Le serment d’Amilcar Cabral

vendredi 

26 janvier 2018 à 11:00

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Amilcar Cabral (D.R)

Je partage avec vous ma communication prononcée, à Asnières (92), à l’occasion du 45e anniversaire de la mort d’Amilcar Cabral à Conakry (Guinée). 

Cette « récollection du souvenir » (Hegel) était organisée par la section France du PAICV, en hommage à l’un des plus grands penseurs et hommes politiques du siècle dernier. Un homme, à maints égards, exceptionnel dont il s’agit, maintenant, de comprendre l’action.

En 1969, lors du Séminaire des cadres du PAIGC, Cabral formulera ce que j’ai appelé le Serment d’Amilcar, des paroles mémorables dans lesquelles il se pose comme « conscience de soi » et définit lui-même le sens et la signification de son action :
« Je me jure, dira-t-il, de donner ma vie, toute mon énergie, tout mon courage, toute la capacité que je puis avoir comme homme, et ce jusqu’au jour où je mourrai, d’être au service de mon peuple, en Guinée et au Cap Vert. Au service de la cause de l’humanité, pour donner ma contribution, dans la mesure du possible, afin que la vie de l’homme devienne meilleure au monde. C’est cela qui est mon travail ». Au vrai, il n’aura rien fait d’autre, sa vie durant.

Et c’est cela l’esprit et toute la pratique d’Amilcar, rien et toujours que cela, jusqu’au 20 janvier 1973, il y a 45 ans, lorsque, quasiment jour pour jour, dix ans après le déclenchement de la lutte armée, le 23 janvier 1963, et six mois après avoir prononcé l’oraison funèbre de son ami Kwamé Nkrumah à Conakry, Le cancer de la trahison, il sera fauché par une rafale d’une petite bande de grands « vauriens » menée par Inocencio Kani, à Conakry.

Amilcar a été un fonctionnaire de l’universel (en méditant son époque) qui a transformé le particulier (empire colonial portugais : Portugal et ses colonies). Il fut un héros.

Qu’est-ce qu’un héros ?

Dans ses célèbres Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel a dressé le portrait de ce qu’est un héros, par une série de critères dont nous ne retiendrons ici que les cinq principaux :

  • il est le fondateur d’un État ou d’une nation (indépendance) ;
  • sa volonté s’impose naturellement à tous qui le suivent spontanément ;
  • il n’a pas de vie privée, car toute son activité est orientée vers un seul but ;
  • lorsqu’il a accompli sa mission, « il tombe comme une douille vide » ;
  • de toute son action il ne tire qu’un seul bénéfice : sa renommée dans l’histoire.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc, pour remarquer qu’Amilcar Cabral a satisfait à tous ces critères et, sous ce rapport, il peut apparaître comme un héros hégélien. Ce que nous appelons son Serment ne dit pas autre chose.

Nous devons à la vérité académique de préciser que le sous-titre, Le Serment d’Amilcar, est extrait de l’un des vers du poème Élégie de Carthage que Léopold Sédar Senghor dédia à son ami, Habib Bourguiba, le combattant suprême, président de la Tunisie : « Et sur toi Hannibal, qui hérita de son ressentiment, assumas ses imprécations comme le serment d’Hamilcar. J’appelle la charge de foudre et les éclairs sur ton front gauche, toi le sourire hellène sur la puissance des Barcides ». Senghor, qui connaissait parfaitement l’histoire de Carthage, ne pouvait ignorer pourquoi Juvénal Cabral donna le prénom Amilcar à son premier fils. Nous avons, dans d’autres textes, amplement traité de cette question.

20 janvier : journée des héros de la nation

Il me souvient, ce jour, de Mario de Andrade (Angolais), compagnon de route d’Amilcar, avec lequel j’ai tant échangé à Paris, entre 1989 et 1991, et dont j’ai prononcé l’oraison funèbre à l’Unesco en 1991. Mais également de tous les héros de notre lutte armée de libération, que j’ai connus au domicile de mon père, à Abidjan (Côte d’Ivoire) : Chico Té, Aristide Pereira, Luis Cabral, Nino Vieira (mon ami), Victor Saude Maria, Agostino Neto qui, au nom de toute l’aide que mon père lui avait apportée, donnera la nationalité angolaise à mon père et à sa famille ; Marcelinos dos Santos du Mozambique rencontré à Paris ; Fernando Fortes, Abilio Duarte, Elisée Turpin, Julio de Almeida, Pedro Pires, et tant d’autres, comme le commandant Tchifon, qui quitta le lycée de São Vicente pour rejoindre le maquis et dont on ne parle pas assez.

Il y eut surtout de belles héroïnes, comme Titina Sila ou Carmen Pereira, Francisca Pereira, Ana-Maria Cabral et d’autres encore. Et je me souviendrais toujours de ce jeune officier angolais qui, de retour de formation à Cuba, séjourna au domicile de mon père, avant de rejoindre le maquis angolais et avec lequel j’eus ma première grande discussion philosophique sur la guerre et la mort, alors que j’étais adolescent. Dans notre panthéon, il ne devrait pas y avoir que des héros Caboverdiens, mais de nombreux autres, par exemple, Bissau-Guinéens, Angolais ou Cubains.

Il y a ici de grands oubliés, comme souvent dans l’histoire. J’ai mentionné le cas de mon père et du rôle diplomatique et logistique considérable qu’il a tenu, sans jamais avoir reçu un seul remerciement. Les choses eurent été différentes si Amilcar et Neto avaient vécu. Il n’est pas le seul. Car il est tant d’autres à qui la mémoire n’a pas su ou ni voulu rendre hommage. Et il y a ceux qui n’ont rien mérité mais qui, par complaisance, ont obtenu la reconnaissance de la patrie.

Et je songe, ici, à Élisa Andrade, que vous connaissez tous et qu’Amilcar surnomma « Abusa » (abus de beauté). Si elle avait été dans cette salle, j’eus demandé qu’on lui fît une ovation. Vous avez beaucoup à apprendre d’elle sur Amilcar.

 1964 : la première fois que j’ai vu Amilcar

C’était à Abidjan, au domicile paternel où logeait Amilcar et où se réunissait la communauté caboverdienne, quand il était de passage. Il dormait au domicile paternel et nulle part ailleurs. J’avais 8 ans. Quel charisme et quelle intelligence ! Un pédagogue hors pair.

Ce sont mon père, Gonçalo Amarante Tavares, alias Nho Tuti, et son cousin Georges Monteiro, alias Djibi Loti, ancien combattant d’Indochine de l’armée française et chef de la milice ivoirienne, qui introduisirent Amilcar Cabral auprès de Félix Houphouët-Boigny, président de la Côte d’Ivoire. Amilcar l’enthousiasma, comme seul lui savait le faire avec quiconque. Et, dès lors, Félix Houphouët-Boigny lui apportera un soutien constant et important, aux plans financier et diplomatique.

Il me souvient aussi, et comment l’oublier, de mon premier texte sur Amilcar. J’étais au Collège Moderne Autoroute d’Abidjan, en classe de troisième. Ce fut à l’occasion d’un concours littéraire organisé par le ministère français de l’Éducation. Chaque collégien devait proposer un sujet et composer un devoir. Deux devoirs furent sélectionnés et expédiés en France, dont le mien. J’y définissais, pour la première fois, mon rapport intellectuel et théorique à Amilcar Cabral.

Et, 20 ans plus tard, je concluais ma thèse de doctorat de philosophie en Sorbonne (Paris-1), par une série de « thèses programmatiques » sur l’État tel que Cabral le préméditait : l’État de la Culture, une institution publique appelée à renforcer et à dépasser l’État de droit.

Ainsi, depuis 1964, n’ai-je jamais cessé de poursuivre mon effort pour comprendre Amilcar. Je publierai, dans quelques années, mes Leçons sur Cabral pour comprendre son époque.

L’époque d’Amilcar

Qu’est-ce qu’une époque ? Le mot, tiré du grec Épochè (ἐποχή), signifie arrêt, interruption, cessation ou encore période de temps. Mais l’étymologie, aussi précieuse soit-elle, ne suffit pas ici à la définition. Elle n’est qu’une indication. Alors, comment donc définir une époque ?

Écartons la définition (méthodologique) qu’en donne Husserl, pour retenir celle de Bossuet qui convient mieux à nos propos : « dans l’ordre des siècles, écrit l’Aigle de Meaux, il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste.
C’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie s’arrêter, parce qu’on s’arrête-là, pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après » (Bossuet, Discours sur l’histoire universelle).

Mais alors quel est ce « grand événement auquel on rapporte tout le reste » et dans lequel Amilcar affirme s’inscrire et agir, à laquelle il consacrera toute sa vie, qui réitère son Serment dans une formule restée célèbre : « Je suis un simple africain qui a voulu vivre son époque et payer sa dette à l’égard de son peuple » ?

Les trois principales lignes historiques ou « événements » de cette époque sont les suivantes :
Tout d’abord, la guerre : la boucherie et le carnage des deux inhumaines et horribles Guerres mondiales, « 14-18 » et « 39-45 », qui se sont prolongées en « guerre froide » jusqu’à l’effondrement du mur de Berlin en 1989 ; une durée de temps à l’intérieur de laquelle prendront forme les décolonisations. Or, on doit considérer ces deux grandes guerres comme des illustrations grandeur nature (quantifiable) de la théorie De la guerre absolue (totale) de Carl von Clausewitz. La thèse centrale de ce dernier s’énonce ainsi : « la guerre est un acte de violence, et l’emploi de celle-ci ne connaît pas de limites ; il en résulte une interaction qui selon la nature de son concept même, doit forcément conduire aux extrêmes ».

Cabral était fort éloignée de cette conception. Pour lui, la guerre n’a pas été, n’est pas d’abord et en son essence un « acte de violence » qui tendrait vers la violence absolue. Elle est, en son fond et en sa substance même, un acte de culture. Son approche le rapprochait de L’art de la guerre de Sun Tzu (qu’il a lu avec attention) et qui consistait à neutraliser l’ennemi et à lui faire comprendre qu’il valait mieux ne pas faire la guerre. La guerre de Cabral est une guerre contre la guerre ! C’est pourquoi elle ne fut jamais une guerre de militaires mais, comme il le disait, de « militants armés ». Sa guerre visait à faire non pas des morts mais des captifs. Sa guerre devait humaniser celui qui la faisait, y compris l’adversaire. En conséquence de quoi, elle est le contre-modèle même de celle de Carl von Clausewitz, inspirée des guerres napoléoniennes et qui préfiguraient les deux guerres de « 14 – 18 » et de « 39 – 45 », qui furent si meurtrières et dévastatrices. Aussi, méditant la guerre de Cabral, le politologue français Gérard Chaliand n’eut pas tort de dire qu’elle fut « la plus juste et la plus rationnelle du 20ème siècle ». Peu de morts et une neutralisation totale de l’adversaire. Dès lors, on comprend mieux les raisons pour lesquelles l’armée coloniale portugaise prendra conscience de l’impossibilité de sa victoire militaire nulle part ailleurs que dans les forêts de la Guinée-Bissau.

À l’inhumanité et l’injustice de ces deux Guerres mondiales, Amilcar Cabral opposera un autre type de guerre, qu’il appellera la Guerre du peuple portée par la Culture, et dont le paradigme est de faire le moins de morts possible avec le plus d’efficacité. La finalité n’est plus la mort ou la victoire, mais la Culture et la liberté qu’elle implique.

La Guerre du peuple ne visait qu’à accroitre le droit, l’humanisme et la raison. Aussi Amilcar Cabral enseignait-il non seulement le besoin de se débarrasser des superstitions et de l’esprit magique, mais aussi et surtout à ne pas nécessairement tuer si l’on peut faire des captifs chez l’ennemie afin de les conscientiser et d’en faire des alliés. Les officiers portugais (MFA) qui firent le putsch du 25 avril 1974 à Lisbonne pour renverser la dictature, ont rappelé ce qu’ils lui devaient, comme le dira le stratège et « vrai cerveau du 25 avril », le jeune capitaine Otelo de Carvalho.

La guerre introduit une nouvelle éthique qui devait porter au-delà du droit. C’est pourquoi, la Guerre du peuple qui annonce et amorce ce que nous avons appelé l’État de la Culture devait être aux mains de gens « honnêtes » et des « meilleurs fils » du pays. Chacun reconnaîtra, ici, l’influence d’Aristote.

En tous les cas, si pour Clausewitz « la guerre est le simple prolongement de la politique par d’autres moyens », avec Amilcar Cabral la guerre change de nature et sa substance réelle est dévoilée, car elle devient, d’une part, le prolongement de la Culture, et, d’autre part, elle n’est plus, comme chez Sun Tzu, un simple art (technè) ou une science. C’est un renversement complet. Cabral a mieux pensé et théorisé la guerre que Clausewitz et Sun Tzu, en lui donnant un fondement nouveau : la Culture.

Pour mettre en œuvre son art de la guerre, Cabral saura mettre à profit toutes les insurrections (résistances) locales bissau-guinéennes (actives dès l’arrivée des Portugais en 1476) qui étaient éparses et qu’il parviendra à unifier et à orienter. Il en fut le « rassembleur ». Au reste, et ce point est généralement négligé, Cabral est né le 12 septembre 1924, à Bafata (Guinée-Bissau), qui était en situation de résistance armée.

Ensuite, la famine au Cap Vert. Faut-il le souligner, lorsque naît Amilcar en 1924 en Guinée-Bissau, la famine de 1922 – 1924 s’achève aux Îles du Cap Vert. Il naît donc dans un double contexte de révolte armée (en Guinée-Bissau) et de famine (au Cap Vert).

Le petit Amilcar arrive (pour la première fois) au Cap Vert, en 1932, à l’âge de 8 ans. Et deux ans plus tard éclate, dans l’île de Sao Vicente la fameuse marche populaire contre la faim menée par le capitaine Ambroso (capitaine de la faim) réclamant du pain. Le retentissement de ce soulèvement spontané fut immense.

Au reste, on ne comprend rien aux choix fondamentaux d’Amilcar, sans le déconcertant rappel du cycle infernal de famine qui, depuis le dernier quart du 18ème siècle jusqu’au milieu du 20ème siècle, frappera très durement l’archipel du Cap Vert, en décimant sa population, dans une impuissance des institutions coloniales portugaises et une quasi indifférence générale du monde.

Ce long et incroyable cycle de famine constituera une menace chronique, qui affectera de façon profonde les courbes démographiques. La famine élevait la mortalité à un taux à peine imaginable et même pas comparable aux morts dues aux famines et aux pestes européennes. Alors que, en 1730, l’archipel du Cap Vert comptait 38.000 habitants, la famine de 1773 – 1776 fit 22.000 morts. Deux tiers de la population mourut. Avec une natalité forte et un solde migratoire positif, cette population repassera, quarante ans plus tard, en 1810, à 51.480 habitants, mais la famine de 1831 – 1833 causera 30.000 morts. Près de trente ans après ce désastre survint une autre catastrophe avec la famine de 1863 – 1866, qui fera 30.000 morts. Vingt-ans plus tard, la famine de 1897 – 1899 provoquera d’immenses malheurs. Tout comme la famine de 1903 – 1905.

En 1940, l’archipel dénombre 181.286 habitants. Mais, reprenant ses ravages, la famine accentue ses effets et, en deux ans, entre 1947 et 1948, culmine pour faire 30.000 morts. C’est le désastre. La population se divise en trois : un tiers meurt ; un autre tiers reste sur place, tandis que le dernier tiers prend le chemin de l’exil. C’est le dernier grand exode magnifié par trois emblématiques chansons du répertoire musical caboverdien : Fómi 47 (Famine de 1947) Sodade (Souvenir) et Caminho de San-Tomé (Chemin [d’exil] vers São-Tomé e Principe).

La Douleur des trois Hespérides que raconte Orphée lors du périple des Argonautes est ravivée.

Aucun peuple au monde, comme une fatalité récurrente, n’a plus souffert que celui du Cap Vert, sans cesse frappé par la disette. La chair de l’âme est meurtrie. La Morna le scande. Cabral, au milieu de cet affligeant spectacle de désolation, oriente ses études vers l’agronomie. Il a vu juste, alors que tous les autres instruits s’enquièrent d’études supérieures de médecine, de droit, etc. Petit-fils de négociant-fermier, fils d’instituteur qui a rédigé un mémoire sur la question agricole, Amilcar approfondit l’intentionnalité agreste de sa famille. Toute vérité de l’esprit est dans la terre qu’il faut retourner et rendre fertile. Dans son Cahier de poésie qu’il rédige à l’âge de treize ans, l’une des deux parties de l’ouvrage est intitulée Minerve. Comment ne pas y voir une référence explicite à la déesse de la guerre et de l’introduction des outils agricoles grâce à laquelle les Romains luttèrent contre la famine ? L’évocation de mythes grecs et romains, dont Amilcar avait une parfaite connaissance, correspond à sa période hespéritaine (premier mouvement poétique capverdien). Il s’en émancipera, dès son l’adolescence, mais de quelle manière : en devenant spécialiste des questions et des techniques agraires. Du mythe, il passera à la science, dans une étonnante et remarquable continuité d’intention.

C’est à l’aide d’une bourse qu’il fera ses brillantes études à Lisbonne, jusqu’au grade d’ingénieur agronome. Il aimait le labeur paysan. Comment en douter ? En effet, c’est encore aux paysans portugais d’Alentejo (sud du Portugal) qu’il dédiera sa thèse de fin d’études. Cabral a toujours été l’ami du peuple portugais, mais l’adversaire résolu du système fasciste de « l’État Nouveau » du dictateur Salazar, qui visait à maintenir le Portugal dans une économie agraire.

L’agronomie lui offrait un autre et précieux avantage sur son époque et sa génération. Et puisque l’économie et le système de production du Portugal reposent sur l’agriculture, par sa formation et son expérience professionnelle, il devient l’un des meilleurs connaisseur de cette réalité historique. Il met alors à profit ses missions agricoles dans les colonies (Guinée-Bissau, Angola, etc.), pour parfaire sa connaissance du terrain et des hommes. Il devient l’un des plus fins connaisseurs de l’économie générale et du mode de production de l’empire colonial. En 1953, pour le compte de l’administration coloniale, il fait le « Recensement agricole » de la Guinée-Bissau. Ce document deviendra l’outil de base et d’orientation de son futur parti politique, le PAIGC créé en 1956, un an après qu’il ait fondé le Mouvement pour l’indépendance de la Guinée-Bissau (MING).

Amilcar Cabral est certes instruit, mais surtout il se cultive depuis son enfance, par l’entremise de son père au prénom prédestiné : Juvénal Cabral. Ainsi, est-il l’un des premiers intellectuels et hommes politiques noirs à lire (étudier) Dostoïevski, Montessori, Engels, Sun Tzu, et d’autres grands auteurs ; autant de lectures qui viennent approfondir sa connaissance de la terre, des sols, de la géographie, des classes sociales, etc. Il n’est point exagéré de dire que, parmi l’élite politique, Salazar compris, il est celui dont la connaissance de la réalité portugaise et de la situation coloniale est la plus élaborée. C’est un avantage décisif, pour qui veut changer ce monde. La connaissance sera toujours au cœur de la pensée et de l’action de Cabral : la théorie est une arme. Peut-être même la plus redoutable. Lorsqu’il évoque « la crise de la connaissance » en Afrique, c’est encore à cela qu’il renvoie. Toute action doit être fondée sur la théorie (la pensée).

Il n’y a nul hasard au fait qu’il sera celui qui parviendra à détruire le système colonial portugais, au grand bénéfice du Portugal, des anciennes colonies portugaises et de l’Europe.

Enfin, la Culture. Dans l’histoire des idées et selon une audace intellectuelle sans précédent, Cabral sera le premier et le seul penseur à avoir identifié Être et Culture. Aucun philosophe ou grand penseur avant lui n’y avait songé. Nous avons suffisamment développée cette thèse dans d’autres écrits, pour y revenir ici. Le lecteur pourra s’y reporter. Il suffira de souligner la distinction (d’allure platonicienne) qu’il établit entre « Culture » (l’ontologie) et « manifestations culturelles » (l’ontique). S’agissant de ces dernières, il y était attentif, au point d’apprécier, par exemple, le Ragtime, dont le Fox-Trot est une variante. Cabral aimait et savait fort bien danser le Fox-Trot qui revint en vogue dans les années 1940, après que Scott Joplin, un américain noir, lui donna ses titres de noblesse. Il fut un homme de son temps, ouvert aux grandes manifestations culturelles et intellectuelles.

Les grands hommes aimaient sa compagnie ou à le recevoir. Le 1er juin 1970, en délégation avec Augustino Neto (Angola) et Marcelinos dos Santos (Mozambique) il était reçu au Vatican, par le pape Jean-Paul VI. Il est dit, et la parole est d’un vieux militant du PAIGC qui connaîtra la geôle coloniale de Tarrafal (Cap vert), Tókou Fernando Tavares, que Charles de Gaulle eut une rencontre secrète avec Amilcar Cabral à l’aéroport du Bourget.

Si le fait est vérifié, il a dû avoir lieu entre 1964 (arrivée de Cabral en Côte d’Ivoire) et 1968 (démission de Charles de Gaulle). Une telle entrevue n’aurait pu se faire sans l’appui et même la recommandation de Félix Houphouët-Boigny (président de la Côte d’Ivoire) et/ou de Léopold Sédar Senghor (président du Sénégal).

Que Charles de Gaulle se soit déplacé indique l’importance historique d’Amilcar. Mais, en France, personne mieux que François Mitterrand n’aura décrit ce qui s’appelle Cabral.

Cabral et François Mitterrand

Amilcar Cabral est mort jeune. À l’annonce de son assassinat, Léopold Sédar Senghor accusera Sékou Touré.
François Mitterrand, lui, écrira un texte qui reste comme le plus mémorable, le plus dense. Relisons, en guise de conclusion, ce qu’il écrivit sur leur relation, le lundi 22 janvier 1973 dans L’Unité, hebdomadaire socialiste, deux jours après l’assassinat de Cabral et intitulé « Un militant assassiné ». Il y dresse l’un des plus beaux portraits jamais écrit sur Cabral :

« Cabral, à son tour. J’apprends sa mort, assassiné sur le seuil de sa porte, à Conakry. Sékou Touré accuse le Portugal. Caetano s’en défend. Je n’ai pas d’éléments pour juger. Je sais seulement que Cabral est mort, comme tant d’autres avant lui qui luttaient pour la même cause. Qui a tué Félix Moumié ? Il avait dîné à Genève avec un agent français des services secrets. Après le repas, il a roulé par terre, s’est tordu de douleur, le ventre déchiré par un poison subtil, et il a mis quelques heures à mourir. L’enquête n’a pas eu de suites. Une victime, mais pas d’assassin, naturellement. Qui a tué le général Delgado, dont on a retrouvé le corps décomposé au creux d’un repli de terrain près de la frontière portugaise ? Qui a tué Eduardo Mondlane, l’un des chefs des mouvements rebelles du Mozambique, déchiqueté à Dar-EI-Salam par un colis piégé ?

Amilcar Cabral était mon ami. Bien qu’il fût interdit de séjour en France, à la requête sans doute du gouvernement portugais, je l’avais invité à passer quelques jours chez moi pour les prochaines vacances de Pâques. Il avait accepté avec joie, tant il aimait notre pays dont il parlait la langue avec ductilité. Lors de mon récent voyage en Guinée, nous ne nous étions pratiquement pas quittés et il m’avait narré ses luttes, ses espoirs. Ses compagnons, m’avait-il dit, tenaient les deux tiers du territoire de la Guinée-Bissau, où des élections avaient eu lieu l’an dernier et une Assemblée mise en place, tandis qu’un exécutif provisoire devait être désigné bientôt. Les troupes portugaises ne pénétraient plus dans les zones libérées. Le mouvement de libération disposait d’écoles de brousse, d’hôpitaux de campagne et de structures administratives.

Il faut avoir entendu Amilcar Cabral. La douceur des mots épousait la finesse d’une pensée qui restait disponible autour de ce point fixe : la liberté, cette conquête. Le Portugal perd avec lui l’adversaire le plus sensible, le mieux formé à ses valeurs. La sottise a bien visé, qui prête à ce crime une horreur supplémentaire ».

Ainsi meurt les héros, par le cancer de la trahison : d’un de coup de poignard, d’un poison, d’une balle ; toujours portés par des sottes gens. Il faut savoir mourir. C’est cela aussi être un héros. L’eschatologie (discours sur la mort) de Cabral n’a pas encore fait l’objet d recherches approfondies. Sa théorie sur le « suicide de classe » auquel il invitait la petite bourgeoisie africaine reste singulière, tout comme sa propre exposition à la mort individuelle. C’est que dit et résume, en d’autres mots, le Serment d’Amilcar.

L’époque de Cabral s’est achevée. Son apport théorique et pratique reste intact. Et nous devons commencer à en tirer le meilleur. Aussi, Gérard Chaland n’eut pas tort de prédire que la pensée de Cabral est encore plus adaptée aux périodes à venir.

 

Peuple du Congo-Kinshasa : lève-toi et marche mains nues !

lundi 

15 janvier 2018 à 20:16

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C’en est désormais trop. Le régime de Joseph Kabila a tout épuisé, dans ce vaste pays, qui devrait être une des locomotives du développement de l’Afrique. Tous les droits fondamentaux et élémentaires y sont violés, au nom d’un seul et pour le compte d’un clan. Peu leur importe le pays. Ils ne veulent pas être des modèles, comme Jerry Rawlings (Ghana) et tant d’autres leaders africains ont su ou savent encore l’être.

Un régime, brutal, « sans sel et sans fin », pour reprendre le vieux mot d’Anacharsis Cloots; un régime qui cumule tous les grands défauts publics pour un État : gabegie, corruption maladive, séquestration, liquidation ou bannissement d’opposants, violence gratuite, incapacité manifeste à tenir les frontières, pillage des richesses, arbitraire, défaillance des structures publiques, armée moribonde. Mais alors si prompt à réprimer les civils non armés.

Crime démocratique : ce régime s’en prend à sa propre société civile et s’attaque frontalement à ce qui, dans cette sphère, reste encore debout et libre : l’Église catholique qui, par sa médiation, l’avait sauvé avec les Accords de la Saint Sylvestre. Une telle ingratitude est sans doute l’avant-dernière erreur majeure de ce régime.

Un régime brutal, sans âme démocratique, sans égard pour les citoyens, cupide, abject, qui ne promeut aucun véritable plan de développement ; qui ne sait et ne s’appuie que sur la force directe, jusqu’à abattre des femmes au seuil ou sur le parvis des églises, comme chacun peut aller voir et vérifier avec les vidéos. Un régime courageux devant les faibles mais qui se courbe devant les forts.

Au plan intérieur, ce régime a gaspillé sa légitimité, en annulant les Accords de la Saint Sylvestre, et a endommagé sa légalité, en rejetant la Constitution. Au niveau international, il a dépensé toute sa crédibilité. C’est pourquoi Donald Trump vient de neutraliser Dan Gertler, financier du régime ; que la Belgique oriente l’Union Européenne ; que la France ne peut être d’aucun secours. La sous-région voit sa carte politique se modifier. Le Vatican n’abandonnera pas les siens. Le temps est donc mûr pour que ce régime soit aboli.

L’église qui, avec la fusillade de ses fidèles ne peut plus rester neutre, vient d’en donner le ton et l’orientation. Les Évêques sont en première ligne. L’armée, marginalisée, est scindée. Des officiers supérieurs et républicains attendent le moment, pour agir et tenir en respect la gendarmerie et la police, qui se rangeront très rapidement.

La fin du système se dessine. Il ne manque qu’un seul ingrédient pour le changement : un soulèvement populaire et pacifique : cent mille manifestants dans Kinshasa, et le régime tombera. Alors, que le peuple congolais se lève et marche, bras et mains nus, jusqu’à ce que Joseph Kabila annonce l’une des deux hypothèses suivantes :

1/ soit qu’il ne sera pas candidat, lors des élections présidentielles prévues le 23 décembre 2018. Et dès lors, il pourrait mettre en place un schéma sur le modèle Poutine-Medvedev, c’est-à-dire plus exactement « tropicaliser » ce modèle, en choisissant un candidat de confiance dont il deviendrait le Premier ministre, en cas de victoire dans une élection propre et sans conteste ;

2/ soit qu’il se retire immédiatement de la scène politique, en négociant son immunité, comme Robert Mugabe, qui est l’exemple le plus récent. Il faut toujours laisser une porte de sortie aux adversaires, comme l’enseigne Sun Tzu, dans L’art de la guerre : « À un ennemi encerclé vous devez laisser une voie de sortie ».

Mais l’orgueil aussi se paie cash. Joseph Kabila devrait le savoir. Il n’y a pas de honte à quitter ou à perdre le pouvoir, quand on aime son pays et même si l’on n’est pas ou plus compris par le peuple. Car, c’est un droit fondamental, pour tout peuple de se tromper et de faire des mauvais choix ; puisque, c’est toujours lui qui paiera, et parfois cash. L’erreur n’est pas seulement humaine. Elle est également populaire.

Peuple du Congo-Kinshasa, lève-toi et marche… Aucune force, au monde, n’écrira ton histoire à ta place. Un de tes plus brillants fils a dit : « Un jour l’Afrique écrira sa propre histoire ». J’ai encore en mémoire le vinyle de ce mémorable discours de Patrice Lumumba, tant de fois écouté durant ma jeunesse. Il est venu le temps que tu écrives cette histoire, peuple du Congo-Kinshasa. Peut-être la sagesse ou la sagacité atteindra-t-elle alors Joseph Kabila, pour ne pas qu’il mène la bataille de trop.

Chacun sait quel est le destin d’un cœur endurci à la nuque raide, fût-il un Pharaon.

Les Deux Congo : Donald Trump en train d’agir

dimanche 

31 décembre 2017 à 14:17

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Il y a dix jours exactement, le Président américain, Donald Trump, prenait et rendait public une Ordonnance passée presque inaperçue en France et en Afrique : « Executive Order Blocking the Property of Persons Involved in Serious Human Rights Abuse or Corruption », Law & Justice, du 21 décembre 2017.

Cette décision, qui engage toute son Administration et contraint les chancelleries et banques étrangères, gèle les avoirs financiers et les biens de treize (13) « personnes impliquées dans de graves violations des droits de l’homme ou dans [des faits de] corruption ». Tous leurs fonds et propriétés en Suisse et aux États-Unis sont bloqués. Ils ne peuvent plus recevoir d’appui de quelque sorte et quiconque le leur apporte tombe sous le coup de cette Ordonnance.

Parmi ces personnes, deux intéressent directement l’Afrique. En premier lieu, Dan Gertler, le richissime diamantaire, à la double nationalité, israélienne et congolaise (Kinshasa), qui est mentionné en troisième position sur la liste établie par cette Ordonnance. Ensuite, Yahya Jammeh, l’ex-dictateur de la Gambie.

Cette mesure-phare et d’autres faits peu connus intéressent tous les démocrates et républicains des deux Congo : Kinshasa et Brazzaville. Ils devraient y voir un « encouragement » indirect de leurs luttes.

Au Congo-Kinshasa : le gel de tous les avoirs et biens de Dan Gertler est un signal politique fort. Car, ce dernier est connu comme l’un des principaux piliers du régime kinois, l’un des soutiens personnels et l’un des plus puissants relais à l’international de Joseph Kabila.

Dan Gertler qui, depuis 2001, faisait la pluie et le beau temps au Congo Kinshasa dans les matière premières minérales, est fini, quasi ruiné. En d’autres termes, Joseph Kabila est frappé au portefeuille. Cette chute est annonciatrice d’un changement profond d’orientation de l’administration américaine dans ce vaste pays au coeur du continent africain.

Le président Joseph Kabila ne peut pas ne pas avoir compris la signification et la portée de l’Ordonnance prise par Donald Trump : le rouleau compresseur est en marche. Et il n’est plus si sûr que Joseph Kabila termine l’année 2018 au pouvoir, s’il persiste dans son intention de fouler aux pieds la Constitution (limitation de mandats présidentiels) de son pays. La sagesse lui recommande de négocier son départ en douceur. D’autant que l’affaiblissement de Jacob Zuma, président de l’Afrique du Sud (fin de mandat, accusations de corruption et destitution possible), l’arrivée de João Lourenço (réputé proche des Américains), nouveau Président de l’Angola, et le contre-coup d’État réussi qui a évincé Robert Mugabe (Zimbabwe) devraient être des alertes et procurer de vives alarmes à Joseph Kabila. Comme pour le tyran du pays voisin.

Au Congo Brazzaville : on remarque que deux grandes entreprises de sécurité (réputées proches des USA) viennent d’y rompre leurs juteux contrats avec l’État. C’est l’indication qu’un changement s’annonce. D’autant que le régime de Denis Sassou Nguesso est acculé de toutes parts : sa « guerre éclair » dans le Pool (région Sud du pays), menée à grands renforts de mercenaires, a tourné à l’enlisement et est un échec militaire manifeste. Le pasteur Ntoumi (Frédéric Bintsamou), maître du maquis, y reste militairement invaincu et est auréolé d’une demi-victoire sur le terrain ; ce qui équivaut à une pleine victoire. En outre, la Banque Mondiale et le FMI indiquent leurs alarmes quant aux données macro-économiques falsifiées du régime en place. Par ailleurs, le président Français, Emmanuel Macron, ne semble pas enthousiaste à soutenir le tyran de Brazzaville. De même, l’Angola, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud, les trois géants de la sous-région, ne paraissent pas plus empressés non plus.

Denis Sassou Nguesso serait donc bien inspiré de ne plus écouter tous ses conseillers qui lui prodiguent de mauvais conseils. Il gagnerait à préparer sa sortie.

Dans les deux Congo, que celui qui a des oreilles pour entendre, entende : l’Afrique républicaine peut y tirer réel avantage. L’affaire de la vente et la mise en servitude des Migrants en Libye mondialisée par CNN était un signal.

Catalogne et Espagne : Le problème, c’est Mariano Rajoy !

samedi 

30 décembre 2017 à 15:21

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Le problème de l’Espagne, c’est Mariano Rajoy ! Le problème de la Catalogne, c’est Mariano Rajoy ! Il tient en otage tout un pays, après s’être lui-même enfermé dans une impasse politique.

Rajoy, c’est la Monarchie, dans ce qu’elle a de moins intelligent. Puigdemont, c’est la République. Les deux hommes cristallisent une opposition politique entre deux systèmes.

Or, le contraste des résultats électoraux est frappant et on ne peut plus clair : Puigdemont : 34 sièges, première force parlementaire. Mariano Rajoy : 3 sièges avec 4% des voix, dernier parti politique en Catalogne. Quel désaveu public et mondial, pour celui qui convoqua tambour battant ce qui, en fait, était un référendum. Nous devions, après toutes les frayeurs suscitées (départs d’entreprises, fuite des capitaux, etc.) assister à un retour du « bon sens » du corps électoral catalan. En effet, il s’est mobilisé, avec un taux de participation record et exceptionnel : 82%. Mais ce fut pour désavouer le Premier ministre Mariano Rajoy. Mais peu lui en chaut !

Car, voilà un Premier ministre du Royaume d’Espagne qui dirige un gouvernement minoritaire (lire notre article précédent) et qui vient de subir une double défaite en une seule élection.

Minoritaire en Espagne, ultra-minoritaire en Catalogne et après avoir vidé le Parti populaire (PP) de ce qu’il avait de « populaire » et malgré le fait qu’il en ait fait le plus petit parti catalan, il ne songe nullement à démissionner. Plus ahurissant encore, personne ne le lui demande. Nul responsable ou organisation politique, pas un seul média n’a exigé sa démission. L’Espagne va mal, au point de ne même pas songer à lui réclamer une démission.

Dans tout système démocratique « normal », un Premier ministre minoritaire, à la tête d’un gouvernement minoritaire, et qui, plus est, perd une élection capitale de type référendaire, est aussitôt démis de ses fonctions ou, s’il a des convictions, démissionne lui-même. Mariano Rajoy n’a plus aucune légitimité. Et il a vidé de toute substance a légalité de « son » gouvernement.

Plus ahurissant, Mariano Rajoy continue de procéder par menaces. Et, hautain, suffisant, il « dicte » et choisit même qui doit s’asseoir autour de la table des discussions. Grand Dieu ! En Espagne, le monde est à l’envers : c’est désormais le perdant qui gagne. Seul un Roi ingénu peut lui laisser faire autant de caprices. S’il est maintenu en place, il finira par perdre le Royaume.

L’Espagne, sous nos yeux, est en passe d’entrer dans la tyrannie d’un seul homme. Et comme le disait si bien Anacharsis Cloots : « Levez la tête, [l’abbé] Maury (ultra-droite) et [J.A.M. de] Cazalès, le despotisme va renaître de ses cendres, les vaincus feront la loi aux vainqueurs » (La République universelle, p. 123). C’est dans le sillage de ces deux réactionnaires que s’inscrit l’action de Mariano Rajoy.

Léon M’ba, entre Aimé Césaire, Frantz Fanon et Anacharsis Cloots

mardi 

26 décembre 2017 à 21:52

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Le 14 décembre dernier, dernière journée de l’Exposition Léon M’ba dans les locaux de l’Ambassade du Gabon en France, j’ai prononcé une communication qui a repris, de manière totalement inédite, la signification historique et le sens politique de la pensée universelle et de la praxis de Léon M’ba, premier Président de la République du Gabon.

J’ai mis au jour les quatre principales sources d’inspiration qui permettent de comprendre l’action de Léon M’ba. D’un côté, le programme social du Conseil National de la résistance (CNR) né de la Seconde guerre mondiale et fortement marqué à gauche. D’un autre côté, les trois grandes figures intellectuelles et politiques : tout d’abord, Anacharsis Cloots, le vieux de la Montagne, principal théoricien de la départementalisation sous la Révolution française, auteur de La République universelle et de Nation unique ; ensuite, Aimé Césaire, le père de la Négritude et de la loi sur départementalisation (mars 1946) et, enfin, Frantz Fanon, l’auteur des Damnés de la terre et de Peaux noirs, masques blancs. Sans ces références et repères historiques, il est quasi impossible d’éclairer la pensée de Léon M’ba. Il s’agissait de totalement renouveler et rajeunir la vieille image de Léon M’ba.

Je partage avec vous ici les premières lignes de mon intervention qui fera l’objet d’une publication en mars 2018.

M’BA, FANON, CÉSAIRE ET CLOOTS

Alexandre par Philippe et Aristote, César par Vercingétorix, Pompée et Cléopâtre, Cabral par Salazar et Engels, de Gaulle par Pétain et Hitler ! C’est, il est vrai, par les grandes figures que s’explique le rôle universel d’un grand homme. Ainsi, Léon M’ba par Frantz Fanon, Aimé Césaire et Anacharsis Cloots. Et ce, sans jamais négliger les facteurs sociaux, le niveau de culture, le contexte politique, les conflits de classes, les contraintes institutionnelles, le déterminisme historique et les grands idéaux d’une époque.

Mesdames et messieurs, cher auditoire, bonjour. Et merci pour votre attention.

Dans son ultime ouvrage préfacé par Jean-Paul Sartre et publié en 1961, quelques jours avant sa mort, Les Damnés de la terre, Frantz Fanon à qui nous devons tant pour l’émancipation des peuples opprimés, a fixé « une » image peu valorisante de Léon M’ba. En effet, après avoir rappelé comment certaines élites colonisées tremblaient à l’idée du rôle et à l’évocation même de la fonction historique de la violence révolutionnaire et comment, dès lors, elles inclinaient au réformisme pacifiste, à titre d’exemple, il citera Léon M’ba :

« C’est pourquoi, écrit-il, il est demandé aux partis politiques nationalistes d’exposer le plus clairement possible leurs revendications et de chercher avec le partenaire colonialiste, dans le calme et l’absence de passion, une solution qui respecte les intérêts des deux partis. On voit que ce réformisme nationaliste, qui se présente souvent comme une caricature du syndicalisme, s’il décide d’agir le fera à travers des voies hautement pacifiques : débrayages dans quelques industries implantées dans les villes, manifestations de masses pour acclamer le leader, boycott des autobus ou des denrées alimentaires. Toutes ces actions servent à la fois à faire pression sur le colonialisme et à permettre au peuple de se dépenser ; cette pratique de l’hibernothérapie, cette cure de sommeil d’un peuple peut quelquefois réussir. Alors, de la discussion autour du tapis vert, surgit la promotion politique qui permet à M. M’ba, président de la République du Gabon, de dire très solennellement à son arrivée en visite officielle à Paris : « Le Gabon est indépendant, mais entre le Gabon et la France rien n’est changé, tout continue comme avant ». De fait, le seul changement, ajoute Fanon, c’est que M. M’ba est président de la République gabonaise et qu’il est reçu par le président de la République française » (Maspéro, Paris, 1975, pages 29 – 30).

Léon M’ba, « hibernothérapeute » ? Que vaut donc cette représentation tirée du testament littéraire et politique de Frantz Fanon, qui n’a rien perdu en force et qui court depuis plus d’un demi-siècle ? En effet, cette image reste accolée à la France-Afrique et, par suite, Léon M’ba apparaît comme celui qui aura non pas dé-livré mais plutôt livré son pays à la France. Terrible nœud historique. D’autant qu’il était non pas pour l’indépendance immédiate, comme le clamait avec enthousiasme son époque, mais pour la départementalisation du Gabon, sur le modèle ou le calque de la LOI n° 46-451 du 19 mars 1946 qui érigeait en départements français quatre vieilles colonies : la Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane française ; une Loi présentée à l’Assemblée nationale constituante française par le jeune député Aimé Césaire, auteur de deux remarquables ouvrages : Tragédie du roi Christophe et Toussaint-Louverture qui peuvent être lus comme les argumentaires littéraires et politiques de la loi qui porte son nom.

Une indépendance imposée ! Et ce serait le tristement célèbre Jacques Foccart et l’audacieux Charles de Gaulle qui, semble-t-il, y auraient conduit Léon M’ba, contre son avis. Mais alors si Léon M’ba ne fut pas, à proprement parlé, le « père de l’indépendance » qu’il a pourtant proclamée le 17 août 1960 en présence de Malraux, comment peut-il être le « père de la nation » gabonaise qui en est la conséquence logique et politique ? Au reste, et si jamais il n’a été ni l’un ni l’autre, de quoi donc est-il le « père » ou, pour parler comme Hannah Arendt, de quoi est-il l’artifex, et de quel œuvre est-il l’auteur s’il n’est pas celui de la souveraineté. Bref, dans son pays, de quoi est-il l’augmentateur ?

TV5 Monde : présentation du cinquantenaire de la disparition du Président Léon Mba

lundi 

4 décembre 2017 à 23:01

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À l’occasion du cinquantenaire de la disparition du président Léon Mba, j’ai évoqué la figure du père de la nation gabonaise autour de trois concepts : la fondation, l’augmentation et l’héroïsme lors de l’émission « Et si…vous me disiez toute la vérité » de la journaliste Denise Epoté.

Vous pouvez revoir mon entretien en cliquant ICI.

Discours du Président Macron à Ouagadougou : Pierre Tavares sur BFM TV (vidéo)

mardi 

28 novembre 2017 à 21:39

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pft BFMLe Président de la République, en visite au Burkina Faso, a prononcé un discours sur sa vision de l’Afrique, à l’université de Ouagadougou. Il a répondu aux questions d’étudiants burkinabés, ce qui a donné lieu à des échanges vifs dans une ambiance parfois chahutée. Pour répondre, Emmanuel Macron a adopté une certaine liberté de ton, n’hésitant pas à tutoyer ses interlocuteurs. « Je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France, comme d’aucun le prétendent, parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France », a notamment déclaré le locataire de l’Élysée, qui entame ce mardi sa tournée africaine, qui l’emmènera également en Côte d’Ivoire et au Ghana. – On y revient avec: Pierre Tavares, philosophe, conférencier, spécialiste de l’Afrique. Benjamin Roger, journaliste à Jeune Afrique. Ainsi que nos éditorialistes politiques Apolline de Malherbe et Bruno Jeudy. – BFM Story, du mardi 28 novembre 2017, présenté par Olivier Truchot, sur BFMTV.

Vous pouvez revoir la vidéo en cliquant ICI

Noir,Catalan de cœur et pour la Catalogne indépendante !

lundi 

30 octobre 2017 à 10:37

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Noir, Catalan de cœur et, de surcroit, pour la République catalane. Il n’y a, dans cette prise de position, rien de surprenant. Car, je l’ai toujours dit, je suis pour la République universelle, partout où un peuple constitué réclame son indépendance, sous la forme d’une République.

La Catalogne en est à ce stade, dans le cadre d’une sorte d’Indépendance-association avec le Royaume d’Espagne, à peu près sur le modèle proposé par Edgar Pisani entre la France et la Nouvelle-Calédonie. Le Royaume-Uni a constitué le Commonwealth avec, en son sein, des républiques ? L’Allemagne accorde à ses Lander (région) une large autonomie ? L’Europe, qui a tant vanté et promu les Régions, souffrira-t-elle que la Catalogne devienne une région-république ?

Face à la crise catalane, un homme, par sa personnalité comprimée, son caractère rigide, rend quasi impossible toute solution raisonnable pour une sortie pacifique de crise : Mariano Rajoy Brey, actuel président du gouvernement du Royaume d’Espagne. Et nul, s’il est républicain ou simplement homme de bon sens voire même un Européen libéral convaincu, ne peut accepter sa brutalité méthodique et sa surdité politique. Ces deux traits de son tempérament sont devenus des composantes de la crise catalo-espagnole, au point qu’il est à présent permis de se demander s’il n’est pas lui-même le principal problème.

Mariano Rajoy Brey se vautre avec arrogance dans la légalité, pour être volontairement sourd. Il brandit la Constitution espagnole comme une épée, pour décapiter le gouvernement catalan, au lieu de présenter cette Constitution au peuple catalan comme une Table de la liberté. Mais, comment donc, le pourrait-il, lui pour qui pédagogie et patience ne semblent pas être des vertus ou qualités publiques.

Cependant, si sa légalité est suffisante, sa légitimité ne l’est pas vraiment. En effet, rappelons tout de même que sa « légitimité », fortement ébréchée en 2013 par les scandales successifs de corruption (de rétro-commissions) en faveur de son parti politique et les accusations d’enrichissement personnel de certains membres de son entourage, sa « légitimité », disons-nous, ne repose que sur un compromis négatif.

Car, ne l’oublions pas, son second mandat comme président du Gouvernement d’Espagne (2015 – 2019) n’a été obtenu et n’est exercé que « par défaut ». En effet, les dernières élections générales ne lui ont donné ni majorité absolue, ni même majorité relative. Il ne préside donc le gouvernement que « par défaut » ou selon une minorité, sur la base d’une abstention (opportune ?) de députés. Au terme d’une première consultation, sans majorité, sa candidature fut rejetée, au Congrès, par 180 contre 170 voix. Minoritaire donc, il fut incapable de constituer un gouvernement par une alliance avec un autre groupe d’élus ! Et, après avoir joué le pourrissement et le blocage de l’exécutif, c’est lors du second tour d’un deuxième vote (29 octobre 2015) qu’il obtiendra de nouveau 170 voix, contre 111 voix… mais avec 68 abstentions. C’est le plus fragile de tous les chefs d’Exécutif de l’Union Européenne.

Autrement dit, nous sommes en présence d’un président faible à la tête d’un gouvernement fragile, et qui, dans la crise catalane qu’elle a laissé se développer, n’a vu qu’une banale occasion d’affirmer un autoritarisme déplacé, brutal, pour renforcer sa « légitimité » branlante.

Rajoy, comme aiment à l’appeler les médias, est d’un caractère brutal. Il a participé au grand mensonge qui fut à la base de la destruction de l’Irak et de laquelle le monde n’est pas encore sorti. Il s’est appuyé, sans état d’âme, sur son aile droitière la plus radicale pour tordre le bras à Zapatero, lorsque celui-ci était président du gouvernement espagnol et lui chef de l’Opposition. Il a appliqué au peuple espagnol, sans l’ombre d’une hésitation, les mesures ultra-libérales les plus drastiques, après la terrible crise des subprimes, des titres bancaires et des liquidités (2007 – 2009). C’est un tempérament. C’est lui que le Congrès devrait commencer par congédier, si la paix intérieure et la cohésion sociale espagnole sont un objectif. Dans son parti, il est d’autres personnalités plus consensuelles et plus habiles.

Au reste, que le Royaume d’Espagne se garde bien de placer la Catalogne dans la même situation que le Portugal au début du XVIIème siècle.

Qu’elle médite la leçon portugaise.

En effet, la guerre d’Acclamation (1640 – 1668) ou Guerre de restauration de l’indépendance, au terme de laquelle le Portugal se débarrassera de la tutelle espagnole, ne s’amorça qu’à la suite d’un soulèvement militaire de grande ampleur en Catalogne contre les Habsbourg d’Espagne (Philippe IV d’Espagne, dit Philippe III du Portugal). À cet égard, il est intéressant de signaler que, à l’époque, les Portugais menacèrent de proclamer la République, si jamais la maison de Bragance tergiversait face à l’Espagne. Jean IV du Portugal devint le nouveau souverain, restaurant l’antique monarchie sous les clameurs de l’Angola, de Timor, du Cap Vert et d’autres colonies portugaises.

L’Union Européenne devrait non pas persifler l’idée d’une indépendance de la Catalogne, mais apporter son appui à un dialogue. Si aucune initiative n’est prise, si tout est laissé à l’entêtement de Rajoy, l’étincelle catalane pourrait devenir une flamme.

Souvent, scandent les Tragédies grecques, à l’inattendu les dieux livrent passage. L’entêtement de Rajoy est peut-être l’une des conditions de l’indépendance de la Catalogne.

En tous les cas, par-delà les principes d’une République universelle et d’une Nation unique, il me souvient ici d’un des plus brillants intellectuels catalans, Louis Sala-Molins, au courage duquel nous devons d’avoir tiré de l’oubli l’un des ouvrages les plus ignobles des siècles passés : Le Code noir, dont l’ignominie nous rappelle que le combat pour la liberté et l’égalité n’ont de cesse que la paresse de la volonté.

Parution : Eugénio Tavares, poésie et créole

jeudi 

26 octobre 2017 à 11:25

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Couv eugenioJe partage avec vous la parution de mon nouvel ouvrage, Eugénio Tavares : poésie et créole.  Une des premières références francophones sur notre grand poète et écrivain caboverdien.

Pedro Cardoso, dans un vers sublime et de toute beauté, a dit d’Eugénio Tavares qu’il eut « le courage de Jésus et la force d’Antée ». Il posait ainsi deux bornes, le ciel et la terre, pour dresser le portrait de son ami. Jésus, c’est à la fois l’endurance, cette capacité infinie à tout supporter, et la kénose, le don de soi sans bénéfice. Antée, c’est la force sans cesse renouvelée au contact du sol. Et finalement vaincu par Hercule, au terme d’un terrible combat.

Togo : une crise et des causes

mardi 

24 octobre 2017 à 18:57

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Une crise de grande ampleur est en cours en République togolaise, qui met, face à face, en une confrontation directe et brutale, l’État dont le pivot est la Présidence (IVème République) et une partie de la société civile organisée par la coalition des forces de l’opposition. Elle a pris corps, il y a trois mois, et, depuis, est scandée par de gigantesques manifestations populaires, qui sont un indéniable succès pour leurs animateurs. Mais comment ne pas regretter le lot d’affrontements et de morts inutiles ?

Cependant, les agences de presse et médias européens, par leurs articles et reportages, tout comme les chancelleries occidentales par leurs communiqués, de même la conférence des Évêques togolais par leur déclaration, en donnent une vision tendant à faire accroire qu’il ne s’agirait que d’une crise interne, une crise de régime ou d’une lutte pour le pouvoir d’état. Mais, au vrai, ce n’est là qu’une des dimensions du conflit, et quoique son apparence la plus éclatante, la plus visible.

Cet article, qui répond à la demande d’un ami, vise trois objets. Le premier pointe certains facteurs externes clés, sans la compréhension desquels les actuels opposants risquent d’être les acteurs inconscients de schémas politiques décidés ailleurs qu’au Togo. Le deuxième est un appel à toute la classe politique togolaise, pour lui rappeler qu’il n’est pas d’autre destin que le « consensus national », quel que soit le contenu qu’elle lui donnera. Le troisième est une mise en garde : ne pas affaiblir l’État, ni diviser la nation. Car les opposants qui, demain, pourraient arriver au pouvoir, doivent toujours préserver la force de l’État et renforcer la nation, pour ne pas eux-mêmes se rendre la tâche plus âpre, s’ils parvenaient au pouvoir. La sous-région ouest-africaine compte maints exemples de ce type. Que ceux qui ont des oreilles entendent.

Une leçon pour tous les opposants africains

Il me souvient d’un séjour au Burundi, en 2005, qui à peine sortait d’une longue guerre civile. Mon ami, Hussein Radjabu, président du CNDD FDD (parti au pouvoir) et alors homme fort du pays, me faisait visiter Bujumbura la capitale. Nous étions tous deux dans son véhicule à deviser sur l’avenir de son pays. Un fait frappa mon esprit : l’absence de destruction des bâtiments publics et des habitations, quand, partout ailleurs en Afrique, les guerres civiles conduisaient à leur destruction quasi complète, comme ce fut le cas au Congo Brazzaville en 1997. Je lui en demandais la raison. Sa lumineuse réponse devrait valoir comme modèle de sagesse pour toutes les oppositions africaines : « Nous étions certains de notre victoire, me répondit-il. Aussi, avions-nous pris la décision politique de ne jamais frapper les bâtiments que nous aurions à gérer demain. C’était le mot d’ordre donné à nos combattants. C’est ce qui explique l’absence de destruction du patrimoine public ».

En effet, il est des biens publics à préserver, non pas uniquement le patrimoine physique collectif mais également la force des institutions, dont l’effritement s’avère souvent difficilement réparable.

Les facteurs externes et non-dits

Sans réduire les facteurs internes de la crise togolaise, il importe de souligner la part des facteurs externes qui, en l’espèce et pour le moment, revêt peut-être plus d’importance.

Le Togo, petit territoire de 56.785 Km², long de 695 kms et large de 100 kms, fait frontière avec le Burkina Faso (au nord), le Ghana (à l’ouest), le Bénin (à l’est) et donne sur le golfe de Guinée (au sud).  Il est donc entouré de pays-frères, tous membres de la CDEAO, de très bonnes mœurs démocratiques et qui, depuis deux décennies (Ghana et Bénin) et jusqu’à récemment (Burkina Faso) se sont signalés par la solidité de leurs institutions républicaines et la vigueur de leurs peuples.

La Togo, par le sud, s’offre donc à la mer atlantique et bénéficie du seul port en eau très profonde de la sous-région. Et si les activités de fret de son Port autonome s’élèvent à plus de 16 millions de tonnes (soit + 400% de croissance par rapport aux prévisions lors de la construction du Port de Lomé) et voit son volume de transactions régulièrement progresser depuis la crise ivoirienne, cette façade maritime, par son exceptionnelle configuration physique, est devenue l’objet de bien des convoitises et surtout un enjeu géostratégique majeur pour l’avantage duquel se disputent (sans bruit) quelques grandes puissances. Ce point est capital, pour qui veut comprendre l’actuelle déstabilisation de l’État togolais.

En effet, par-delà cette manne commerciale et financière (première régie, recettes pour l’État), qui est appelée à augmenter, c’est conscient de toutes les potentialités géostratégiques de sa façade maritime et anticipant tous les avantages qu’il pourrait en tirer, que l’État togolais vient d’engager, avec une étonnante audace diplomatique, une refonte profonde de sa géopolitique et un élargissement de ses relations extérieures, selon trois axes :

  • un rapprochement avec le régime présidentiel du Rwanda connu et réputé pour s’être émancipé de la France, et dont l’homme fort, Paul Kagamé, exerce un incontestable leadership politique et qui porte un modèle économique de développement appréciable à maints égards ;
  • une proximité nouvelle avec l’État d’Israël, qui à l’instar du Maroc, mène depuis quelques années une offensive diplomatique pour son retour sur le continent africain ; ce qui, pour quelques pays africains du Maghreb et du Moyen-Orient, équivaut à une remise en cause des « accords » tacites sur la question palestinienne. Et, à cet égard, d’intenses efforts ont été déployés pour annuler le sommet Afrique – Israël qui aurait dû se tenir du 23 au 27 octobre 2017 ;
  • une plus grande liberté vis-à-vis de la France, en s’efforçant, comme le Gabon, de laisser jouer les règles de la libre-concurrence pour les marchés publics, ce qui, de facto, rend caduc tous les marchés captifs des sociétés françaises hérités du protectorat et de la colonisation.

Ces trois facteurs externes expliquent, en grande partie, les difficultés que rencontrent le président Faure Eyadema et même les appuis extérieurs que certaines officines apportent à tous les opposants qui entendent mettre un terme à la IVème République togolaise.

Et parmi les grandes puissances, celle qui « tiendra » la façade maritime aura un sérieux avantage militaire et économique dans les années chaudes qui s’annoncent.

Jeux politiques et ambiguïtés tactiques

Il est donc intéressant de voir comment, pour parvenir à ses objectifs, Faure Eyadema reprend la vielle tradition de liberté politique du roi Mpala II qui, en 1884, signera les accords qui feront du Togo une colonie allemande, avant que les Allemands n’en soient délogés par la Grande Bretagne et la France, en 1914. C’est encore cette tradition de liberté qui, au tout début des indépendances, conduira le premier Président du Togo, Sylvanus Olympio à vouloir sortir du Franc CFA[1] et qui lui coûtera la vie lors du coup d’État du 13 janvier 1963, ouvrant un cycle de violence politique (meurtres, coups d’État, etc.) dont le Togo n’est pas encore sorti. Et, sous ce rapport, il est étonnant de voir les opposants togolais en appeler à la France-Afrique, en invitant le Président français à chasser son homologue togolais du pouvoir ; ce qui, de fait, reviendrait à renforcer la mainmise de la France sur le Togo. Pourquoi, alors même qu’elle est forte d’une bonne mobilisation populaire, cette opposition en appelle publiquement ni plus ni moins à un coup d’État fomenté par la France ?

À chaque camp ses paradoxes et contradictions

Le Togo, par une ruse de l’histoire, est plongé dans un schéma équivoque et un qui-pro-quo : Faure Eyadema est à l’opposé de son père, Étienne Gnassingbé Eyadema, qui a toujours servi la France, tandis que l’opposition est, de façon manifeste, du côté de la France-Afrique. C’est pourquoi, dans cette crise togolaise, il y a deux premiers enseignements à tirer : 1/ Faure Eyadema est certes le fils d’Étienne Gnassingbé Eyadema, mais, au plan politique, il ne partage rien avec son père. Il en est même à l’exact opposé ; 2/  à moins de se raviser, la coalition de l’opposition togolaise, par tactique ou par faiblesse d’analyse, renonce au peuple pour confier le destin du Togo à la France.

Toutefois, la coalition de cette opposition commet cette erreur, non par manque d’expérience mais parce qu’elle appuie l’essentiel de ses deux revendications immédiates sur la Constitution de 1992 : 1/ le départ immédiat du Président de la République ; 2/ le retour à la constitution de 1992, qui organise un régime de type parlementaire. Or ces deux revendications l’obligent à demander l’interruption du mandat présidentiel en cours, soit par la mise en place d’une Constituante (Conférence nationale, etc.), soit par un coup de force populaire ou de la France.

Mais la lecture minutieuse de ce texte fondamental, qui est une merveille architecturale par son bel équilibre entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif, laisse circonspect. En effet, alors même qu’elle en réclame l’application, l’opposition togolaise se garde bien d’insister sur l’article 4 (Titre I) qui dispose que « la souveraineté appartient au peuple. Il l’exerce par ses représentants et par voie de référendum. Aucune section du peuple, aucun corps de l’État ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. L’initiative du référendum appartient, concurremment, au peuple et au Président ». Autrement dit, le principe de toute forme de coup d’État est prohibé comme mode d’accès au pouvoir d’État. Or, ce n’est certainement pas le chemin qu’emprunte l’opposition togolaise. D’autant que les articles 6, 7, et 8 de la Constitution de 1992 précisent les devoirs des « partis et des groupements des partis ».

Des considérations précédentes sur la Constitution de 1992, il appert que la coalition de l’opposition retient, clame et réclame ce qui est à son avantage et rejette ou reste muette sur ce qui l’oblige. Par suite, comment pourrait-elle plus tard respecter précisément ce qu’elle n’applique pas dès à présent ? Cette contradiction « fondamentale » parce qu’inscrite dans leur texte de chevet est une croix pour elle. Ce dilemme éthique (pratique), à défaut d’être traitée maintenant, éclatera ultérieurement, comme l’est actuellement la Charte du Nord en Côte d’Ivoire, avec tous les périls qu’elle porte en elle. Frantz Fanon n’eut pas tort de dire, dans Les Damnés de la terre, que ce que les partis d’opposition ne règlent pas quand ils sont dans l’opposition, ils le paient une fois au pouvoir.

Nous pourrions ainsi donner dix ou vingt exemples de ce type de paradoxes dans lequel l’opposition est prise et dont l’emprise l’aveugle et qui perturbe sa pratique insurrectionnelle.

Faure Eyadema, lui, objecte deux refus : la non efficience de tout effet rétroactif qui, dans l’application de la nouvelle Constitution, lui interdirait de briguer deux nouveaux mandats successifs ; 2/ le retour à un régime parlementaire ou semi-présidentiel, c’est-à-dire l’application immédiate de la Constitution de 1992.

Le Président de la République est donc enfermé, à bien y regarder, entre trois Constitutions : celle de 1992 (système parlementaire), celle en vigueur (régime présidentiel) et celle à venir (effet non rétroactif ou pas).

Or, il doit impérativement prendre en compte deux réalités : d’une part, l’ampleur, la force et le succès des mobilisations populaires successives impulsée par la coalition de son opposition, et, d’autre part, l’importance géostratégique de la façade maritime du Togo qui, s’il n’était plus en fonction, serait automatiquement disqualifiée et le projet renvoyé aux calendes grecques, privant ainsi le Togo de son plus puissant outil de développement pour les années qui viennent. Et c’est bien cela que recherchent certaines forces externes.

Qui doit reprendre l’initiative ?

En somme, c’est au Président de la République qu’il revient de faire des concessions constitutionnelles. Et, il n’y a pas de honte à le faire, surtout que, comme le disait Frantz Fanon, il faut éviter l’imbécilité infantile qui consiste à chercher à avoir toujours le dernier mot.

Un chef d’État, pour son pays, doit toujours avoir le premier mot, qui ouvre le destin pour son pays. C’est cela qu’Aristote appelle la « sagacité » qui caractérise les grands hommes politiques. Tout est dans l’équilibre des pouvoirs !

Dans un prochain article, nous analyserons d’autres aspects de la crise au Togo. Nul ne peut rester indifférent, quand un État africain joue son avenir.

[1] Il est vrai que, en 1972, Étienne Gnassingbé Eyadema avait repris l’idée de la sortie du FCFA, avant d’être publiquement rabroué par Georges Pompidou.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits