Heidegger et Pessoa

samedi 

3 novembre 2018 à 12:12

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photo lusojornalCet article a été publié, en début de semaine, par LusoJornal, l’hebdomadaire de référence de la diaspora portugaise en France : https://lusojornal.com/2018/10/26/opinion-heidegger-et-pessoa/.

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Le titre de cet article résonne étonnamment : Heidegger et Pessoa ! En effet, il indique un lien, alors qu’il n’y en aurait manifestement jamais eu, du moins de relation connue et attestée. Mais parce que ce titre étonne, il (nous) invite (interpelle) à philosopher. Car si la durée est la fille du temps comme le dit Euripide, la philosophie est celle de l’étonnement selon Platon.

Étonnons-nous, en commençant par quelques rappels. Heidegger, en Allemagne d’abord, s’est distingué dans les années 1910 et s’est définitivement imposé en 1937, par toute Europe, avec la parution de sa célèbre œuvre, Être et Temps, alors que, encore quasi-méconnue, Pessoa mourrait deux ans plus tôt, en 1935, avant d’être lui-même à son tour reconnu, puis unanimement commémoré quand sera publié, à titre posthume, son œuvre majeure, le Livre de l’intranquillité, en 1982, six ans après le décès de Heidegger survenu en 1976 et en pleine gloire intellectuelle.

Certes Heidegger a connu la notoriété de son vivant, et Pessoa ne l’obtiendra que longtemps après sa mort. Pour autant, comment ces deux itinéraires exceptionnels ne se sont-ils jamais croisés, alors que dans leur pensée tout plaidait pour que ces deux éminentes figures de l’intelligentsia européenne se connaissent et se reconnaissent, en plein 20ème siècle que l’un et l’autre ont si profondément marqués ?

Ce fait est d’autant plus étonnant que, de tous les grands intellectuels du vingtième siècle, leurs approches respectives de l’Existence, à savoir le Dasein de Heidegger et L’Intranquillité de Pessoa, sont indubitablement les plus proches. Une véritable proximité. En effet, il n’y a pas une œuvre de poésie (littérature) qui, en sa totalité, exprime mieux la pensée de Heidegger que celle de Pessoa. Et alors que Heidegger recherchait chez des poètes grecs et allemands, Hölderlin en particulier, des bribes ou des fragments de vers pour justifier à la fois le dépassement de la métaphysique et sa thèse sur l’Existence, il n’a pas connu Pessoa dont les travaux apportent une éclatante illustration à sa description de la « facticité de la vie ».

Dès lors, n’est-il pas frappant de constater que, pour expliquer et illustrer sa fameuse thèse de l’abandon de « la vie facticielle », Heidegger aille précisément chercher deux exemples anciens, dans les épîtres de saint Paul (christianisme primitif) et dans Les Confessions de Saint Augustin (christianisme constitué), deux exemples discutables et fortement discutées, quand le Livre de l’intranquillité de Pessoa lui offrait, à double titre, un des exemples les plus probants de « la vie facticielle » que Pessoa n’a jamais abandonnée mais plutôt magnifiée ?

Car le souci (« l’angoisse existentiale ») et la mort (l’homme comme « être-vers-la-mort »), qui sont les deux principaux « existentiaux » du Dasein (l’Ek-sistance ou l’être-là) de Heidegger, ne sont-ils pas les équivalents de l’intranquillité et du suicide, les deux catégories centrales de l’existentialisme de Pessoa ? On pourrait même ici, sans exagération aucune, contracter la pensée de nos deux intellectuels et les intervertir pour concevoir la formule suivante : Heidegger a pensé l’intranquillité comme facticité de la vie (le fatif, le facticiel) et Pessoa a poétisé le souci comme hétéronymie existentiale (angoisse fondamentale et suicide).

C’est en raison de cette formule que nous recevons avec quelque réserve l’intéressant article de Jan Slaby, Living in the Moment : Boredom and the Meaning of Existence in Heidegger and Pessoa ; et ce, non pas que Heidegger et Pessoa ne puissent pas être opposés sur maints points ; non pas parce qu’il y aurait (selon notre perspective) autant de points communs que de différences entre eux, mais d’abord et surtout parce que la question fondamentale et décisive qui doit au préalable être posée est de savoir pourquoi Heidegger et Pessoa ne se sont pas rencontrés ou n’ont pas été (mis) en contact ? Comment expliquer que, durant plus d’un demi-siècle, entre 1920 et 1976, Heidegger semble n’avoir jamais avoir entendu parler de Pessoa ? De même, comment analyser le fait que, entre 1920 et 1935, Pessoa ne paraît pas avoir entendu évoquer les publications de Heidegger, en dépit de tous les points de convergence de leurs ontologies respectives ? Cette double question qui, en vérité, n’en forme qu’une, n’a jamais encore été appelée au jour. Pour lors et en l’état des recherches, nous n’avons pas encore de traces écrites que l’un ait rédigé un mot ou formulé un avis sur l’autre.

En tous les cas, que l’un et l’autre ne semblent pas s’être connus, quand leurs œuvres majeures entretiennent une grande proximité ontologique, cela étonne doublement. Mais un autre fait non moins surprenant ne manque pas également d’étonner. En effet, comment se fait-il qu’il ne se soit trouvé aucun membre de leurs entourages respectifs, pas une maison d’édition littéraire ou un cercle d’intellectuels européens qui ne leur aient signalé leur proximité intellectuelle ? Il est exceptionnel que le « commerce des savants », la circulation des idées au sein des intelligentsias occidentales, n’ait pas du tout fonctionné.

Somme toute, au regard de toutes les considérations précédentes, il convient de décaler le point d’approche de Jan Slaby lorsqu’il écrit : « Pessoa présente un contrepoint radical à Heidegger, totalement en contradiction avec sa personnalité intellectuelle et politique ». La publication d’Albert Piette, Aristote, Heidegger, Pessoa : l’appel de l’anthropologie, se range dans le même registre. Au reste, malgré leur immense mérite, ces deux textes qui sont les rares réflexions consacrées à Heidegger et Pessoa ne se limitent qu’à des comparaisons thématiques. Quant au fond, leur démarche consiste à trouver un thème dans les publications des deux auteurs et à les comparer. Jan Slaby, par exemple, le fait à partir du thème de « l’ennui », pour opposer les deux visions, afin de valoriser celle de Pessoa et d’incriminer celle de Heidegger. Son but théorique est de faire l’éloge de « l’ennui » chez Pessoa « comme un antidote amical à la philosophie » en général et au Dasein (Existence) de Heidegger en particulier. Il écrit : « je compare la manière dont ces auteurs interprètent respectivement la transition d’un état semblable à celui de l’ennui à autre chose, comment l’ennui, dans leurs approches, peut être surmonté et dans quel but, avec quelle orientation, dans quel horizon existentiel ».

Jan Slaby fustige, à juste titre, l’adhésion de Heidegger au Nazisme, sa promotion au rang de « Führer-Rektor de l’Université de Fribourg », son fumeux et ridicule discours sur l’auto-affirmation de l’université allemande et toute sa doctrine du « travail » qui, développant une conception « activiste » et opposé à l’ennui du monde, est tout à l’opposé de l’ennui tel que le médite Pessoa. Cependant, aussi instructive et vraie que soit cette thèse, elle éloigne de la question cruciale du pour-quoi de la non-rencontre entre Pessoa et Heidegger.

Qu’est-ce qui se joue, quel essentiel est ici retenu, soustrait ou ne se dit pas, dans ce qui n’est pas advenu ? Heidegger a esquissé une réponse qui, parce qu’elle « co-respond », c’est-à-dire répond d’avance à l’absence de rapport entre Pessoa et lui, nous engage à méditer plus avant ce non-advenu. Prêtons oreilles à ce qu’il dit dans l’une de ses célèbres conférences, Qu’est-ce que la métaphysique ? Heidegger y rappelle que si le rapport entre la poésie et la philosophie est bien connu, il en va tout autrement de la relation entre le poète et le penseur : « nous ne savons rien, écrit-il, du dialogue entre poète et penseur qui « habitent proches sur les monts les plus séparés ». Une des demeures essentielles du mutisme est l’angoisse au sens de l’effroi auquel l’abîme du rien dispose l’homme. Le rien comme autre de l’étant est le voile de l’Être » (p. 84).

Pessoa et Heidegger, poète et penseur, « proches » dans le voisinage du « rien » qui surgit comme « l’effroi » du néant. Mais, pour le premier, ce fut un authentique et réel « vécu », dès son enfance jusqu’à sa mort et que portera l’hétéronymie pleine ou à moitié. Pour le second, ce fut un vrai objet de réflexion, après qu’il ait abandonné toute l’importance accordée à la « vie » comme lieu pré-théorique durant sa jeunesse. En ce sens, l’un et l’autre ont séjourné « sur les monts les plus séparés ».

Abel le Grand, cité par Hegel, dit que « les premiers philosophes ont exposé leur philosophie sous le vêtement des vers » (Histoire de la philosophie, p. 1095). Cette vérité vaut aussi pour Pessoa qui a exposé son existentialisme à l’aide de vers d’une belle esthétique grammaticale, lexicale et ontologique.

Ce fut le grand mérite de l’instructive et remarquable Rencontre-conférence, Pessoa, avant-garde intranquille, organisée par Marie-Adeline Tavares et l’association « Cultures en dialogues », le 20 septembre dernier, que d’avoir permis la probable et étonnante absence de relation entre Pessoa et Heidegger à laquelle ont répondu le brillant professeur Régis Salado et Mme Marie-Hélène Piwnik, sous la gouvernance du débat par Carlos Pereira.

Au reste, comment ne pas le souligner, nous devons à Mme Marie-Hélène Piwnik la nouvelle et remarquable traduction de l’ouvrage majeure de Pessoa, dont elle a modifié le titre et qui, de Livre de l’intranquillité devient le Livre de l’inquiétude. Et comment ne pas y voir et mesurer la résonance heideggérienne de ce nouveau titre ? Car l’inquiétude est le mot même de Heidegger pour définir le facticiel, le fatif, « la vie facticielle » qui fut le grand problème existentiel de Pessoa.

Cette rencontre-conférence ouvre et annonce un nouveau champ de recherches sur le poète portugais et le penseur allemand qui ont bien d’autres points en commun. Par exemple, si Heidegger a momentanément fleurté avec le magnétisme animal et le spiritisme, Pessoa s’y est plongé avec grande ardeur. De même, l’un et l’autre ont subi l’influence de la phantasia de Husserl, à savoir le rôle et la place de l’imagination dans leurs œuvres.

Et dans ce qui, ici et à présent, s’ouvre, il n’est plus impossible de s’empêcher de préméditer l’idée que peut-être Pessoa a réellement influencé Heidegger, sans que celui-ci ne le dise ouvertement.

Heidegger : lectures équivoques de Saint-Augustin et de Saint Paul

vendredi 

19 octobre 2018 à 18:05

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Je partage avec vous le deuxième volet de mon dernier ouvrage consacré à Saint-Augustin.

 

Côte d’Ivoire : 3e Lettre à Alassane Ouattara

lundi 

24 septembre 2018 à 22:51

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9fde78097935da9e332a482afe90f920Après votre allocution du 6 août 2018 qui, tel un levain, a levé tant d’espoir, fasse le Ciel, Monsieur le Président de la République, que, demain, nul n’ait à vous dire, avec l’amertume des paroles désolées d’Euripide : « Tu as écouté le sang chaud, et non les têtes sages » (Les Suppliantes).

S’il est permis à ami de la Côte d’Ivoire de formuler quelques avis, sans l’attente de bénéfices, alors je voudrais le faire en ces termes de sagesse : terminez paisiblement votre second et dernier mandat. Vous avez accompli votre destin ; ne le provoquez plus ! Hormis l’endémique corruption et l’oligarchie qui se sont renforcées, votre mandat porte un bon bilan qui se défend, au nombre d’infrastructures réalisées et du taux croissance obtenu. Vous avez donc accompli ce que la Constitution vous autorise. Respectez-en les bornes, les limites ! Les Euménides veillent toujours. Alors, ne prêtez pas l’oreille aux zélateurs, à tous les pourfendeurs de ceux qui, hier, vous ont aidé à parvenir au pouvoir. Car la gratitude, toujours, augmente l’homme.

Dans son Discours de la méthode, Descartes n’eut pas tort de dire qu’un « malin génie » s’évertue à induire la conscience pensante en erreur. Alors, qui donc, auprès de vous, remplit cette détestable fonction ? Et comment et pourquoi parviennent-ils à vous incliner vers ce qui, inutile, inéluctablement mènera à un désastre ?

Souvenez-vous de Rome et des conditions de sa première alternance politique, qui verront arriver au pouvoir le roi Numa, successeur de Romulus, dans un climat de sagesse. C’est même sans doute de ce modèle historique que Henri Konan Bédié s’est inspiré, pour faire en votre faveur l’appel de 2010 et répété en 2015 avec L’appel de Daoukro. Alors, pourquoi maintenant l’acculer publiquement et vouloir l’humilier de la sorte ? C’est inutile et risqué. Dans L’art de la guerre, premier ouvrage en cette matière, Sun Tzu conseille de toujours laisser une porte de sortie à ses adversaires ; à défaut de quoi, ils peuvent devenir invincibles, dans la lutte à mort. Méditez l’enseignement de ce grand général chinois.

Et pourquoi éloigner Soro Guillaume ? C’est en voulant marginaliser Jules qu’on l’a fait César.

Il est vrai, chez vos adversaires, maints réclament violence et vengeance contre vous. Mais ne leur accordez pas cette chance, ce bonheur qui est le malheur de tous. Ils espèrent avoir raison dans un champ de ruines. Dans l’histoire universelle, la rancœur n’a jamais pensé. Et c’est, pour elle, une impossibilité principielle. Laissez ces théoriciens du chaos à leur triste souhait. Ils voient dans la réconciliation ivoirienne la soustraction (l’annulation) des violences à venir qu’ils appellent de leurs vœux et pour lesquelles ils soupirent d’avance. Méditez les enseignements de Hegel, le philosophe de la réconciliation, mais parce qu’il est d’abord, plus d’un l’ignorent, le philosophe de la guerre !

La Côte d’Ivoire a déjà connu trop de morts, de violence et de haine, pour votre advenance au pouvoir. Gardez-vous qu’il en soit de même pour votre départ.

Aussi, de grâce, ne déformez pas et n’instrumentalisez pas les Institutions publiques. Car, il en résultera une nouvelle crise que seule viendra mal résoudre un coup d’État que personne, pas même la France et ses vaillants soldats ne pourront arrêter. Nous devons éviter une secousse meurtrière à la Côte d’Ivoire.

Le RDR, par une longue série de mauvais calculs et sur fond d’une profonde crise sociale, s’est mis dans une impasse : le RHDP-Unifié. Pour en sortir, écoutez « les têtes sages », pas « le sang chaud ». Car à la fin, tous ceux qui, aujourd’hui, vous exhortent au rapport de forces seront, demain, les premiers à vous incriminer. Le RDR, c’est-à-dire le RHDP-Unifié moins Soro Guillaume, est désormais minoritaire dans le « beau pays ». Qui vous dit le contraire, ne veut pas la vérité.

Des hommes exceptionnels vous entourent : le remarquable Kablan Duncan, le doué Amadou Gon Coulibaly et le talentueux Hamed Bakayoko. Ils vous seront d’un sage conseil. Mais écoutez, surtout, Mariatou Koné, une dame exceptionnelle et apaisante, qui ne voit que son pays et pas elle-même.

Il serait éclairé pour vous d’aménager, en toute beauté, votre sortie de la scène publique. Si vous voulez, pour vous, des lendemains de repos. Je ne suis pas expert dans l’art des prophéties. Je médite la mécanique des forces sociales. Rien d’autre !

Rencontre-conférence sur Fernando Pessoa, le 20 septembre

mardi 

11 septembre 2018 à 16:53

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Affiche - événement Fernando PessoaUne rencontre-conférence consacrée à Fernando Pessoa, l’avant-garde intranquille, aura lieu le jeudi 20 septembre 2018 de 18h30 à 20h à la mairie du 7e arrondissement de Paris. Cet événement offre l’occasion de revenir sur sa vie et son œuvre. “Protagoniste des modernités littéraires”, Fernando Pessoa reste une figure majeure de la littérature européenne et ses écrits ont durablement façonné nos imaginaires.

Organisée en partenariat avec la mairie du 7e arrondissement et les éditions Christian Bourgois, elle sera animée par Carlos Pereira, directeur du Lusojornal et réunira Marie-Hélène Piwnik, la traductrice et Régis Salado, professeur à l’université Paris-Diderot.

Saint-Augustin : entre mémoire et souvenir

vendredi 

17 août 2018 à 14:58

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Couv n2Je partage avec vous l’avant-propos de mon dernier essai.

Vous pouvez en lire des extraits ci-après ou en cliquant sur ce lien.

 

Alassane Ouattara : enfin, un Coup d’éclat

mardi 

7 août 2018 à 22:17

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D.RSans doute l’allocution du 6 août 2018 restera-t-elle comme le discours politique marquant et majeur des deux mandats d’Alassane Ouattara (2010 – 2020). Et ce, sous maints rapports. En effet, tant par sa forme, que selon son contenu et dans sa visée, ce discours opère une heureuse rupture et une coupure opportune avec les politiques publiques antérieures. Il s’agit d’un renversement.

Ainsi devons-nous l’envisager, sans mauvaise foi ou méfiance excessive, mais plutôt de façon critique (dis-cerner) et objective, c’est-à-dire avec toute la probité intellectuelle qu’exige la sagesse politique ou l’analyse académique.

Au reste, pour apprécier correctement cette allocution, nous devrions d’abord en faire un commentaire de texte, dont la méthode et les techniques sont apprises en (classe) Terminale. C’est la seule méthode pour e avoir une approche complète et non sélective. Et qui n’a pas recours à ses outils pédagogiques ne peut entendre ce discours, simplement parce qu’il ne l’aura pas écouté et moins encore mis au jour ses idées-forces et sa structure. Ne-pas-entendre est toujours un risque : Les oreilles peu profondes débordent vite, dit Rilke. En effet, ne pas vouloir entendre, c’est sélectionner ou picorer dans les textes ses propres plaisirs, sans se soucier d’en faire une critique au sens correct du mot. Cependant, nous ne pourrons ici nous plier à l’exercice de ces règles académiques. Nous y renvoyons. Aussi ne retiendrons-nous ici que les axes principaux de cette allocution, afin d’aménager une approche suffisante qui en dévoilent les caractéristiques essentielles.

I. La nature du Discours : un « acte » politique de centre-gauche

Rappelons que ce Discours est une « allocution », autrement dit une parole protocolaire, officielle et publique. C’en est la première caractéristique.

La seconde caractéristique est qu’elle est un « acte », au sens que Hegel prête à ce mot relativement aux discours de Périclès rapportés par Thucydide : « les discours, écrit-il, sont des actes et même des actes tout à fait essentiels et très efficaces. Certes, on entend souvent des hommes se justifier en disant : « Ce n’étaient que des paroles ». Si cela est vrai, s’il ne s’agit que de mots, leur innocence est établie ; en effet, de tels discours ne sont que purs bavardages et le bavardage jouit du privilège de l’innocence. Mais les discours entre peuples ou bien ceux qui s’adressent à des peuples et des princes sont des actes et en tant que tels ils constituent un objet essentiel de l’histoire… » (Hegel, La raison dans l’histoire, 10-18, p. 26).

La troisième caractéristique est politique. Il s’agit d’un discours de centre-gauche, puisqu’il appelle (enfin) à la redistribution des fruits de la croissance, sur la base d’une justice sociale tant attendue ces dernières années.

Bref, nous sommes à entendre, à écouter à lire et à méditer une allocution qui est un acte, et tel est son trait fondamental. Et non pas autre chose.

II. Les trois composantes du Discours : forme, contenu et visée

Tout d’abord, par sa forme, l’allocution est brève et laconique. Car, d’une part, sa transcription tient en huit pages, sur le site officiel de la Présidence de la République. Et si l’on ramenait la taille des caractères à douze (12) et que l’on changeait le type de police, le texte serait ramené à cinq (5) pages. C’est donc un discours court, dont la communication ne dure que dix-sept (17) minutes.

Quant à son style, il est vif dans son prononcé et sa prosodie est portée par l’affirmation (énergie) d’une volonté déclarée. Aussi, ce qui est annoncé (libération des prisonniers, mesures sociales, etc.) devient immédiatement exécutoire. En ce sens, la Présidence renforce sa « présidentialité » et assure le branle du pouvoir exécutif et de l’ensemble des institutions publiques, conformément à l’article 63 de la Constitution : « Le Président de la République est le détenteur exclusif du pouvoir exécutif ».

Par ailleurs, le texte est bien construit, à ceci près que la répartition de ses blocs d’idées (paragraphes) pourrait être améliorée. Au demeurant, et c’est la première fois que cela advient, il est chargé d’un pathos qui met un accent soutenu sur les états affectifs complexes : la joie et l’émotion de s’adresser aux Ivoiriens, le regret des morts (guerre civile), la désolation due aux pénuries d’eau, aux inondations, etc.

Ensuite, selon son contenu, l’allocution, qui procède par des annonces fortes, opère un renversement de toutes les politiques (priorités) publiques conduites depuis 2011 par Alassane Ouattara. En effet, la Réconciliation nationale, la redistribution des richesses, la justice sociale, la libération immédiate de tous les prisonniers politiques ou ceux liés à la précédente crise post-électorale, indiquent, forment et organisent une réorientation complète. Les grandes « questions sociales » deviennent le fil conducteur de la fin de mandat.

Enfin, la visée politique de cette allocution transforme en nécessité politique la Réconciliation nationale, le changement générationnel des dirigeants et des cadres de l’Administration publique et du secteur privé. En outre, elle en appelle au Père fondateur de la Nation ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny, dont la parole de sagesse citée (empruntée à Condorcet) devient un leitmotiv.

Mais il y a aussi le ton, tout à fait spécial. Pour la première fois, en effet, Alassane Ouattara est apparu comme libéré de lui-même, mais aussi et surtout de ses conseillers-démagogues que nous avions tant fustigés et qui, jusqu’ici, se répandaient en « flatterie ».

III. Les (principaux) axes du Discours

On en dénombre cinq, au total :

1/ Réconciliation nationale, pardon et paix : ce premier axe poursuit le plan (CDVR – CSE – CNRI), par l’ordonnance d’amnistie de huit-cents (800) prisonniers ou exilés politiques, exceptés soixante (60) condamnés pour crime de sang. Parmi les amnistiés, quatre (4) prisonniers célèbres, dont l’une des deux figures emblématiques de la Seconde République ivoirienne, la députée Simone Gbagbo. Et l’un des proches du Président de l’Assemblée Nationale ivoirienne.

Notons ici, avec curiosité, que le président Alassane Ouattara présente cette décision comme une « mesure de clémence » et non comme l’exercice du « droit de grâce » que lui accorde la Constitution en son article 66 : « Le Président de la République a le droit de faire grâce ». Il inscrit donc sa décision non dans le registre constitutionnel mais dans la rubrique morale du pardon et dans celui politique de l’union nationale et de l’éthique de paix.

2/ Questions sociales : la redistribution du Produit intérieur brut (mais on n’en connaît pas encore le contenu détaillé) marque un tournant en matière de politique économique. Elle s’accompagne d’une déclaration de la prise en compte de la satisfaction des besoins sociaux élémentaires (accès à l’eau, l’électricité, soins médicaux) et l’amélioration des conditions de vie et de la cherté de la vie.

3/ Pacte social et citoyen : l’allocution met l’accent sur un nouveau projet de société basée sur « la responsabilité individuelle et collective », sous-tendue par la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption. Alassane Ouattara affirme avoir pris les siennes (au nom de son devoir de sécurité pour tous et de garant de l’unité nationale). Il invite toute la classe politique à faire de même. Manifestement ce sont la devise nationale (unité – discipline – travail) et les grands principes houphouétistes (paix, dialogue). C’est « un nouveau départ » pour une « Côte d’Ivoire Nouvelle », où « l’amour » devra primer.

4/ Passage de témoin politique aux jeunes générations : l’allocution reprend cette proposition émise lors de la création du RHDP-Unifié, le 16 juillet dernier à Abidjan : « transférer le pouvoir à une nouvelle génération ». C’est un tacle aux générations antérieures.

5/ Recomposition de la Commission Électorale Indépendante (CEI) : en l’annonçant, le Président de la République ivoirienne abandonne le schéma fixé par les Accords de Linas-Marcoussis et satisfait à l’une des anciennes exigences de l’opposition. La modification à venir des membres de la CEI viserait à équilibrer cette structure administrative et à réduire les possibilités de contestation électorale lors des prochains scrutins.

Sur la base de l’ensemble des points précédents, il n’est pas exagéré de considérer cette allocution comme le testament politique d’Alassane Ouattara, qui voudrait ou devrait quitter le pouvoir par la grande porte.

IV. Un coup d’éclat politique

Cette allocution constitue, indéniablement, un véritable coup d’éclat politique, comme nous le demandions lors d’un article précédent. Il en revêt deux caractéristiques : l’inattendu et le renversant. Et certes il n’est pas dénué d’intentions tactiques. Car il relance la compétition politique sur des bases qui la complexifie. Mais cela, nous l’aborderons dans un prochain article.

Faut-il le préciser, le coup d’éclat caractérise et est le propre des hommes et des femmes politiques. Le 28 août et le 2 septembre 1792, à l’Assemblée législative française, Danton formulera autrement cette vérité : « l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ».

Et pour comprendre l’importance des audaces en politique, rappelons un fait que rapporte Plutarque à propos de Valérius alias Publicola, l’un des pères fondateurs de la démocratie romaine : « De fait, écrit-il, Valérius vivait de façon trop ostentatoire, sur la hauteur qu’on appelle la Vélia, dans une maison qui dominait le forum et, d’en haut, avait vue sur tout ; l’accès en était difficile et escarpé, si bien que lorsqu’il en descendait, c’était un spectacle grandiose, la pompe du cortège avait un aspect royal. Valérius montra bien, à cette occasion, comme il est précieux, lorsqu’on est au pouvoir et chargé des plus hautes fonctions, de garder les oreilles ouvertes non à la flatterie, mais à la franchise et aux propos sincères. Quand ses amis lui expliquèrent que le peuple le jugeait en faute, il les écouta sans s’irriter ni s’indigner ; il réunit aussitôt un grand nombre d’ouvriers, et alors qu’il faisait encore nuit, il fit abattre sa maison ; on la rasa entièrement jusqu’aux fondations. Le jour venu, les Romains virent ce qui s’était passé ; ils s’assemblèrent, pleins d’affection pour lui, et admirèrent sa grandeur d’âme » (Plutarque, Vies parallèles, p. 237).

Ainsi, consolide-t-on les nations, que ce soit dans la Rome antique ou sous la Révolution française. Un Chef d’État doit donc avoir des oreilles profondes et manier l’audace de manière opportune.

V. Le triomphe de la ligne idéologique et politique de Guillaume Soro

Sans doute doit-on voir dans cette évolution inattendue d’Alassane Ouattara la marque personnelle et l’influence directe de Soro Guillaume, le chantre de la Réconciliation et du Pardon. Et si tel est le cas, alors il faudrait voir dans cette stratégie nouvelle d’Alassane Ouattara une inflexion de taille, dans la mesure où, jusqu’ici, il semblait ne pas voir en Guillaume Soro un successeur possible. Ce dernier, Président de l’Assemblée nationale ivoirienne, sort donc renforcé de la crise sociale et politique qui depuis quelques mois agite la nation ivoirienne et sa classe politique, et qui ne pouvait plus longtemps laisser indifférent Alassane Ouattara. Guillaume Soro « a pris la main ». C’est pour lui un succès idéologique et politique.

La considération précédente nous conduit à révoquer en doute l’argument facile selon lequel cette allocution serait le résultat de la pression exercée par le récent Rapport de l’Union Européenne sur la Côte d’Ivoire. Car si les Rapports de l’Union Européenne avaient une force opératoire, de surcroît si rapide, cela se saurait, notamment dans le cas du Gabon et d’autres pays africains. Les politologues africains, les africanistes européens et tous les experts du matin devraient cesser de croire que les dirigeants Africains sont incapables de prendre des décisions par eux-mêmes. Et, par une sorte de « matérialisme désuet » et de « préjugé », ils ont la faiblesse et le tort d’expliquer les changements ou les retournements en Afrique par les conditions extérieures, sans jamais faire de place à la subjectivité de leurs dirigeants et/ou aux conditions internes.

Le contexte politique et social de la Côte d’Ivoire, le rapport de forces internes entre les partis et les hommes et les femmes ainsi que leur intelligence expliquent le coup d’éclat d’Alassane Ouattara. L’Union Européenne n’y est pour rien. Bien heureusement, devrait-on dire.

Rappel : « les discours sont des actes et même des actes tout à fait essentiels et très efficaces [… car] les discours entre peuples ou bien ceux qui s’adressent à des peuples et des princes sont des actes et en tant que tels ils constituent un objet essentiel de l’histoire… ». Nous devons méditer cette vérité.

Nous savons maintenant ce que dit cette allocution. Chacun peut à présent prendre position.

Mali : Alternance ou continuité, entre corruption et fraude ?

mardi 

24 juillet 2018 à 12:58

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D.REn fin de semaine, le 29 juillet prochain, le corps électoral malien est appelé à répartir ses suffrages. La campagne officielle tire à sa fin et la victoire d’un candidat au premier tour est arithmétiquement impossible, en raison du fractionnement des candidatures. L’alternance ou la continuité ne sera donc possible qu’au second tour. C’est tout l’enjeu du premier tour. Et tout dépendra du subtil agrégat des candidats et surtout des électeurs qui, selon le subtil « paradoxe de Condorcet », feront les reports de voix.

Mais, faut-il le rappeler, alternance et continuité ne sont pas en eux-mêmes des difficultés politiques, car elles sont deux modalités essentielles de la Démocratie, lorsqu’elles procèdent par les urnes et sans que le scrutin ne soit entaché. Pourvu donc que le scrutin soit « sincère », c’est-à-dire conforme au standard, et ce non seulement dans la préparation des élections, mais également dans le déroulement du scrutin, le dépouillement des votes, le calcul informatique des suffrages et la proclamation des résultats.

Or, depuis quelques semaines, il se répand de folles rumeurs et il pèse de graves soupçons de fraude électorale, notamment sur deux points capitaux : tout d’abord, sur la confection de la liste électorale qui, de façon exagérée, serait surgonflée de faux électeurs ; ensuite, sur une éventuelle manipulation (de type) informatique des résultats à partir de l’étranger.

Que nul ne vole aux Maliens leurs suffrages ! Car il est désormais certain qu’ils ne l’accepteront pas. Le scrutin devra être limpide.

Nous affirmions, dans un article précédent, que la crise post-électorale précédait l’élection. Les alertes, le début de mobilisation, les accusations et les menaces de l’opposition à l’encontre de la majorité en place confirment nos craintes.

Aussi, tous ceux qui sont préoccupés par la stabilité du Mali ne devraient pas négliger ces supputations ou minimiser de telles accusations qui, à l’occasion de cette compétition électorale, peuvent conduire à une grave crise institutionnelle, dans un contexte sous-régional déjà difficile, complexe et fragile.

Aussi, face à ces deux éventuels écueils, il sied, d’une part, que la République soit consolidée au Mali et que la solidité des institutions démocratiques soit réaffirmée et renforcée, à la faveur de cette élection. À cet égard, les deux principaux candidats autour desquels les intentions de vote semblent s’être fortement cristallisés, Ibrahima Boubacar Keïta et Soumaïla Cissé, portent une responsabilité énorme. Tout comme leurs entourages directs et alliés respectifs.

Et c’est à ces derniers, aux entourages directs des deux principaux candidats, que vont nos alertes. Pour les premiers, nous réaffirmons l’idée que la fraude électorale est inutile et n’est pas une solution pour le Mali. Ceux qui le suggèrent et tenteront de le mettre en œuvre prennent le risque insensé de voir le Mali imploser. Pour les seconds, il est important de rappeler que le refus anticipé des résultats défavorables n’est pas une position qui vaut sur le plan démocratique. Ceux qui, par avance, profèrent des menaces prennent le risque inouï de faire vaciller les institutions.

En raison de quoi, la classe politique malienne devrait commencer par dédramatiser l’enjeu de cette élection, tout en s’efforçant de la rendre la plus « sincère » possible. Et alors se seront le Mali, la République et la Démocratie qui seront les véritables vainqueurs, bien avant le vainqueur de ce scrutin uninominal à deux tours.

En effet, si l’élection est crédible, les seuls perdants seront tous ceux qui entretiennent le plus grand mal qui, depuis tant d’années, corrode tout le corps social malien : la corruption, si étendue ; cette corruption légendaire qui affaiblit sans cesse la citoyenneté malienne et jette des milliers de jeunes sur les routes de l’exil.

Peut-être même est-ce l’enjeu politique principal : comment « liquider » la corruption malienne, pour que reprenne vigueur la nation affaiblie et l’État qui a été privatisé. Aussi, cette élection-là n’aura de valeur éthique et de sens historique que si elle permet au prochain élu d’éradiquer la corruption, de déplanter le népotisme et le favoritisme qui ne servent que les corrompus au détriment des Maliens compétents et honnêtes. Ceux-là aspirent à un autre Mali. Ils ont notre suffrage panafricain.

Affaire Benalla : affaire d’État et médiocrité française

lundi 

23 juillet 2018 à 08:02

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©ETIENNE LAURENT/EPA/MAXPPP - epa06897887 (FILE) French President Emmanuel Macron (C) flanked by security staff Alexandre Benalla (R) leaves his home to cast his vote in the second round of the French legislative elections at the City Hall in Le Touquet, France, 18 June 2017 (reissued 19 July 2018). A video has been released on 19 July 2018 showing Alexandre Benalla, French President Emmanuel Macron's deputy chief of staff, wearing a riot helmet and police uniform, allegedly attacking protesters during street demonstrations on 01 May 2018. EPA-EFE/ETIENNE LAURENT

©D.R

Dans notre avant-dernier ouvrage paru en 2017, La conspiration des médiocres, nous mettions au jour et analysions de façon implacable ce mal étrange qui frappe la France : la médiocrité ! Le scandale Benalla en est un nouveau symptôme.

Tous les Français sont ahuris de découvrir ce personnage et chacun est stupéfait en apprenant la place qu’il occupe dans le Protocole d’État, c’est-à-dire tant dans la Maison civile que dans la Maison militaire qui sont les deux piliers du palais de l’Élysée et le cœur du pouvoir présidentiel, pivot des institutions de la Ve République. Un passe-muraille au sein de l’Élysée, capable d’en traverser les murs. Aucune cloison ne lui aura résisté.

On ne prend donc l’exacte mesure de qu’est « l’affaire Benalla » qu’en la ramenant au Protocole d’État, une notion dont le sens et la signification ont aujourd’hui été perdus. Rappelons ici que proto-kollon (πρωτόϰολλον) signifie premier-collage ; par suite, proto-kollon d’État désigne l’assemblage premier (le plus haut) des institutions publiques. C’est cela même qu’est l’institution présidentielle française, selon le Titre II et les articles 5 à 19 de la Constitution. En d’autres termes, le Protocole d’État est, en France, la structure première à laquelle « collent » ou sont « collées » toutes les autres institutions publiques.

Sous ce rapport, « l’affaire Benalla » est donc, de facto, « une affaire d’État », puisqu’elle touche et affecte directement les deux pentures du Protocole d’État, du proto-kollon d’État que sont et la Maison civile et la Maison militaire du Palais de l’Élysée.

Alexandre Benalla ! Au fond, personne ne sait vraiment son parcours scolaire, mais l’on découvre ses grades, fonctions multiples et rémunérations exorbitantes : garde du corps, CRS anonyme, intime du couple présidentiel, chargé de mission, grand policier, petit gendarme, officier supérieur militaire, ancien agent de sécurité, casseur de manifs, protection rapprochée, barbouze, représentant, directeur de protocole, videur de salle, lobbyiste, spécialiste de l’événementiel, karatéka pour asséner des coups de poings à un jeune manifestant à terre, judoka pour faire une balayette (manquée) à une frêle manifestante, super salarié de l’État…, et tout cela à 26 ans. Quel curriculum vitae ! « Mourir de rire » : seul Bonaparte a fait mieux ! Et encore, ce dernier fera ses preuves dans le champ de combats sous les yeux de la Révolution.

En tous les cas, les raisons fabuleuses comme les conditions ahurissantes de la fulgurante ascension d’Alexandre Benalla sont une illustration supplémentaire de ce que notre époque est précisément celle de la médiocrité, un mal qui corrode profondément le corps national français. En un rien, on peut être tout.

Nous avons vu Macron, jeune homme cultivé, arriver en un rien de temps à l’Élysée. Mais comment comprendre qu’un inculte notoire ait pu, si aisément et à bien peu de frais, se fabriquer une brillante biographie cousue d’or ; et comment, en moins de deux ans, un médiocre patenté, d’une violence démesurée, a-t-il pu si rapidement se hisser au haut sommet de l’État français, en traversant avec une déconcertante aisance tous les paliers de la République ? Certes le phénomène n’est pas nouveau, mais il frappe ici par sa rapidité, comme si la médiocrité, de plus en plus sûre d’elle-même, gagnait en vélocité. Comment admettre qu’Alexandre Benalla soit ainsi parvenu à un poste-clé dans l’un des plus vieux États du monde qui devrait offrir d’autres garanties quant à sa solidité ?

Avant, un médiocre inscrivait son ambition dans le long terme, pour parvenir au sommet de l’État. La chose est désormais de plus en plus rapide et de plus en plus facile.

C’est que, nous l’avons souligné, la médiocrité est une époque, en ce sens que les médiocres font appel à d’autres médiocres pour s’emparer de tous les leviers de l’État. Alexandre Benalla nous le montre. Il a « capturé » l’Élysée, à un point tel que plus personne ne pouvait rien lui refuser. Et c’est en cela même que son « cas » est instructif.

Qu’il nous soit ici permis de citer les premières lignes de notre livre, La conspiration des médiocres, pour montrer l’époque dans laquelle nous sommes et par laquelle nous sommes tenus :

       « Rien, aucune institution, nul établissement ou grande entreprise, pas une loge ni une ville où ils ne triomphent. Ils se sont emparés de l’État et des collectivités territoriales. Les universités ne leur échappent pas. Les médias aussi. Partout, ils ont accaparé les pouvoirs et pris en main les leviers de décision.

      Je désigne ici les médiocres, avec force et colère. Par un « coup d’état » silencieux qui ne clame pas son nom, ils sont parvenus à renverser l’ordre ancien, celui du génie et du dynamisme de la France.

       Après celui de Mably, un mot célèbre de Lamartine peut, à lui tout seul, résumer combien la France n’est plus ce qu’elle était :

Ma patrie est partout où rayonne la France
Où son génie éclate aux regards éblouis !
Chacun est du climat de son intelligence.
Je suis concitoyen de toute âme qui pense :
La vérité, c’est mon pays .

       C’était cela, la France, il y a encore moins d’un demi-siècle. Et, brusquement, la patrie s’est assombrie, pour ne plus rayonner. Les regards sur la France ne sont plus éblouis. Le pays ne pense plus, comme la vérité s’est éloignée » (Éditions d’Orgemont, Amazon, page 26).

Mais ce qui fait ici question, ce n’est pas tant de savoir « qui » est Alexandre Benalla (biographie), ni non plus « comment » il est parvenu à noyauter l’Élysée (processus), mais « pourquoi », si vite et si aisément, il y est arrivé. En d’autres mots, nous devons rechercher le fondement même de son éphémère réussite, découverte par hasard et par le film d’un excès commis lors d’une manifestation publique. Tout semble désormais tenir à bien peu de choses, la République comme la vélocité des trajectoires individuelles. C’est l’époque qui le veut ! La médiocrité s’est emparée de toute la sphère publique.

En tous les cas, ironie de l’histoire, Emmanuel Macron vient de découvrir, si près de lui, plus « macronien » que lui ! Peut-être même est-ce là la raison principale de son mutisme. Nous serions alors en présence d’un Jupiter stupéfait. Telle est la « farce » de l’histoire, pour reprendre (en la taisant) la célèbre formule que Marx empruntera à Hegel.

Côte d’Ivoire : Jean-Pierre Cardinal Kutwa, ouvrez vos portes aux Déguerpis !

mardi 

17 juillet 2018 à 21:24

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Révérendissime,

Sur ce sujet si délicat et difficile, qui tant émeut l’opinion et touche au fondement même de la doctrine sociale de l’Église, la « Parole » ne s’est pas fait encore entendre. Or, votre titre cardinalice (cardinal-prêtre qui vous rattache à Rome) doit être le bouclier des pauvres et votre Archevêché métropolitain toujours s’affirmer comme l’ultime abri des pauvres. Et ce n’est pas nous qui le disons, mais Angelo Cardinal Sodano. Dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, il rappelle ce que vous savez : l’Église prône « l’amour préférentiel pour les pauvres, [ce qui] représente un choix fondamental ».

D.REn un vers inégalé qui construit une métaphore sublime, un laïc, Rainer Maria Rilke, dira poétiquement ce qu’est l’essence de cette doctrine depuis Léon XIII, Pie XII et Jean XXIII, et en quoi consiste la haute mission de votre habitation : « La maison des pauvres, écrit-il, est un tabernacle où l’Éternel en pain se change ».

Mais au vrai, et avant même que l’Église ne fut établie, le cri de colère du prophète Amos fendit le ciel d’une indignation relative aux expropriations foncières des plus pauvres. Gardons-en souvenir !

Solon également, le grand législateur d’Athènes, l’avait compris, qui fit une loi plaçant les indigents et les mutilés sous la protection de l’État, tout en décourageant l’oisiveté. Lycurgue, plus radical encore et génial stratège, décida de supprimer la pauvreté à Sparte. Ce qu’il fit de façon audacieuse. Le Christ, lui, s’est fait roi des pauvres. Et c’est ce que chante Le magnificat.

C’est dans cette tradition de « justice sociale » que s’inscrit l’Église, même s’il lui est arrivé de l’oublier. En tous les cas, l’Église, c’est d’abord pour les pauvres. Du moins ce devrait l’être. Alors, de belle grâce et par charité, ouvrez-en les portes aux déguerpis d’Abidjan, ces « blessés de la vie » (Jean-Paul II), victimes des ravageuses spéculations foncières qui n’ont plus de toit et habitent en famille dans les cimetières.

La colère d’Amos est encore grondante ! Aussi, là où l’État est défaillant, qui perd de vue « le bien commun » ; puisque les partis politiques oublient leur dessein citoyen et sont obsédés par l’échéancier électoral ; quand les collectivités territoriales n’accomplissent pas leur fonction d’hébergement et lorsque la Représentation (Assemblée) nationale ne s’émeut ni ne parle, alors il reste aux démunis un dernier abri : « la maison des pauvres ». Inspirez-vous de l’exemple de l’Église de France, si courageuse quand, en dépit de l’opinion, elle ouvre ses portes et offre le gîte aux migrants, aux pauvres, aux sans-papiers, aux dévastés !

En vérité, et vous le savez bien mieux que nous, c’est le droit et le devoir de l’Église (ivoirienne) de ne pas rester indifférente, face au sort de ces pauvres.

Éclaircissement : abriter les pauvres, ce n’est pas faire de la politique au sens politicien ou trivial du mot. Car l’Église est « autonome et indépendante » de toute communauté politique, comme l’affiche le Compendium en son Huitième chapitre.

Cependant, la solidarité avec les pauvres l’engage jusqu’au devoir de dénonciation, comme le proclame le Compendium en son point 81 : « La doctrine sociale, souligne-t-il, comporte également un devoir de dénonciation, en présence du péché : c’est le péché d’injustice et de violence qui, de diverses façons, traverse la société et prend corps en elle. Cette dénonciation se fait jugement et défense des droits bafoués et violés, en particulier des droits des pauvres, des petits, des faibles ». Et n’est-ce pas cela même et aussi le principe de subsidiarité ?

Certes la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance verra un prêtre-pasteur révolté, le célèbre Thomas Müntzer, appeler les pauvres à l’insurrection pour renverser l’injustice et instaurer le « Royaume de Dieu ». Engels et Marx, deux athées, l’ont considéré comme le premier communiste, dans La guerre des paysans en Allemagne (1850). Thomas Müntzer, à la tête des paysans armés, défendait l’idée de toits pour les sans-abris et de repas pour les pauvres. Bien évidemment, nous ne vous invitons pas à une théologie de la libération, mais à accomplir votre devoir de protection des plus humbles.

Car abriter et dénoncer, sans chercher à prendre le pouvoir, c’est cela pour l’Église faire de la vraie politique, savoir consolider la Cité en protégeant les pauvres, les plus faibles, comme le recommande, par le détail, la doctrine sociale catholique. Et ce que fait si bien l’Évêque de Rome, le pape François.

Au fond, la souffrance que vivent ces désœuvrés ramène au jour une ancienne question : Les pauvres ont-ils des droits ? Cette interrogation reprend le titre de la remarquable thèse de doctorat de Gilles Couvreur, qu’un homme cultivé m’a offert comme présent il y a trois Noël passés. Je ne termine pas de le relire, qui expose la doctrine sociale de l’Église (catholique), depuis la Concordia de Gratien (1140) jusqu’à Guillaume d’Auxerre († 1231) : en cas d’extrême nécessité, les pauvres, selon l’Église, ont le droit de voler pour se nourrir et survivre. Tel est le droit que les Déguerpis exercent spontanément, en habitant les cimetières.

Monseigneur, appelez l’État et ses démembrements à leur devoir, comme le suggère le Compendium. Le temps est venu d’entendre la Parole ! Et, pour être plus audible, si vous le pouvez, faites appel aux autres forces religieuses.

Côte d’Ivoire : pourquoi les Déguerpis habitent-ils les cimetières ?

jeudi 

12 juillet 2018 à 11:09

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D.RLa transgression est totale et sans précédent : à Abidjan, des vivants ont pris des cimetières pour demeures. Ils sont connus. Ce sont les déguerpis, les expulsés et les expropriés, tous ces punis de la spéculation foncière. Les plus fragiles donc. On n’imagine pas leur journée. Mais que penser de leurs nuits, parmi les tombes ? Le spectacle est déconcertant, décourageant même. Les vidéos choquent.

Il me souvient enfant, à Abidjan, les cimetières étaient sacrés. Les citadins y rendaient, avec respect, le culte des morts, celui des ancêtres et la pratique du souvenir. Puis vint le premier choc pétrolier (1973), avec ses premières restrictions budgétaires (État et municipalités) qui ont vu la baisse ou l’arrêt de l’entretien des cimetières, mais surtout l’apparition du banditisme qui a fait des cimetières des lieux de repaire pour délinquants et gangs.

Au milieu des années 80, les cimetières étaient plus redoutés par la présence des brigands que pour les morts. La peur remplaça le respect. Conséquence immédiate : les objets de valeur sur et dans les tombes (croix, plaques en bronze ou bijoux en or) commencèrent à être pillés pour être revendus dans des marchés parallèles ou pour servir d’amulettes (pratiques occultes).
Au début des années 90, face à l’incapacité des pouvoirs publics d’y déloger les bandits et d’y assurer l’entretien des sépultures (hypogées ou mastabas), on vit l’apparition de nouveaux « petits métiers de service » (propreté, arrosage, jardinage, surveillance, etc.) exécutés par des particuliers sous contrat avec les familles des défunts.

Mais qui, dans l’histoire urbaine d’Abidjan, aurait pu songer voir un jour des familles entières y trouver refuge et habiter ? Il est loin le temps où les programmes d’accès aux logements sociaux garantissaient à la majorité des citadins un toit, fut-il modeste. Il y avait alors, sous Félix Houphouët-Boigny, une véritable politique publique de l’habitat.

Que deviendront tous les enfants des déguerpis, qui auront appris à habiter sur des sépultures ? Le traité sur le droit des enfants est bafoué. La Constitution ne les protège pas. À leurs côtés, on voit des vieillards hagards, qui s’étonnent de ce qui leur arrive ! Et on entend sourdre la colère des mères de famille qui laissent monter au ciel leur désirs de vengeance : ni douche, ni toilettes, pas de chambre, aucune cuisine. C’est tout le sens de la maternité qui est niée.

A-t-on seulement imaginé le coût social et économique des déguerpissements brutaux ?  Un tabou est donc tombé : on peut désormais vivre et habiter sur ou parmi les tombes des morts. Une cloison fondatrice s’est écroulée. En effet, toutes les sociétés reposent sur la séparation (spatiale) du lieu des morts de celui des vivants ; séparation entretenue par le culte des morts (devoirs envers les anciens), ou le culte du souvenir (actes mémoriels) ou encore le culte des ancêtres (généalogie) et des mânes (pouvoir d’intercession).

Mais, il y a autre chose et peut-être en est-ce la signification essentielle : on l’oublie, le cimetière, c’est à la fois le lieu de séparation mais aussi le point de rencontre du monde visible et du monde invisible. Car les morts sont réputés pouvoir intercéder auprès d’êtres immatériels ou être les confidents des vivants. Et c’est bien cela que les déguerpis d’Abidjan nous rappellent et disent. Puisque, au moment de leurs déguerpissements sur décision gouvernementale, aucun parti politique, moins encore les religions, pas même l’intelligentsia ne leur ont prêté assistance, ils n’eurent à l’idée qu’un seul recours : les morts. C’est l’inversion du monde social : vivre, survivre, c’est habiter parmi les morts. Malheur à qui n’entend pas ce que cela veut dire ! La nécromancie est proche. Il peut tout en sortir.

Au reste, dans ces lieux, les déguerpis ne sont pas expulsables, du moins le croient-ils. Ils font des morts leurs protecteurs ou médiateurs. Et les cimetières sont comme les antiques forteresses, difficilement prenables. Seuls les morts peuvent désormais parler à l’État, lui faire entendre raison. Livrés à eux-mêmes, en violant de la sorte la quiétude du séjour des morts, les déguerpis posent un acte ultime de résistance et/ou de rupture civile.

En tous les cas, nous assistons à un tournant dans la crise sociale ivoirienne qui, en dépit de très bons résultats macro-économiques obtenus par le gouvernement, s’aggrave sous nos yeux. Promise et attendue, la redistribution des fruits de la croissance ne se fait toujours pas. Or, comme l’a toujours affirmé et si bien montré Félix Houphouët-Boigny, il est plus difficile et surtout plus coûteux de ne pas redistribuer que de distribuer la croissance. Et cela nul n’a besoin d’être de gauche, pour le savoir. Il suffit d’avoir du « bon sens » ou d’avoir été instruit par l’histoire universelle. Mais, il est vrai, cela est souvent la chose la plus difficile.

En somme, nous devons méditer avec attention ce nouveau phénomène urbain porté par une folle désespérance et qui, dévastation de l’existence, réaménage autrement ce que Heidegger a appelé le Quadriparti : la relation entre « terre, ciel, divins et hommes ». Aussi, voudrais-je, ici, inviter toutes les autorités compétentes et l’intelligentsia ivoiriennes à lire voire à relire le sublime texte de Heidegger intitulé BÂTIR HABITER PENSER, publié dans essais et conférences (collection Tel Gallimard, Paris, 1958, pages 170 – 193), qui montre comment les trois actes (bâtir – habiter – penser) sont liés par le langage à ce vers quoi ils renvoient, c’est-à-dire à « tout ce qui est » : l’être ; et qui, en une formule décisive, précise : « habiter est le trait fondamental de l’être en vertu duquel les mortels sont ».

Ainsi, que des citadins, sous la pression de la spéculation foncière et de la pauvreté, soient conduits à apprendre à des-habiter, révèle le fond d’un drame existentiel. Alors vient à l’esprit et au jour la question suivante adressée à tous : qu’est-ce ne pas habiter veut donc dire ?

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits