Côte d’Ivoire : quatre coups d’éclat ou un coup d’État

lundi 

22 mai 2017 à 09:45

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Lettre publique à Son Excellence, Monsieur Alassane OUATTARA

Monsieur le Président de la République,

La Côte d’Ivoire vit une crise de nature de son régime, et non pas celle de la Deuxième République (2000 – 2011) ni moins de la Troisième République (2016). Cette crise consiste en l’altération continue de l’institution présidentielle, typique de la Première République fixée dans le titre II de la Constitution de 1960. Rien n’y fera.

Dussions-nous le répéter, depuis 1993, le cœur et le sens de la crise ivoirienne n’est que la fragilisation continue et discontinue de l’institution présidentielle. C’en est même l’invariant. Une vérité l’étaye. Au plan politique, le cinquième Président est plus fragile que le quatrième, qui lui-même l’a été plus que le troisième et celui-ci que le deuxième, quand ce dernier le fut immédiatement après le premier. Qui peut, sans effroi, imaginer ce que sera le sixième Président, à entendre la sourde clameur des craintes qui montent déjà.

C’est qu’aucun successeur de Félix Houphouët-Boigny n’a pu ni ne pourra revêtir, comme il le fit avec tant d’art et de charisme, cette Institution qui, par imitation coloniale, fut taillée sur sa personne (expérience personnelle) et son époque (Cinquième République française, indépendance et guerre froide). Plus encore, en synthétisant avec habileté l’une et l’autre, sa personne et son époque, Félix Houphouët-Boigny a su lui-même se faire époque, au sens que Bossuet prêtre à ce mot, c’est-à-dire un « grand événement auquel on rapporte tout le reste […] parce qu’on s’arrête-là, pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après ».

Or, la personne n’est plus et l’époque a changé. Et s’il est juste pour beaucoup de le regretter, il est cependant impérieux d’en sortir. C’est cette problématique politique qu’il faut résoudre, avant de s’attaquer avec lucidité aux autres crises (économiques, sociales, militaires, ethniques, corruption, etc.) qui, aussi importantes et graves soient-elles, n’en sont que des périphéries.

La Côte d’Ivoire, et c’est le sens de son histoire, n’a pas d’autre choix que d’évoluer, de manière rapide ou lente, vers un régime parlementaire, si jamais elle veut se stabiliser. Au reste, cette vérité, vous-même l’aviez pressentie, en faisant instituer une vice-présidence de la République. Mais n’avez pas porté votre intuition à son terme. Aussi ne le fîtes-vous que de façon limitée. En effet, en instituant par désignation un vice-président, vous avez, d’un côté déconcentré (dilaté) le pouvoir présidentiel. Ce fut une première. Et, d’un autre côté, vous avez consolidé l’institution présidentielle, qui montrait à nouveau des signes de faiblesse.

Cependant, alors que la nouvelle Constitution affaiblit intérieurement l’institution présidentielle, celle-ci est fragilisée de l’extérieur par les événements (grève de fonctionnaires, chute des prix du cacao, mutineries successives, microbes, etc.). La Présidence est donc prise dans un étau.

Ainsi, votre intuition, altérée par les rapports de force internes à votre majorité et par le contexte socio-politique, doit être reprise, repensée et accomplie. S’il fallait deux exemple, le premier serait celui du Royaume chérifien qui n’a pas reculé, quand il fallut faire des réformes. Et le Roi Mohammed VI, qui ne pouvait régir le Royaume comme le fit son père, les continue, sans que son statut, sa fonction et son rôle ne soient affaiblies. Le second exemple est en Cabo Verde, où le régime parlementaire accomplit des prouesses manifestes. Et, en bonne gouvernance, les Présidents de la République et les Premiers ministres successifs ont toujours placé leur pays au-dessus d’eux-mêmes. La Côte d’Ivoire vaut plus que tous les Ivoiriens réunis. Elle ne peut être réduite à n’être qu’un « contrat » entre Ivoiriens. Un vieil axiome philosophique précise que « le tout est antérieur à la partie », ainsi la Cité politique est-elle antérieure à ses membres, disait fort justement Aristote.

Le temps des vraies réformes, c’est-à-dire de celles qui touchent au fond du mécanisme constitutionnel est arrivé.

Vous n’avez d’autre choix que de procéder par des coups d’éclat qui seules éviteront un coup d’État ravageur. La Côte d’Ivoire est un pays-État, selon le concept que j’avais créé en 2005. Or, elle doit devenir une nation, par le biais d’un système parlementaire adéquat, comme la France devint une « nation complète » par son Tiers-État (abbé Sieyès). Car, avec un régime présidentiel, le Côte d’Ivoire restera un pays-État que les convulsions continueront de désorganiser. Le pays-État fut le coup de génie et la limite historique de Félix Houphouët-Boigny. C’est au parlement qu’il reviendra de penser la nation Ivoire. Mais, s’entend, un parlement renouvelé, rebâti et pondéré par la Présidence de la République.

En conséquence des considérations précédentes, permettez à un vieil Ami de la Côte d’Ivoire, qui en connaît les murs, de vous faire quelques suggestions peut-être utiles mais en tous les cas de bonne foi. Elles seront au nombre de quatre :

Tout d’abord, votre démission, comme la rumeur en a évoqué la possibilité, serait impolitique. Elle ne ferait qu’accentuer la crise de l’institution présidentielle, alors qu’il s’agit de la repenser ;

Ensuite, engagez quatre coups d’éclat :

Le premier, au retentissement le plus grand, serait de prendre votre part à la libération du Président Laurent Gbagbo, qui est l’une des conditions majeures pour donner un éclat démocratique à votre Présidence et amorcer la réconciliation des Ivoiriens. Plusieurs pays amis sont dès à présent disposés à l’accueillir, si les termes d’un accord sont trouvés. Il pourrait tout aussi bien rentrer en Côte d’Ivoire, car, comme le dit Euripide, « il n’est pas plus grand malheur que de vivre hors de son pays natal ». Et, sous ce rapport, comment ignorer que de trop nombreux Ivoiriens vivent ce malheur comme le leur propre. Ils habitent un exil comme par procuration ;

Le deuxième coup d’éclat devrait mettre en place un vrai gouvernement d’unité nationale ;

Le troisième coup d’éclat serait de commencer à réfléchir aux bienfaits d’un régime parlementaire ;

Le quatrième coup d’éclat consisterait à engager une lutte sans merci contre la corruption. Car, dans son immense majorité, le peuple ivoirien ne supporte plus les enrichissements rapides qui ne reposent pas sur du travail réel et s’accompagnent de leur forte précarité et de grande pauvreté. L’exceptionnel taux de croissance que connaît la Côte d’Ivoire n’a pas conduit à une juste redistribution. Montesquieu formule une grande vérité qu’il invite chacun de nous à méditer : « Si l’on ne distribue point les revenus au peuple, écrit-il, il faut lui faire voir qu’ils sont bien administrés : les lui montrer, c’est, en quelque manière, l’en faire jouir ; cette chaîne d’or que l’on tendait à Venise, les richesses que l’on portait à Rome dans les triomphes, les trésors que l’on gardait dans le temples de Saturne étaient véritablement les richesses du peuple » (De l’Esprit des Lois, Garnier Frères, Paris, 1973, tome 1, p. 60).

La grande prouesse politique et sociale de Félix Houphouët-Boigny est d’avoir réussi à faire les deux choses : « distribuer » et « montrer ».

Enfin, je voudrais, instruit par l’histoire, évoquer la question des mutins. C’est à l’ivoirienne, la Guerre des mercenaires que connut et vécut Carthage lorsque, dans sa lutte contre Rome, elle eut recours à des mercenaires qu’elle ne put ou ne sut plus payer. D’où leur révolte. Carthage dut faire appel à Hamilcar, son Stratège, pour mater, dans une boucherie sans nom, les mutins. Polybe et Gustave Flaubert en ont rendu compte, chacun à sa manière, en formulant une mise en garde : tout régime qui s’appuie sur des mercenaires en finit par payer le prix fort. Pour éviter ce que Carthage nous enseigne, non seulement la Côte d’Ivoire ne devra jamais oublier que le soldat, c’est la solde ou alors le butin, mais aussi que, contrairement à ce que certains ont pu récemment vous suggérer, une guerre contre les mutins constituerait un grand péril pour la République.

« Que lorsque le principe de la République [la vertu] est dans toute sa force, on n’a presque pas besoin de lois », Montesquieu.

Pour éviter le coup d’État qui s’essaye chaotiquement ou qui, si rien n’est entrepris, finira par se former de  lui-même, la raison d’État et la sagacité vous conduisent à méditer les cinq suggestions que vous aurez l’amabilité de livrer à l’intelligence de votre entourage, si vous les jugez instructifs et utiles.

Les coups d’éclat font parties des techniques de la science de l’État, comme Gabriel Naudé le rappelle.

Puisse votre oreille être profonde, pour ne pas vite déborder (Rilke).

Nous vous prions de croire, Monsieur le Président de la République, en l’expression de notre très haute considération.

Épinay-sur-Seine, le 21 mai 2017

Pierre Franklin Tavares
Un ami de la Côte d’Ivoire, docteur en philosophie politique de la Sorbonne.

Loi El Khomri : loi travail, enjeu majeur des législatives ?

jeudi 

11 mai 2017 à 08:01

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La loi El Khomri, dite Loi travail du 9 août 2016, adoptée selon la procédure du 49-3, a enclenché le dépouillement du Code de travail. C’est sa visée fondamentale mais inavouée. Emmanuel Macron envisage de la durcir encore, alors même qu’elle aura été l’un des grands facteurs de division de la gauche. On comprend, dès lors, pourquoi elle sera l’un des enjeux majeurs des prochaines élections législatives, au regard de l’engagement du nouveau Président de la République française.

Il nous a donc semblé utile et instructif d’en rappeler les points essentiels, sans lesquels il est bien difficile non seulement de comprendre les débats mais aussi la portée et le sens des combats à venir.

La loi El Khomri compte treize (13) mesures, dont six (6) ne sont que des accessoires ou des dispositifs d’accompagnement pour la rendre acceptable. Ces six (6) mesures sont les suivantes : tout d’abord, les « visites médicales » ne deviennent systématiques que pour les métiers à risques et les travailleurs handicapés ; ensuite, la « Garantie jeunes » devient universelle, puisqu’elle est étendue à tous les 18 – 25 remplissant les conditions ou les critères ; puis, les « forfaits jours » qui, pour des raisons de santé et de sécurité, obligent au suivi du salarié travaillant au-delà des 35 heures de temps de travail ; en outre, le « compte personnel d’activité » qui fusionne avec le compte pénibilité et le compte d’engagement citoyen ; après, le « droit à la déconnexion » dont les modalités sont fixées en entreprise ; et enfin, le « bulletin de paie électronique », qui vient en remplacement du bulletin papier, sauf refus du concerné.

S’agissant maintenant des sept (7) autres dispositions ou mesures qui constituent le cœur de cette loi, au fond, visent au démantèlement directe ou à l’effacement progressif des branches professionnelles (anciennes corporations) et parachèvent le second coup d’État contre la société civile :

1) la « durée maximale de travail » passe de 10 à 12 heures par jour, et ce par accord collectif, et de 48 à 60 heures hebdomadaire avec l’autorisation expresse de l’inspection du travail. Le temps légal de travail est ainsi augmenté ;

2) les « accords d’entreprises » se substituent dorénavant aux accords de branches, avec l’épineuse « inversion de la hiérarchie des normes » par laquelle, lors de négociations, l’entreprise (locale) a plus de poids et de responsabilité que la branche (nationale). C’est le premier affaiblissement direct des syndicats ;

3) le « référendum syndical » est désormais susceptible de valider ces accords d’entreprise, dès lors qu’ils sont signés par un ou plusieurs syndicats représentant au moins la moitié (50%) des salariés. Au demeurant, un tel référendum d’initiative syndicale peut être engagé par des syndicats représentant 30% des salariés et les accords d’entreprises validés à la majorité absolue (50%) des suffrages exprimés lors de la consultation. Ce dispositif référendaire est le second outil d’affaiblissement direct des syndicats ;

4) les « accords dits offensifs », qui inversent et complètent les accords défensifs , autorisent l’employeur à demander à ses salariés de travailler plus, en cas de besoin, notamment lors du développement des activités de l’entreprise, à l’obtention de nouveaux marchés et de signatures de nouveaux contrats. Dans ce cadre, le refus d’un salarié peut conduire à son licenciement économique ;

5) du dispositif précédent, il découle un net assouplissement des « licenciements économiques », en cas de baisse d’activité, de diminution des commandes ou de la réduction des chiffres d’affaires d’une entreprise pendant un certain nombre de trimestres et en fonction de la taille de l’entreprise. Cela correspond, de fait, à une réelle fragilisation des salariés et à l’étouffement de leurs éventuelles contestations ;

6) les « heures supplémentaires », antérieurement majorées de 25% pour les 8 premières heures et de 50% pour les heures suivantes, peuvent désormais être ramenées à 10% par un accord collectif ;

7) les « indemnités prud’homales », jusque-là laissées à la discrétion des juges des conseils des prud’hommes, elles sont à présent plafonnées et harmonisés par un barème, mais cela sans valeur contraignante.

Il saute aux yeux, à moins d’aveuglement volontaire, que la seconde moitié de cette loi n’a été conçue et élaborée qu’à l’avantage du patronat et du capital financier (actionnaires), et ce au détriment du salariat. Mais le plus choquant est qu’elle ait été si âprement portée et défendue, d’une part, par François Hollande, un Président de la République élu sur un programme contraire, et, d’autre part, par le gouvernement de Manuel Valls qui y mettra toute son énergie et sa violence pour la faire adopter.

Présidentielles 2017 : Macron, une victoire en demi-teinte

lundi 

8 mai 2017 à 21:44

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La présidentielle française s’achève, par une victoire… contre Marine Le Pen. Et Emmanuel Macron, élu avec 66,10% des suffrages exprimés », ne paraît l’être qu’à moitié ; d’où un étrange sentiment républicain au lendemain de ce qui, en définitive, ne restera que comme un sursaut anti-frontiste.

Un Président faible, qui ne pourra pleinement incarner tout le Titre II des articles 5 à 19 de la Constitution, par lequel se définit les prérogatives d’un Président de la République fort ; un Titre II taillé sur mesure pour le général Charles de Gaulle, après la tentative de coup d’État du 13 mai 1958 démarré à Alger, poursuivi en Corse et qui devait se finaliser à Paris.

Un Président faible, auquel il semble bien difficile, aujourd’hui, de disposer d’une majorité parlementaire cohérente, homogène et solide le mois prochain, lors des législatives 2017.

La concomitance de ces trois affaiblissements (électoral, constitutionnel et parlementaire) autorise à dire d’ores et déjà, c’est-à-dire avant même sa prise de fonction et le début de son mandat, qu’Emmanuel Macron est le plus faible et le plus fragile Président de la 5ème République.

Cette fragilité (provisoire ou durable) l’oblige à envisager une gouvernance par « ordonnance », comme Manuel Valls dut se résoudre à l’usage abusif du 49-3. Mais toute la difficulté de ce type de gouvernance tient au fait que cette prérogative présidentielle présuppose un auto-dessaisissement de l’Assemblée nationale qui, pour un temps limité, délègue certains de ses pouvoirs au Président de la République. L’Assemblée législative qui sortira des élections de juin 2017 le fera-t-elle ? Rien n’est moins sûr, si elle est de gauche ou de droite. C’est pourquoi, anticipant ce risque, le nouveau Président a été conduit à renoncer à l’un de ses grands engagements : tout député de sa majorité parlementaire pourra rester et appartenir à un parti autre que le mouvement En Marche.

C’est à nouveau la méthode du fourre-tout ou le bric et le broc, dont Emmanuel Macron a fait une spécialité (voir la Loi Macron et le mouvement En marche) et que nous ne cessons de dénoncer depuis deux ans.

Pour bien comprendre ce qui vient d’être dit, revenons au second tour de la présidentielle. Un indicateur, plus que tout autre, ne trompe guère : la structure (ventilation) des votes du 7 mai 2017, de laquelle le vainqueur ressort comme un Président « faible », d’abord au plan électoral (poids et agrégat des votes), ensuite au sens constitutionnel de l’adjectif.

En effet, les 66,10% des « suffrages exprimés » en faveur du nouveau Président de la République sont triplement grevés ou pondérés. En premier lieu, par une très forte abstention, qui s’est amplifiée entre le premier et le second tour, passant de 22,23% d’abstention, soit 10.577.272, à 25,44% d’abstention, soit 12.101.416, ce qui équivaut à une augmentation de 2,21%. En deuxième lieu, par le « vote blanc » qui, de 1,78%, soit 659.302 bulletins au premier tour, est passé à 8,51%, soit 3.019.735 bulletins, un taux record et inédit, puisque multiplié par quatre.

Mais au phénomène des bulletins blancs, il faut ajouter le vote nul qui, de à 0,77%, soit 285.431 de voix au premier tour, est passé, au second tour, à 2,96%, soit 1.049.522 de voix.

Au total, le cumulé des votes blancs et nuls est passé de 2,55% au premier tour à 11,47% au second tour, une multiplication par cinq. C’est la première fois, sous la 5ème République qu’un tel niveau est atteint.

Au reste, la participation qui, au 1er tour, était de 77,77% a baissé à 74,56%, soit un recul de 3,21%. Somme toute, entre les deux tours, les votes exprimés ont fléchi de 75,78% à 66,01%, soit une baisse totale de 14% de suffrages exprimés.

L’ensemble des considérations précédentes conduisent à très fortement relativiser la victoire d’Emmanuel Macron, qui n’est que la défaite du Front National, dont l’audience politique s’est accrue d’un tiers du corps électoral français. Incroyable !

Par maints côtés, seule la Présidentielle de 1969 reste quelque peu comparable à celle de 2017 : un effondrement du bloc socialiste, avec la cuisante défaite des deux ancêtres du Parti socialiste (G. Deferre – P. Mendès France, SFIO, à 5,01%, et Michel Rocard, PSU, à 3,61%, soit un total socialiste de 8,62%). Un Parti communiste à 21% dont le candidat Jacques Duclos (3ème au premier tour) qui, au second tour, prôna l’abstention, portant par cette consigne l’abstention de 22,41% au premier tour à 31,15% au second tour ; et ce qui n’est pas sans rappeler et explique la posture de Jean-Luc Mélenchon.

En somme, dans un contexte particulier parce que très fortement marqué par la présence de l’extrême-droite, les tracasseries judiciaires de François Fillon, le déchaînement de la puissance médiatique en faveur d’Emmanuel Macron, tous les grands appuis internationaux (Barack Obama, Angela Merkel, Teresa May, etc.), les 66,10% d’Emmanuel Macron ne retentissent pas comme un plébiscite. Le triomphalisme affiché par François Hollande ressemble bien à un trait d’humour. La structuration des votes du 7 mai 2017 invite à plus de modestie.

Le mois de juin 2017 est donc capital. Première reculade de taille : Emmanuel Macron admet à demi-mot que les partis traditionnels ne vont pas disparaître, du fait de son élection à la Présidence de la République. Deuxième reculade de taille : les députés de sa très improbable majorité présidentielle pourraient avoir une double appartenance politique : celle de leur parti d’origine et celle du mouvement En Marche. Et cette position tangue au jour le jour.

Hétéroclite. Fourre-tout parlementaire. Bric et broc législatif ! Nous sommes donc au cœur d’une élection sans victoire grande et nette.
Marx, qui connaissait bien l’esprit du peuple français, enseignait comment les Français savaient user leur classe politique, pour rester maître de sa destinée. Aristote n’avait pas tort de dire, il y a plus de 2 600 ans, qu’en démocratie, c’est l’opinion du peuple qui dit ce qui est (le) juste.

Second tour : un médiocre débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron

jeudi 

4 mai 2017 à 18:47

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D.R.

D.R.

Ce fut un débat de triste spectacle, un fort mauvais exercice démocratique : aucune pédagogie et peu de maîtrise de soi. Les Français n’ont rien appris qu’ils ne savaient déjà, tant sur le « caractère » des candidats que leur « projet » respectif. Leur doute politique croît.

Pas de pédagogie politique donc, beaucoup d’agressivité et de rires incompréhensibles de la part de Marine Le Pen, et que d’arrogance injustifiée avec Emmanuel Macron. La France sort amoindrie de ce débat, dont la médiocrité est sans précédent. Il y a quarante-deux ans que je suis engagé politiquement, c’est de mémoire le premier débat qui soit d’une aussi faible qualité. Nous ne cessons de le dire, la médiocrité est partout à l’œuvre. Après les limites de Nicolas Sarkozy et François Hollande, le prochain Président de la République aura le grade (titre) mais certainement pas la culture présidentielle, si bien incarnée par Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac.

Certes, hier soir, les deux candidats n’étaient pas de même niveau. Mais aucun d’eux n’avait le niveau requis pour une présidentielle française.

Marine Le Pen a rapidement laissé deviner sa stratégie, qui comprenait trois phases tactiques. Tout d’abord, énerver ou irriter son adversaire. Mais au bout d’une heure, elle était vidée et semblait ne plus avoir d’énergie. Son intention initiale se retourna contre elle. Ensuite, acculer Emmanuel Macron à défendre la loi El Khomri (bilan du gouvernement Hollande – Valls) et le décrire comme le représentant de la haute finance, pour envoyer un signal clair aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Elle y est parvenue mais, étonnamment, n’a pas su en tirer un bénéfice immédiat. Enfin, sur les questions de sécurité intérieure et de l’islam radical, elle recherchait les électeurs de François Fillon. Elle a incontestablement mis en difficulté son adversaire.

Mais, enfermée dans cette stratégie-là, elle a négligé voire oublié trois points essentiels.

En premier lieu, qu’il s’agissait d’un débat présidentiel et que, par conséquent, il fallait être ou faire présidentiable. Elle a montré qu’elle ne connaissait pas (ou alors bien peu) ce qu’est le protokollon d’État (voir nos travaux). À cet égard, elle ne s’est donc pas montrée à la hauteur de l’institution et de la fonction présidentielles (Titre II, articles 5 à 19 de la Constitution). Il est stupéfiant de constater que ce point lui a échappé, alors même qu’il aurait dû être le cœur de sa stratégie et qu’elle aurait dû construire tout ce débat autour de ce point capital.

En deuxième lieu, elle a lourdement confondu « conversation » (entretien) et « dialogue », pour reprendre ici la célèbre distinction que Hegel a établi à propos de la méthode didactique de Platon. Citons-le :

« Un […] dialogue n’est pas une conversation ; dans celle-ci, ce que l’on dit s’enchaîne de façon contingente et il doit en être ainsi, – le sujet ne saurait être épuisé. On veut s’entretenir ; c’est là une contingence ; l’arbitraire des inspirations est la règle. Si on considère leur introduction, les dialogues [de Platon] eux aussi se présentent parfois à la manière de l’entretien, avec l’aspect d’une progression contingente ; mais ils deviennent par la suite le développement de la chose en question, et l’élément subjectif de la conversation disparaît, – chez Platon il y a dans l’ensemble une belle progression dialectique, une progression dialectique conséquente. Socrate parle, dégage un résultat, déduit, fait progresser sa propre argumentation, ne la présentant sous forme de question que par le tour extérieur qu’il lui donne ; la plupart des questions sont formulées pour obtenir de l’autre une réponse par oui ou par non. Le dialogue semble être ce qu’il y a de plus indiqué pour exposer une argumentation… »
(Hegel, « Platon », in Leçons sur l’histoire de la philosophie, t. 3, La philosophie grecque, Vrin, Paris, 1972, pages 401-402).

Ce fut donc la plus grande erreur de Marine Le Pen, que de n’avoir pas construit un « dialogue ». Emmanuel Macron se serait effondré, puisqu’il ne peut ni ne sait supporter un échange dialectique soutenu. Et toute la vacuité de son « projet » eût été mise au jour, dévoilée.

Autre conséquence majeure, si Marine Le Pen avait aménagé un « dialogue » socratique, elle n’eut pas versé dans l’agressivité ou le ricanement, ce qui ne sied pas à un prétendant à la magistrature suprême. Au reste, Hegel a bien raison de rappeler, dans les mêmes pages, pourquoi la politesse et les urbanités (qu’il distingue) sont des préalables (conditions nécessaires et suffisantes) pour qu’un « dialogue » ait lieu. Autrement dit, si Marine Le Pen a dérapé, c’est bien parce qu’elle a mené une « conversation » au sens que Socrate, Platon et Hegel donnent à cette notion. Nous n’avons de cesse de le dire, la classe politique française a perdu en matière de savoir-vivre et au plan intellectuel.

Parce que ce débat été une « conversation », il a été soumis à la « contingence ». Tout ne fut donc, de bout en bout, que contingence (succession de propos décousus de part et d’autre). Sous ce rapport, il convient également d’engager la responsabilité des deux journalistes, Nathalie Saint-Cricq (France 2) et Christophe Jakubyszyn (TF1), qui n’ont jamais su faire sortir les deux protagonistes de cette « conversation ». Sans doute ne savent-ils pas ce qu’est le « dialogue ».

La violence est inhérente à la fonction présidentielle. Mais elle se transforme en puissance, quand elle est maîtrisée. Rappelez-nous de la violence maîtrisée des deux débats présidentiels entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, en 1974 et 1981. C’est que ces deux débats furent conçus comme des « dialogues », au grand bonheur du corps électoral. À cette époque, nous avions des hommes politiques éduqués. Ce qui n’est malheureusement plus le cas depuis 2007.

En troisième et dernier lieu, elle aurait dû se rappeler, pour en éviter les néfastes conséquences, de l’agressivité improductive de Ségolène Royal en 2007, face à Nicolas Sarkozy. Il est donc regrettable que les deux femmes qui ont été portées à un second tour des présidentielles en France n’aient pas fait preuve de maîtrise de soi. C’est un rude coup pour la cause des femmes.

Quant à Emmanuel Macron, il n’a pas brillé. Et il ne le peut que bien difficilement. Ses puérilités économiques que la presse dominante nous présente comme « géniales » révèleront bientôt leur caractère explosif, si jamais, vainqueur, il les mettait immédiatement en œuvre par ordonnance, c’est-à-dire avant d’avoir une majorité parlementaire.

C’est pourquoi, somme toute, ce débat fut presque nul et cela reste un signe inquiétant pour la République. En tous les cas, le tapage médiatique qui accuse Marine Le Pen d’avoir fait déraper le débat est encore un « cadeau » fait à Emmanuel Macron, qui dédouane nos deux journalistes et Emmanuel Macron. Mais il en va ainsi depuis un an. Espérons que la suite soit meilleure, pour la France et la République.

Tout jusqu’ici nous rappelle étrangement la présidentielle des 1er et 15 juin 1969, qui fut marquée par une poussée de près de 10% de l’abstention au second tour, portant ainsi l’abstention à un niveau record de 30%.

Présidentielles 2017 : abandon du clivage politique

mardi 

2 mai 2017 à 08:10

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Les « démocratiseurs » ! Ainsi Jean-Marie Hordé appelle-t-il tous ceux qui, en toutes matières, abolissent les différences, en les nivelant.

Les voici, de nouveau à l’œuvre pour tenter d’abolir le clivage gauche/droite. Ils ont un candidat : Emmanuel Macron. Au soir du premier tour, ils pensaient avoir réussi leur « coup d’État », puisque, conformément à leurs calculs, Marine Le Pen devait être qualifiée comme l’adversaire le plus facile pour Emmanuel Macron.

Et pour y parvenir, ils durent créer un immense désordre politique mais qui, contre toute attente, ne rend pas si assuré ni même aisé la victoire calculée d’Emmanuel Macron.

Car Marine Le Pen n’est pas une proie facile. Et les ralliements « inattendus » de Marie-France Garaud (gaulliste historique et ex-conseillère de Georges Pompidou), la prise de position de Christine Boutin et surtout l’impact politique du pacte de gouvernement conclu entre Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan (gaulliste) viennent sérieusement compliquer les calculs rapides.

D’autant que, au second tour, deux causes augmentent les incertitudes. Tout d’abord, les abstentionnistes, si nombreux au premier tour (10 millions). Ils semblent encore tentés de s’abstenir, tout comme beaucoup d’électeurs de la France insoumise (FI), du Parti socialiste (PS) et des Républicains (LR) qui entendent voter soit « nul », soit « blanc », soit Marine Le Pen. Au demeurant, jamais, sous la Ve République, autant de citoyens affichent l’intention de ne pas choisir entre deux finalistes à une élection présidentielle (hormis lors du second tour des présidentielles de 1969 qui a vu une baisse de 9% de la participation).

En dé-clivant la France, en martelant le « ni gauche ni droite » ou « la gauche et la droite », les « démocratiseurs » politiques ont grandement facilité la tâche à Marine Le Pen.

En second lieu, nos « démocratiseurs » ont vilipendé et décrédibilisé les partis de gouvernement (PS et LR). Alors, pourquoi réclament-ils le Front républicain composé des partis qu’ils veulent abolir ?

Aussi, pour tous, le choix, en effet et à présent, est pénible, cruciale même. Car, avec Macron, c’est en klaxonnant qu’on fonce en zigzaguant dans le mur (rabotage des acquis sociaux, démantèlement du code de travail, soumission à la Commission européenne, etc.). Et avec Marine, on fonce droit dans le mur en pleurant (conflits communautaires, perturbation monétaire, etc.).

En tous les cas, quel que soit le vainqueur du second tour, il ou elle ne sera qu’un Président ou une Présidente faible, c’est-à-dire sans grande marge législative (majorité complexe, chaotique ou relative) et avec un peuple français si profondément divisé. Et si Emmanuel Macron l’emportait avec moins de 55% des voix, il ne sera qu’un Président potiche. Son score est plus déterminant que sa victoire.

C’est pourquoi, les législatives de juin prochain offriront deux grandes occasions : tout d’abord, celle de rétablir le clivage gauche/droite ; ensuite, celle de donner à la France, un Premier ministre qui pourrait être de gauche et constituer un efficace contrepoids républicain face à Emmanuel Macron ou point d’équilibre démocratique face à Marine Le Pen. Une cohabitation se profile.

Merci, Jean-Luc Mélenchon

lundi 

24 avril 2017 à 14:48

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Un point et demi supplémentaire de voix, et vous auriez été qualifié au second tour de cette présidentielle. C’est si peu, quand on y songe ; c’est même pénible de le savoir, mais alors nullement désespérant. Car, il y a encore quelques semaines, après l’affligeant et désespérant mandat de François Hollande et Manuel Valls, tout était perdu pour la gauche. Et en si peu de temps, et contre tous les grands médias, que ne fîtes-vous faire à la gauche un formidable chemin d’espoir. Quel parcours ! Quel élan d’espoir ! Rien n’est donc perdu ! Vous fîtes du Mitterrand des bonnes années, quand le socialisme avait encore une signification, où le Parti socialiste n’était pas encore aux mains des « médiocres ».

Au reste, il est des signaux électoraux qui ne trompent pas. François Hollande et Manuel Valls ont voulu porter l’estocade et en finir avec l’esprit du Congrès d’Épinay. Alors, est-ce un hasard si, dans cette ville-là, vous êtes en tête avec 36,33% des voix et Benoît Hamon à… 8,28% ?

Le peuple de gauche ne renonce pas si facilement à ses racines historiques, quand il a de dignes représentants. À Épinay-sur-Seine, le peuple de gauche est redevenu majoritaire, en écartant radicalement le Parti socialiste (PS) et ses représentants locaux qui, depuis vingt-deux (22) ans, empoisonnaient l’union de la gauche locale, pour leurs intérêts individuels. En Seine-Saint-Denis (93), département populaire, vous êtes premier.

C’est que vous êtes entrain de faire revivre et régénérer l’esprit d’Épinay, en ramenant la France vers le centre de gravité de sa propre histoire : la Liberté équilibrée par la justice sociale. En conséquence de quoi, ne passez pas encore le flambeau. Préparez donc les Législatives de juin 2017 et préparez-vous pour les présidentielles de 2022. Vous n’avez pas encore de remplaçant.

En tous les cas, la bourgeoisie financière française (et internationale) et son candidat, Emmanuel Macron, viennent de remporter une importante bataille. Certes. Mais elle vend déjà la peau de l’ours avant même de l’avoir tué. S’il est inquiétant de voir réunis, à La Rotonde, l’aréopage des bras cassés de la République (G. Collomb, Manuel Valls, Jacques Attali, Pierre Arditi, Daniel Cohn-Bendit, Jean-Marie Le Guen, etc.), il est stupéfiant de les voir, telle Perrette, anticiper la vente de leur pot de lait. C’est le signe clair du premier dérapage et de mauvais augure, si jamais Emmanuel Macron l’emportait le 7 mai prochain.

Vous avez mené une belle lutte, continuez par un noble combat.

Je voterai Jean-Luc Mélenchon

vendredi 

14 avril 2017 à 08:02

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Il y a bien longtemps, en France et plus encore sous la 5ème République, que les élections présidentielles n’avaient donné lieu à de si vifs affrontements démocratiques entre les classes sociales, par les candidatures de leurs représentants. C’en est, sans doute, le trait marquant, et bien plus que la violence des « affaires » François Fillon et Marine Le Pen.

Ainsi, chaque projet et son programme reflètent des intérêts de classes. Sous ce rapport, le vieux pays semble avoir repris ses réflexes politiques nés de la Révolution de 1789 : le clivage gauche – droite. D’un côté, à droite, la bourgeoisie financière, dont Emmanuel Macron est le représentant, est aux abois, parce qu’elle n’est pas parvenue à éliminer la bourgeoisie industrielle qui a placé ses intérêts de classe dans la candidature de François Fillon.

Ces contradictions entre bourgeoise industrielle et bourgeoisie financière ont longtemps été masquées par l’omnipotence du Parti socialiste, au sein duquel les intérêts de ces deux fractions étaient préservés. Or, en cinq ans de mandat, François Hollande et Manuel Valls ont rendu « inutile » le Parti socialiste. La bourgeoisie financière ne leur demandait pas tant. En tous les cas, cet effondrement socialiste a rendu possible et manifeste l’affrontement entre ces deux bourgeoisies.

Nous continuons de penser que, le 23 avril 2017, la bourgeoisie industrielle l’emportera sur la bourgeoisie financière. François Fillon sera qualifié pour le second tour du 7 mai 2017. La droite a son candidat que la bourgeoisie financière s’empressera de rallier.

De l’autre côté, à gauche, la percée tardive mais fulgurante (prévisible) de Jean-Luc Mélenchon vient troubler les calculs de ces deux bourgeoises (financière et industrielle) si fortement opposées entre elles. Au demeurant, s’il avait eu deux semaines supplémentaires de campagne ou si cette campagne n’avait pas été (volontairement) escamotée par le Pénelopegate (affaire Fillon), Jean-Luc Mélenchon eut à coup sûr obtenu de très grandes chances d’être qualifié pour le second tour. C’est pour cela que, selon cette perspective, il est engagé et mène une course méthodique contre la montre électorale avec ce formidable pari politique : réussir en dix (10) jours (du 13 au 23 avril), là où il lui en faudrait trente (30).

Aussi, sur sa gauche, après avoir convaincu l’électorat communiste et réussi à vampiriser partiellement Benoît Hamon, il s’efforce, à présent, sur sa droite et avec quelque succès, de siphonner Marine Le Pen dont la flèche, quand bien même est tendu son arc, ne reste qu’une « impossible promesse d’envol ». En outre, sur la base d’un haut verbe gaullien (intonation et références), il a entamé le grignotage de l’électorat gaulliste-social de François Fillon. Son axe républicain est donc une adéquate ligne de forces.

Faut-il le faire remarquer, cette capacité à mettre à profit les contradictions internes entre les deux bourgeoisies, à rassembler sous sa bannière le peuple de la gauche classique (communistes et socialistes) et à attirer à lui les gaullistes de gauche, tout cela, bien évidemment, c’est du Mitterrand ! Jean-Luc Mélenchon en est même le seul héritier technique.

En reprise de toutes les considérations précédentes, je voterai donc Jean-Luc Mélenchon, le 23 avril prochain, en fondant mon choix sur quatre grands ordres de raison. Le premier tient au fait essentiel que le clivage gauche – droite n’est pas seulement un marqueur déterminant, il est salutaire pour régénérer la République si malmenée ces dernières années. On peut édicter une maxime : moins ce clivage est fort, plus le Front National progresse. Il faut donc en sortir. Le deuxième consiste en ceci, ce clivage confère mécaniquement un leadership à la France sur la scène internationale. Elle doit retrouver cette vocation historique. Le troisième est l’effacement politique de la gauche, qui reste l’un des plus grands périls pour la démocratie française. La gauche dit avoir son candidat. Le quatrième ordre de raison réside dans le fait que plus ce clivage est fort, moins il y a de pauvres. Car la redistribution de richesses (transfert net de redistribution) consolide la Nation.

En conséquence de quoi, j’appelle tous les membres de mon mouvement politique, mes amis et autres concitoyens à faire de même. J’invite les Français de la diaspora à donner une chance à Jean-Luc Mélenchon, pour que la gauche soit présente au second tour.

La lepénisation des consciences

lundi 

3 avril 2017 à 08:10

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En quoi consiste cette lepénisation ? En ceci que, à leur propre insu, la plupart des personnes croient, de bonne foi, exposer des « avis » contraires à ceux de Jean-Marie Le Pen, alors même qu’ils en reprennent, de façon partielle ou parfois complète, les thèses ou les arguments. C’est le cas d’Alain Finkielkraut. Mais, excipons d’un autre exemple ce qui est affirmé : l’émission télévisée du programme « Ce soir ou Jamais » du 8 novembre 2013, instructive à maints égards. L’un des volets de l’émission avait pour thème « Christiane Taubira insultée : le racisme se banalise-t-il ? », en référence explicite aux attaques racistes d’Anne-Sophie Leclere, alors candidate du Front National aux élections municipales 2014, à Rethel (Ardennes), et qui s’était risquée à comparer la Garde des Sceaux de son État à une guenon.

Deux points particulièrement choquants, parce que de fond en comble lepénistes, méritent ici s’être signalés. En premier lieu, sans que l’animateur de l’émission et ses invités ne s’en soient rendus compte, est le fait que tout le débat n’a reposé que sur des notions anthropologiques et biologiques, dont Jean-Marie Le Pen s’est toujours fait le véhicule : ethnies, origines, us et coutumes, « races » et appartenances communautaires. Rien, pas un seul mot sur les conflits de classes sociales ou tout autre ressort explicatif. Une seule matrice : la lutte des races ou des communautés, dans le pur style de J. A. Gobineau. Tout n’y était donc qu’affrontement de cultures réduites à la génétique, à des minorités présentées selon un angle ethnique ou racialiste. S’il regardait ce débat, Jean-Marie Le Pen eût assisté au succès de son idéologie. Car ce ne fut que du Le Pen sans Jean-Marie. En second lieu, les échanges houleux entre trois invités dont les points de vue ont repris, chacun à leur façon, les « avis » de Jean-Marie Le Pen. En vérité, il ne pouvait en être autrement, dans la mesure même où les notions et les catégories sur lesquels s’appuyait le débat étaient de facture lepéniste. Tout d’abord, Leonora Miano, lauréate du prix Femina 2013, camerounaise d’origine, y défendait, avec une ridicule douceur de ton, la mutation démographique et culturelle de la France, ainsi que la disparition irréversible parce que programmée de la France traditionnelle, sous les assauts nécessaires des vagues d’immigrés venus du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Ces immigrés, dit-elle, viennent avec « leur bagage identitaire […] L’addition [… ou] la facture [de l’esclavage et de la colonisation] sera présentée [à la France…] Vous [Français] serez minoritaires, n’ayez pas peur de quelque chose qui va se passer, ça s’appelle une mutation [… mais], ce n’est pas la disparition [de la France, … c’est ainsi que] l’histoire se déroule ».

Au fond, et de prime abord, Leonora Miano ne semblait pas s’apercevoir qu’elle reprenait, de fait, la condensation opérée par Jean-Marie Le Pen avec l’immigration, l’une des idées fondatrices du Front National, et dont la version théorisée est la thèse principale de Renaud Camus consignée dans Le Grand remplacement : « vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples. C’est […] changer de peuple ». C’est également du pur Zemmour, mais avec un zeste de tranquillité d’esprit fondé sur la fatalité historique, avec cette devise : « c’est comme cela que ça se passera », y dit-elle. Ainsi, les vieux Gallo-romains seront-ils remplacés par les nouveau Gallo-africains !

Mais, dans cette reprise intégrale d’une thèse inquiétante, il y a peut-être un enjeu politique en cours et auquel il n’est prêté que bien peu d’attention : le basculement d’une partie des Noirs de France dans le portefeuille électoral de l’extrême-droite. En effet, et si, comble de stupéfaction, Leonora Miano n’était qu’une victime consentante de la lepénisation d’une partie non négligeable des Noirs de France ? Car, depuis un peu plus de dix ans, les Noirs de France, d’abord majoritairement à gauche, font l’objet d’une intense campagne de propagande et de recrutement menée par Jean-Marie Le Pen et habilement orchestrée par Louis Aliot et Marine Le Pen, à la faveur des crises politiques en Afrique (Rwanda, Côte d’Ivoire, Libye, Nord Mali, République Démocratique du Congo, etc.), crises présentées comme les effets directs et répétés d’une manipulation de « l’UMPS », qui ne vise qu’à faire perdurer le système politico-affairiste et maçonnique appelée France-Afrique.

Par cette constante dénonciation, le Rassemblement Bleu Marine est parvenu à pénétrer en profondeur les milieux noirs de France et a su tirer un immense profit politique de tous ces déçus de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Et, dans les mois et années qui viennent, le Rassemblement Bleu Marine devrait amplifier son audience dans ces milieux. Pour mémoire, c’est à la faveur des élections Européennes de 1992 que, pour la première fois, nous entendîmes un Français noir, originaire des Comores, dire sans gêne et en tout paradoxe, qu’il voterait Front National, au nom d’un argument insolite : Jean-Marie Le Pen était le seul à avoir le courage de lui rappeler sa condition de Français de seconde zone. La même semaine, une française d’origine béninoise fît la même confidence sur son intention de vote. La classe politique française a longtemps négligé l’efficacité du double argument lepéniste : la dénonciation publique de l’intégration fictive des minorités noires et le lourd réquisitoire contre la Françafrique alliée de toutes les dictatures ou tyrannies africaines. C’est la reprise des anciennes thèses défendues par les socialistes et les communistes.

Ce qu’il est convenu d’appeler le « cas Dieudonné » est à cet égard révélateur. Tout d’abord, le compadrage que Dieudonné M’bala M’bala établira avec Jean-Marie Le Pen, qui sera le parrain de sa fille, Plume, en l’église traditionnaliste Saint Éloi de Bordeaux, le 11 juillet 2008 ; baptême célébré par le père Philippe Laguérie bien connu.

Certes, de nos jours, le compadrage est devenu ordinaire voire tombé en désuétude. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Cependant, baptiser n’est pas un acte anodin. Car le Baptême est l’un des sept sacrements du rite catholique. Or comment supposer que Dieudonné M’bala M’bala ne sache pas ce qu’est un sacrement et surtout la signification du Baptême qui rappelle la présence et les actions du Christ, par trois marques : un signe, pour ce qui se voit ; une parole, pour ce qui s’entend ; un symbole, synthèse du signe et de la parole ?

Ainsi, sous le quadruple rapport du Baptême, du compadrage, du controversé père Laguérie et de l’église traditionnaliste, Dieudonné M’bala M’bala et Jean-Marie Le Pen fondent une parentèle sur une coappartenance religieuse radicale. Ensuite, par le biais de l’humour, l’adhésion déclarée de Dieudonné M’bala M’bala aux thèses antisémites de Jean-Marie Le Pen.

Ces deux actes, Baptême et compadrage, marquent les étapes majeures d’un lent basculement et d’une adhésion progressive d’une partie des communautés noires de France aux thèses du Front National. Dieudonné M’bala M’bala n’en est que la pointe. Au reste, sa conversion n’est pas étonnante. Nietzsche dit fort à propos : celui qui lutte trop longtemps contre les dragons finit par devenir dragon lui-même. Dieudonné, lui, n’a lutté que quelques années contre le Front National, et cela a suffi pour qu’il devienne le compère-alibi.

Cette performance du Front National tient en grande partie à l’entregent de Jean-Marie Le Pen qui, de tout le personnel politique actuel, est incontestablement l’un de ceux qui connaît le mieux les différents segments du monde noir. Que ce soit les milieux d’affaires ou celui des « bourgeoisies » africaines de Paris, dont il est coutumier des mariages. En effet, qui n’a vu la photo de mariage d’un riche homme politique africain, ex grand ministre de l’Agriculture, sur laquelle Jean-Marie Le Pen tient dans ses bras et entraîne une Algérienne, Madame B., dans une belle danse ? Que ce soit en Afrique subsaharienne, où il bénéficie de bons soutiens dans quelques palais présidentiels et où il pratique la pêche aux gros ou aux leurres. Bref, toujours méthodique, Jean-Marie Le Pen a d’abord pénétré les « bourgeoisies » noires, avant de créer ses propres réseaux dans les communautés intellectuelles, estudiantines et laborieuses noires de France. Sa relation à Dieudonné s’inscrit dans ce cadre.

Si bien que, à présent, et après les emblavures de son père, Marine Le Pen peut procéder aux fenaisons. Elle n’a plus qu’à se baisser, pour ramasser les fruits mûrs du labeur paternel. Nous assistons au même phénomène dans la communauté maghrébine de France, plus particulièrement kabyle.

Toujours est-il que, sur un peu plus d’une vingtaine d’années, il est possible de quantifier la sensibilisation et l’adhésion des suffrages des Noirs de France (Caribéens et Africains) aux principales thèses frontistes, qui se confirmeront lors des prochaines échéances départementales, régionales et présidentielles. Tel est le cas de Mungo Shematsi , français originaire du Congo Brazzaville, candidat titulaire du FN aux Départementales de Saint-Etienne-2.

C’est dans ce contexte sociopolitique de pénétration de la communauté noire de France par le Rassemblement Bleu Marine que s’inscrivent et que doivent se comprendre les propos ahurissants de Leonora Miano. Au reste, lorsque Guylain Chevrier, présent sur le plateau, attirera son attention sur la portée de ses paroles, en lui disant « vous alimentez la roue du Front National […] vous ne vous rendez pas compte de la conséquence de vos propos […] moi, ça m’inquiète », elle feindra non seulement de ne pas l’entendre, mais, surtout, volontairement sourde à cette mise en garde, elle lui affichera une hautaine indifférence, en guise réponse. Elle sait donc exactement ce qu’elle fait. Et c’est en conscience que, militante antisystème, elle se pose comme une « alliée objective » du Rassemblement Bleu Marine. Elle défend la thèse de la grande substitution du Gallo-romain par le Gallo-africain. N’est-ce pas donc du Renaud Camus ?

Sous ce rapport, il est utile et instructif de constater que, pour s’opposer aux vues de Leonora Miano, la polémiste Élisabeth Lévy, ahurie, et dont l’oreille peu profonde déborde vite , n’aura d’autre recours que la mobilisation d’arguments de type lepéniste qu’elle décomposera pour les rendre acceptables. En effet, prise, surprise et entraînée par la logorrhée de Leonora Miano, elle lui objectera un vif : « on [le Français] a le droit de dire ce (ou ceux) qu’on [la France] accepte […], oui, nous les Français » avons ce droit. Cette position renvoie à la fameuse « immigration choisie » de Nicolas Sarkozy, qui n’est rien d’autre que la version « soft » ou édulcorée des thèses du Front National. Et si à cette option sarkozienne vous ajoutez l’islamophobie salafiste (burqa, etc.) exprimée par Élisabeth Lévy durant ce houleux débat, vous obtenez, sous forme recomposée, la thèse principale du Front National en matière d’immigration. La condensation lepéniste fonctionne à plein régime.

Comble de stupéfaction, dans cette vaste confusion idéologique et sociologique, le producteur et scénariste Bruno Gaccio ne s’apercevra même pas que, défendre les vues prétendument historiques de Leonora Miano, c’était donner prise et force aux thèses du Rassemblement Bleu Marine, dont il ne partage pourtant pas les idées. Il est frappant de voir Bruno Gaccio réfuter Leonora Miano en ne s’appuyant que sur des arguments raciaux et des références racialistes. En effet, sans hésiter, et « pour mettre les pieds dans le plat », selon sa propre expression, Bruno Gaccio explique son point de vue par la lutte des races. Il commence par reprendre à son compte l’idée que l’immigration arabo-musulmane et noire africaine est la « facture » que la France doit nécessairement « payer », tout en dénonçant le racisme et la volonté d’assimilation. « Je pense, dira-t-il, que la France est un pays profondément raciste [… avant d’ajouter] Nous les Blancs [devons savoir que] 400 ans d’esclavage, 350 ans de colonisation, ça ne s’efface pas comme cela. Et on a toujours le sentiment que nous Blancs que l’on doit aider le noir à s’intégrer chez nous, on doit aider l’arabe à s’intégrer. On a une espèce de paternalisme qui traîne, toujours et toujours […] Ce qu’on a fait à l’Afrique, ça nous revient dans le Pif, on a créé une telle misère là-bas, de telles déséquilibres et on doit [leur] expliquer comment [ils doivent faire], ce n’est pas eux de s’adapter à 100% […] la France doit s’adapter ».

On le voit bien, il ressort de ces vifs échanges que, malgré leur apparente opposition, les deux camps (d’un côté, Leonora Miano et Bruno Gaccio, de l’autre, Élisabeth Lévy et Guylain Chevrier) ne firent appel qu’à des arguties lepénistes, sans s’en apercevoir. C’est cela la lepénisation des esprits ou le triomphe idéologique de l’amour du plus prochain, de la condensation et de la provocation.

Le Premier Ministre Manuel Valls s’est également laissé prendre à plusieurs reprises dans l’orbite lepéniste. Comment, par exemple, ne pas s’étonner de ses scandaleux propos du 15 mars 2013 dans Le Figaro et réitérés six mois plus tard, le 24 septembre 2013, sur France Inter, sur l’impossibilité d’intégration des Roms ? Et qui ne se rappelle de ses paroles négrophobes , le dimanche 7 juin 2009, lors de sa visite d’une brocante à Évry dont il était le maire, propos qu’il tentera de justifier, deux jours plus tard, sur le plateau du 20 Heures de David Pujadas ? Et, il poussera l’outrecuidance et l’effronterie jusqu’à revendiquer le droit d’être politiquement incorrect, parce que tout le monde parlerait comme cela ! La gravitation lepéniste est en passe de devenir universelle, et la condensation (du Gobineau rudimentaire) est sa force attractive.

Pour récapituler l’ensemble des considérations précédentes, disons que l’un et l’autre, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Marie Le Pen, sont l’avers et l’obvers d’une médaille. Ils sont la courbe isobathe (courbe de profondeur reliant deux points d’égale profondeur) de la vie politique française. Si le succès du premier a été précoce et a toujours porté sur la dérégulation des mœurs livrée au marché des instincts, l’audience du second est tardive et tend constamment à la crispation de la vie politique par l’incorrection et l’exercice d’un antagonisme entre communautés.

En tous les cas, nous sommes à présent au cœur d’une situation inouïe, depuis Les Lumières : la gauche politique ne pense plus. Pire, elle ne sait plus ce que penser veut dire. Elle a oublié Jaurès et n’en a même pas le « souvenir de l’oubli ». La droite, elle, dans une tradition tenace, n’aime pas penser et ne s’y oblige guère. Ainsi, à quelques exceptions près, comme Raymond Aron et, dans une moindre mesure, Jean-François Revel et Alain Finkielkraut, elle n’a pas produit de grands penseurs. Encore faut-il le préciser, les trois précités ne pensent qu’en débattant avec les penseurs de gauche. L’expression « penseurs de droite » procède d’un abus de langage. Car Maurice Barrès et Charles Maurras ne sont pas des penseurs à proprement parlé. Bien avant eux, François-René de Chateaubriand n’a pas été un penseur. Henri Guaino, rédacteur des discours de Nicolas Sarkozy, les élaboraient comme le fait un homme de lettres mais pas tel un penseur. Renaud Camus, dans sa « noncence », ne répand que des avis et des alarmes, mais ne produit pas de pensées. Tous « avisent » donc, lorsqu’ils parlent de terroir ou devisent sur l’histoire, comme savent si bien le faire les littéraires. Jules Michelet et Ernest Lavisse sont d’abord des hommes de lettres et des historiens.

Au demeurant, ce qui est affirmé ne dit pas que la gauche ne sait pas faire de la Littérature. Alexandre Dumas, Victor Hugo et Émile Zola témoignent du contraire. Un autre exemple : Jean-Luc Mélenchon. Il ne pense pas mais fait de la bonne littérature. Son discours ne porte pas de concepts ou des pensées mais recherche, en premier lieu, effets de style, métaphores et variations de ton. C’est un tribun et nullement un penseur. Ce qui est affirmé ne formule pas non plus l’idée que la droite n’a pas de penseurs. La puissance intellectuelle d’un Raymond Aron surpasse bien des philosophes classés à gauche. Ce qui donc est dit ici, c’est la tendance générale de la gauche à devoir penser et de la droite à ne pas vouloir penser.

L’extrême-droite, de son côté, ne supporte pas l’idée même de penser. Elle l’abhorre. Chez elle, tout repose sur trois principes : la force, la crainte et la xénophobie. L’extrême-droite est inapte à penser. Nous l’avons vu avec Jean-Marie Le Pen. Mais qui veut s’en convaincre, il lui suffira de lire Essai sur les inégalités des races de Gobineau ou encore Physiognomonie et Phrénologie d’Ysabeau. Ces deux ouvrages ne sont que des condensés de propos hilarants et une compilation d’images tronquées auxquels sont appliqués des semblants de déductions. À cet égard, rappelons que dans sa célèbre Phénoménologie de l’Esprit, en une formule laconique, Hegel a tourné en dérision les fariboles du fondateur de la Phrénologie, Franz Joseph Gall : un os ne pense pas . En effet, la Pensée n’est pas corporelle et ne peut donc dépendre de la conformation du crâne ou des compressions de la boîte crânienne sur le cerveau, ce que croyaient et enseignaient Franz Joseph Gall, Johann Caspar Lavater et Georg Christoph Lichtenberg.

Heidegger prévient, et ce à juste titre : « Certes tous les hommes pensent, à la différence des animaux, mais ils ne sont pas tous des penseurs » . Et il n’a pas tort. Car la Pensée est le produit de l’activité des penseurs. Elle est le résultat d’une spécialité. Plus d’un, à gauche, ne l’acceptent plus et préfèrent la médiocrité à l’étonnement qui questionne. Que la gauche française ne pense plus, cela se voit dans ses hésitations et l’oubli de ses fondamentaux. Emmanuel Macron, dont la formation philosophique ne ressort pas avec évidence, et Thierry Pech, l’économiste de Terra Nova, dont la puérilité des propositions est éclatante, valent plus que les travaux de Thomas Piketty ou les analyses du regretté Bernard Maris qui s’inscrivent dans la tradition du socialisme français.

Nous le disions, la gauche a renoncé à penser. Elle ne se distingue plus par la Pensée. Là est le drame. On en trouve un exemple dans ce que fut l’injonction médiatique de Bernard-Henry Lévy à ne pas méditer Le Discours de Dakar de Nicolas Sarkozy tel que rédigé par Henri Guaino. En une phrase, abondamment relayée par les médias, il scella le débat, l’enferma sans lui-même avoir lu le texte ou entendu l’intégralité de cette harangue. Un extrait lui a suffi, pour faire condamner cette allocution. Et cette suffisance et cette précipitation, comme toujours en pareil cas, se retournera en son contraire, deux ans plus tard, quand ce « machiavel itinérant » , fort du succès du rejet unanime du Discours de Dakar, se fera alors l’allié résolu et le partenaire intime du même Nicolas Sarkozy, et cette fois-là pour déstabiliser totalement la Libye et, par conséquent, toute l’Afrique de l’ouest à l’est, cette large bande géographique où Aqmi, Boko Haram et les Shebabs (Al-Shabbaab) ont pris pied. La Pensée n’a jamais présidée à cette intervention internationale menée avec aveuglement par Nicolas Sarkozy.

Le retentissement des thèses d’Éric Zemmour et le succès de librairie de son ouvrage, Le suicide français, illustrent bien cet état de fait. Et que le succès d’un tel livre conduise à des mesures de censure et de fin de contrat pour son auteur montrent combien est grand le désarroi de tous ceux qui ne peuvent lui opposer des thèses contraires. La gauche ne pense plus et a perdu le combat idéologique au premier grand affrontement livresque. En effet, comment se fait-il qu’aucun ouvrage n’ait été publié pour contrer Le suicide français ? À cet égard, il est significatif que tous ceux qui appellent à la censure soient précisément ceux-là mêmes qui, depuis longtemps, s’opposent aux intellectuels et auxquels nous devons la ruine idéologique dans laquelle se trouve la France ; ruine et désert qui sont le terreau dans lequel germe Éric Zemmour. Ils le condamnent, alors même qu’ils l’ont préparé. Ils objectent leur basse médiocrité à la haute médiocrité d’Éric Zemmour.

 

La mort de la Pensée, l’ascension du clan Le Pen

lundi 

27 mars 2017 à 16:12

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Couverture - 1Je partage ici avec vous un autre extrait de mon dernier manuscrit, la Conspiration des Médiocres. Il sera disponible en version dématérialisée dans les jours à venir.

La droite ne pense pas. Qu’il en soit ainsi ! Mais la gauche, plus exactement la « gôche », elle, s’est évertuée, avec une rare patience, à tuer la Pensée. Elle y a aplati et élimé tout ce qui dépassait son horizon et la gênait. Ainsi, l’« avisement », qui désigne ici le droit et le devoir, pour tous, d’avoir des avis sur tout et rien, a-t-il subrepticement remplacé le Questionnement, qui demeure le propre de la Pensée. Plus rien, en effet, n’étonne, au sens que Platon prêtait à cette disposition essentielle de l’esprit et dont Heidegger et Jeanne Hersch fournissent une excellente présentation . Il aura fallu à la « gôche » un peu plus de vingt ans, pour y parvenir. Conséquence : la médiocritude, jusque-là à l’affût, est devenue écrasante dans la sphère publique et, au plan politique, a forgé les principales conditions de l’essor et du succès du Front National devenu le Rassemblement Bleu Marine.

Le temps des « aviseurs »

Au fond, et avant tous les autres, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Marie Le Pen ont été les premiers à avoir perçu ce tournant et ressenti toute l’importance ultérieure que prendraient les « avis » dans la vie publique. Ainsi, envers et contre tous, ils ont martelé l’opinion publique avec leurs « avis », jusqu’à finir par les imposer, chacun dans son camp respectif et finalement à toute la nation. L’un, surnommé « Dany le rouge », a été et demeure le ménestrel des « avis », à gauche. Il a constamment œuvré au déclassement de la pensée et est parvenu à lui substituer la puissance de l’avis. Sur tout et sur rien, il énonce des avis qui valent non pas en raison de leur pertinence mais de leur ton vif et leur allure péremptoire voire sentencieuse. Sous ce rapport, Daniel Cohn-Bendit est le dernier représentant de cette force de la voix qui, sous la Révolution de 1789, organisa la « démocratie des poumons ». Il s’époumone à donner ses multiples avis. Libertaire jusqu’à en être libéral, parce que franc-tireur de la libéralisation des mœurs depuis le début de sa vie publique, il a cette capacité hors du commun de tout mélanger par impertinence, ce qu’il accomplit par la banalisation des pensées. C’est le ressort de sa propension à tout standardiser. C’est le raboteur de « gôche ».

« L’amour du plus prochain »

Jean-Marie Le Pen est l’autre grand « aviseur », le héraut d’Armageddon, l’annonciateur de la confrontation décisive. Sur le fond, sa conception de l’histoire universelle ne consiste qu’en une lutte des races-culturelles. C’est du Gobineau asséché.

Sur la forme, sa conception se caractérise par une double pauvreté intellectuelle, qu’il importe de prendre en vue successivement. D’un côté, des semblants de raisonnements de type apodictique, c’est-à-dire qu’on ne peut pas réfuter. En effet, ces raisonnements ne le sont qu’en apparence, car, à bien y regarder, ils ne comptent qu’une seule prémisse (affirmation posée au départ) dont la répétition enrichie (duplication à l’infini), sur fond de jeu de mots et d’analogie, n’est qu’un faux syllogisme (démonstration, raisonnement). De cette méthode-de-faux-raisonnement qui, à force d’être ressassé, finit par revêtir une allure de « vrai », l’exemple le plus éloquent est celui de la distorsion (déformation) du second commandement chrétien, l’amour du prochain , qui est littéralement transformé (altéré) en l’amour du plus prochain tel qu’exprimé dès le mois de janvier 1988 : « J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnus et les inconnus que les ennemis. Par conséquent j’aime mieux les Français, c’est mon droit, j’aime mieux les Européens ensuite, et puis ensuite j’aime mieux les Occidentaux, et puis j’aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont alliés et ceux qui aiment la France » .

Avant d’aller plus avant dans l’analyse de cette conception, notons deux éléments de curiosité. Tout d’abord, comment ne pas remarquer que cette formule à succès apparaît juste après le divorce de Jean-Marie Le Pen avec sa première épouse, Pierrette Le Pen, en 1987 ? Ensuite, fait intéressant, cette datation jette un éclairage nouveau sur la formule. Car, à l’écouter attentivement ou à la regarder de près, comment ne pas pointer un chainon manquant au cœur de cette formule qui gradue l’amour du plus prochain ? C’est l’épouse précisément qui disparaît, un peu comme si les « filles » n’avaient pas de mère. Jean-Marie Le Pen passe de ses « filles » à ses « cousines », en oubliant son épouse. C’est donc un acte manqué ou un lapsus révélateur.

La condensation : méthode cognitive du clan Le Pen

En tous les cas, outre cet aspect psychanalytique, on peut saisir sur le vif le procédé cognitif par lequel Jean-Marie Le Pen est parvenu à modifier et inverser la formule du second commandement du Christ non seulement pour lui faire dire l’exact contraire de son message initial, mais aussi et surtout comment il a réussi à en faire la première règle et le cœur de sa doctrine politique. Mais cette méthode cognitive resterait sans force, si elle ne s’appuyait pas sur une technique pédagogique particulière : la « condensation ».

D’un autre côté donc, selon une technique que, dans le domaine de la peinture, Daniel Arasse a appelé la condensation qu’il distingue, de manière claire, de la « confusion », celle-ci n’étant qu’une erreur involontaire, regrettable et susceptible d’être rectifiée. En effet, « une condensation, précise-t-il, on ne la fait pas forcément exprès, mais on ne la fait pas pour rien ». Autrement dit, comme « figure composite », idée hétéroclite, la « condensation » résulte d’une intentionnalité, d’une visée (Husserl). Mais alors laquelle ?

Daniel Arasse fournit un bel exemple de condensation, celui de la fusion de trois personnages historiques en une seule figure . Ainsi, juste après qu’il soit devenu Pape en l’an 590, Grégoire 1er fixera la figure de Marie-Madeleine en synthétisant les vies de Marie de Béthanie (sœur de Marthe et de Lazare), de Marie de Magdala (délivrée de ses sept démons par Jésus) et de Marie de Naïn (la célèbre prostituée qui, avec ses cheveux, lava les pieds du Christ).

Cette technique littéraire correspond aux fameuses « sédimentations symboliques » mises en œuvre par Michelet à propos de Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans, dont il a littéralement fabriqué une nouvelle image, comme le souligne Pierre Nora : « C’est au lendemain et à travers la mort de Mme Dumesnil [qu’il aimait] que Michelet va écrire, en particulier, Jeanne d’Arc, comme figure de sa résurrection [de celle de Mme Dumesnil] autant que de celle de la France […]

Le phénomène, ajoute-il, est d’autant plus extraordinaire que, jusqu’à Michelet, Jeanne d’Arc n’a représenté qu’une figure secondaire de l’histoire de France. C’est lui qui en fait un personnage central. Et ce qui est plus extraordinaire encore, c’est que cette construction historique n’est nullement fondée sur un bâti documentaire nouveau, et à l’époque consultable, mais sur une inspiration psychologique et un récit de révélation […]

Il a dressé une figure de vitrail, forgé une idée-force et c’est elle qui s’est historiquement imposée. Jeanne d’Arc est pour lui la première à avoir aimé la France comme une personne. Elle est la revendication du droit de la conscience individuelle contre la tyrannie de l’orthodoxie. Elle est la femme, la pucelle, l’ange et la sorcière. Elle est la victime de l’Angleterre […] Jeanne est la dernière forme de la « passion » du Moyen Âge, la dernière incarnation du christianisme. Jeanne est surtout la fille du peuple, elle est peuple et c’est pour le Peuple que Michelet a écrit ce livre peuple […] On n’en finirait pas d’énumérer les sédimentations symboliques et les projections personnelles dont Michelet a chargé Jeanne d’Arc » .

En conséquence, les sédimentations symboliques sur Jeanne d’Arc sont à l’historiographie de Michelet, ce que la condensation du thème de l’immigration est à la politique selon Jean-Marie Le Pen. Aussi, et en raison même de cette homologie de structure intellectuelle, ce n’est ni un hasard ni même étonnant que Jean-Marie Le Pen ait repris et imposé Jeanne d’Arc comme symbole de son mouvement, de la résistance et de la renaissance de la France. Il s’inscrit dans le sillage de Michelet.

Toujours est-il que l’on s’instruit et on saisit mieux le sens de cette méthode, lorsqu’on en vient à la question de son utilité. Daniel Arasse se demande « à quoi sert une condensation ? Ça sert, répond-il, à exprimer quelque chose qu’on ne peut pas dire ou penser, parce que c’est interdit. Ni possible ni permis. La censure, quoi. C’est à ça que ça sert, une condensation, à échapper à la censure tout en respectant ses conditions » .

Le lecteur averti l’aura d’emblée compris, en tout, Jean-Marie Le Pen ne fait rien d’autre que de la condensation. Et, comme nous l’avons vu, une notion sociodémographique, plus que tout autre, lui permet de tout condenser : l’immigration, problème auquel la seule réponse qu’il apporte est la doctrine de l’amour du plus prochain. En effet, cette notion, qui est une véritable « figure composite », rassemble en un seul vocable toute son islamophobie, son antisémitisme viscéral, sa négrophobie, etc. Il n’est donc aucune réalité, qu’elle soit d’ordre historique, politique, social, économique ou financière, qui, en définitive, ne soit pas ramenée à cette notion. Même ses déboires familiaux, y compris ses tensions idéologiques et politiques avec sa fille n’y échappent pas. Et l’ironie de l’histoire est d’assister au spectacle public de voir l’amour du plus prochain proclamé en 1988 se retourner, vingt-six ans plus tard, en la haine du plus prochain que sa fille lui applique, jusqu’à l’exclure du parti qu’il a fondé et qui se fonde sur l’amour du plus prochain. C’est une « péripétie », le renversement d’une chose en son contraire, eut dit Aristote.

Au reste, quand il évoque sa doctrine sociale, l’amour du plus prochain, Jean-Marie Le Pen en indique, de façon distincte et claire, l’origine psychologique : il ne ferait, clame-t-il, « qu’appliquer en politique ce qui est la règle élémentaire du bon sens » . L’immigré le plus lointain qui, étrangement, n’est jamais l’Asiatique mais toujours le Maghrébin musulman, vaudra toujours moins que l’immigré le plus proche, l’Européen chrétien.

Une doctrine économique de Vilfredo Pareto

Toujours est-il que, même si Jean-Marie Le Pen se garde bien de l’afficher, l’amour du plus prochain qu’il édicte, s’appuie et se nourrit d’une doctrine économique connue, le fameux optimum économique de Vilfredo Pareto, dont il n’est que la transposition ou le « reflet », aux plans de la morale et de la politique : toute amélioration de l’un nuit nécessairement à l’autre. Dans un article instructif, « La fontaine d’eau et l’optimum de Pareto » , Benoît Kloeckner a fait un bref et clair exposé de cette doctrine. Libéralisme et nationalisme obligent, donc, toute amélioration du sort des immigrés est une réduction directe de celui des Français. Sous ce rapport, les avantages accordés à ses « cousines » réduisent d’autant ceux de ses « filles », etc.

Nous connaissons donc la doctrine sociale ou antisociale de Jean-Marie Le Pen : l’amour du plus prochain. De même, sa méthode : la condensation-cristallisation. Tout comme son orientation théorique : un empirisme (recours aux faits) d’allure sceptique. Mais comment les met-il en œuvre ? Quelle est sa méthodologie ? On se souvient que, selon Daniel Arasse, condenser permet de ne pas « penser » et aussi d’éviter de « dire » ce qui, au regard de la loi, est répréhensible. Or cela, le héraut d’Armageddon le sait. Aussi, avec habilité, il ne répand sa doctrine sociale que par des dénigrements calculés et affinés, des allusions systématiques, des sous-entendus racialistes, des propos racistes, des calembours malveillants, des alertes angoissantes, de constants à-peu-près historiques, des traits d’humour provocateurs, et tout cela distillé quotidiennement dans le corps social. Il peut ainsi, et sans grand risque, affirmer ses « avis », tout en échappant à la « censure » et à la loi . De la sorte, quoique minoritaire et parce qu’actif, Jean-Marie Le Pen est parvenu à faire prévaloir et imposer ses principaux « avis » dans presque tous les débats publics qui, désormais, sont marqués de son estampille. Sa force est sa constance : ne jamais varier d’avis, dès lors que celui-ci est constitué. Condenser et répéter. Tout est à présent frappé d’un poinçon lepéniste. C’est cela même la « lepénisation des esprits », l’un des phénomènes majeurs de ces trente dernières années en France. Sous ce rapport, Jean-Marie Le Pen est l’illustration parfaite de la conception des « minorités actives » élaborée par Serge Moscovici .

 

Présidentielles françaises : les candidats et leurs classes sociales

lundi 

20 mars 2017 à 08:05

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Dans deux textes célèbres, Les luttes de classes en France (1850) et Le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte (1851), Marx analyse rétrospectivement la signification et le sens des événements qui débutèrent le 25 février (départ de l’insurrection) et s’achevèrent, en juin, par le premier grand affrontement direct et violent de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie, la Révolution de 1848, qui se solda par la défaite du prolétariat.

Au vrai, pour sa description des faits, Marx (hégélien à ses heures, comme il aimait à le rappeler) s’inspire très largement de la dialectique (méthode) de Hegel (formation, unité, contradiction, scission, lutte, défaite, résolution et dépassement) qu’il reprend, de façon matérialiste (rapports de production, forces productives et facteurs superstructurels), pour saisir le cours et la portée de ces événements.

Ces deux textes restent d’une grande vigueur, pour qui veut comprendre la situation actuelle de la France. Deux exemples suffiront, pour l’attester. Tout d’abord, on ne saisit pas l’alignement progressif et actuel des petits paysans derrière le Front National, si l’on ne se rappelle pas que ce parti politique a récupéré le bonapartisme duquel est née la petite paysannerie qui, en 1848, représentait trois-quarts de la population totale française et qui ralliera le coup d’État de Louis-Bonaparte, en se souvenant de sa dette à l’égard de Napoléon Bonaparte. Marx le démontre bien. Ensuite, l’abandon actuel du prolétariat, tel que théorisé et proposé par Terra Nova (matrice intellectuelle du Parti socialiste français) s’inscrit dans le prolongement de la défaite de juin 1848, tout comme la chute de la social-démocratie française et sa mutation en social-libéralisme, sans le rappel de cet arrière-fond historique. Christophe Cambadélis, Manuel Valls, François Hollande n’en sont que les continuateurs.

Mais ce n’est pas cet aspect qui nous importe. Ce qui, ici, retient notre attention, c’est le point d’analyse par lequel Marx met en exergue le fractionnement de la bourgeoisie en fractions opposées, les atermoiements politiques de la petite bourgeoisie, le rôle décisif de la paysannerie et le surgissement du prolétariat comme acteur majeur. Chaque fraction de classe, note-t-il, avait ses représentants dans les appareils exécutifs (gouvernement, bureaucratie et armée) et au sein du corps législatif (députés).

C’est cette représentation politique des classes sociales que nous voulons retenir ici, pour indiquer quels intérêts particuliers défend chaque candidat aux présidentielles d’avril et mai 2017 :

Emmanuel Macron représente les intérêts particuliers de la bourgeoisie financière (grandes banques, fonds de pension, fonds vautours, groupes d’uberisation), celle surgit des nationalisations socialistes de 1981 (lire L’oligarchie des incapables de Sophie Coignard et Romain Guibert) et qui, précisons-le, avait été battue en 1848 par la bourgeoisie industrielle (Marx). Dès lors, quoi de moins étonnant que ce soient précisément les jeunes loups « socialistes » de ces années de nationalisations et de désindustrialisation (Laurent Fabius) qui aient spontanément rejoint Emmanuel Macron : G. Collomb, J. Delanoë, François Hollande, etc. Ce sont également eux qui détricotent avec ardeur le programme social du Conseil national de la Résistance (CNR) adopté en mars 1944, et dont le second volet concernait les ‘’réformes économiques et sociales’’ : sécurité sociale universelle, retraite pour tous, nationalisations des grandes entreprises et banques ayant collaboré, suffrage universel, indépendance de la presse, etc.). Or, ce programme du CNR reprenait, en fait et pour l’essentiel, les avancées sociales de « la République sociale » proclamée en 1848 (république et droit au travail) imposée par Raspail, Lamartine, Blanqui et les autres leaders.

Bref, 1848, c’est la défaite de la bourgeoisie financière naissante. 2012, c’est la régénération et l’amorce de la grande revanche de la bourgeoisie financière. Et, pour ce faire, son estafette politique commencera par une ruse (et non une menterie) qui prit corps dans le Discours du Bourget (22 janvier 2012) : « Mon véritable adversaire, dira François Hollande, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ». La supercherie produira ses effets. 2017, c’est la finalisation du dévoilement. Tous les masques sont tombés. Certes, « le monde de la finance » n’a toujours « pas de parti », mais il a désormais un mouvement baptisé En marche ; il a le « visage » de la jeunesse et présente son « candidat » : Emmanuel Macron, qui entend être « élu » et « gouverner ». Et, est-il encore besoin de le préciser, Emmanuel Macron est la « création », peut-être même la seule création et l’unique héritage de François Hollande. Quelle « péripétie », au sens d’Aristote : par un retournement, c’est le prétendu et autoproclamé « adversaire […] du monde la finance » qui a créé Macron, dans une dénégation complète de son Discours du Bourget. L’histoire, quand elle est ironique, sait souvent être juste. Le bal diurne des « médiocres » est engagé, sur le fond d’une « sonate à trois » : le continuo (basse continue) est exécuté par le clavecin des médias, tandis que les trois instruments qui assurent l’intérêt mélodique sont joués par les instituts de sondage, les financiers et les déserteurs des autres partis.

Chacun peut alors aisément comprendre que le représentant de la bourgeoisie financière ne puisse avoir de véritable projet de société ou exposer ouvertement le programme politique de cette classe, pour deux raisons : d’une part, il ne peut afficher cette appartenance-là, sous peine de rejet massif, et, d’autre part, ne saurait reconnaître qu’il est le défenseur de cette fraction de la bourgeoisie, d’autant plus que celle-ci reste la principale responsable des crises financières de 2007 et 2008 (subprimes, crise des liquidités, frappes fiscales, etc.). Aussi ne peut-il que présenter un fourre-tout programmatique enrobé d’un fatras idéologique où tous les contraires se valent. Il n’est point besoin d’être grand clerc, pour remarquer que ce fourre-tout est de même nature et de facture identique à la loi qui porte son nom, la Loi Macron, qui n’est qu’un grenier de plus de trois cents (300) objets divers.

C’est pourquoi, en lieu et place d’un projet et faute d’un programme réel, Emmanuel Macron dont l’objectif politique est de faire coïncider les intérêts particuliers de la bourgeoisie financière avec ceux de la nation, est pris par un incessant vertige qui le conduit à changer quotidiennement d’avis ou d’opinion sur tous les sujets qui se présentent à lui. Vérité du matin est toujours mensonge du soir. Il n’y a que les médias pour ne pas voir cette instabilité conceptuelle et une Justice (qui n’est pas toujours le Droit) pour lui accorder ses indulgences.

François Fillon représente les intérêts de la bourgeoisie industrielle. C’est le cœur de son programme. Au reste, cela explique, en grande partie, ses difficultés judiciaires quotidiennes qui ne visent qu’à l’amoindrir et le décrédibiliser, afin de l’éliminer du second tour, à défaut de l’avoir écarté du premier tour. Cette fraction de la bourgeoisie a trouvé son champion, dont le projet de société est simple et clair : reprendre ce que Marx a appelé « le perfectionnement de l’appareil d’État » français, réarmer l’industrie française et réaffirmer le primat de l’identité de la France.

En tous les cas, jamais, sous la Cinquième République, les deux fractions de la bourgeoisie française (financière et industrielle) ne s’étaient aussi âprement opposées, dans une lutte à mort où tous les coups sont permis.

Marine Le Pen, césariste et nationaliste, porte la fraction de la petite bourgeoise urbaine parvenue à représenter les ouvriers et les petits paysans et qui, en raison de « l’égalité numérique » (un homme, une voix (Aristote), constitue la masse démocratique. Les petits paysans ont la mémoire de leur histoire. Marine Le Pen a réussi un véritable coup de maître, en dépossédant la gauche de ses bases sociologiques.

Jean-Luc Mélenchon représente la petite bourgeoisie démocrate qui veut revigorer la social-démocratie, au sens exact (non déformé) du mot, à savoir l’alliance politique de la petite bourgeoisie et du prolétariat. Mais il semble manifestement avoir oublié, et avec beaucoup de désinvolture, deux faits majeurs : le rôle de la petite paysannerie et l’importance des facteurs superstructurels (identité, religion, traditions, conservatisme, etc.).

Benoît Hamon voudrait représenter les couches pauvres urbanisées et les fonctionnaires. C’est le retour proclamé du « socialisme utopique » : revenu universel, raréfaction du travail, substitution des robots (qu’Aristote a été le premier à théoriser) et extension généralisée de tous les droits (religieux, économiques, etc.).

Dupont-Aignan s’est arcbouté à la filière des petits artisans et s’efforce d’en être l’inaudible porte-parole. Son horizon est borné.

En somme, loin d’être sortie de la problématique des événements de février à juin 1848, la France est plus que jamais traversée par les conflits d’intérêts de classes qui marquent bien plus qu’on ne le croit les élections présidentielles d’avril et de mai prochains. Et, fait stupéfiant, ce sont les trois principales fractions de la bourgeoisie et de la droite françaises (Marine Le Pen, François Fillon et Emmanuel Macron) qui font de parfaites analyses de classes, tandis que les deux grands candidats de la gauche, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, ne savent pas ce que sont les intérêts de classe. Les audacieuses dimensions écologiques de leur programme respectif ne peuvent suffire à cacher leur renoncement au discours de classes. Par un curieux retournement de l’histoire, la droite française procède à des analyses de classes, alors que la gauche oublie d’en faire. Et c’est là une des clés du fractionnement politique et du désarroi stratégique et tactique de la gauche en France. Et de toute évidence, Jean-Luc Mélenchon ne peut pas être Auguste Blanqui. Benoît Hamon ne sait pas être François-Vincent Raspail.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits