Heidegger : lectures équivoques de Saint-Augustin et de Saint Paul

vendredi 

19 octobre 2018 à 18:05

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Je partage avec vous le deuxième volet de mon dernier ouvrage consacré à Saint-Augustin.

 

Rencontre-conférence sur Fernando Pessoa, le 20 septembre

mardi 

11 septembre 2018 à 16:53

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Affiche - événement Fernando PessoaUne rencontre-conférence consacrée à Fernando Pessoa, l’avant-garde intranquille, aura lieu le jeudi 20 septembre 2018 de 18h30 à 20h à la mairie du 7e arrondissement de Paris. Cet événement offre l’occasion de revenir sur sa vie et son œuvre. “Protagoniste des modernités littéraires”, Fernando Pessoa reste une figure majeure de la littérature européenne et ses écrits ont durablement façonné nos imaginaires.

Organisée en partenariat avec la mairie du 7e arrondissement et les éditions Christian Bourgois, elle sera animée par Carlos Pereira, directeur du Lusojornal et réunira Marie-Hélène Piwnik, la traductrice et Régis Salado, professeur à l’université Paris-Diderot.

Saint-Augustin : entre mémoire et souvenir

vendredi 

17 août 2018 à 14:58

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Couv n2Je partage avec vous l’avant-propos de mon dernier essai.

Vous pouvez en lire des extraits ci-après ou en cliquant sur ce lien.

 

Poème : São Vicente de Cabo Verde

lundi 

25 juin 2018 à 15:10

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D.R 

Je partage avec vous mon dernier poème intitulé São Vicente de Cabo Verde.

Vous pouvez aussi le consulter en cliquant sur ce lien.

 

Invitation au lancement de mon livre

jeudi 

17 mai 2018 à 12:18

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LANÇAMENTO-LIVRO_convite(1)J’ai le plaisir de vous annoncer le lancement officiel de mon ouvrage Poésie et Créole chez Eugénio Tavares (Paris, 2018), qui aura lieu à Praia, en Cabo Verde (Cap Vert), le 25 mai 2018.

Cette dédicace s’inscrit dans le cadre de l’année du cent-cinquantenaire de la naissance du poète et journaliste Eugénio Tavares (1867 – 1930) organisée par les autorités publiques. Elle verra la participation des personnalités et des institutions politiques et intellectuelles du Cabo Verde.

La présentation de l’œuvre sera faite par le Docteur Fátima Fernandes qui coordonne et dirige l’ensemble des manifestations consacrées à la commémoration du cent-cinquantenaire d’Eugénio Tavares.

L’organisation matérielle de la manifestation est assurée par la société de communication EME, Marketing e Eventos, Lda.

Pour information, la couverture de l’événement en France a été assurée par l’association Cultures en dialogue qui a organisé le 11 janvier 2018 la conférence sur Eugénio Tavares, à la Fondation Gulbenkian  (Paris).

J’aurai grand bonheur à y accueillir tous ceux qui le peuvent, pour commémorer la mémoire et l’œuvre d’Eugénio Tavares, fondateur de la poétologie caboverdienne (versification, métrique, créolisation de la poésie), concepteur de la morna et qui figure parmi les premiers grands poètes du continent africain.

Le serment d’Amilcar Cabral

vendredi 

26 janvier 2018 à 11:00

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Amilcar Cabral (D.R)

Je partage avec vous ma communication prononcée, à Asnières (92), à l’occasion du 45e anniversaire de la mort d’Amilcar Cabral à Conakry (Guinée). 

Cette « récollection du souvenir » (Hegel) était organisée par la section France du PAICV, en hommage à l’un des plus grands penseurs et hommes politiques du siècle dernier. Un homme, à maints égards, exceptionnel dont il s’agit, maintenant, de comprendre l’action.

En 1969, lors du Séminaire des cadres du PAIGC, Cabral formulera ce que j’ai appelé le Serment d’Amilcar, des paroles mémorables dans lesquelles il se pose comme « conscience de soi » et définit lui-même le sens et la signification de son action :
« Je me jure, dira-t-il, de donner ma vie, toute mon énergie, tout mon courage, toute la capacité que je puis avoir comme homme, et ce jusqu’au jour où je mourrai, d’être au service de mon peuple, en Guinée et au Cap Vert. Au service de la cause de l’humanité, pour donner ma contribution, dans la mesure du possible, afin que la vie de l’homme devienne meilleure au monde. C’est cela qui est mon travail ». Au vrai, il n’aura rien fait d’autre, sa vie durant.

Et c’est cela l’esprit et toute la pratique d’Amilcar, rien et toujours que cela, jusqu’au 20 janvier 1973, il y a 45 ans, lorsque, quasiment jour pour jour, dix ans après le déclenchement de la lutte armée, le 23 janvier 1963, et six mois après avoir prononcé l’oraison funèbre de son ami Kwamé Nkrumah à Conakry, Le cancer de la trahison, il sera fauché par une rafale d’une petite bande de grands « vauriens » menée par Inocencio Kani, à Conakry.

Amilcar a été un fonctionnaire de l’universel (en méditant son époque) qui a transformé le particulier (empire colonial portugais : Portugal et ses colonies). Il fut un héros.

Qu’est-ce qu’un héros ?

Dans ses célèbres Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel a dressé le portrait de ce qu’est un héros, par une série de critères dont nous ne retiendrons ici que les cinq principaux :

  • il est le fondateur d’un État ou d’une nation (indépendance) ;
  • sa volonté s’impose naturellement à tous qui le suivent spontanément ;
  • il n’a pas de vie privée, car toute son activité est orientée vers un seul but ;
  • lorsqu’il a accompli sa mission, « il tombe comme une douille vide » ;
  • de toute son action il ne tire qu’un seul bénéfice : sa renommée dans l’histoire.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc, pour remarquer qu’Amilcar Cabral a satisfait à tous ces critères et, sous ce rapport, il peut apparaître comme un héros hégélien. Ce que nous appelons son Serment ne dit pas autre chose.

Nous devons à la vérité académique de préciser que le sous-titre, Le Serment d’Amilcar, est extrait de l’un des vers du poème Élégie de Carthage que Léopold Sédar Senghor dédia à son ami, Habib Bourguiba, le combattant suprême, président de la Tunisie : « Et sur toi Hannibal, qui hérita de son ressentiment, assumas ses imprécations comme le serment d’Hamilcar. J’appelle la charge de foudre et les éclairs sur ton front gauche, toi le sourire hellène sur la puissance des Barcides ». Senghor, qui connaissait parfaitement l’histoire de Carthage, ne pouvait ignorer pourquoi Juvénal Cabral donna le prénom Amilcar à son premier fils. Nous avons, dans d’autres textes, amplement traité de cette question.

20 janvier : journée des héros de la nation

Il me souvient, ce jour, de Mario de Andrade (Angolais), compagnon de route d’Amilcar, avec lequel j’ai tant échangé à Paris, entre 1989 et 1991, et dont j’ai prononcé l’oraison funèbre à l’Unesco en 1991. Mais également de tous les héros de notre lutte armée de libération, que j’ai connus au domicile de mon père, à Abidjan (Côte d’Ivoire) : Chico Té, Aristide Pereira, Luis Cabral, Nino Vieira (mon ami), Victor Saude Maria, Agostino Neto qui, au nom de toute l’aide que mon père lui avait apportée, donnera la nationalité angolaise à mon père et à sa famille ; Marcelinos dos Santos du Mozambique rencontré à Paris ; Fernando Fortes, Abilio Duarte, Elisée Turpin, Julio de Almeida, Pedro Pires, et tant d’autres, comme le commandant Tchifon, qui quitta le lycée de São Vicente pour rejoindre le maquis et dont on ne parle pas assez.

Il y eut surtout de belles héroïnes, comme Titina Sila ou Carmen Pereira, Francisca Pereira, Ana-Maria Cabral et d’autres encore. Et je me souviendrais toujours de ce jeune officier angolais qui, de retour de formation à Cuba, séjourna au domicile de mon père, avant de rejoindre le maquis angolais et avec lequel j’eus ma première grande discussion philosophique sur la guerre et la mort, alors que j’étais adolescent. Dans notre panthéon, il ne devrait pas y avoir que des héros Caboverdiens, mais de nombreux autres, par exemple, Bissau-Guinéens, Angolais ou Cubains.

Il y a ici de grands oubliés, comme souvent dans l’histoire. J’ai mentionné le cas de mon père et du rôle diplomatique et logistique considérable qu’il a tenu, sans jamais avoir reçu un seul remerciement. Les choses eurent été différentes si Amilcar et Neto avaient vécu. Il n’est pas le seul. Car il est tant d’autres à qui la mémoire n’a pas su ou ni voulu rendre hommage. Et il y a ceux qui n’ont rien mérité mais qui, par complaisance, ont obtenu la reconnaissance de la patrie.

Et je songe, ici, à Élisa Andrade, que vous connaissez tous et qu’Amilcar surnomma « Abusa » (abus de beauté). Si elle avait été dans cette salle, j’eus demandé qu’on lui fît une ovation. Vous avez beaucoup à apprendre d’elle sur Amilcar.

 1964 : la première fois que j’ai vu Amilcar

C’était à Abidjan, au domicile paternel où logeait Amilcar et où se réunissait la communauté caboverdienne, quand il était de passage. Il dormait au domicile paternel et nulle part ailleurs. J’avais 8 ans. Quel charisme et quelle intelligence ! Un pédagogue hors pair.

Ce sont mon père, Gonçalo Amarante Tavares, alias Nho Tuti, et son cousin Georges Monteiro, alias Djibi Loti, ancien combattant d’Indochine de l’armée française et chef de la milice ivoirienne, qui introduisirent Amilcar Cabral auprès de Félix Houphouët-Boigny, président de la Côte d’Ivoire. Amilcar l’enthousiasma, comme seul lui savait le faire avec quiconque. Et, dès lors, Félix Houphouët-Boigny lui apportera un soutien constant et important, aux plans financier et diplomatique.

Il me souvient aussi, et comment l’oublier, de mon premier texte sur Amilcar. J’étais au Collège Moderne Autoroute d’Abidjan, en classe de troisième. Ce fut à l’occasion d’un concours littéraire organisé par le ministère français de l’Éducation. Chaque collégien devait proposer un sujet et composer un devoir. Deux devoirs furent sélectionnés et expédiés en France, dont le mien. J’y définissais, pour la première fois, mon rapport intellectuel et théorique à Amilcar Cabral.

Et, 20 ans plus tard, je concluais ma thèse de doctorat de philosophie en Sorbonne (Paris-1), par une série de « thèses programmatiques » sur l’État tel que Cabral le préméditait : l’État de la Culture, une institution publique appelée à renforcer et à dépasser l’État de droit.

Ainsi, depuis 1964, n’ai-je jamais cessé de poursuivre mon effort pour comprendre Amilcar. Je publierai, dans quelques années, mes Leçons sur Cabral pour comprendre son époque.

L’époque d’Amilcar

Qu’est-ce qu’une époque ? Le mot, tiré du grec Épochè (ἐποχή), signifie arrêt, interruption, cessation ou encore période de temps. Mais l’étymologie, aussi précieuse soit-elle, ne suffit pas ici à la définition. Elle n’est qu’une indication. Alors, comment donc définir une époque ?

Écartons la définition (méthodologique) qu’en donne Husserl, pour retenir celle de Bossuet qui convient mieux à nos propos : « dans l’ordre des siècles, écrit l’Aigle de Meaux, il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste.
C’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie s’arrêter, parce qu’on s’arrête-là, pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après » (Bossuet, Discours sur l’histoire universelle).

Mais alors quel est ce « grand événement auquel on rapporte tout le reste » et dans lequel Amilcar affirme s’inscrire et agir, à laquelle il consacrera toute sa vie, qui réitère son Serment dans une formule restée célèbre : « Je suis un simple africain qui a voulu vivre son époque et payer sa dette à l’égard de son peuple » ?

Les trois principales lignes historiques ou « événements » de cette époque sont les suivantes :
Tout d’abord, la guerre : la boucherie et le carnage des deux inhumaines et horribles Guerres mondiales, « 14-18 » et « 39-45 », qui se sont prolongées en « guerre froide » jusqu’à l’effondrement du mur de Berlin en 1989 ; une durée de temps à l’intérieur de laquelle prendront forme les décolonisations. Or, on doit considérer ces deux grandes guerres comme des illustrations grandeur nature (quantifiable) de la théorie De la guerre absolue (totale) de Carl von Clausewitz. La thèse centrale de ce dernier s’énonce ainsi : « la guerre est un acte de violence, et l’emploi de celle-ci ne connaît pas de limites ; il en résulte une interaction qui selon la nature de son concept même, doit forcément conduire aux extrêmes ».

Cabral était fort éloignée de cette conception. Pour lui, la guerre n’a pas été, n’est pas d’abord et en son essence un « acte de violence » qui tendrait vers la violence absolue. Elle est, en son fond et en sa substance même, un acte de culture. Son approche le rapprochait de L’art de la guerre de Sun Tzu (qu’il a lu avec attention) et qui consistait à neutraliser l’ennemi et à lui faire comprendre qu’il valait mieux ne pas faire la guerre. La guerre de Cabral est une guerre contre la guerre ! C’est pourquoi elle ne fut jamais une guerre de militaires mais, comme il le disait, de « militants armés ». Sa guerre visait à faire non pas des morts mais des captifs. Sa guerre devait humaniser celui qui la faisait, y compris l’adversaire. En conséquence de quoi, elle est le contre-modèle même de celle de Carl von Clausewitz, inspirée des guerres napoléoniennes et qui préfiguraient les deux guerres de « 14 – 18 » et de « 39 – 45 », qui furent si meurtrières et dévastatrices. Aussi, méditant la guerre de Cabral, le politologue français Gérard Chaliand n’eut pas tort de dire qu’elle fut « la plus juste et la plus rationnelle du 20ème siècle ». Peu de morts et une neutralisation totale de l’adversaire. Dès lors, on comprend mieux les raisons pour lesquelles l’armée coloniale portugaise prendra conscience de l’impossibilité de sa victoire militaire nulle part ailleurs que dans les forêts de la Guinée-Bissau.

À l’inhumanité et l’injustice de ces deux Guerres mondiales, Amilcar Cabral opposera un autre type de guerre, qu’il appellera la Guerre du peuple portée par la Culture, et dont le paradigme est de faire le moins de morts possible avec le plus d’efficacité. La finalité n’est plus la mort ou la victoire, mais la Culture et la liberté qu’elle implique.

La Guerre du peuple ne visait qu’à accroitre le droit, l’humanisme et la raison. Aussi Amilcar Cabral enseignait-il non seulement le besoin de se débarrasser des superstitions et de l’esprit magique, mais aussi et surtout à ne pas nécessairement tuer si l’on peut faire des captifs chez l’ennemie afin de les conscientiser et d’en faire des alliés. Les officiers portugais (MFA) qui firent le putsch du 25 avril 1974 à Lisbonne pour renverser la dictature, ont rappelé ce qu’ils lui devaient, comme le dira le stratège et « vrai cerveau du 25 avril », le jeune capitaine Otelo de Carvalho.

La guerre introduit une nouvelle éthique qui devait porter au-delà du droit. C’est pourquoi, la Guerre du peuple qui annonce et amorce ce que nous avons appelé l’État de la Culture devait être aux mains de gens « honnêtes » et des « meilleurs fils » du pays. Chacun reconnaîtra, ici, l’influence d’Aristote.

En tous les cas, si pour Clausewitz « la guerre est le simple prolongement de la politique par d’autres moyens », avec Amilcar Cabral la guerre change de nature et sa substance réelle est dévoilée, car elle devient, d’une part, le prolongement de la Culture, et, d’autre part, elle n’est plus, comme chez Sun Tzu, un simple art (technè) ou une science. C’est un renversement complet. Cabral a mieux pensé et théorisé la guerre que Clausewitz et Sun Tzu, en lui donnant un fondement nouveau : la Culture.

Pour mettre en œuvre son art de la guerre, Cabral saura mettre à profit toutes les insurrections (résistances) locales bissau-guinéennes (actives dès l’arrivée des Portugais en 1476) qui étaient éparses et qu’il parviendra à unifier et à orienter. Il en fut le « rassembleur ». Au reste, et ce point est généralement négligé, Cabral est né le 12 septembre 1924, à Bafata (Guinée-Bissau), qui était en situation de résistance armée.

Ensuite, la famine au Cap Vert. Faut-il le souligner, lorsque naît Amilcar en 1924 en Guinée-Bissau, la famine de 1922 – 1924 s’achève aux Îles du Cap Vert. Il naît donc dans un double contexte de révolte armée (en Guinée-Bissau) et de famine (au Cap Vert).

Le petit Amilcar arrive (pour la première fois) au Cap Vert, en 1932, à l’âge de 8 ans. Et deux ans plus tard éclate, dans l’île de Sao Vicente la fameuse marche populaire contre la faim menée par le capitaine Ambroso (capitaine de la faim) réclamant du pain. Le retentissement de ce soulèvement spontané fut immense.

Au reste, on ne comprend rien aux choix fondamentaux d’Amilcar, sans le déconcertant rappel du cycle infernal de famine qui, depuis le dernier quart du 18ème siècle jusqu’au milieu du 20ème siècle, frappera très durement l’archipel du Cap Vert, en décimant sa population, dans une impuissance des institutions coloniales portugaises et une quasi indifférence générale du monde.

Ce long et incroyable cycle de famine constituera une menace chronique, qui affectera de façon profonde les courbes démographiques. La famine élevait la mortalité à un taux à peine imaginable et même pas comparable aux morts dues aux famines et aux pestes européennes. Alors que, en 1730, l’archipel du Cap Vert comptait 38.000 habitants, la famine de 1773 – 1776 fit 22.000 morts. Deux tiers de la population mourut. Avec une natalité forte et un solde migratoire positif, cette population repassera, quarante ans plus tard, en 1810, à 51.480 habitants, mais la famine de 1831 – 1833 causera 30.000 morts. Près de trente ans après ce désastre survint une autre catastrophe avec la famine de 1863 – 1866, qui fera 30.000 morts. Vingt-ans plus tard, la famine de 1897 – 1899 provoquera d’immenses malheurs. Tout comme la famine de 1903 – 1905.

En 1940, l’archipel dénombre 181.286 habitants. Mais, reprenant ses ravages, la famine accentue ses effets et, en deux ans, entre 1947 et 1948, culmine pour faire 30.000 morts. C’est le désastre. La population se divise en trois : un tiers meurt ; un autre tiers reste sur place, tandis que le dernier tiers prend le chemin de l’exil. C’est le dernier grand exode magnifié par trois emblématiques chansons du répertoire musical caboverdien : Fómi 47 (Famine de 1947) Sodade (Souvenir) et Caminho de San-Tomé (Chemin [d’exil] vers São-Tomé e Principe).

La Douleur des trois Hespérides que raconte Orphée lors du périple des Argonautes est ravivée.

Aucun peuple au monde, comme une fatalité récurrente, n’a plus souffert que celui du Cap Vert, sans cesse frappé par la disette. La chair de l’âme est meurtrie. La Morna le scande. Cabral, au milieu de cet affligeant spectacle de désolation, oriente ses études vers l’agronomie. Il a vu juste, alors que tous les autres instruits s’enquièrent d’études supérieures de médecine, de droit, etc. Petit-fils de négociant-fermier, fils d’instituteur qui a rédigé un mémoire sur la question agricole, Amilcar approfondit l’intentionnalité agreste de sa famille. Toute vérité de l’esprit est dans la terre qu’il faut retourner et rendre fertile. Dans son Cahier de poésie qu’il rédige à l’âge de treize ans, l’une des deux parties de l’ouvrage est intitulée Minerve. Comment ne pas y voir une référence explicite à la déesse de la guerre et de l’introduction des outils agricoles grâce à laquelle les Romains luttèrent contre la famine ? L’évocation de mythes grecs et romains, dont Amilcar avait une parfaite connaissance, correspond à sa période hespéritaine (premier mouvement poétique capverdien). Il s’en émancipera, dès son l’adolescence, mais de quelle manière : en devenant spécialiste des questions et des techniques agraires. Du mythe, il passera à la science, dans une étonnante et remarquable continuité d’intention.

C’est à l’aide d’une bourse qu’il fera ses brillantes études à Lisbonne, jusqu’au grade d’ingénieur agronome. Il aimait le labeur paysan. Comment en douter ? En effet, c’est encore aux paysans portugais d’Alentejo (sud du Portugal) qu’il dédiera sa thèse de fin d’études. Cabral a toujours été l’ami du peuple portugais, mais l’adversaire résolu du système fasciste de « l’État Nouveau » du dictateur Salazar, qui visait à maintenir le Portugal dans une économie agraire.

L’agronomie lui offrait un autre et précieux avantage sur son époque et sa génération. Et puisque l’économie et le système de production du Portugal reposent sur l’agriculture, par sa formation et son expérience professionnelle, il devient l’un des meilleurs connaisseur de cette réalité historique. Il met alors à profit ses missions agricoles dans les colonies (Guinée-Bissau, Angola, etc.), pour parfaire sa connaissance du terrain et des hommes. Il devient l’un des plus fins connaisseurs de l’économie générale et du mode de production de l’empire colonial. En 1953, pour le compte de l’administration coloniale, il fait le « Recensement agricole » de la Guinée-Bissau. Ce document deviendra l’outil de base et d’orientation de son futur parti politique, le PAIGC créé en 1956, un an après qu’il ait fondé le Mouvement pour l’indépendance de la Guinée-Bissau (MING).

Amilcar Cabral est certes instruit, mais surtout il se cultive depuis son enfance, par l’entremise de son père au prénom prédestiné : Juvénal Cabral. Ainsi, est-il l’un des premiers intellectuels et hommes politiques noirs à lire (étudier) Dostoïevski, Montessori, Engels, Sun Tzu, et d’autres grands auteurs ; autant de lectures qui viennent approfondir sa connaissance de la terre, des sols, de la géographie, des classes sociales, etc. Il n’est point exagéré de dire que, parmi l’élite politique, Salazar compris, il est celui dont la connaissance de la réalité portugaise et de la situation coloniale est la plus élaborée. C’est un avantage décisif, pour qui veut changer ce monde. La connaissance sera toujours au cœur de la pensée et de l’action de Cabral : la théorie est une arme. Peut-être même la plus redoutable. Lorsqu’il évoque « la crise de la connaissance » en Afrique, c’est encore à cela qu’il renvoie. Toute action doit être fondée sur la théorie (la pensée).

Il n’y a nul hasard au fait qu’il sera celui qui parviendra à détruire le système colonial portugais, au grand bénéfice du Portugal, des anciennes colonies portugaises et de l’Europe.

Enfin, la Culture. Dans l’histoire des idées et selon une audace intellectuelle sans précédent, Cabral sera le premier et le seul penseur à avoir identifié Être et Culture. Aucun philosophe ou grand penseur avant lui n’y avait songé. Nous avons suffisamment développée cette thèse dans d’autres écrits, pour y revenir ici. Le lecteur pourra s’y reporter. Il suffira de souligner la distinction (d’allure platonicienne) qu’il établit entre « Culture » (l’ontologie) et « manifestations culturelles » (l’ontique). S’agissant de ces dernières, il y était attentif, au point d’apprécier, par exemple, le Ragtime, dont le Fox-Trot est une variante. Cabral aimait et savait fort bien danser le Fox-Trot qui revint en vogue dans les années 1940, après que Scott Joplin, un américain noir, lui donna ses titres de noblesse. Il fut un homme de son temps, ouvert aux grandes manifestations culturelles et intellectuelles.

Les grands hommes aimaient sa compagnie ou à le recevoir. Le 1er juin 1970, en délégation avec Augustino Neto (Angola) et Marcelinos dos Santos (Mozambique) il était reçu au Vatican, par le pape Jean-Paul VI. Il est dit, et la parole est d’un vieux militant du PAIGC qui connaîtra la geôle coloniale de Tarrafal (Cap vert), Tókou Fernando Tavares, que Charles de Gaulle eut une rencontre secrète avec Amilcar Cabral à l’aéroport du Bourget.

Si le fait est vérifié, il a dû avoir lieu entre 1964 (arrivée de Cabral en Côte d’Ivoire) et 1968 (démission de Charles de Gaulle). Une telle entrevue n’aurait pu se faire sans l’appui et même la recommandation de Félix Houphouët-Boigny (président de la Côte d’Ivoire) et/ou de Léopold Sédar Senghor (président du Sénégal).

Que Charles de Gaulle se soit déplacé indique l’importance historique d’Amilcar. Mais, en France, personne mieux que François Mitterrand n’aura décrit ce qui s’appelle Cabral.

Cabral et François Mitterrand

Amilcar Cabral est mort jeune. À l’annonce de son assassinat, Léopold Sédar Senghor accusera Sékou Touré.
François Mitterrand, lui, écrira un texte qui reste comme le plus mémorable, le plus dense. Relisons, en guise de conclusion, ce qu’il écrivit sur leur relation, le lundi 22 janvier 1973 dans L’Unité, hebdomadaire socialiste, deux jours après l’assassinat de Cabral et intitulé « Un militant assassiné ». Il y dresse l’un des plus beaux portraits jamais écrit sur Cabral :

« Cabral, à son tour. J’apprends sa mort, assassiné sur le seuil de sa porte, à Conakry. Sékou Touré accuse le Portugal. Caetano s’en défend. Je n’ai pas d’éléments pour juger. Je sais seulement que Cabral est mort, comme tant d’autres avant lui qui luttaient pour la même cause. Qui a tué Félix Moumié ? Il avait dîné à Genève avec un agent français des services secrets. Après le repas, il a roulé par terre, s’est tordu de douleur, le ventre déchiré par un poison subtil, et il a mis quelques heures à mourir. L’enquête n’a pas eu de suites. Une victime, mais pas d’assassin, naturellement. Qui a tué le général Delgado, dont on a retrouvé le corps décomposé au creux d’un repli de terrain près de la frontière portugaise ? Qui a tué Eduardo Mondlane, l’un des chefs des mouvements rebelles du Mozambique, déchiqueté à Dar-EI-Salam par un colis piégé ?

Amilcar Cabral était mon ami. Bien qu’il fût interdit de séjour en France, à la requête sans doute du gouvernement portugais, je l’avais invité à passer quelques jours chez moi pour les prochaines vacances de Pâques. Il avait accepté avec joie, tant il aimait notre pays dont il parlait la langue avec ductilité. Lors de mon récent voyage en Guinée, nous ne nous étions pratiquement pas quittés et il m’avait narré ses luttes, ses espoirs. Ses compagnons, m’avait-il dit, tenaient les deux tiers du territoire de la Guinée-Bissau, où des élections avaient eu lieu l’an dernier et une Assemblée mise en place, tandis qu’un exécutif provisoire devait être désigné bientôt. Les troupes portugaises ne pénétraient plus dans les zones libérées. Le mouvement de libération disposait d’écoles de brousse, d’hôpitaux de campagne et de structures administratives.

Il faut avoir entendu Amilcar Cabral. La douceur des mots épousait la finesse d’une pensée qui restait disponible autour de ce point fixe : la liberté, cette conquête. Le Portugal perd avec lui l’adversaire le plus sensible, le mieux formé à ses valeurs. La sottise a bien visé, qui prête à ce crime une horreur supplémentaire ».

Ainsi meurt les héros, par le cancer de la trahison : d’un de coup de poignard, d’un poison, d’une balle ; toujours portés par des sottes gens. Il faut savoir mourir. C’est cela aussi être un héros. L’eschatologie (discours sur la mort) de Cabral n’a pas encore fait l’objet d recherches approfondies. Sa théorie sur le « suicide de classe » auquel il invitait la petite bourgeoisie africaine reste singulière, tout comme sa propre exposition à la mort individuelle. C’est que dit et résume, en d’autres mots, le Serment d’Amilcar.

L’époque de Cabral s’est achevée. Son apport théorique et pratique reste intact. Et nous devons commencer à en tirer le meilleur. Aussi, Gérard Chaland n’eut pas tort de prédire que la pensée de Cabral est encore plus adaptée aux périodes à venir.

 

TV5 Monde : présentation du cinquantenaire de la disparition du Président Léon Mba

lundi 

4 décembre 2017 à 23:01

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À l’occasion du cinquantenaire de la disparition du président Léon Mba, j’ai évoqué la figure du père de la nation gabonaise autour de trois concepts : la fondation, l’augmentation et l’héroïsme lors de l’émission « Et si…vous me disiez toute la vérité » de la journaliste Denise Epoté.

Vous pouvez revoir mon entretien en cliquant ICI.

Parution : Eugénio Tavares, poésie et créole

jeudi 

26 octobre 2017 à 11:25

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Couv eugenioJe partage avec vous la parution de mon nouvel ouvrage, Eugénio Tavares : poésie et créole.  Une des premières références francophones sur notre grand poète et écrivain caboverdien.

Pedro Cardoso, dans un vers sublime et de toute beauté, a dit d’Eugénio Tavares qu’il eut « le courage de Jésus et la force d’Antée ». Il posait ainsi deux bornes, le ciel et la terre, pour dresser le portrait de son ami. Jésus, c’est à la fois l’endurance, cette capacité infinie à tout supporter, et la kénose, le don de soi sans bénéfice. Antée, c’est la force sans cesse renouvelée au contact du sol. Et finalement vaincu par Hercule, au terme d’un terrible combat.

Parution : La Conspiration des médiocres

samedi 

24 juin 2017 à 09:10

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CouvertureJe vous annonce la sortie de mon ouvrage La Conspiration des médiocres en format kindle  téléchargeable sur amazon.fr. Il est désormais disponible broché.

Il s’agit de dénoncer les agissements des médiocres. Ils ont bâillonné la Nation. Quant à la République, ils l’ont usée jusqu’à la corde. Elle s’en trouve fort affaiblie et en ressort grandement éculée, semblable à une « dépouille ». Car ils ont dévissé la devise de la République que fixe le Titre I, article 2 de la Constitution. En effet, ils ont remplacé la Fraternité par les communautés ; converti l’Égalité entre inégaux en injustice populaire (sociale et économique) et, à la belle Liberté, substitué le libertinage et la maximisation du profit. Que de coups d’État !

 

La mort de la Pensée, l’ascension du clan Le Pen

lundi 

27 mars 2017 à 16:12

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Couverture - 1Je partage ici avec vous un autre extrait de mon dernier manuscrit, la Conspiration des Médiocres. Il sera disponible en version dématérialisée dans les jours à venir.

La droite ne pense pas. Qu’il en soit ainsi ! Mais la gauche, plus exactement la « gôche », elle, s’est évertuée, avec une rare patience, à tuer la Pensée. Elle y a aplati et élimé tout ce qui dépassait son horizon et la gênait. Ainsi, l’« avisement », qui désigne ici le droit et le devoir, pour tous, d’avoir des avis sur tout et rien, a-t-il subrepticement remplacé le Questionnement, qui demeure le propre de la Pensée. Plus rien, en effet, n’étonne, au sens que Platon prêtait à cette disposition essentielle de l’esprit et dont Heidegger et Jeanne Hersch fournissent une excellente présentation . Il aura fallu à la « gôche » un peu plus de vingt ans, pour y parvenir. Conséquence : la médiocritude, jusque-là à l’affût, est devenue écrasante dans la sphère publique et, au plan politique, a forgé les principales conditions de l’essor et du succès du Front National devenu le Rassemblement Bleu Marine.

Le temps des « aviseurs »

Au fond, et avant tous les autres, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Marie Le Pen ont été les premiers à avoir perçu ce tournant et ressenti toute l’importance ultérieure que prendraient les « avis » dans la vie publique. Ainsi, envers et contre tous, ils ont martelé l’opinion publique avec leurs « avis », jusqu’à finir par les imposer, chacun dans son camp respectif et finalement à toute la nation. L’un, surnommé « Dany le rouge », a été et demeure le ménestrel des « avis », à gauche. Il a constamment œuvré au déclassement de la pensée et est parvenu à lui substituer la puissance de l’avis. Sur tout et sur rien, il énonce des avis qui valent non pas en raison de leur pertinence mais de leur ton vif et leur allure péremptoire voire sentencieuse. Sous ce rapport, Daniel Cohn-Bendit est le dernier représentant de cette force de la voix qui, sous la Révolution de 1789, organisa la « démocratie des poumons ». Il s’époumone à donner ses multiples avis. Libertaire jusqu’à en être libéral, parce que franc-tireur de la libéralisation des mœurs depuis le début de sa vie publique, il a cette capacité hors du commun de tout mélanger par impertinence, ce qu’il accomplit par la banalisation des pensées. C’est le ressort de sa propension à tout standardiser. C’est le raboteur de « gôche ».

« L’amour du plus prochain »

Jean-Marie Le Pen est l’autre grand « aviseur », le héraut d’Armageddon, l’annonciateur de la confrontation décisive. Sur le fond, sa conception de l’histoire universelle ne consiste qu’en une lutte des races-culturelles. C’est du Gobineau asséché.

Sur la forme, sa conception se caractérise par une double pauvreté intellectuelle, qu’il importe de prendre en vue successivement. D’un côté, des semblants de raisonnements de type apodictique, c’est-à-dire qu’on ne peut pas réfuter. En effet, ces raisonnements ne le sont qu’en apparence, car, à bien y regarder, ils ne comptent qu’une seule prémisse (affirmation posée au départ) dont la répétition enrichie (duplication à l’infini), sur fond de jeu de mots et d’analogie, n’est qu’un faux syllogisme (démonstration, raisonnement). De cette méthode-de-faux-raisonnement qui, à force d’être ressassé, finit par revêtir une allure de « vrai », l’exemple le plus éloquent est celui de la distorsion (déformation) du second commandement chrétien, l’amour du prochain , qui est littéralement transformé (altéré) en l’amour du plus prochain tel qu’exprimé dès le mois de janvier 1988 : « J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnus et les inconnus que les ennemis. Par conséquent j’aime mieux les Français, c’est mon droit, j’aime mieux les Européens ensuite, et puis ensuite j’aime mieux les Occidentaux, et puis j’aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont alliés et ceux qui aiment la France » .

Avant d’aller plus avant dans l’analyse de cette conception, notons deux éléments de curiosité. Tout d’abord, comment ne pas remarquer que cette formule à succès apparaît juste après le divorce de Jean-Marie Le Pen avec sa première épouse, Pierrette Le Pen, en 1987 ? Ensuite, fait intéressant, cette datation jette un éclairage nouveau sur la formule. Car, à l’écouter attentivement ou à la regarder de près, comment ne pas pointer un chainon manquant au cœur de cette formule qui gradue l’amour du plus prochain ? C’est l’épouse précisément qui disparaît, un peu comme si les « filles » n’avaient pas de mère. Jean-Marie Le Pen passe de ses « filles » à ses « cousines », en oubliant son épouse. C’est donc un acte manqué ou un lapsus révélateur.

La condensation : méthode cognitive du clan Le Pen

En tous les cas, outre cet aspect psychanalytique, on peut saisir sur le vif le procédé cognitif par lequel Jean-Marie Le Pen est parvenu à modifier et inverser la formule du second commandement du Christ non seulement pour lui faire dire l’exact contraire de son message initial, mais aussi et surtout comment il a réussi à en faire la première règle et le cœur de sa doctrine politique. Mais cette méthode cognitive resterait sans force, si elle ne s’appuyait pas sur une technique pédagogique particulière : la « condensation ».

D’un autre côté donc, selon une technique que, dans le domaine de la peinture, Daniel Arasse a appelé la condensation qu’il distingue, de manière claire, de la « confusion », celle-ci n’étant qu’une erreur involontaire, regrettable et susceptible d’être rectifiée. En effet, « une condensation, précise-t-il, on ne la fait pas forcément exprès, mais on ne la fait pas pour rien ». Autrement dit, comme « figure composite », idée hétéroclite, la « condensation » résulte d’une intentionnalité, d’une visée (Husserl). Mais alors laquelle ?

Daniel Arasse fournit un bel exemple de condensation, celui de la fusion de trois personnages historiques en une seule figure . Ainsi, juste après qu’il soit devenu Pape en l’an 590, Grégoire 1er fixera la figure de Marie-Madeleine en synthétisant les vies de Marie de Béthanie (sœur de Marthe et de Lazare), de Marie de Magdala (délivrée de ses sept démons par Jésus) et de Marie de Naïn (la célèbre prostituée qui, avec ses cheveux, lava les pieds du Christ).

Cette technique littéraire correspond aux fameuses « sédimentations symboliques » mises en œuvre par Michelet à propos de Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans, dont il a littéralement fabriqué une nouvelle image, comme le souligne Pierre Nora : « C’est au lendemain et à travers la mort de Mme Dumesnil [qu’il aimait] que Michelet va écrire, en particulier, Jeanne d’Arc, comme figure de sa résurrection [de celle de Mme Dumesnil] autant que de celle de la France […]

Le phénomène, ajoute-il, est d’autant plus extraordinaire que, jusqu’à Michelet, Jeanne d’Arc n’a représenté qu’une figure secondaire de l’histoire de France. C’est lui qui en fait un personnage central. Et ce qui est plus extraordinaire encore, c’est que cette construction historique n’est nullement fondée sur un bâti documentaire nouveau, et à l’époque consultable, mais sur une inspiration psychologique et un récit de révélation […]

Il a dressé une figure de vitrail, forgé une idée-force et c’est elle qui s’est historiquement imposée. Jeanne d’Arc est pour lui la première à avoir aimé la France comme une personne. Elle est la revendication du droit de la conscience individuelle contre la tyrannie de l’orthodoxie. Elle est la femme, la pucelle, l’ange et la sorcière. Elle est la victime de l’Angleterre […] Jeanne est la dernière forme de la « passion » du Moyen Âge, la dernière incarnation du christianisme. Jeanne est surtout la fille du peuple, elle est peuple et c’est pour le Peuple que Michelet a écrit ce livre peuple […] On n’en finirait pas d’énumérer les sédimentations symboliques et les projections personnelles dont Michelet a chargé Jeanne d’Arc » .

En conséquence, les sédimentations symboliques sur Jeanne d’Arc sont à l’historiographie de Michelet, ce que la condensation du thème de l’immigration est à la politique selon Jean-Marie Le Pen. Aussi, et en raison même de cette homologie de structure intellectuelle, ce n’est ni un hasard ni même étonnant que Jean-Marie Le Pen ait repris et imposé Jeanne d’Arc comme symbole de son mouvement, de la résistance et de la renaissance de la France. Il s’inscrit dans le sillage de Michelet.

Toujours est-il que l’on s’instruit et on saisit mieux le sens de cette méthode, lorsqu’on en vient à la question de son utilité. Daniel Arasse se demande « à quoi sert une condensation ? Ça sert, répond-il, à exprimer quelque chose qu’on ne peut pas dire ou penser, parce que c’est interdit. Ni possible ni permis. La censure, quoi. C’est à ça que ça sert, une condensation, à échapper à la censure tout en respectant ses conditions » .

Le lecteur averti l’aura d’emblée compris, en tout, Jean-Marie Le Pen ne fait rien d’autre que de la condensation. Et, comme nous l’avons vu, une notion sociodémographique, plus que tout autre, lui permet de tout condenser : l’immigration, problème auquel la seule réponse qu’il apporte est la doctrine de l’amour du plus prochain. En effet, cette notion, qui est une véritable « figure composite », rassemble en un seul vocable toute son islamophobie, son antisémitisme viscéral, sa négrophobie, etc. Il n’est donc aucune réalité, qu’elle soit d’ordre historique, politique, social, économique ou financière, qui, en définitive, ne soit pas ramenée à cette notion. Même ses déboires familiaux, y compris ses tensions idéologiques et politiques avec sa fille n’y échappent pas. Et l’ironie de l’histoire est d’assister au spectacle public de voir l’amour du plus prochain proclamé en 1988 se retourner, vingt-six ans plus tard, en la haine du plus prochain que sa fille lui applique, jusqu’à l’exclure du parti qu’il a fondé et qui se fonde sur l’amour du plus prochain. C’est une « péripétie », le renversement d’une chose en son contraire, eut dit Aristote.

Au reste, quand il évoque sa doctrine sociale, l’amour du plus prochain, Jean-Marie Le Pen en indique, de façon distincte et claire, l’origine psychologique : il ne ferait, clame-t-il, « qu’appliquer en politique ce qui est la règle élémentaire du bon sens » . L’immigré le plus lointain qui, étrangement, n’est jamais l’Asiatique mais toujours le Maghrébin musulman, vaudra toujours moins que l’immigré le plus proche, l’Européen chrétien.

Une doctrine économique de Vilfredo Pareto

Toujours est-il que, même si Jean-Marie Le Pen se garde bien de l’afficher, l’amour du plus prochain qu’il édicte, s’appuie et se nourrit d’une doctrine économique connue, le fameux optimum économique de Vilfredo Pareto, dont il n’est que la transposition ou le « reflet », aux plans de la morale et de la politique : toute amélioration de l’un nuit nécessairement à l’autre. Dans un article instructif, « La fontaine d’eau et l’optimum de Pareto » , Benoît Kloeckner a fait un bref et clair exposé de cette doctrine. Libéralisme et nationalisme obligent, donc, toute amélioration du sort des immigrés est une réduction directe de celui des Français. Sous ce rapport, les avantages accordés à ses « cousines » réduisent d’autant ceux de ses « filles », etc.

Nous connaissons donc la doctrine sociale ou antisociale de Jean-Marie Le Pen : l’amour du plus prochain. De même, sa méthode : la condensation-cristallisation. Tout comme son orientation théorique : un empirisme (recours aux faits) d’allure sceptique. Mais comment les met-il en œuvre ? Quelle est sa méthodologie ? On se souvient que, selon Daniel Arasse, condenser permet de ne pas « penser » et aussi d’éviter de « dire » ce qui, au regard de la loi, est répréhensible. Or cela, le héraut d’Armageddon le sait. Aussi, avec habilité, il ne répand sa doctrine sociale que par des dénigrements calculés et affinés, des allusions systématiques, des sous-entendus racialistes, des propos racistes, des calembours malveillants, des alertes angoissantes, de constants à-peu-près historiques, des traits d’humour provocateurs, et tout cela distillé quotidiennement dans le corps social. Il peut ainsi, et sans grand risque, affirmer ses « avis », tout en échappant à la « censure » et à la loi . De la sorte, quoique minoritaire et parce qu’actif, Jean-Marie Le Pen est parvenu à faire prévaloir et imposer ses principaux « avis » dans presque tous les débats publics qui, désormais, sont marqués de son estampille. Sa force est sa constance : ne jamais varier d’avis, dès lors que celui-ci est constitué. Condenser et répéter. Tout est à présent frappé d’un poinçon lepéniste. C’est cela même la « lepénisation des esprits », l’un des phénomènes majeurs de ces trente dernières années en France. Sous ce rapport, Jean-Marie Le Pen est l’illustration parfaite de la conception des « minorités actives » élaborée par Serge Moscovici .

 

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits