaurès, de la Résistance et de Mitterrand, il ne subsiste que Jean-Luc Mélenchon. Il est l’héritier de cette longue tradition de luttes sociales. Car, à force de renoncements successifs à ses engagements de classe et d’abandon des repères historiques, le Parti socialiste s’est désagrégé. Et il naît, à côté de sa dépouille, une France insoumise qui porte désormais tout l’espoir du peuple de gauche et les idéaux de justice sociale.

Camarades et citoyens, « là où naît le péril, croît aussi ce qui sauve » dit Hölderlin. Jamais le risque de voir les représentants de la Nation être soumis à un pouvoir exécutif n’aura été aussi grand. Il y va même de l’équilibre des pouvoirs dans notre pays. C’est une Assemblée de députés-godillots qui s’annonce et que l’on nous prépare. En raison de quoi, il nous faut un corps de députés libres, c’est-à-dire insoumis et dont la seule vocation sera de défendre les intérêts du peuple, des salariés (employés, ouvriers et agricoles), des pauvres, des banlieues, de tous ceux que la mondialisation libérale rejette et met au bord du chemin.

En Seine-Saint-Denis, dans la 1ère circonscription, il nous faut donc tourner, avec joie et fermeté, la séquence socialiste, dont les principaux représentants qui, depuis plus de 20 ans, n’ont eu de cesse de diviser et dévaster la gauche, à Épinay comme à Saint-Ouen, jusqu’à y ruiner leur propre parti. Ce sont ces prétendus hommes de « gôche » que raillait Marx dans L’idéologie allemande, en parlant des « socialistes vrais » français qui ne sont, en vérité, que des sociaux-libéraux, et rien de plus.

Une tâche de refondation législative appelle donc Éric Coquerel, un élu remarquable, rivé aux principes de la vraie gauche. Sa présence à l’Assemblée nationale aux côtés de Jean-Luc Mélenchon sera un précieux atout politique pour notre département. Il en sera un ardent défenseur. C’est pourquoi le mouvement politique que j’anime à Épinay-sur-Seine, Une Ville Juste Envers Tous, lui apporte son ferme et total soutien républicain.

Je demande donc à toute notre équipe et à ses réseaux populaires de se mobiliser pour lui assurer une présence et une avance confortables, dès le premier tour des législatives du 11 juin prochain, afin de préparer sa victoire le 18 juin.

Que vive la gauche,
Vive la France et la République.

Côte d’Ivoire : quatre coups d’éclat ou un coup d’État

lundi 

22 mai 2017 à 09:45

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Lettre publique à Son Excellence, Monsieur Alassane OUATTARA

Monsieur le Président de la République,

La Côte d’Ivoire vit une crise de nature de son régime, et non pas celle de la Deuxième République (2000 – 2011) ni moins de la Troisième République (2016). Cette crise consiste en l’altération continue de l’institution présidentielle, typique de la Première République fixée dans le titre II de la Constitution de 1960. Rien n’y fera.

Dussions-nous le répéter, depuis 1993, le cœur et le sens de la crise ivoirienne n’est que la fragilisation continue et discontinue de l’institution présidentielle. C’en est même l’invariant. Une vérité l’étaye. Au plan politique, le cinquième Président est plus fragile que le quatrième, qui lui-même l’a été plus que le troisième et celui-ci que le deuxième, quand ce dernier le fut immédiatement après le premier. Qui peut, sans effroi, imaginer ce que sera le sixième Président, à entendre la sourde clameur des craintes qui montent déjà.

C’est qu’aucun successeur de Félix Houphouët-Boigny n’a pu ni ne pourra revêtir, comme il le fit avec tant d’art et de charisme, cette Institution qui, par imitation coloniale, fut taillée sur sa personne (expérience personnelle) et son époque (Cinquième République française, indépendance et guerre froide). Plus encore, en synthétisant avec habileté l’une et l’autre, sa personne et son époque, Félix Houphouët-Boigny a su lui-même se faire époque, au sens que Bossuet prêtre à ce mot, c’est-à-dire un « grand événement auquel on rapporte tout le reste […] parce qu’on s’arrête-là, pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après ».

Or, la personne n’est plus et l’époque a changé. Et s’il est juste pour beaucoup de le regretter, il est cependant impérieux d’en sortir. C’est cette problématique politique qu’il faut résoudre, avant de s’attaquer avec lucidité aux autres crises (économiques, sociales, militaires, ethniques, corruption, etc.) qui, aussi importantes et graves soient-elles, n’en sont que des périphéries.

La Côte d’Ivoire, et c’est le sens de son histoire, n’a pas d’autre choix que d’évoluer, de manière rapide ou lente, vers un régime parlementaire, si jamais elle veut se stabiliser. Au reste, cette vérité, vous-même l’aviez pressentie, en faisant instituer une vice-présidence de la République. Mais n’avez pas porté votre intuition à son terme. Aussi ne le fîtes-vous que de façon limitée. En effet, en instituant par désignation un vice-président, vous avez, d’un côté déconcentré (dilaté) le pouvoir présidentiel. Ce fut une première. Et, d’un autre côté, vous avez consolidé l’institution présidentielle, qui montrait à nouveau des signes de faiblesse.

Cependant, alors que la nouvelle Constitution affaiblit intérieurement l’institution présidentielle, celle-ci est fragilisée de l’extérieur par les événements (grève de fonctionnaires, chute des prix du cacao, mutineries successives, microbes, etc.). La Présidence est donc prise dans un étau.

Ainsi, votre intuition, altérée par les rapports de force internes à votre majorité et par le contexte socio-politique, doit être reprise, repensée et accomplie. S’il fallait deux exemple, le premier serait celui du Royaume chérifien qui n’a pas reculé, quand il fallut faire des réformes. Et le Roi Mohammed VI, qui ne pouvait régir le Royaume comme le fit son père, les continue, sans que son statut, sa fonction et son rôle ne soient affaiblies. Le second exemple est en Cabo Verde, où le régime parlementaire accomplit des prouesses manifestes. Et, en bonne gouvernance, les Présidents de la République et les Premiers ministres successifs ont toujours placé leur pays au-dessus d’eux-mêmes. La Côte d’Ivoire vaut plus que tous les Ivoiriens réunis. Elle ne peut être réduite à n’être qu’un « contrat » entre Ivoiriens. Un vieil axiome philosophique précise que « le tout est antérieur à la partie », ainsi la Cité politique est-elle antérieure à ses membres, disait fort justement Aristote.

Le temps des vraies réformes, c’est-à-dire de celles qui touchent au fond du mécanisme constitutionnel est arrivé.

Vous n’avez d’autre choix que de procéder par des coups d’éclat qui seules éviteront un coup d’État ravageur. La Côte d’Ivoire est un pays-État, selon le concept que j’avais créé en 2005. Or, elle doit devenir une nation, par le biais d’un système parlementaire adéquat, comme la France devint une « nation complète » par son Tiers-État (abbé Sieyès). Car, avec un régime présidentiel, le Côte d’Ivoire restera un pays-État que les convulsions continueront de désorganiser. Le pays-État fut le coup de génie et la limite historique de Félix Houphouët-Boigny. C’est au parlement qu’il reviendra de penser la nation Ivoire. Mais, s’entend, un parlement renouvelé, rebâti et pondéré par la Présidence de la République.

En conséquence des considérations précédentes, permettez à un vieil Ami de la Côte d’Ivoire, qui en connaît les murs, de vous faire quelques suggestions peut-être utiles mais en tous les cas de bonne foi. Elles seront au nombre de quatre :

Tout d’abord, votre démission, comme la rumeur en a évoqué la possibilité, serait impolitique. Elle ne ferait qu’accentuer la crise de l’institution présidentielle, alors qu’il s’agit de la repenser ;

Ensuite, engagez quatre coups d’éclat :

Le premier, au retentissement le plus grand, serait de prendre votre part à la libération du Président Laurent Gbagbo, qui est l’une des conditions majeures pour donner un éclat démocratique à votre Présidence et amorcer la réconciliation des Ivoiriens. Plusieurs pays amis sont dès à présent disposés à l’accueillir, si les termes d’un accord sont trouvés. Il pourrait tout aussi bien rentrer en Côte d’Ivoire, car, comme le dit Euripide, « il n’est pas plus grand malheur que de vivre hors de son pays natal ». Et, sous ce rapport, comment ignorer que de trop nombreux Ivoiriens vivent ce malheur comme le leur propre. Ils habitent un exil comme par procuration ;

Le deuxième coup d’éclat devrait mettre en place un vrai gouvernement d’unité nationale ;

Le troisième coup d’éclat serait de commencer à réfléchir aux bienfaits d’un régime parlementaire ;

Le quatrième coup d’éclat consisterait à engager une lutte sans merci contre la corruption. Car, dans son immense majorité, le peuple ivoirien ne supporte plus les enrichissements rapides qui ne reposent pas sur du travail réel et s’accompagnent de leur forte précarité et de grande pauvreté. L’exceptionnel taux de croissance que connaît la Côte d’Ivoire n’a pas conduit à une juste redistribution. Montesquieu formule une grande vérité qu’il invite chacun de nous à méditer : « Si l’on ne distribue point les revenus au peuple, écrit-il, il faut lui faire voir qu’ils sont bien administrés : les lui montrer, c’est, en quelque manière, l’en faire jouir ; cette chaîne d’or que l’on tendait à Venise, les richesses que l’on portait à Rome dans les triomphes, les trésors que l’on gardait dans le temples de Saturne étaient véritablement les richesses du peuple » (De l’Esprit des Lois, Garnier Frères, Paris, 1973, tome 1, p. 60).

La grande prouesse politique et sociale de Félix Houphouët-Boigny est d’avoir réussi à faire les deux choses : « distribuer » et « montrer ».

Enfin, je voudrais, instruit par l’histoire, évoquer la question des mutins. C’est à l’ivoirienne, la Guerre des mercenaires que connut et vécut Carthage lorsque, dans sa lutte contre Rome, elle eut recours à des mercenaires qu’elle ne put ou ne sut plus payer. D’où leur révolte. Carthage dut faire appel à Hamilcar, son Stratège, pour mater, dans une boucherie sans nom, les mutins. Polybe et Gustave Flaubert en ont rendu compte, chacun à sa manière, en formulant une mise en garde : tout régime qui s’appuie sur des mercenaires en finit par payer le prix fort. Pour éviter ce que Carthage nous enseigne, non seulement la Côte d’Ivoire ne devra jamais oublier que le soldat, c’est la solde ou alors le butin, mais aussi que, contrairement à ce que certains ont pu récemment vous suggérer, une guerre contre les mutins constituerait un grand péril pour la République.

« Que lorsque le principe de la République [la vertu] est dans toute sa force, on n’a presque pas besoin de lois », Montesquieu.

Pour éviter le coup d’État qui s’essaye chaotiquement ou qui, si rien n’est entrepris, finira par se former de  lui-même, la raison d’État et la sagacité vous conduisent à méditer les cinq suggestions que vous aurez l’amabilité de livrer à l’intelligence de votre entourage, si vous les jugez instructifs et utiles.

Les coups d’éclat font parties des techniques de la science de l’État, comme Gabriel Naudé le rappelle.

Puisse votre oreille être profonde, pour ne pas vite déborder (Rilke).

Nous vous prions de croire, Monsieur le Président de la République, en l’expression de notre très haute considération.

Épinay-sur-Seine, le 21 mai 2017

Pierre Franklin Tavares
Un ami de la Côte d’Ivoire, docteur en philosophie politique de la Sorbonne.

Loi El Khomri : loi travail, enjeu majeur des législatives ?

jeudi 

11 mai 2017 à 08:01

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La loi El Khomri, dite Loi travail du 9 août 2016, adoptée selon la procédure du 49-3, a enclenché le dépouillement du Code de travail. C’est sa visée fondamentale mais inavouée. Emmanuel Macron envisage de la durcir encore, alors même qu’elle aura été l’un des grands facteurs de division de la gauche. On comprend, dès lors, pourquoi elle sera l’un des enjeux majeurs des prochaines élections législatives, au regard de l’engagement du nouveau Président de la République française.

Il nous a donc semblé utile et instructif d’en rappeler les points essentiels, sans lesquels il est bien difficile non seulement de comprendre les débats mais aussi la portée et le sens des combats à venir.

La loi El Khomri compte treize (13) mesures, dont six (6) ne sont que des accessoires ou des dispositifs d’accompagnement pour la rendre acceptable. Ces six (6) mesures sont les suivantes : tout d’abord, les « visites médicales » ne deviennent systématiques que pour les métiers à risques et les travailleurs handicapés ; ensuite, la « Garantie jeunes » devient universelle, puisqu’elle est étendue à tous les 18 – 25 remplissant les conditions ou les critères ; puis, les « forfaits jours » qui, pour des raisons de santé et de sécurité, obligent au suivi du salarié travaillant au-delà des 35 heures de temps de travail ; en outre, le « compte personnel d’activité » qui fusionne avec le compte pénibilité et le compte d’engagement citoyen ; après, le « droit à la déconnexion » dont les modalités sont fixées en entreprise ; et enfin, le « bulletin de paie électronique », qui vient en remplacement du bulletin papier, sauf refus du concerné.

S’agissant maintenant des sept (7) autres dispositions ou mesures qui constituent le cœur de cette loi, au fond, visent au démantèlement directe ou à l’effacement progressif des branches professionnelles (anciennes corporations) et parachèvent le second coup d’État contre la société civile :

1) la « durée maximale de travail » passe de 10 à 12 heures par jour, et ce par accord collectif, et de 48 à 60 heures hebdomadaire avec l’autorisation expresse de l’inspection du travail. Le temps légal de travail est ainsi augmenté ;

2) les « accords d’entreprises » se substituent dorénavant aux accords de branches, avec l’épineuse « inversion de la hiérarchie des normes » par laquelle, lors de négociations, l’entreprise (locale) a plus de poids et de responsabilité que la branche (nationale). C’est le premier affaiblissement direct des syndicats ;

3) le « référendum syndical » est désormais susceptible de valider ces accords d’entreprise, dès lors qu’ils sont signés par un ou plusieurs syndicats représentant au moins la moitié (50%) des salariés. Au demeurant, un tel référendum d’initiative syndicale peut être engagé par des syndicats représentant 30% des salariés et les accords d’entreprises validés à la majorité absolue (50%) des suffrages exprimés lors de la consultation. Ce dispositif référendaire est le second outil d’affaiblissement direct des syndicats ;

4) les « accords dits offensifs », qui inversent et complètent les accords défensifs , autorisent l’employeur à demander à ses salariés de travailler plus, en cas de besoin, notamment lors du développement des activités de l’entreprise, à l’obtention de nouveaux marchés et de signatures de nouveaux contrats. Dans ce cadre, le refus d’un salarié peut conduire à son licenciement économique ;

5) du dispositif précédent, il découle un net assouplissement des « licenciements économiques », en cas de baisse d’activité, de diminution des commandes ou de la réduction des chiffres d’affaires d’une entreprise pendant un certain nombre de trimestres et en fonction de la taille de l’entreprise. Cela correspond, de fait, à une réelle fragilisation des salariés et à l’étouffement de leurs éventuelles contestations ;

6) les « heures supplémentaires », antérieurement majorées de 25% pour les 8 premières heures et de 50% pour les heures suivantes, peuvent désormais être ramenées à 10% par un accord collectif ;

7) les « indemnités prud’homales », jusque-là laissées à la discrétion des juges des conseils des prud’hommes, elles sont à présent plafonnées et harmonisés par un barème, mais cela sans valeur contraignante.

Il saute aux yeux, à moins d’aveuglement volontaire, que la seconde moitié de cette loi n’a été conçue et élaborée qu’à l’avantage du patronat et du capital financier (actionnaires), et ce au détriment du salariat. Mais le plus choquant est qu’elle ait été si âprement portée et défendue, d’une part, par François Hollande, un Président de la République élu sur un programme contraire, et, d’autre part, par le gouvernement de Manuel Valls qui y mettra toute son énergie et sa violence pour la faire adopter.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits