« Navire d’immigration » de Mayra Andrade : hommage à tous les migrants et aux navires humanitaires

mercredi 

28 août 2019 à 10:56

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Migrants wait to be rescued by the Aquarius rescue ship run by non-governmental organisations (NGO) "SOS Mediterranee" and "Medecins Sans Frontieres" (Doctors Without Borders) in the Mediterranean Sea, 30 nautic miles from the Libyan coast, on August 2, 2017. Italy on August 2, 2017 began enforcing a controversial code of conduct for charity boats rescuing migrants in the Mediterranean as new figures revealed a sharp drop in the numbers of people arriving from Libya. / AFP PHOTO / Angelos Tzortzinis

AFP PHOTO / Angelos Tzortzinis

Alors que des milliers de Migrants, après l’épreuve du Sable (désert), empruntent le péril de la Mer, nous voudrions, ici, rendre hommage à tous les désespérés du monde qui fuient la misère de leur pays d’origine et saluer leur courage de la marche. Mais aussi à tous ces braves capitaines des navires d’immigration qui sauvegardent la vie en Méditerranée.

La marche et son péril sont deux des principaux traits de l’existence. Au reste, Aristote mais surtout Hölderlin et plus encore Kierkegaard ont attesté de la marche comme indissociable de la Pensée. Socrate aimait à marcher. Et Diogène, pour illustrer le mouvement fit quelques pas de marche.

Au vrai, les Migrants ne sont que des marcheurs qui exercent le droit de fuite, un « droit naturel », c’est-à-dire imprescriptible selon Hobbes, car constitutive même de l’Existence. Excipons de quelques illustrations françaises ce qui est dit. Empruntons celles de deux grands ancêtres fondateurs de la France. Les Migrations sont au cœur de l’histoire de France. Des Migrants célèbres en jalonnent le parcours. Francion (‘’fils inconnu’’ d’Andromaque et Hector), aïeul glorieux, fondateur de Sycambria (Budapest) en Pannonie (entre Rhin et Danube) ; Francion rebaptisé Francus par Ronsard, auteur de la Franciade inachevée. Ou Anténor, ancêtre des Français (selon Aimoin de Fleury, Sigebert de Gembloux, Jean de Courcy et Noël de Fribois), beau-frère du roi Priam et fondateur des villes de Padoue et de Venise, lui qui, abandonnant Troie la Grant en feu vint avec douze mille Troyens. Ou encore le duc Ybor quittant Sycambria, à la tête de vingt-trois mille Troyens, et inclinant sa marche d’exil vers des contrées occidentales bien plus favorables et hospitalières, foulant les bords de Seine pour fonder Lutèce, c’est-à-dire Paris, en 895 avant notre ère.

L’historiographie française, même romanesque, a toujours admis le fait migratoire et ne s’est jamais embarrassée de la question des origines des premiers immigrés conquérants qui créeront la France ? Tout au contraire, elle y voyait une indication de prestige. En effet, d’où vinrent-ils ? De Troie la ville de Priam ? De Scythie (steppes eurasiennes de l’Ukraine au Kazakhstan jusqu’à l’Altaï, qui ferait alors des scythes (Saces) les ancêtres natifs de Palus Méotide (Mer Azov) ? De Thrace, région des Balkans située entre la Grèce, la Turquie et la Bulgarie ? De la Bohême, située en Tchéquie occidentale ? Ou, plus tôt encore, dès la préhistoire, de Palestine, comme l’affirme au passage Braudel, qui, en cela, apporte un appui indirect à la thèse selon laquelle les rois de France descendraient de Samothés, le quatrième fils de Japhet, un des trois fils de Noé ? Et n’est-ce donc pas pour cela que tous les Rois de France à partir de Pépin (père de Charlemagne) se faisaient appeler Novus David ? De Sycambria, en Pannonie, qui est la Hongrie actuelle ? D’où viennent-ils donc, sinon d’une migration antique du Moyen-Orient, de la Méditerranée ou de l’Europe centrale vers la Gaule ? En tous les cas, d’où qu’ils proviennent, ces fondateurs ont frappé du sceau de l’immigration toute l’histoire de France. Bonaparte lui-même ne s’est en réalité converti à la France qu’en 1797. Jusqu’à cette date, il se pensait corse. C’est le général Paoli, créateur de l’État corse, qui ruinera ses espoirs insulaires et, ainsi, lui ouvrira les portes du monde.

Troie, Sycambria, la Scythie, Thrace, la Mer Azov, la Palestine, la Méditerranée, etc., ont offert à la France ses grandes migrations mythiques.

Somme toute, il y a dans ces récits deux grandes vérités historiques à retenir.

Tout d’abord, il n’est aucune nation au monde qui ne soit pas le résultat d’une marche. Ainsi, raconte-on la légende migratoire et sacrificielle de la Reine Pokou en Côte d’Ivoire, le mythe fondateur de l’État ivoirien. Et il n’y a pas bien longtemps, quand vint l’heure du péril, Charles de Gaulle traversa La Manche avec sa cargaison immense : une idée : La France libre !

Ensuite, tous ces héros, mythiques ou réels, ont emprunté des navires d’immigration. Aucune exception. Et Noé n’a-t-il pas fabriqué l’Arche, le plus emblématique navire d’immigration, sur laquelle il embarqua l’Humanité et chargea tout le bestiaire du monde ?

La marche connaît aussi ses haltes. Comme l’a écrit Fernand Braudel, dans le sillage obéissant de Platon, le Cap Vert est une « pré-Amérique », un point de transit, une escale maritime vers « le véritable continent » d’en face, pour reprendre le mot exceptionnel de Platon. L’histoire de cet archipel est le temps qui alternativement s’écoule entre émigration et migration, toujours par la Mer ou selon la formule, en sautant par-dessus la Mer (« salta mar »). Les navires y sont à demeure. Il n’est donc pas surprenant que les Caboverdiens surgissent comme les premiers « clandestins » maritimes du 18ème siècle, fuyant le dévastateur cycle de Famine qui ravagera l’archipel Atlantique jusqu’au 20ème siècle, avant qu’Amilcar Cabral et ses guérilleros de la liberté ne vinrent mettre un terme définitif à cette si horrible et combien meurtrière séquence coloniale. C’est lui et ses successeurs qui ont changé le statut de l’archipel, en le faisant passer de terre d’émigration à celle de terre d’immigration. Toute Migration est donc réversible. Les Caboverdiens lui doivent une immense « dette de gratitude » ! Aujourd’hui, ‘’les mères ne pleurent plus leurs fils qui partent’’.

Mayra Andrade reprend, prolonge et à dessein universalise cette reconnaissance en l’étendant au monde par l’une des plus belles chansons du Répertoire capverdien : « Vapor di Immigrason », Navire d’immigration (Sony Music), que Radio Nova a fort malencontreusement traduit par « Vapeur d’immigration » (Nouvo Nova, 22 janvier 2019) et qui tourne le tragique en comique.

Elle y évoque et rappelle, par de magnifiques paroles ordonnées en sublimes vers créoles, les causes de toute migration, de chaque immigration et, en des accents kierkegaardiens, mélodise le désespoir, la peine, la douleur et le chagrin qui sont typiques de toute migration, de tout abandon du sol natal, comme Médée préférant la mort à l’exil : Que la mort, oui la mort vienne avant le jour de l’exil. Nul malheur n’est plus grand que d’être loin du sol natal (Euripide, Médée, in Tragédies). Mais Mayra Andrade y loue également le courage qui surmonte l’adversité. Ainsi porte-t-elle l’accent sur le combat titanesque de tous les Migrants du monde contre les quatre éléments de la Nature, la phusis, la « physique » naturelle des Grecs : la Mer, le Vent, le Feu et la Terre. Elle redit ce qu’est le Destin selon Rilke : la capacité humaine à toujours « faire face », « rien d’autre que cela ». Tels les audacieux baleiniers caboverdiens des siècles passés bravant la Mer. Ainsi, avec Mayra Andrade, le Migrant caboverdien devient-il le modèle même de tout Migrant dans le monde.

Au reste, nulle part, aucun homme, jamais une femme n’est restée sur son lieu de naissance. La vie est reptation. À sept (7) ans, ma mère, Dona Peimpa, fille unique de sa mère, confiée à une amie, empruntera clandestinement un navire d’immigration pour fuir son sol natal dévasté par la Famine, afin de rejoindre sa mère à Dakar. Ô Dakar, pourtant si proche (cinq cents kilomètres) de Praia (capitale du Cap Vert). Ma mère, oui, mon premier amour ! Mais aussi Olphy, mon second et dernier amour, également clandestine, âgée de moins deux ans, sur un navire d’embarcation pour Dakar. L’existence est et elle sera toujours une marche de l’esprit. C’est pourquoi nous aimons la Pensée, cette ardente marche spirituelle. Qui ne se souvient qu’avant d’être appelés Chrétiens, ils étaient dénommés Ceux du chemin. C’est pourquoi, lorsqu’elle est elle-même, l’Église protège toujours les Migrants, fidèle à sa propre mémoire. Bref, dans celui qui (véritablement) marche, il faut savoir voir comment est porté et transporté toute l’Humanité.

Mayra Andrade le redit, en s’inscrivant dans le sillage des Trois Hespérides dont Homère et les Tragiques grecs (Sophocle, Euripide et Eschyle) vantaient déjà, il y a près de trois millénaires, les « voix mélodieuses » (PFT, Le Livre des Sodades). Et n’en déplaise à plus d’un et aussi incommodant que cela soit, les Îles du Cap Vert, comme l’affirme Luís Camões, sont Les Hespérides des Grecs anciens.
Mais, de bon cœur, laissons de côté les querelles historiographiques, pour souligner ce qui, dans Navire d’immigration, retient l’attention. Il s’agit d’une innovation musicale : l’introduction des airs du Siku, la célèbre flûte de pan des Andes équatoriales d’origine inca (le Zampoña espagnol). Plus précisément, l’introduction du chuli, « le siku le plus aigu », dans l’instrumentation caboverdienne ; et par ce siku-là elle parvient à insérer de façon harmonieuse les mélodies de la nostalgie andine dans la Sodade caboverdienne. Quelle prouesse esthétique ! Certes, il y a des précédents. Car, ce n’est pas la première fois que l’on perçoit une influence sud-américaine andine dans la musique caboverdienne. En effet, les grands compositeurs et chanteurs caboverdiens, Bana, Luis Morais, Djosinho, Manel d’Novas, Teófilo Chantre et Cesaria Evora, ont procédé à des emprunts de l’Amérique andine. Mais il ne s’était alors agi que de mélodies andines allègres, par exemple, la Cumbia (d’origine Bantu), et jamais encore de mélodies nostalgiques par le Siku. Militante de la Sodade, Mayra Andrade est la première à le faire si merveilleusement. Sa morabeza (hospitalité) accueille musicalement la Bolivie, le Pérou, le Chili, le Vénézuela, la Colombie, l’Argentine (nord-ouest) et l’Équateur. Et cela vient consolider tous les emprunts musicaux faits au Brésil et à Cuba.

Et il faut le souligner, cette belle synthèse musicale traduit également, le haut degré de culture personnelle de la plupart des chanteuses caboverdiennes (polyglottes, diplômées, etc.) qui les rend si « poreuses aux souffles du monde » musical. Elles chantent comme leurs ancêtres : les Hespérides. En tous les cas, dans Navire d’immigration, on retrouve influences diverses et emprunts multiples : la guitare d’accompagnement reprend quelques accords aigus bantu (Afrique centrale) ; le synthétiseur entonne des sonorités du balafon mandingue (Afrique de l’ouest) et le ferrinhu (ferrinho : barre de fer), un idiophone frotté par un objet en métal, prisé par Mayra Andrade est typiquement caboverdien. Le Siku (chuli) andin, lui, fait résonner la nostalgie andine des montagnes. C’est bien cela la musique populaire métisse : toujours ouverte aux synthèses.

Navire d’immigration ! En vérité, l’immigration n’est pas seulement une chance. Elle est bien plus et depuis toujours : un avenir possible pour tout homme sur terre.

À l’heure où l’Europe, dans un grand effort d’oubli volontaire, ne sait plus qu’elle est elle-même le résultat historique de tant de Migrations lointaines, comment ne pas écouter et méditer ‘’l’Hymne à la Migration’’ de Mayra Andrade, Navire de l’immigration, écrit et chanté en créole, et dont nous proposons une traduction française libre ?

Comment, dans le même acte de reconnaissance, ne pas rendre un vibrant hommage aux ONG (MSF, SOS Méditerranée, Proactiva Open Arms, Jugend Rettet) qui organisent les secours et affrètent des Navires d’immigration en mer Méditerranée ? Qui donc, sinon Matteo Salvini, oublieux du périple d’Énée (lire L’Énéide de Virgile) et d’Anténor (Migrant fondateur de Padoue et de Venise), refusera de saluer hautement tous ces courageux capitaines qui engagent leurs devoirs de marins ? Encore merci, à la jeune Carola Rackete, bravo à la puissante Pia Klemp, deux remarquables femmes qui montrent un cœur égal à celui des Migrants. Et le capitaine, Claus-Peter Reisch. Bref, tous ces fiers capitaines qui, avec leurs vaillants équipages anonymes, honorent et appliquent, à la lettre, l’esprit du Droit de la mer, contrairement à ce que l’on veut souvent faire croire. Ils savent parfaitement, à partir de « la ligne de base » ce que sont les Zones de Mer. Ainsi, lorsqu’ils entrent en Mer Territoriale (MT), ou pénètrent dans une Zone Contigüe (ZC) ou encore naviguent dans une Zone Économique Exclusive (ZEE) ou qu’ils soient en Haute Mer (HM), tous ces capitaines de navires d’immigration se font fort d’appliquer les Obligations de secours en Mer qu’organisent un corpus de traités et de textes juridiques : la Convention des Nations Unies (CNUDM, 1982), la Convention de la recherche et le sauvetage en Mer (SAR, avril 1979) adoptée par l’OMI et la Convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine (SOLAS). Ces capitaines n’enfreignent donc rien. Ils accomplissent avec audace leur devoir. Et personne, sinon Matteo Salvini, ne peut et ne doit leur en tenir rigueur. Au fond, ils sont nos Antigone modernes : leur devoir de fraternité déborde les restrictions fussent-elles édictées par des États. Il faut lire et étudier ce riche et instructif document, pour se forger une opinion ou un jugement : Les obligations des États en matière de secours en mer, Livret à destination de la société civile, 2018.

Alors, qu’est-ce que, au juste, un navire d’immigration ? Il se désigne comme le navire qui, en application de tous les textes sur le Droit de la mer, embarque les Migrants en les aidant à accomplir une étape de leur migration : la traversée de la mer. Faut-il encore le rappeler, en 2018, sur les 115.000 Migrants qui ont franchi la Méditerranée, 22.000 morts (source UNHCR) ont péri dans les flots de cette Mer que L. S. Senghor appelait si justement la Mer médiane. Tristes sépultures, lorsque leurs corps charriés par les vagues n’ont pas d’autres cimetières que les tristes rivages de l’espoir et du désespoir.

Mais la vergogne devra aussi avoir sa place : alors, à défaut de mieux, peut-être qu’un jour, les États africains, auront-ils enfin l’audace publique de rendre justice aux noms de tous ces Navires d’immigration en frappant leurs noms sur des timbres, des monuments, des places, des rues : l’Océan Viking, l’Aquarius, l’Open Arms, Le Lifeline, le Juventa, l’Inventa, le Sea-Watch, et combien d’autres encore ? Car ce sont bien eux les plus grands et vrais adversaires des « passeurs », ces ‘’fouetteurs de nègres’’ qu’aucun gouvernement du Maghreb ne sait arrêter ! Peut-être aussi que, dans ce drame absolu, le déshonneur africain sera-t-il sous peu lavé par quelques milliardaires africains dont aucun n’a jusqu’ici daigné faire un don substantiel à une ONG ou plus encore osé affréter un navire d’immigration. Car la corruption y a rongé l’esprit jusqu’à éradiquer le bon orgueil : la dignité.

Bien évidemment, le Migrant, cette figure de la marche, se doit, au nom même de sa marche et des raisons (vie meilleure, liberté, etc.) qui motivent sa motilité, le Migrant, disons-nous, se doit de respecter les us, coutumes et institutions du pays d’accueil. C’est son devoir premier. Et rien, jamais, ne pourra justifier qu’ils les altèrent. On ne vainc pas la Mer, pour cela.

Merci encore à Mayra Andrade, pour son hymne aux Migrants et aux vaillants capitaines !

Dr Pierre Franklin Tavares
Paris, le 24 août 2019

– MT : zone maritime sous juridiction directe d’un pays ou d’un État côtier : 12 milles
– ZC : zone maritime où les États côtiers peuvent prévenir et réprimer les infractions : 24 milles
– ZEE : 200 milles = MT + ZC + une partie des eaux internationales, sur laquelle l’État côtier dispose de toutes les ressources naturelles mais y accepte la liberté de navigation internationale.
– HM : zone maritime soumise à la juridiction d’aucun État.

Laurent Gbabo et Fatou Bensouda

lundi 

5 août 2019 à 08:21

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D.RCet article consacré à Laurent Gbagbo s’inscrit dans une série annoncée sur la Côte d’Ivoire. Cependant, il vient bien avant son heure. En effet, initialement prévu pour novembre prochain, sa rédaction et sa parution se sont elles-mêmes précipitées en raison d’une initiative prise par un solide ami, le Professeur Pierre Kipré : le lancement d’une pétition en faveur de « la libération immédiate de Laurent Gbagbo », et pour laquelle nous lui avons donné sponte sue notre signature, tant la démarche paraît justifiée en droit, fondée en raison et adéquate en politique, d’autant qu’elle repose, en dernière instance, sur un fondement éthique : la Réconciliation nationale ivoirienne.

Bédié et Kierkegaard : « la reprise-réconciliation »

mardi 

2 juillet 2019 à 08:25

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9fde78097935da9e332a482afe90f920Bédié, selon Aminata Ndiaye, lit beaucoup. « C’est un passionné de lecture ». Alors, lit-il les grands philosophes ? Si oui, a-t-il jamais lu Kierkegaard ? Cette question vient au jour par elle-même. Car, pour qui a lu et étudié Kierkegaard, il est frappant de voir comment et même combien la stratégie (discours et actions) de Henri Konan Bédié duplique avec habilité la notion kierkegaardienne de « reprise-réconciliation ».

Pour entreduire Kierkegaard et La Reprise

lundi 

10 juin 2019 à 06:38

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Commémoration du souvenir de l’esclavage et de son abolition

vendredi 

10 mai 2019 à 12:01

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(Anne Louis Girodet de Roucy Trioson,1797)

(Anne Louis Girodet de Roucy Trioson,1797)

En ce 10 mai, « Journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition », je partage avec vous un article que j’ai publié il y a quelques années sur Hegel et l’abbé Grégoire : question noire et révolution française dans les Annales historiques de la Révolution française.

Consultable ici…

Poème Madère-sur-vigne

jeudi 

10 janvier 2019 à 11:34

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Poème écrit en hommage à mon père et pour son vin…

 

Boas Festas : Bonne et heureuse année 2019 !

mercredi 

2 janvier 2019 à 15:52

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En Cabo Verde (archipel du Cap Vert), en musiquant « Boas Festas », une vieille tradition célèbre la nouvelle Année avec les vœux de Bonheur et de joie, sans oublier la part et les droits du pauvre.

Je voudrais, reprenant cette coutume insulaire, souhaiter à chacun d’entre vous une Bonne et Heureuse Année 2019, en vous disant « Boas Festas » qui est à la fois un « acte de culture », une « manifestation culturelle » (qui remonte au Moyen Âge) et une chanson populaire !

Ainsi, une fois l’an, à l’aube du 1er janvier de l’Année nouvelle, un petit groupe de musiciens, entonnant une aubade (aube) quelque peu bruyante, frappe à la porte de personnes visitées, les réveillent et leur chantent le « Boas Festas».

Cette chanson occupe une place centrale dans le répertoire musical caboverdien, parmi les chansons les plus populaires. Elle soulève l’âme des Caboverdiens, aussi haut que « Sodade » si magnifiquement chantée par Bonga (1974) puis par Césaria Evora (1992). Mais son rayon culturel s’est limité à l’archipel et à la diaspora.

L’instrumentarium (effectif instrumental) de « Boas Festas » conserve celui du Moyen Âge : outre les vents (voix), il y a les cordes (guitares et cavaquigno) et les percussions (tambourins).

Mais s’il n’y a qu’un air musical, on compte deux textes (paroles) différents. Le premier texte est le plus connu, repris par maints ensembles musicaux. Les musiciens entonnent « Boas Festas », et dès les premières paroles se recommandent de « Monsieur Saint-Sylvestre » (saint Sylvestre 1er né en 270 à Rome, mort le 31 décembre 335 après J.-C. et 33ème Pape). C’est lui qui guide leurs pas jusqu’à la demeure choisie. En y arrivant, les musiciens demandent aux visités si elles sont des personnes « honorables » ? Si elles le sont, elles doivent alors prouver leur capacité au don, en brisant leur tirelire pour en remettre une part aux musiciens qui se la répartiront. Toutefois, une douce menace pèse : en cas de refus, « Georges », l’homme des « intentions mauvaises », viendra dans cette demeure et, en guise de punition, exigera bien plus et ne leur laissera que peu. Cette version est un appel au soutien de ces musiciens de circonstance.

Le second texte, lui, est musiqué par le groupe Cordas de Sol qui, conformément à ses convictions socialisantes, insiste sur le devoir de solidarité vis-à-vis du « frère Manel », exemple du mauvais sort, et implore Dieu pour que sa situation sociale s’améliore.

Une troisième version de « Boas Festas » s’est imposée. Elle est sans texte. C’est celle instrumentalisée par Luis Morais et qui reste inégalée.

En Europe, et plus particulièrement en France, l’aubade de « Boas Festas » a été marginalisée, modifiée et déconnectée de la Saint-Sylvestre. On en retrouve, en effet, la forme et des traces, quand des jeunes appelés du contingent se rendent, au matin, dans certaines demeures, y chantent pour collecter des fonds qui les aideront à faire leur service militaire.

Vous trouverez cinq interprétations. La première est Sao Silvestre. La seconde est celle du groupe Cordas do Sol : Irmon Ménel (Frère Manel). La troisième est celles instrumentale de Luis Morais. Et comme les jeunes de tout temps modifient tout ce qu’ils touchent modernisée, la quatrième, est mi-zouk, mi-rap.La dernière est la version « cubanisée ».

 

Emmanuel Macron et la revanche des Gaulois

jeudi 

6 décembre 2018 à 22:05

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photo D.RLes Gaulois, branche ethnique des Celtes, sont égalitaires depuis toujours. Emmanuel Macron l’a sans doute oublié, si jamais il l’a su. Les Francs, eux, ont emmené la hiérarchie monarchique (inégalitaire) et la cavalerie lourde, en France (Fernand Braudel), lorsqu’ils franchirent le Rhin, en provenance de Germanie (Allemagne).

Il y a deux grandes inégalités que les Gaulois ne supportent pas, sauf quand ils ont été vaincus militairement, perdant ainsi leur liberté, comme ce fut le cas avec les Romains puis les Francs.

La première inégalité est politique : à l’origine, les Gaulois étaient « républicains », c’est-à-dire prônaient l’Égalité, et donc bien avant que naisse la République (1792). L’un des exemples les plus éclairants de ce trait est tiré d’une crise institutionnelle. En effet, au milieu du IIème siècle avant J.-C., Bituit (fils du chef gaulois Luern) attaquera Massalia (Marseille) qui fera appel à Rome. Ainsi s’engagera la première guerre, entre Gaulois et Romains. C’est dans ce cadre que Celtillos, un autre chef gaulois, battra Ahenobarbus (général romain). Et, grisé par cette victoire, il voulut se faire sacrer roi, ce qui rompait les équilibres institutionnels gaulois dont les deux plus importantes consistaient en un Sénat et le vergobret. C’est pour cela qu’il sera mis en accusation par le sénat et son frère, Gobannitio. Il sera alors jugé, puis brûlé vif sur la place publique. Vercingétorix, son fils, assistera au bûcher. Il n’avait que dix ans. Et dix ans plus tard, à la tête des Arvernes, il prendra la tête des tribus gauloises, contre Rome et Jules César. Tels sont les Gaulois ! Et ce trait politique, le Président Emmanuel Macron ne l’a pas compris au point de railler leur caractère « réfractaire », à Copenhague.

C’est encore les Gaulois qui trancheront la tête du roi Louis XVI. « Gaulois », c’est ainsi que les révolutionnaires de 1789 se qualifiaient, en réplique aux aristocrates et à la noblesse qui se vantaient d’être descendants des Francs, comme l’a rappelé Marc Belissa dans Fraternité universelle et Intérêt national (1713 – 1795).

Malheur à qui, en France, ne connaît pas les Gaulois ! Car, Gaulois sont les Gilets jaunes ; Gaulois sont les Lycéens ; Gaulois sont les transporteurs, Gaulois sont les Agriculteurs, comme le furent Jean Moulin et tant d’autres avant lui.

La France sera toujours traversée par cette ligne de fracture « ethnico-politique » qui verra s’opposer longtemps encore les Gaulois (peuple et classe moyenne) aux Francs (aristocratie, noblesse, riches). Et que l’on ne se méprenne pas. Ainsi, sous la 3ème République, lorsqu’Albert Duruy lancera son célèbre mot, « nos ancêtres les gaulois », c’est au premier degré qu’il fut écouté. Mais ce n’est pas au pied de la lettre qu’il eut fallu l’entendre. Il voulait simplement rappeler pour réaffirmer que le caractère français est à dominante gauloise, autrement dit « est » républicain. Les Gilets jaunes sont des Gaulois ou des Sans-culottes, ce qui revient à dire le même. Qui ne le comprend pas, ne comprendra pas pourquoi les Gilets jaunes veulent « abattre » la République monarchique et son Roi-président ou Président-roi. D’autant plus qu’Emmanuel Macron, venu au pouvoir comme Louis-Philippe 1er et présidant avec les défauts de François Guizot, ne sait pas incarner la fonction.

La deuxième inégalité est sociale. Le Français mangeur de pain (1) est le titre d’un chapitre de L’identité de la France de Braudel. En effet, tout tient dans le blé. Toutes les grandes crises sociales sont liées au blé avec lequel on fait le pain, symbole et produit de consommation. La crise du pouvoir d’achat est symbolisée par un « manque de pain » porté par une image forte tiré d’un constat violent : ‘’les frigos sont vides à partir du 15 de chaque mois’’. Cela, Emmanuel Macron, Président de la République, et Édouard Philippe, Premier ministre, ne veulent pas entendre.

Quelle idée, farfelue ou saugrenue, de se (faire) surnommer « Jupiter », Dieu des Romains, chez les Gaulois ? Et n’a-t-il jamais lu Astérix ?
L’époque est morose. Depuis une quinzaine d’années, les Français ne rient plus. Or le rire est un trait français, comme l’a rappelé Alexandre Ysabeau qui écrit : « La vivacité du regard moins perçant, mais plus bienveillant et aussi spirituel que celui de l’Italien, le front large et élevé et la bouche presque toujours entr’ouverte pour la parole et pour le rire, [tels…] sont les traits les plus distinctifs [des Français] (2) » . Les émissions quotidiennes de télévision se forcent, tant bien que mal, de faire rire. Mais on rit, quand le réfrigérateur est plein, et non pas quand le « reste à vivre » est si inférieur au « revenu mensuel », jusqu’au point où il disparaît et n’existe plus. Cette réalité contradictoire Emmanuel Macron, qui a pourtant étudié Hegel, c’est-à-dire « la dialectique », ne parvient pas à la saisir.

Il y a des solutions rapides et simples pour redonner immédiatement du pouvoir d’achat aux Français, dès janvier, par un décret-loi : suppression immédiate de l’usure opérée par les Banques et les sociétés immobilières, après avoir annulé les taxes sur le carburant et rétabli l’ISF, avant fin décembre. Faire cela, c’est immédiatement redonner « du pain » aux Français, par un gain mensuel de 250 euros net, en moyenne, aux ménages. Certes, d’autres mesures sont possibles, mais elles n’auront pas le même effet. Faire autrement, chercher à gagner du temps, c’est consolider la révolte en cours et précipiter la Révolution. Nous ne sommes qu’au début de la revanche des Gaulois.

L’histoire est un maître. À la fin de sa vie tumultueuse, Bonaparte, qui avait dans sa jeunesse fréquenté les grands intellectuels de son époque, se souviendra de son ancien mentor, Volney, et en particulier de ses Leçons d’histoire, lorsqu’il écrira dans le testament à son fils : « l’histoire est la seule philosophie ». Malheur à qui écoute, mais n’entend pas l’histoire !

(1)Fernand Braudel , Le Français mangeur de pain, in Les hommes et les choses II, Op. Cit., p. 159 – 160.
(2)Alexandre Ysabeau, Lavater et Gall, Physiognomonie et Phrénologie rendues intelligibles pour tout le monde, Nouvelle édition accompagnée de 150 figures dans le texte, Garnier Frères, Paris, 1909.

Gilets jaunes, une colère justifiée

lundi 

26 novembre 2018 à 07:30

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photo D.RPour Aristote, il y a des colères justes. Le mouvement des Gilets jaunes est l’expression (cristallisation) idéologique de la Crise du pouvoir d’achat, qui repose sur une équation simple : trop de Françaises et de Français vivent, connaissent et subissent l’inversion du rapport entre « revenus mensuels » et « reste à vivre ».

Qu’est-ce que le « reste à vivre » ? C’est le revenu (argent) qui reste (disponible) à un ménage, après qu’il ait effectué tous ses achats (nourriture, consommation) et réglé toutes ses dépenses (factures) mensuelles incompressibles : loyer, services bancaires, transports, consommation, impôts, etc.

Jusqu’ici, pour un grand nombre de Français, les « revenus mensuels » étaient supérieurs au « reste à vivre ». Leur situation était ‘’acceptable’’. Désormais, ils n’ont même plus de « reste à vivre ». Car leurs revenus ne suffisent plus à ‘’vivre’’. Ils sont nombreux, ceux pour qui les Jours de soudure s’ouvrent dès le 15 du mois et s’étendent jusqu’au prochain salaire en fin de mois. Un cycle infernal.

En effet, force est de constater, les revenus mensuels cumulés (salaires et aides sociales) d’un grand nombre de foyers ne permettent plus de couvrir les dépenses mensuelles. Comment ? Le phénomène est simple, sauf pour qui ne veut pas voir comme savent le faire les grands Experts de la République, Emmanuel Macron, Édouard Philippe et Bruno le Maire en tête. Mais, et c’est l’essentiel, une forte majorité de Français sont les victimes sociales des ponctions qui amenuisent mensuellement la structure de leur pouvoir d’achat : les Banques, avec leurs pénalités et agios dus aux découverts, rognent 7% à 10% des revenus de leurs clients les plus fragiles ; les Offices HLM et les Promoteurs immobiliers privés pratiquent des niveaux de loyers et de charges qui s’élèvent de 45% à 60% des revenus des locataires ou propriétaires ; les Supermarchés absorbent près de 20% des revenus des consommateurs ; EDG – GDF, fournisseurs d’électricité et de gaz, prennent 7% des revenus ; la Téléphonie (mobile, internet), désormais indispensable, prélève 3% des revenus ; les Transports en commun (train, bus, etc.) coûtent en moyenne 5% des revenus ; les Maisons de crédit (revolving) soustraient jusqu’à 13% des revenus ; l’État (impôts sur le revenu, TVA, taxes diverses), les Départements, les Régions et les Communes (taxes d’habitation) prélèvent 15% des revenus ; les prix des produits pétroliers (essence, diesel, fuel, etc.), en augmentation constante, équivaut à 15% des revenus ; les assurances (maison, voiture, scolaire, mutuelles, etc.) atteignent 12% des ressources.

Cette structure du pouvoir d’achat n’intègre pas certains postes de dépenses : repas au travail, achat de vêtements, et… loisirs, etc. Mais est-il besoin d’être grand clerc pour voir d’emblée que les ménages dont les revenus mensuels s’élèvent à 1.153,82 € (smic mensuel net) ont des ressources inférieures de 21% aux dépenses mensuelles incompressibles ? Ces ménages ont donc, en permanence, la tête sous l’eau. C’est le ressort principal de la colère sociale en cours. Pour un ménage sans enfant, deux Smic nets suffisent à peine à couvrir les dépenses mensuelles.

Sous ce rapport, outre les 9 millions de pauvres, près de 3 millions de Français sont en situation de précarité. Et, comment ne pas comprendre qu’ils redoutent de basculer dans la pauvreté, en dépit du fait d’occuper un emploi ? Les Gilets jaunes expriment cette angoisse, pour eux-mêmes et, surtout, pour leurs enfants. Malheur à qui ne veut pas le voir et le comprendre !

Mais, plus significatif encore, cette grave crise du pouvoir d’achat vient se greffer sur d’autres crises, non moins importantes. En effet, entre-temps, les gouvernants successifs ont édulcoré l’identité historique des Français, au nom de la République devenue amorphe et fort dépendante de l’Union Européenne qui absorbe les pouvoirs essentiels qui organisent la nation. Ces mêmes gouvernants ont lentement dissous la famille. « Ils » ont continument affaibli les syndicats (1997 – 2001), avant de les vider (2002 – 2010) et de les neutraliser (Lois El Komry et du nouveau Code du travail). La société civile s’est donc affaissée. Le savoir-vivre français s’est effondré. La langue française est silencieusement démolie. L’intelligentsia ne pense plus et, avec facilité, a été mise à l’écart. Les médias ont baissé en qualité. Les photos du Président choquent. Les quartiers de banlieue s’éloignent de la République. L’État, depuis l’affaire d’État Benalla, a perdu son Protocole et sa force.

En 1848, lors de la Révolution, la bourgeoisie financière française (portée à la spéculation), arrogante et avide, a été défaite par le prolétariat et la bourgeoisie industrielle. En 2017, la Finance française (Corbeille et CAC 40) a vu et a cru saisir en Emmanuel Macron l’occasion de sa grande revanche historique. Elle s’est donc d’abord évertuée à évincer François Fillon, le représentant de la bourgeoise industrielle et familiale. Car, comme en 1848, il fallait à la bourgeoisie financière un homme au « sale » caractère susceptible de porter son projet. Hegel l’a dit et Marx lui a emprunté sa formule : « l’histoire ne se répète pas, ou alors[seulement] comme une farce ». Nous y sommes !

Rappelons que pour Platon, et Cabanis et Schopenhauer seront de son avis, le caractère est lié aux viscères, d’où sa dimension instinctive. Selon Aristote, le caractère est la partie irrationnelle de l’âme. C’est pourquoi, ils ont admis, qu’il est si difficile de changer ou de modifier le caractère d’un individu. Emmanuel Macron, dussions-nous le répéter, est victime de son propre caractère, qui s’articule autour de trois défauts : le mépris, c’est-à-dire le gouvernement par Ordonnance (Assemblée nationale) ; la condescendance, à savoir la volonté de s’adresser aux plus faibles avec désinvolture ; et l’arrogance, qui consiste à se croire (sans raison) meilleur que cinq de ses sept prédécesseurs.

Son modèle caché, c’est François Guizot, président du Conseil en 1847 et balayé par la Révolution de 1848. Un exemple dont chacun doit se rappeler. À cette époque, pour être électeur, un citoyen devait avoir des revenus conséquents : suffrage censitaire. Lorsque le plus grand nombre réclamera le suffrage universel (droit de vote pour tous), F. Guizot rétorquera : « Enrichissez-vous, vous deviendrez électeurs ».

Emmanuel Macron partage le même défaut. Son caractère l’empêche de bien penser et de donner considération à autrui. Excipons de quelques ‘’formules macroniennes’’ ce qui est dit : à un jeune chômeur qui lui faisait part de sa difficulté à trouver un emploi, il réplique : « Je traverse la rue et je vous trouve un emploi ». Concernant le coût des aides sociales, il fait une vidéo qui diffuse ce mot : « on dépense un pognon de dingue » ! En 2016, Ministre de François Hollande, il ajuste un jeune portant un tee-shirt avec cette parole : « la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler ». Chacun se souvient de ses mots sur les employées de l’usine Gad : « les femmes salariées de chez Gad sont pour beaucoup illettrées » (17 septembre 2014). Et son affligeant mot prononcé à Copenhague sur les « Gaulois réfractaires » aux réformes, alors que le Danemark est le pays où l’écart de revenus entre les riches et les pauvres est le plus faible d’Europe ? Si les Gaulois étaient à la place des Danois, ils n’auraient aucune raison de refuser ses réformes. Quelle morgue dans cette autre parole affligeante sur les paresseux en France : « Je ne cèderai rien aux fainéants » (8 septembre 2017).

Avec Emmanuel Macron, héraut de la bourgeoisie financière, il n’y en a que pour les grands patrons, les rentiers, les détenteurs de capitaux (désormais moins taxés que le patrimoine), les actionnaires, les banquiers et les riches. Suppression de l’ISF ! En vérité, il n’est pas que le « Président des très riches », comme l’accusera celui-là même qui l’a fabriqué. Au vrai, il est le représentant d’une classe sociale : la bourgeoisie financière, mais l’un de ses représentants les moins intelligents et qui ne comprend presque rien à la France et aux Français.

Il entendait parachever, avec facilité, la destruction du programme du Conseil National de la Résistance (1946), pour continuer la destruction méthodique entamée par François Hollande et ses prétendus ‘’Socialistes’’ (PS et PRG). Les Gilets jaunes viennent de donner un coup d’arrêt à cette folle entreprise de démolition sociale.

Le mouvement des Gilets jaunes est donc la première grande résistance nationale à ce que nous avons appelé La conspiration des médiocres, titre d’un de nos ouvrages. Car si la révolte des « bonnets rouges » était limitée à une région, la Bretagne, et au coût du transport des produits agro-alimentaires (péage), les « gilets jaunes », par leur juste colère, ont généralisé la protestation à tout le territoire.

En 1848, pour la première fois en France, la classe ouvrière devenait indépendante. En 2018, sous le « leadership » des Gilets jaunes, la société civile s’affiche comme autonome. Une étincelle, et une nouvelle Révolution aura lieu. Macron, c’est le nouveau François Guizot.
En tous les cas, dans leurs ‘’brillantes’’ (stupides) analyses, les Experts hollando-macronistes ont oublié que, dès janvier 2019, c’est-à-dire dans moins de 45 jours, il y aura la mise en vigueur du prélèvement des impôts à la source, qui accentuera immédiatement l’actuelle crise du pouvoir d’achat. Comment le Gouvernement élaborera-t-il son budget 2019 ? Car si l’intolérable augmentation du prix des carburants (diesel : 50% entre 2016 – 2018) cause tant de remous, et n’est peut-être que la première secousse d‘une crise plus profonde, que diront les Français à partir de janvier 2019 quand ils verront leurs fiches de paie ? Aussi, ce à quoi nous assistons actuellement doit-il être pensé à partir de la fiche de paie de 2019 qui sera amputée de 10% à 15%. Nous sommes sans doute à quelques semaines de l’aggravation de la crise du pouvoir d’achat.

Par conséquent, il ne sert à rien, parce qu’il est futile de rapporter la « question écologique » à la crise du pouvoir d’achat. Il n’y a pas ni ne peut y avoir de lien direct ou indirect entre eux. Ce n’est pas tant un leurre qu’Emmanuel Macron, Édouard Philippe et François de Rugy tentent de faire admettre, mais une erreur d’analyse qui est voué à l’échec. La ficelle est trop grosse.

Au total, l’effet Macron s’est estompé. Aux niveaux européen et international, il a perdu la main. En France, il est la première victime de la crise du pouvoir d’achat. Le Président, pilier des institutions publiques, ressort très amoindri de toutes les crises mentionnées.

En tous les cas, les Gilets jaunes, à l’origine, ce sont évidemment deux inconnus désormais illustres : Priscilla Ludosky et Éric Drouet qui, en six mois, sont parvenus, sans moyens financiers et organisation politique, à faire ce que Jean-Luc Mélenchon (France Insoumise), Marine Le Pen (Rassemblement National) et Laurent Wauquiez (Les Républicains) et les syndicats ne parvenaient pas à faire : opposer aux ‘’dérives macronistes et philippiques’’ une contre-force. Dans son 18 Brumaire, Marx avait raison de saluer le génie politique du peuple français.

Sur l’île de la Réunion, département français, où la contradiction entre les « revenus mensuels » et le « reste à vivre » est la plus vive, où la moitié des Français vit sous le seuil de pauvreté et où se concentrent les riches, la population est en phase quasi-insurrectionnelle.

Mais enfin, pourquoi les élites politiques ne lisent-elles pas les Leçons sur la philosophie de l‘histoire, dans lesquelles Hegel affirme des Français qu’ils ont « le bonnet près de la tête » ? Il songeait au bonnet phrygien, pour souligner le caractère républicain, c’est-à-dire citoyen des Français.

Heidegger et Pessoa

samedi 

3 novembre 2018 à 12:12

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photo lusojornalCet article a été publié, en début de semaine, par LusoJornal, l’hebdomadaire de référence de la diaspora portugaise en France : https://lusojornal.com/2018/10/26/opinion-heidegger-et-pessoa/.

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Le titre de cet article résonne étonnamment : Heidegger et Pessoa ! En effet, il indique un lien, alors qu’il n’y en aurait manifestement jamais eu, du moins de relation connue et attestée. Mais parce que ce titre étonne, il (nous) invite (interpelle) à philosopher. Car si la durée est la fille du temps comme le dit Euripide, la philosophie est celle de l’étonnement selon Platon.

Étonnons-nous, en commençant par quelques rappels. Heidegger, en Allemagne d’abord, s’est distingué dans les années 1910 et s’est définitivement imposé en 1937, par toute Europe, avec la parution de sa célèbre œuvre, Être et Temps, alors que, encore quasi-méconnue, Pessoa mourrait deux ans plus tôt, en 1935, avant d’être lui-même à son tour reconnu, puis unanimement commémoré quand sera publié, à titre posthume, son œuvre majeure, le Livre de l’intranquillité, en 1982, six ans après le décès de Heidegger survenu en 1976 et en pleine gloire intellectuelle.

Certes Heidegger a connu la notoriété de son vivant, et Pessoa ne l’obtiendra que longtemps après sa mort. Pour autant, comment ces deux itinéraires exceptionnels ne se sont-ils jamais croisés, alors que dans leur pensée tout plaidait pour que ces deux éminentes figures de l’intelligentsia européenne se connaissent et se reconnaissent, en plein 20ème siècle que l’un et l’autre ont si profondément marqués ?

Ce fait est d’autant plus étonnant que, de tous les grands intellectuels du vingtième siècle, leurs approches respectives de l’Existence, à savoir le Dasein de Heidegger et L’Intranquillité de Pessoa, sont indubitablement les plus proches. Une véritable proximité. En effet, il n’y a pas une œuvre de poésie (littérature) qui, en sa totalité, exprime mieux la pensée de Heidegger que celle de Pessoa. Et alors que Heidegger recherchait chez des poètes grecs et allemands, Hölderlin en particulier, des bribes ou des fragments de vers pour justifier à la fois le dépassement de la métaphysique et sa thèse sur l’Existence, il n’a pas connu Pessoa dont les travaux apportent une éclatante illustration à sa description de la « facticité de la vie ».

Dès lors, n’est-il pas frappant de constater que, pour expliquer et illustrer sa fameuse thèse de l’abandon de « la vie facticielle », Heidegger aille précisément chercher deux exemples anciens, dans les épîtres de saint Paul (christianisme primitif) et dans Les Confessions de Saint Augustin (christianisme constitué), deux exemples discutables et fortement discutées, quand le Livre de l’intranquillité de Pessoa lui offrait, à double titre, un des exemples les plus probants de « la vie facticielle » que Pessoa n’a jamais abandonnée mais plutôt magnifiée ?

Car le souci (« l’angoisse existentiale ») et la mort (l’homme comme « être-vers-la-mort »), qui sont les deux principaux « existentiaux » du Dasein (l’Ek-sistance ou l’être-là) de Heidegger, ne sont-ils pas les équivalents de l’intranquillité et du suicide, les deux catégories centrales de l’existentialisme de Pessoa ? On pourrait même ici, sans exagération aucune, contracter la pensée de nos deux intellectuels et les intervertir pour concevoir la formule suivante : Heidegger a pensé l’intranquillité comme facticité de la vie (le fatif, le facticiel) et Pessoa a poétisé le souci comme hétéronymie existentiale (angoisse fondamentale et suicide).

C’est en raison de cette formule que nous recevons avec quelque réserve l’intéressant article de Jan Slaby, Living in the Moment : Boredom and the Meaning of Existence in Heidegger and Pessoa ; et ce, non pas que Heidegger et Pessoa ne puissent pas être opposés sur maints points ; non pas parce qu’il y aurait (selon notre perspective) autant de points communs que de différences entre eux, mais d’abord et surtout parce que la question fondamentale et décisive qui doit au préalable être posée est de savoir pourquoi Heidegger et Pessoa ne se sont pas rencontrés ou n’ont pas été (mis) en contact ? Comment expliquer que, durant plus d’un demi-siècle, entre 1920 et 1976, Heidegger semble n’avoir jamais avoir entendu parler de Pessoa ? De même, comment analyser le fait que, entre 1920 et 1935, Pessoa ne paraît pas avoir entendu évoquer les publications de Heidegger, en dépit de tous les points de convergence de leurs ontologies respectives ? Cette double question qui, en vérité, n’en forme qu’une, n’a jamais encore été appelée au jour. Pour lors et en l’état des recherches, nous n’avons pas encore de traces écrites que l’un ait rédigé un mot ou formulé un avis sur l’autre.

En tous les cas, que l’un et l’autre ne semblent pas s’être connus, quand leurs œuvres majeures entretiennent une grande proximité ontologique, cela étonne doublement. Mais un autre fait non moins surprenant ne manque pas également d’étonner. En effet, comment se fait-il qu’il ne se soit trouvé aucun membre de leurs entourages respectifs, pas une maison d’édition littéraire ou un cercle d’intellectuels européens qui ne leur aient signalé leur proximité intellectuelle ? Il est exceptionnel que le « commerce des savants », la circulation des idées au sein des intelligentsias occidentales, n’ait pas du tout fonctionné.

Somme toute, au regard de toutes les considérations précédentes, il convient de décaler le point d’approche de Jan Slaby lorsqu’il écrit : « Pessoa présente un contrepoint radical à Heidegger, totalement en contradiction avec sa personnalité intellectuelle et politique ». La publication d’Albert Piette, Aristote, Heidegger, Pessoa : l’appel de l’anthropologie, se range dans le même registre. Au reste, malgré leur immense mérite, ces deux textes qui sont les rares réflexions consacrées à Heidegger et Pessoa ne se limitent qu’à des comparaisons thématiques. Quant au fond, leur démarche consiste à trouver un thème dans les publications des deux auteurs et à les comparer. Jan Slaby, par exemple, le fait à partir du thème de « l’ennui », pour opposer les deux visions, afin de valoriser celle de Pessoa et d’incriminer celle de Heidegger. Son but théorique est de faire l’éloge de « l’ennui » chez Pessoa « comme un antidote amical à la philosophie » en général et au Dasein (Existence) de Heidegger en particulier. Il écrit : « je compare la manière dont ces auteurs interprètent respectivement la transition d’un état semblable à celui de l’ennui à autre chose, comment l’ennui, dans leurs approches, peut être surmonté et dans quel but, avec quelle orientation, dans quel horizon existentiel ».

Jan Slaby fustige, à juste titre, l’adhésion de Heidegger au Nazisme, sa promotion au rang de « Führer-Rektor de l’Université de Fribourg », son fumeux et ridicule discours sur l’auto-affirmation de l’université allemande et toute sa doctrine du « travail » qui, développant une conception « activiste » et opposé à l’ennui du monde, est tout à l’opposé de l’ennui tel que le médite Pessoa. Cependant, aussi instructive et vraie que soit cette thèse, elle éloigne de la question cruciale du pour-quoi de la non-rencontre entre Pessoa et Heidegger.

Qu’est-ce qui se joue, quel essentiel est ici retenu, soustrait ou ne se dit pas, dans ce qui n’est pas advenu ? Heidegger a esquissé une réponse qui, parce qu’elle « co-respond », c’est-à-dire répond d’avance à l’absence de rapport entre Pessoa et lui, nous engage à méditer plus avant ce non-advenu. Prêtons oreilles à ce qu’il dit dans l’une de ses célèbres conférences, Qu’est-ce que la métaphysique ? Heidegger y rappelle que si le rapport entre la poésie et la philosophie est bien connu, il en va tout autrement de la relation entre le poète et le penseur : « nous ne savons rien, écrit-il, du dialogue entre poète et penseur qui « habitent proches sur les monts les plus séparés ». Une des demeures essentielles du mutisme est l’angoisse au sens de l’effroi auquel l’abîme du rien dispose l’homme. Le rien comme autre de l’étant est le voile de l’Être » (p. 84).

Pessoa et Heidegger, poète et penseur, « proches » dans le voisinage du « rien » qui surgit comme « l’effroi » du néant. Mais, pour le premier, ce fut un authentique et réel « vécu », dès son enfance jusqu’à sa mort et que portera l’hétéronymie pleine ou à moitié. Pour le second, ce fut un vrai objet de réflexion, après qu’il ait abandonné toute l’importance accordée à la « vie » comme lieu pré-théorique durant sa jeunesse. En ce sens, l’un et l’autre ont séjourné « sur les monts les plus séparés ».

Abel le Grand, cité par Hegel, dit que « les premiers philosophes ont exposé leur philosophie sous le vêtement des vers » (Histoire de la philosophie, p. 1095). Cette vérité vaut aussi pour Pessoa qui a exposé son existentialisme à l’aide de vers d’une belle esthétique grammaticale, lexicale et ontologique.

Ce fut le grand mérite de l’instructive et remarquable Rencontre-conférence, Pessoa, avant-garde intranquille, organisée par Marie-Adeline Tavares et l’association « Cultures en dialogues », le 20 septembre dernier, que d’avoir permis la probable et étonnante absence de relation entre Pessoa et Heidegger à laquelle ont répondu le brillant professeur Régis Salado et Mme Marie-Hélène Piwnik, sous la gouvernance du débat par Carlos Pereira.

Au reste, comment ne pas le souligner, nous devons à Mme Marie-Hélène Piwnik la nouvelle et remarquable traduction de l’ouvrage majeure de Pessoa, dont elle a modifié le titre et qui, de Livre de l’intranquillité devient le Livre de l’inquiétude. Et comment ne pas y voir et mesurer la résonance heideggérienne de ce nouveau titre ? Car l’inquiétude est le mot même de Heidegger pour définir le facticiel, le fatif, « la vie facticielle » qui fut le grand problème existentiel de Pessoa.

Cette rencontre-conférence ouvre et annonce un nouveau champ de recherches sur le poète portugais et le penseur allemand qui ont bien d’autres points en commun. Par exemple, si Heidegger a momentanément fleurté avec le magnétisme animal et le spiritisme, Pessoa s’y est plongé avec grande ardeur. De même, l’un et l’autre ont subi l’influence de la phantasia de Husserl, à savoir le rôle et la place de l’imagination dans leurs œuvres.

Et dans ce qui, ici et à présent, s’ouvre, il n’est plus impossible de s’empêcher de préméditer l’idée que peut-être Pessoa a réellement influencé Heidegger, sans que celui-ci ne le dise ouvertement.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits