Parution : La Conspiration des médiocres

samedi 

24 juin 2017 à 09:10

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CouvertureJe vous annonce la sortie de mon ouvrage La Conspiration des médiocres en format kindle  téléchargeable sur amazon.fr. Il est désormais disponible broché.

Il s’agit de dénoncer les agissements des médiocres. Ils ont bâillonné la Nation. Quant à la République, ils l’ont usée jusqu’à la corde. Elle s’en trouve fort affaiblie et en ressort grandement éculée, semblable à une « dépouille ». Car ils ont dévissé la devise de la République que fixe le Titre I, article 2 de la Constitution. En effet, ils ont remplacé la Fraternité par les communautés ; converti l’Égalité entre inégaux en injustice populaire (sociale et économique) et, à la belle Liberté, substitué le libertinage et la maximisation du profit. Que de coups d’État !

 

La mort de la Pensée, l’ascension du clan Le Pen

lundi 

27 mars 2017 à 16:12

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Couverture - 1Je partage ici avec vous un autre extrait de mon dernier manuscrit, la Conspiration des Médiocres. Il sera disponible en version dématérialisée dans les jours à venir.

La droite ne pense pas. Qu’il en soit ainsi ! Mais la gauche, plus exactement la « gôche », elle, s’est évertuée, avec une rare patience, à tuer la Pensée. Elle y a aplati et élimé tout ce qui dépassait son horizon et la gênait. Ainsi, l’« avisement », qui désigne ici le droit et le devoir, pour tous, d’avoir des avis sur tout et rien, a-t-il subrepticement remplacé le Questionnement, qui demeure le propre de la Pensée. Plus rien, en effet, n’étonne, au sens que Platon prêtait à cette disposition essentielle de l’esprit et dont Heidegger et Jeanne Hersch fournissent une excellente présentation . Il aura fallu à la « gôche » un peu plus de vingt ans, pour y parvenir. Conséquence : la médiocritude, jusque-là à l’affût, est devenue écrasante dans la sphère publique et, au plan politique, a forgé les principales conditions de l’essor et du succès du Front National devenu le Rassemblement Bleu Marine.

Le temps des « aviseurs »

Au fond, et avant tous les autres, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Marie Le Pen ont été les premiers à avoir perçu ce tournant et ressenti toute l’importance ultérieure que prendraient les « avis » dans la vie publique. Ainsi, envers et contre tous, ils ont martelé l’opinion publique avec leurs « avis », jusqu’à finir par les imposer, chacun dans son camp respectif et finalement à toute la nation. L’un, surnommé « Dany le rouge », a été et demeure le ménestrel des « avis », à gauche. Il a constamment œuvré au déclassement de la pensée et est parvenu à lui substituer la puissance de l’avis. Sur tout et sur rien, il énonce des avis qui valent non pas en raison de leur pertinence mais de leur ton vif et leur allure péremptoire voire sentencieuse. Sous ce rapport, Daniel Cohn-Bendit est le dernier représentant de cette force de la voix qui, sous la Révolution de 1789, organisa la « démocratie des poumons ». Il s’époumone à donner ses multiples avis. Libertaire jusqu’à en être libéral, parce que franc-tireur de la libéralisation des mœurs depuis le début de sa vie publique, il a cette capacité hors du commun de tout mélanger par impertinence, ce qu’il accomplit par la banalisation des pensées. C’est le ressort de sa propension à tout standardiser. C’est le raboteur de « gôche ».

« L’amour du plus prochain »

Jean-Marie Le Pen est l’autre grand « aviseur », le héraut d’Armageddon, l’annonciateur de la confrontation décisive. Sur le fond, sa conception de l’histoire universelle ne consiste qu’en une lutte des races-culturelles. C’est du Gobineau asséché.

Sur la forme, sa conception se caractérise par une double pauvreté intellectuelle, qu’il importe de prendre en vue successivement. D’un côté, des semblants de raisonnements de type apodictique, c’est-à-dire qu’on ne peut pas réfuter. En effet, ces raisonnements ne le sont qu’en apparence, car, à bien y regarder, ils ne comptent qu’une seule prémisse (affirmation posée au départ) dont la répétition enrichie (duplication à l’infini), sur fond de jeu de mots et d’analogie, n’est qu’un faux syllogisme (démonstration, raisonnement). De cette méthode-de-faux-raisonnement qui, à force d’être ressassé, finit par revêtir une allure de « vrai », l’exemple le plus éloquent est celui de la distorsion (déformation) du second commandement chrétien, l’amour du prochain , qui est littéralement transformé (altéré) en l’amour du plus prochain tel qu’exprimé dès le mois de janvier 1988 : « J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnus et les inconnus que les ennemis. Par conséquent j’aime mieux les Français, c’est mon droit, j’aime mieux les Européens ensuite, et puis ensuite j’aime mieux les Occidentaux, et puis j’aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont alliés et ceux qui aiment la France » .

Avant d’aller plus avant dans l’analyse de cette conception, notons deux éléments de curiosité. Tout d’abord, comment ne pas remarquer que cette formule à succès apparaît juste après le divorce de Jean-Marie Le Pen avec sa première épouse, Pierrette Le Pen, en 1987 ? Ensuite, fait intéressant, cette datation jette un éclairage nouveau sur la formule. Car, à l’écouter attentivement ou à la regarder de près, comment ne pas pointer un chainon manquant au cœur de cette formule qui gradue l’amour du plus prochain ? C’est l’épouse précisément qui disparaît, un peu comme si les « filles » n’avaient pas de mère. Jean-Marie Le Pen passe de ses « filles » à ses « cousines », en oubliant son épouse. C’est donc un acte manqué ou un lapsus révélateur.

La condensation : méthode cognitive du clan Le Pen

En tous les cas, outre cet aspect psychanalytique, on peut saisir sur le vif le procédé cognitif par lequel Jean-Marie Le Pen est parvenu à modifier et inverser la formule du second commandement du Christ non seulement pour lui faire dire l’exact contraire de son message initial, mais aussi et surtout comment il a réussi à en faire la première règle et le cœur de sa doctrine politique. Mais cette méthode cognitive resterait sans force, si elle ne s’appuyait pas sur une technique pédagogique particulière : la « condensation ».

D’un autre côté donc, selon une technique que, dans le domaine de la peinture, Daniel Arasse a appelé la condensation qu’il distingue, de manière claire, de la « confusion », celle-ci n’étant qu’une erreur involontaire, regrettable et susceptible d’être rectifiée. En effet, « une condensation, précise-t-il, on ne la fait pas forcément exprès, mais on ne la fait pas pour rien ». Autrement dit, comme « figure composite », idée hétéroclite, la « condensation » résulte d’une intentionnalité, d’une visée (Husserl). Mais alors laquelle ?

Daniel Arasse fournit un bel exemple de condensation, celui de la fusion de trois personnages historiques en une seule figure . Ainsi, juste après qu’il soit devenu Pape en l’an 590, Grégoire 1er fixera la figure de Marie-Madeleine en synthétisant les vies de Marie de Béthanie (sœur de Marthe et de Lazare), de Marie de Magdala (délivrée de ses sept démons par Jésus) et de Marie de Naïn (la célèbre prostituée qui, avec ses cheveux, lava les pieds du Christ).

Cette technique littéraire correspond aux fameuses « sédimentations symboliques » mises en œuvre par Michelet à propos de Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans, dont il a littéralement fabriqué une nouvelle image, comme le souligne Pierre Nora : « C’est au lendemain et à travers la mort de Mme Dumesnil [qu’il aimait] que Michelet va écrire, en particulier, Jeanne d’Arc, comme figure de sa résurrection [de celle de Mme Dumesnil] autant que de celle de la France […]

Le phénomène, ajoute-il, est d’autant plus extraordinaire que, jusqu’à Michelet, Jeanne d’Arc n’a représenté qu’une figure secondaire de l’histoire de France. C’est lui qui en fait un personnage central. Et ce qui est plus extraordinaire encore, c’est que cette construction historique n’est nullement fondée sur un bâti documentaire nouveau, et à l’époque consultable, mais sur une inspiration psychologique et un récit de révélation […]

Il a dressé une figure de vitrail, forgé une idée-force et c’est elle qui s’est historiquement imposée. Jeanne d’Arc est pour lui la première à avoir aimé la France comme une personne. Elle est la revendication du droit de la conscience individuelle contre la tyrannie de l’orthodoxie. Elle est la femme, la pucelle, l’ange et la sorcière. Elle est la victime de l’Angleterre […] Jeanne est la dernière forme de la « passion » du Moyen Âge, la dernière incarnation du christianisme. Jeanne est surtout la fille du peuple, elle est peuple et c’est pour le Peuple que Michelet a écrit ce livre peuple […] On n’en finirait pas d’énumérer les sédimentations symboliques et les projections personnelles dont Michelet a chargé Jeanne d’Arc » .

En conséquence, les sédimentations symboliques sur Jeanne d’Arc sont à l’historiographie de Michelet, ce que la condensation du thème de l’immigration est à la politique selon Jean-Marie Le Pen. Aussi, et en raison même de cette homologie de structure intellectuelle, ce n’est ni un hasard ni même étonnant que Jean-Marie Le Pen ait repris et imposé Jeanne d’Arc comme symbole de son mouvement, de la résistance et de la renaissance de la France. Il s’inscrit dans le sillage de Michelet.

Toujours est-il que l’on s’instruit et on saisit mieux le sens de cette méthode, lorsqu’on en vient à la question de son utilité. Daniel Arasse se demande « à quoi sert une condensation ? Ça sert, répond-il, à exprimer quelque chose qu’on ne peut pas dire ou penser, parce que c’est interdit. Ni possible ni permis. La censure, quoi. C’est à ça que ça sert, une condensation, à échapper à la censure tout en respectant ses conditions » .

Le lecteur averti l’aura d’emblée compris, en tout, Jean-Marie Le Pen ne fait rien d’autre que de la condensation. Et, comme nous l’avons vu, une notion sociodémographique, plus que tout autre, lui permet de tout condenser : l’immigration, problème auquel la seule réponse qu’il apporte est la doctrine de l’amour du plus prochain. En effet, cette notion, qui est une véritable « figure composite », rassemble en un seul vocable toute son islamophobie, son antisémitisme viscéral, sa négrophobie, etc. Il n’est donc aucune réalité, qu’elle soit d’ordre historique, politique, social, économique ou financière, qui, en définitive, ne soit pas ramenée à cette notion. Même ses déboires familiaux, y compris ses tensions idéologiques et politiques avec sa fille n’y échappent pas. Et l’ironie de l’histoire est d’assister au spectacle public de voir l’amour du plus prochain proclamé en 1988 se retourner, vingt-six ans plus tard, en la haine du plus prochain que sa fille lui applique, jusqu’à l’exclure du parti qu’il a fondé et qui se fonde sur l’amour du plus prochain. C’est une « péripétie », le renversement d’une chose en son contraire, eut dit Aristote.

Au reste, quand il évoque sa doctrine sociale, l’amour du plus prochain, Jean-Marie Le Pen en indique, de façon distincte et claire, l’origine psychologique : il ne ferait, clame-t-il, « qu’appliquer en politique ce qui est la règle élémentaire du bon sens » . L’immigré le plus lointain qui, étrangement, n’est jamais l’Asiatique mais toujours le Maghrébin musulman, vaudra toujours moins que l’immigré le plus proche, l’Européen chrétien.

Une doctrine économique de Vilfredo Pareto

Toujours est-il que, même si Jean-Marie Le Pen se garde bien de l’afficher, l’amour du plus prochain qu’il édicte, s’appuie et se nourrit d’une doctrine économique connue, le fameux optimum économique de Vilfredo Pareto, dont il n’est que la transposition ou le « reflet », aux plans de la morale et de la politique : toute amélioration de l’un nuit nécessairement à l’autre. Dans un article instructif, « La fontaine d’eau et l’optimum de Pareto » , Benoît Kloeckner a fait un bref et clair exposé de cette doctrine. Libéralisme et nationalisme obligent, donc, toute amélioration du sort des immigrés est une réduction directe de celui des Français. Sous ce rapport, les avantages accordés à ses « cousines » réduisent d’autant ceux de ses « filles », etc.

Nous connaissons donc la doctrine sociale ou antisociale de Jean-Marie Le Pen : l’amour du plus prochain. De même, sa méthode : la condensation-cristallisation. Tout comme son orientation théorique : un empirisme (recours aux faits) d’allure sceptique. Mais comment les met-il en œuvre ? Quelle est sa méthodologie ? On se souvient que, selon Daniel Arasse, condenser permet de ne pas « penser » et aussi d’éviter de « dire » ce qui, au regard de la loi, est répréhensible. Or cela, le héraut d’Armageddon le sait. Aussi, avec habilité, il ne répand sa doctrine sociale que par des dénigrements calculés et affinés, des allusions systématiques, des sous-entendus racialistes, des propos racistes, des calembours malveillants, des alertes angoissantes, de constants à-peu-près historiques, des traits d’humour provocateurs, et tout cela distillé quotidiennement dans le corps social. Il peut ainsi, et sans grand risque, affirmer ses « avis », tout en échappant à la « censure » et à la loi . De la sorte, quoique minoritaire et parce qu’actif, Jean-Marie Le Pen est parvenu à faire prévaloir et imposer ses principaux « avis » dans presque tous les débats publics qui, désormais, sont marqués de son estampille. Sa force est sa constance : ne jamais varier d’avis, dès lors que celui-ci est constitué. Condenser et répéter. Tout est à présent frappé d’un poinçon lepéniste. C’est cela même la « lepénisation des esprits », l’un des phénomènes majeurs de ces trente dernières années en France. Sous ce rapport, Jean-Marie Le Pen est l’illustration parfaite de la conception des « minorités actives » élaborée par Serge Moscovici .

 

Eduard Gans, collaborateur de Hegel et Professeur de Marx

mardi 

31 janvier 2017 à 08:02

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En souvenir de mon vieil ami décédé, Amady Ali Dieng, le penseur engagé

Une ascendance nègre

Eduard Gans (D.R)Eduard Gans a été à Hegel, ce que Théophraste fut pour Aristote. Et s’il peut se comprendre qu’il reste inconnu du public, cela s’admet moins quand il s’agit des cercles de l’hégélianisme. Seuls quelques spécialistes de Hegel se souviennent de lui et, parfois, au détour d’un commentaire, laisse apparaître son nom, mais sans plus. Même dans le corpus hégélien, il n’est mentionné que dans les notes. Pourtant, sa contribution doctrinale ne fut pas marginale.

De cet état de fait, on peut trouver une première explication dans le fait que, en son temps, Hegel a écrasé de son poids et de sa dimension tout son entourage, y compris Hölderlin et Schelling. Son fils, Karl Hegel, l’un des plus brillants historiens allemands, plus que tout autre n’a pas échappé à cette règle. Il en est allé de même pour Eduard Gans, l’un de ses meilleurs disciples, et sans la présence duquel bien des pans de la philosophie du droit et de la philosophie de l’histoire de Hegel ne se laisseraient appréhender que plus difficilement. Il a été le principal contributeur aux Principes de la philosophie du droit ou Science de l’État en abrégé de Hegel, ouvrage qui résume ce que Hegel lui-même a appelé L’esprit objectif.

Ce grand oubli d’Eduard Gans s’explique d’autant moins qu’il a été le professeur de Karl Marx, et l’on ne comprend pas la critique que Marx fera de l’État hégélien, sans Eduard Gans qui en est comme le repoussoir inavoué.

Ainsi, toute l’activité intellectuelle et scientifique d’Eduard Gans a-t-elle été encadrée par deux des plus grands noms de l’histoire de la Pensée moderne : Hegel et Marx. Et rien que cet « état de service » aurait dû lui épargner d’être pris dans les filets ingrats de l’oubli.

Eduard Gans est né le 22 mars 1798, à Berlin, et meurt le 5 mai 1839, dans la même ville, à 41 ans, quelques années après Hegel (1831). Il était juif d’origine. Son père, Abraham Isaak Gans, banquier, mourut également très jeune, à 47 ans (23 mars 1766 – 6 septembre 1813). Sa mère, Zipporah Marcus (2 janvier 1776 – 22 décembre 1839), était une berlinoise et vécut plus longtemps que son époux et son fils. Son unique sœur se prénommait Henriette (1800 – 1875).

Eduard Gans était donc un éminent intellectuel d’origine juive qui se convertira au christianisme, non sans que cela ne soulève émoi et protestation dans sa communauté. Il ne le fit pas seulement en raison de convictions philosophico-religieuses qui le poussèrent à renier son appartenance première, mais également pour avoir le droit d’enseigner dans les universités allemandes.

Juriste de solide formation, il était tout autant historien et philosophe. Ce qui explique sa proximité et la responsabilité doctrinale et théorique que lui confiera Hegel. Et, juste après la mort prématurée de ce dernier (choléra, 1831), Eduard Gans fera partie du cercle intime qui constituera l’association « Les amis du défunt » dans le but de procéder à la publication posthume de toute l’œuvre de Hegel.

Mais, ici, un autre aspect de sa personne nous intéresse : son phénotype, plus précisément son « phénotype macroscopique », c’est-à-dire ses caractéristiques physiques observables. Pour simplifier, disons que le phénotype est l’ensemble des caractères extérieurs d’un individu (couleur de peau, des yeux, morphologie, etc.), en lien avec son génome (ensemble des gènes).

Or, lorsqu’on observe les images d’Eduard Gans qui nous sont parvenues, on est immédiatement frappé par certains traits qui indiquent une parenté (lointaine ou proche) avec les populations négroïdes, et plus clairement une ascendance noire. En effet, la photo que nous montrons ici laisse apparaître des cheveux de type frisé, fortement frisé ou bouclé, et l’homme paraît avoir le teint quelque peu hâlé. Ces traits phénotypiques sont frappants.

Mais il est un autre indice, qui pourrait conforter cette parenté : le prénom de sa mère, Zipporah.
Rappelons ici que Zipporah est un prénom dont l’étymologie signifie « petit oiseau ». Et, bien évidemment, chacun l’aura reconnu, c’est le prénom de la célèbre Tsippora, Séphora ou Séfora (selon les orthographies), qui fut la première épouse et peut-être la seule de Moïse (Exode 2).

Tsippora, bergère comme ses six sœurs, était la fille de Jethro (ou Ragouël : « ami de Dieu »), un prêtre de Madian qui rendait un culte à El Elyon, son dieu. Moïse fit sa rencontre, lors de son exil (fuite) à Madian, étape qui constitue la troisième séquence de sa vie. Et contrairement au tableau célèbre de la chapelle Sixtine réalisée par Sandro Botticelli, La jeunesse de Moïse (1481 – 1482), qui la représente blanche de peau, la Bible la décrit exactement comme noire et originaire ou du Soudan (Nubie), ou d’Égypte ou d’Éthiopie, selon les traductions et les controverses.

Elle est parfois assimilée (monogamie) ou alors distinguée (polygamie) de la fameuse Kouchite, épouse de Moïse, qui est désignée comme une Éthiopienne (Nombre, 12 – 1).

En tous les cas, dans la continuité du tableau de Sandro Botticelli, notons que dans le film Les Dix commandements (Cecil B. DeMille, 1956), le rôle de Tsippora (Séphora) de Madian est tenu par la belle actrice canado-américaine Yvonne de Carlo, blanche, avec une assez forte ressemblance de l’héroïne de Botticelli. Ce type de « blanchisation » n’est pas un phénomène nouveau. On en trouve une trace avec le Héraclès des Grecs, qui avait maints traits négroïdes (corps trapu, cheveux crépus, fesses noires, etc.) en raison de son ascendance noire par sa mère Andromède originaire d’Éthiopie. Puis, Héraclès sera successivement blanchi par les Romains (Hercule) jusqu’à Walt Disney. Tsippora, à l’origine, était une femme noire et connaitra la même « blanchisation » historique. Ésope, lui-même d’origine égyptienne, si l’on en croit l’abbé Grégoire, se demandait et s’étonnait dans sa Onzième fable  qu’on puisse blanchir une nègre. Avec Héraclès et Tsippora, nous tenons deux exemples que l’on pourrait multiplier.

Mais Tsippora n’a pas seulement été l’épouse noire de Moïse, elle est également celle qui pratiquera la circoncision salvatrice de Guershom (Exode, 2, 21), leur premier fils, pour toucher du prépuce tranché et ensanglanté les pieds de Moïse, geste qui épargnera son époux de la mort que Dieu voulut lui infliger (Exode 4, 24 – 26). Elle est donc le personnage central de la troisième grande séquence de la vie de Moïse (sauvetage des eaux (Nil), puis face-à-face du Buisson ardent (Horeb).

Sur la base des éléments patronymiques et biographiques fournis, revenons au phénotype d’Eduard Gans. Force est alors de constater que sa composition allélique (génotype), qui détermine son phénotype, est assez éloquente ou parlante. En effet, d’où tient-il ses cheveux fortement frisés et son teint basané ? Fort probablement de sa mère Zipporah. Cette hypothèse repose sur quelques minces indices, notamment le prénom Zipporah qui, dans l’histoire juive, renvoie à une ascendance prestigieuse et nègre. Était-ce pour cette raison que sa mère reçut ce prénom ? Et puisque nous ne disposons pas de portrait de son père, Abraham Isaak Gans, nous devons affirmer que c’est très probablement de sa mère qu’Eduard Gans a hérité de plusieurs allèles (versions variables d’un même gène) par lesquels s’identifient les populations noires.

En conclusion, que l’un de ses principaux collaborateurs, d’origine juive, ait indubitablement une ascendance noire, Hegel ne pouvait que le remarquer. Et cette indication renforce l’idée selon laquelle il n’a pas jamais été un raciste, comme cela arrange maints médiocres de le prétendre. En effet, et nous l’avons maintes fois écrit, dans La Phénoménologie de l’Esprit, Hegel n’a pas hésité à ridiculiser laconiquement toutes les grandes théories et doctrines racistes de son époque, en particulier la Phrénologie de Frantz Joseph Gall et la Physiognomonie de Johann Kaspar Lavater alors très en vogue ; si, dès son adolescence (12 ans), il n’a pas atermoyé pour écrire audacieusement dans son « journal intime » que Ménès l’Égyptien (Mény, Menas ou Narmer), 1er pharaon, fondateur de la dynastie thinite vers – 3150 avant J.-C., qui a unifié la Haute-Égypte et la Basse-Égypte, est un descendant de Cham (ancêtre biblique des Noirs) ; s’il a affirmé l’origine égyptienne de la civilisation grecque (Leçons sur la philosophie de l’histoire et notre article Hegel et l’Égypte antique) ; s’il a affirmé que la Haute-Égypte (Nubie) et l’Éthiopie (Carl Ritter) sont la source historique et civilisatrice de la Basse-Égypte (Leçons sur la philosophie de l’histoire), ce qui, loin de satisfaire les disciples de Cheikh Anta Diop, les horripilent ; si jeune précepteur à Berne, après la lecture de l’Histoire des Deux Indes de l’abbé Raynal et Diderot, premier ouvrage anti-esclavagiste, il n’a pas tergiversé et a fermement condamné l’esclavage et la compromission de l’Église ; s’il a médité et décrit la première victoire de l’esclave sur son maître (dialectique) dans Domination et servitude (La Phénoménologie de l’Esprit) en 1804, au moment même où Haïti proclame son indépendance ; s’il a emphatiquement salué la révolution des esclaves noirs d’Haïti et applaudi à la fondation chrétienne du premier État noir post-esclavagiste, comme nous l’avons montré dans notre article sur Hegel et Saint-Domingue ; et s’il a été, contre toute l’histoire officielle de la médecine tropicale, pratiquement le seul a attribuer la découverte de la quinine à un médecin noir, le Dr Kingera (La raison dans l’histoire) ; s’il a été le seul à voir dans le royaume du Dahomey (Afrique de l’ouest), et excusez du peu, la « réalisation partielle de la République de Platon » (La raison dans l’histoire), alors comment le considérer comme un raciste et l’ennemi des peuple noirs ?

Sa fréquentation et son choix porté sur Eduard Gans se fit au-delà ou contre toutes les conceptions racistes. C’est encore lui qui militera et le cautionnera pour son intégration comme Privat-Dozent, avant que celui-ci ne devienne professeur d’université.

C’est pourquoi, « il est grand temps » (Zarathoustra, Nietzsche) de préparer la publication de ma thèse de doctorat : Hegel, critique de l’Afrique ou Introduction aux études critiques de Hegel sur l’Afrique, soutenue en Sorbonne (Paris – 1), en 1990, il y a près de vingt-six ans et qui a marqué un tournant décisif dans la compréhension de l’itinéraire africain de Hegel, comme l’avait souligné mon vieil ami, penseur et économiste sénégalais Amady Ali Dieng, aujourd’hui disparu, et auquel cet article de combat et de pensée est dédié.

Arbre et Temps

samedi 

13 juin 2015 à 09:25

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Poïétique du Souvenir et itinéraire

À Pustine, toujours !
J’irai à Beauregard admirer cet été,
L’arbre qui aveugle de tristesse,
Avant qu’il ne promette aux ailes du vent
Son éphémère de feuilles mortes
Et ne tende sur le sol mûrit au soleil
Son annuel linceul de soie jaune et pourpre.

Invoquant Abéona, d’un pas serein
Je traverserai le vert domanial de Saint-germain
Où filent paisiblement de poétiques chemins
Qui plongent le passant dans l’extase des Œuvres.

Ô Virgile, heureux Octavien,
Des Bucoliques, je n’oublie rien.
J’entends encore l’écho du Philomèle d’Andes
À ma joie profonde,
Et l’oiseau au chant d’horloge
Qui engloutit les espérances
Comme dans les arbres les Juifs humiliés
Et je me rappelle, ma peau estampée.
Ô Rilke, l’Être n’a que les douleurs qu’il peut !

Dans ma marche oculaire
Lieux de mémoire solaire
Mes yeux se souviennent bien
De l’arbre-veilleur, l’amandier de Jérémie,
Mais aussi du frêne inclinant sa fière chevelure
Au-dessus du jeune caroubier
Comme font alliance intense du Regard
Et des branches ceux qui s’aiment.
Tel Zarathoustra, je repense au généreux amour d’un cep de vigne
Étreignant, de toutes parts, un vieil arbre tordu et noueux.
Ce qui frappe toutefois c’est bien cela :
Dans un chêne ancien
Consolant un saule pleureur
Murmure encore Jupiter.

Là-bas, lorsque incline le regard
Une foule de platanes offre un couvert,
En rappel des amants de Gortyne.

Et le bois, consacré, étire sa verte paix
Qui orne la Terre,
Alors qu’un enivrant bouquet monte mêlé de terre.
Mais où donc se tiennent les antiques présences
Écho, Féronia, Pan et Bromius le frémissant ?
Leur silence agite l’athéisme des bois.

Plus loin, là où s’échouent ma grande armée d’arbres,
Là où, lourd d’un mûrissant albédo,
Et tel un lieu élu du dieu des Asiles,
Mais semblable à la paupière qui cueille le jour,
Une clairière, fermement, convoque le firmament
Dans un trait dense de lumière.

Et en suspend, mais lancé de haut,
Éclatant, signe céleste aux hommes,
Ô Ether joyeux !
Un sourire de couleurs,
Demi-cercle de gloire, courbe tracée par le regard du Très-Haut,
Ou son baiser d’arc au sol. L’écharpe d’Iris.

Mais également, le souvenir ailé d’un héros
À l’ombre remuante d’un figuier, le Ruminal.
Ô Romulus !
Me donnant force et pensée,
De leur saveur divine et généreuse,
Les fruits mûrs s’abandonnent à ma bouche
Si grande ouverte aux sueurs fines du ciel.
Et m’abreuvant, je médite :
Pourquoi jouent aux noix les écureuils furtifs ?
Quand bouleaux songeurs, hêtres pensifs et
Érables dormeurs s’enlacent et avancent
À l’appel de mes pas champêtres
Et que tous, me prêtant leur ombre, s’ordonnent en Forêt et Être.
Tous, riches de pudeur, se souviennent du récit de Yotam
Et aucun d’eux ne daigne régner sur les autres.

Mais quel est donc cet essor dense et sombre ?
Il m’est doux de savourer la promesse de miel,
Qu’un vol d’abeilles donne en guise de réponse.

Mais, par-delà la lisière,
Ô Euïos Lyéus Bacchus,
Sont mes prunus.
Leurs boucles aux teintes d’un vin suranné
À hauteur de front,
En un signe de bénédiction
M’accueillent en hôte.

Rien n’égale, pourtant, l’amour des Proches,
La fraternité triomphante des Dioscures,
Telle celle de Jean-Baptiste, Pustine et Pierre.

Derrière, élégants et majestueux,
Voyez donc leur noble salut !
Surgissent en file indienne
Les peupliers d’Italie
Ces préférés d’Hercule.
Ils accompagnent la route nonchalante
Où à grand pas s’enfuit le Destin,
Ce Fils aîné du Temps,
À la récade ultime tant redoutée.
Et sous sa course, que devienne
Les jours révolus ?

Ô Nature ! mon amie (ma mie)
Robe, couronne de fleurs et pampres.
Loin de ton ombre,
N’ai-je pas grandi
Pour y mieux reposer ?
Mais aussi mère des Parques
Appelle et fais venir le Temps.
Aux êtres et aux choses
Il doit ravir leur stance.
À tous, le Temps est fidèle !

La conscience,
Fille unique de l’Horizon,
Et qui mûrit telles les faveurs de la vigne
Au Destin est l’égal.
C’est pourquoi nous marchons
Et décidons de vivre en commun.
Car l’Épreuve nous fait Homme
Puis nous rend humain.
Aussi avons-nous les dieux
Que nous nous créons.
Même tard, cependant,
Peut encore exister l’Unique.

Le labour nous a fait don des dieux.
Mais où vont-ils
Quand d’abord parmi nous
Ils dé-existent ensuite ?
En vue, prenant cette faiblesse
Médite notre force.
Toutefois, plan des Moires,
Leur allié le plus sûr
L’Âge, l’allée vers la Mort,
Où aux portes ils s’impatientent.

Alors, poursuivant ma promenade solitaire
Je longerai le haut mur de vieilles pierres
Qui isole l’enclos des Absences étendues,
Et que domine un large deuil de hautes croix,
Parmi d’imposantes masses d’ifs architecturées
Là où, en face, du libre et du renaître
Poussent sauvagement des coquelicots
Dont la tisane détend et favorise le sommeil.
Je le longerai, oui, jusqu’au sommet où la pente se courbe
Vers l’Arbre qui depuis toujours m’attend.

Ô Tilleul de tristesse !
Ma tilia cordata, autrefois onctueux
Mais aujourd’hui, pareille à Cyparisse.
Comme un don du bien virginal de mon âme,
Au lourd nadir de ta peine,
Je t’apporterai le zénith de ma joie profonde,
Avant que ne s’épanche, lourde de pourpre,
Les flots de ta sève automnale.

Alors, criant grâce à Adéona,
Tes compagnons de Saint-germain poussant des cris de joie,
En une formidable clameur d’applaudissements,
Te ramèneront au lieu de leur séjour
Au sein de cette belle Société d’arbres.
Car, c’est dans la Nature seule
Que le Temps ressuscite.

 

Commentaires
Pour Emmanuel Kant, l’Espace et le Temps sont les deux conditions a priori de toute expérience. Rien de ce que font les hommes ne se déroule en dehors. Cependant, si nous daignons accorder au mot « expérience » le retentissement de sa signification originelle, il désigne alors le chemin d’un parcours où le marcheur laisse venir à lui ce qui se découvre. Sans brusquerie. Sans dévastation. Arbre et Temps, poème extrait du recueil Le Livre des Sodades, ne dit pas autre chose. Dès lors, autre chose se manifeste et que le Regard, ce re-gard, garde. C’est le Souvenir qui accorde tout Regard. Ainsi, par et dans la marche, dont Hölderlin a poétisé la puissance ontologique, tout chemin n’est possible que par le Souvenir. Le Souvenir est le pays natal.
Beauregard est un quartier de Poissy, une ville du département français des Yvelines (78). Là-bas, il y a quelques années déjà, il m’avait été donné d’exercer et d’étudier un quartier sensible.
L’Arbre, qui est réel, symbolise ici la société française malade de sa Ban-Lieue. Mais, bien plus encore, la maladie qui a affecté l’Arbre est une pathologie du Temps lui-même. Le Temps, notre grande affaire comme disait Ravaisson.
Le Temps, ce n’est pas la temporalité. Le temps, c’est le passage de l’espace au mouvement, pour reprendre le mot de Hegel qui déjà annonce la relativité restreinte. Saint Augustin a médité le début du Temps. Max Planck en a calculé mathématiquement le surgissement électromagnétique (Quanta).
Ici, nous restituons à l’Arbre sa relation au Temps, en souvenir de Pustine, le petit frère trop tôt parti. Tout, dans ce monde, n’est que revoir. Ainsi, Diderot le matérialiste pense-t-il que les atomes de ceux qui s’aiment se retrouvent après la mort, parce qu’ils s’attirent encore.
La vaillance du Souvenir devrait consister à repenser l’écologie, non pas comme un moyen d’accroître l’emprise de l’homme sur la Terre mais plutôt comme la libération de celle-ci. La poésie possède et offre l’avantage d’une anticipation.
L’itinéraire sur lequel se construit le poème Arbre et Temps débute à Épinay-sur-Seine et s’enracine à Poissy.

La Sodade a élu une patrie

lundi 

18 mai 2015 à 08:15

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À Marie-Françoise, ma petite sœur

Pareil au lent voilier du ciel, l’albatros à la large envergure,
Recherchant après maintes courses dans l’impassible Éther
La paix ventée des récifs ou l’ondulante joie des mers poissonneuses,
C’est léger et glissant sur les airs du violon et du cavaquigno
Que le Souvenir inclina son vol vers les Îles Doyennes
Pour y prendre patrie, à la fois sol, image et langage.

Là-bas, une couronne de souvenirs ceint les ruines volcaniques de l’Atlantide.
Et de cet infini plan azuré monte l’ode à l’éternel
Mouvement de lourds rouleaux de bonheur épicés de sanglots
Que la Sodade sème et moissonne aux flancs des cieux.
En une patrie. L’amour de loin et sa douleur y rassemblent
Dieux, héros et hommes.

Car, c’est organisé en nation que tout spicilège d’âmes
Élit une ultime patrie, pour s’établir. Ainsi croît la Sodade en un peuple
Et son habitation est une constellation marine.
Le chemin de loin, morsure de l’Absence
Qui apporte le lointain et soustrait le proche,
S’achève dans l’amnistie du retour dans l’Archipel des Hespérides.

Commentaires
Pour ceux qui, comme moi, aiment à méditer les poèmes sur un fond musical, il est loisible de lire et relire « La Sodade a élu une patrie », en écoutant une Morna célèbre, « Nho Donote », dont les paroles ont été (momentanément) perdues (oubliées) et leur reconstitution, pour lors, difficile.
En Cabo Verde, il est de pratique courante que le prénom d’une personne ou son sobriquet lui serve de surnom et prime son patronyme civil (prénom et nom) dans les relations sociales. Par exemple, mon père, Amarante Gonçalo Tavares, eut pour surnom « Nho Touti ». Il était le benjamin de sa fratrie, le « Kôdè » (en créole), d’où « Touti » extrait du wolof mais dont l’origine semble tenir de la contraction du français « tout petit ».
« Nho Donote », le titre de la chanson qui accompagne ici le poème, est le surnom d’une personne.
En créole caboverdien, le « Nho », mot masculin, dérive du portugais Senhor et se traduit par « Monsieur », qui souligne et renforce la respectabilité d’un homme. Mais, sous ce rapport, le vieux mot français, « Sieur », paraît plus exacte.
« Donote », lui, est tiré du prénom portugais « Donato » (selon Fatima Lima de Veiga). En français, il correspond à « Donat » ou « Donatien » qui sont deux variantes de « Deodatus » (don de Dieu), selon Jean-Louis Beaucarnot . Ainsi, « Donote » signifie « Donné », au sens de Dieudonné. Par conséquent, « Nho Donote » se rend en français par le Sieur Dieudonné. En tous les cas, dans l’attente de la redécouverte des paroles, il est fort probable que le titre « Nho Donote » relate l’expérience douloureuse vécue par ce personnage.
« Nho Donote » est l’une des merveilles du répertoire musical caboverdien, dans laquelle la guitare de Humbertona répond au piano de Chico Serra, dans un approfondissement inégalé de la Morna. Il est des interprétations instrumentales qui « augmentent » la Sodade et lèvent les sentiments, comme le levain « travaille » le pain. Ainsi, laisser cuire nos cœurs, à l’écoute de cette rivalité complémentaire de deux grands musiciens. Seul le silence de nos oreilles laisse apprécier l’interprétation.
Merci infiniment à Chico Serra et Humbertona qui rendent éternelle la Sodade. Telle est la puissance de la Morna qui, sur terre, rend meilleur hommes et femmes qui daignent la méditer.
Il n’est pas exact et moins encore vrai d’affirmer que la Sodade caboverdienne est postérieure à la Saudade portugaise qui lui aurait fourni ses matériaux (thèmes et notes musicales), comme le répète Jean-Yves Loude, spécialiste de Cabo Verde : « à la source de l’inspiration, coule la douleur de la séparation. Le Portugais l’a amenée avec armes et bagages d’Algarve ou d’Alentejo. L’Africain la traînait avec ses chaînes. Saudade, la mélancolie portugaise, s’est créolisée sous l’effet du jumelage des peines » . Cette thèse est une opinion établie, dominante même. Cependant, aussi répandue soit-elle, elle n’en demeure pas moins erronée.
Car, dussions-nous le répéter, la structure primordiale de la Sodade, qui est essentiellement psychologique, puisque le Souvenir y agence « la douleur de la douleur », cette charpente-là est antérieure à la Saudade portugaise, comme le laisse supposer les lectures attentives d’Homère, Apollonius de Rhodes et Camões. Et c’est ce dernier qui, dans Les Lusiades, lève un coin du voile à la strophe 8 de son chant V. Il eût suffit de lire ces auteurs, pour s’en apercevoir. Certes le mot Sodade est dérivé du portugais Saudade. Toutefois, la structure (Souvenir et Douleur) qu’elle exprime est bien antérieure à l’arrivée des Portugais sur l’archipel atlantique. Le Livre des Sodades, duquel est extrait le poème La Sodade a élu une patrie, s’efforce de mettre au jour cette vérité en posant ce nouveau paradigme anthropologique et historique, depuis les auteurs grecs cités, auxquels doivent s’ajouter Platon, Saint Augustin et Hölderlin, les trois grands penseurs du Souvenir.
Sans aller plus avant, qu’il nous suffise ici de faire remarquer que les auteurs (Eugénio Tavares, etc.) et les compositeurs (B. Leza, etc.) qui ont fixé les bases thématiques et musicales de la Morna ainsi que les poètes Hespéritains (Pedro Cardoso, José Lopes, etc.) qui ont posés les bases poétiques et littéraires de la Sodade ont-ils toujours confondu (amalgamé) Souvenir (en tant que fonction), « souvenir des sentiments » (états affectifs : tristesse, joie, Amour, tourment, etc.) et la Douleur. C’est sur cet assemblage que, jusqu’ici, la Sodade a été comprise et chantée. Et cela explique ou met en clarté le fait que la Sodade ait été réduite à la mélancolie portugaise, à la nostalgie. Or, en son fond propre, Sodade est Souvenir. Sodade est essentiellement activité du Souvenir. Elle est cette activité même.
Ainsi, « Le chemin de loin », ce caminho longe qu’Abilio Duarte a su si admirablement condenser dans son célèbre texte Caminho de São Tomé et que Bana a chanté de manière inégalée, tout comme « l’Amour de loin », vieux thème des immortels troubadours (Jaufré Rudel et Bernard de Ventadour), restitué dans « Longe di Bo Nha Cretcheu » si remarquablement interprété par Gardenia, ces deux chansons-là, disons-nous, confondent encore Souvenir, Douleur et « souvenirs des sentiments ». En arrière-fond historique et social était la Famine qui a tant ravagé le peuple caboverdien du 17ème au 20ème siècle et qui a laissé de profonds stigmates.
Si, aux plans de l’inspiration poétique et de la création musicale, on peut et on doit même laisser la Sodade dans cet état de confusion productrice, aux plans épistémologique et philosophique, il est temps de la concevoir comme Souvenir. C’est ce que dit le poème que vous êtes invité à lire.
Bibliographie des commentaires
Jean-Louis Beaucarnot, Les prénoms et leurs secrets, Éditions Denoël et France-Loisirs, Paris, 1990, p. 69.
Jean-Yves Loude, L’archipel des musiques, préface du livre de Vladimir Monteiro, Les musiques du Cap Vert, Chandeigne, Paris, 1998, p. 9.
Bana, « Caminho de São Tomé ».
Gardénia Benrós, « Longe di Bo Nha Cretcheu (Loin de Toi Ma Bien-Aimée) », album Silvestre Faria : Sua Vida, Sua Historia, Sua Obra, Compact Disk, Brazuca Publishings, (2014).

Que disent les mornas ?

dimanche 

12 avril 2015 à 13:25

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Poème à lire sur fond musical de « Rapsódia de Mornas » du guitariste capverdien Humbertona.

 

À Lucette, la sœur aînée

Que disent les Mornas,
Lorsque sur le bleu des sodades ondulées,
Comme pour épouser l’évanescente fiancée du Temps,
Vont solitaires les barques du Souvenir ?

Elles susurrent dans l’Ouvert souriant des sillons
Les mots longs et pénibles des pas lents de l’Absence
Que déchirent en silence les violons tristes de l’Étreinte,
Tandis que sur les grèves d’adieux se fouettent
Des au revoir de mouchoirs blancs
Ondulant d’éternels souvenirs.

Alors, pareilles aux lentes monodies des vents qui passent,
Les Mornas chantent le cruel Amour de Loin,
D’Oltramar, le Chemin de loin, destin qui sépare
Les Hespérides calcinées des ports du monde,
D’où les troubadours, aux ailes des Alizés fidèles,
Content et confient leurs promesses multiples de retour.

Et comme reviennent intactes les barques heureuses du souvenir,
Que ramènent les Mornas, quand, sur les vérandas de patience,
Les Mor-è-nas aux yeux surréellement épuisés
Scrutent leur Rivale au voile nuptial
De nuages tombant sur la ligne jamais déflorée ?

Les dames brunes voient, ô spectacle unique,
L’énigme poétique se résoudre dans la beauté,
Car le lointain s’est converti en proche
Dans la Sodade qui ramène les Mornas.

 

Sur le vocabulaire capverdien
En sa signification essentielle, Sodade est non pas nostalgie, « nostos-algos », retour-de-la-douleur, mais d’abord et essentiellement Souvenir. La Nostalgie, elle, est un des états affectifs de la Mémoire.
Et, contre toutes les affirmations admises jusqu’ici, la Sodade capverdienne précède historiquement la Saudade portugaise. L’inverse est une contre-vérité.
La Morna, en tant que Musique, c’est-à-dire comme « art-des-Muses », est la forme majeure d’expression poétique du Souvenir.
Les Morènas sont les jeunes filles au teint de bronze, parfois appelées « Moréninhas ».

Inauguration de l’avenue Amilcar Cabral à Saint-Denis

mardi 

12 août 2014 à 08:23

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Invitation de la maire de Saint-Denis à l’événement (D.R)

Samedi 5 juillet 2014, date du 39ème anniversaire de l’Indépendance de la République de Cap Vert. C’est à dessein politique que la municipalité de Saint-Denis a choisi ce jour, pour inaugurer l’avenue Amilcar Cabral, du nom du fondateur des nations sœurs du Cap Vert et de la Guinée-Bissau.

Belle et juste initiative du maire Didier Paillard, entouré de son équipe, en présence de Mme Fatima da Veiga, ambassadeur du Cap Vert en France, de Mme Hilia Lima Barber, ambassadeur de la Guinée-Bissau en France, de Mlle Bérengère Durand représentant la députée Véronique Massonneau qui préside le groupe parlementaire d’Amitié France – Cap Vert, et de M. Carlos Pereira, directeur de la revue en ligne Luso Jornal, le média le plus répandu de la communauté portugaise et lusophone en France.

Trois beaux discours sur l’œuvre de Cabral. D’abord, celui de Didier Paillard rappelant, d’une part, l’engagement du Parti Communiste Français dans la prestigieuse lutte anti-coloniale de Cabral, et, d’autre part, les liens solides et anciens entre la communauté capverdienne de France et la ville de Saint-Denis. Mais, pour qui a connu Cabral, le choix de l’avenue au cœur d’équipements dédiés à la Connaissance (CNAM, etc.) revêt une signification toute spéciale. Car, dans la théorie révolutionnaire et la praxis de Cabral, la Connaissance était au centre de l’être-au-monde. C’est pourquoi, comme le dira Gérard Chailland, il a mené la guerre la plus juste et la plus rationnelle du 20ème siècle. En effet, tout n’était, chez lui, que raison, justice et humanisme.

Ensuite, attentivement, nous avons écouté le riche discours de Mme Hilia Lima Barber livrant des éléments de biographie de Cabral et le sens de ses combats. Enfin, l’émouvant discours de Mme Fatima da Veiga, sous la bruine. Cabral, ingénieur agronome formé à Lisbonne, aimait la pluie, l’autre nom de la Joie et du Bonheur. Il lui a consacré un magnifique poème.

J’ai rencontré Amilcar Cabral, ami de mon père, quand j’avais huit ans, il y a un demi-siècle. Quel charisme ! Une intelligence sociale sublime. Un remarquable esprit scientifique. Et l’une des plus grandes figures intellectuelles et politiques du 20ème siècle.

Comment ne pas se féliciter de l’initiative mémorielle de M. Didier Paillard, à la fois exacte et juste ?

Lettre au Président de la République François Hollande pour le maintien de l’Institut français du Cap-Vert

vendredi 

25 avril 2014 à 11:50

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Monsieur le Président de la République,

Une immense clameur nous parvient : la France voudrait fermer l’Institut Français du Cap- Vert ! Cette intention, qui n’est pas fondée en raison, oblige à justifier le maintien de cet établissement public. Mieux, reprenant le mot de Henri IV, je voudrais « ramentevoir », remettre en mémoire, des faits qui seront autant d’arguments visant à le rendre « perdurable ».

Tout d’abord, comment ne pas l’indiquer, il n’est nul pays au monde où l’on donne « Bossuet », « Napoléon » ou « Voltaire » comme prénoms. Excepté aux Îles du Cap-Vert, où persiste cet étrange legs patronymique qui traduit l’influence intellectuelle, spirituelle et politique que le prestige de la France des Lumières exerce encore, en plein cœur de l’Atlantique. Et il n’est pas jusqu’à Amilcar Cabral, héros de l’indépendance, dont le prénom pourrait tenir de l’audience littéraire du Salammbô de Gustave Flaubert et de la vive controverse soulevée par Sainte-Beuve lors de cette parution.

Ensuite, au XXe siècle, un cycle dévastateur de famines poussera nombre de Capverdiens à émigrer vers Dakar, capitale de l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.), Abidjan et d’autres villes coloniales françaises du continent noir, puis aux Amériques, en France et dans ses territoires d’Outre-mer. Dans ces contrées se sont constituées des communautés capverdiano-francophones qui forment des segments essentiels de la diaspora capverdienne et des propagateurs zélés de la langue française. Au reste, le français parlé au Cap-Vert (enseigné dès l’école primaire) est l’une des plus ajustées d’Afrique. Et les élites défendent, comme un patrimoine précieux, le français dit de « bon usage ».

Un fait atteste d’un antique lien culturel (poético-musical), entre la France et le Cap- Vert : la reconnaissance mondiale de Cesária Evora, à partir de la France. « La Diva aux pieds nus », épigone des trois Hespérides musiciennes (Euripide), à la voix si douce (Apollonius de Rhodes) et charmante (Pierre Commelin), doit son succès planétaire, non au Portugal ou à un autre pays, mais à la France, parce que son répertoire centré autour du chemin de loin (caminho longi), dimension primordiale de la Sodade, reprend les thèmes majeurs de l’amour courtois des grands troubadours français, Bernard de Ventadour et Jaufré Rudel, qui ont chanté l’Amor di logni (l’Amour de loin). Ainsi, et à son propre insu, par la Sodade, elle a réactivé une « structure endormie » de la culture française qui, en retour, lui a assuré un triomphe universel. C’est l’exemple emblématique d’une subtile dialectique culturelle.

Faut-il rappeler que le Cap-Vert doit la création de sa capitale actuelle, Praia, à un corsaire français, Jacques Cassard, qui, sur instruction du roi Louis XIV alors en rupture diplomatique et en guerre avec le Portugal, détruisit la première capitale, Ribeira Grande, en 1712. Et il ruina et désola Praia qui, entre 1724 et 1770, deviendra la nouvelle capitale. Dans le registre des batailles françaises, plus d’un demi-siècle plus tard, le 16 avril 1781, dans la baie de Praia (Porto Praya), Pierre André de Suffren accomplira un haut fait d’armes stratégique, contre les Anglais, protégeant le cap de Bonne-Espérance et assurant à la France la route de l’Île Maurice.

Dans son ouvrage de combat anti-esclavagiste, De la littérature des Nègres (1808), l’abbé Grégoire citera plusieurs fois le Cap-Vert comme modèle d’émancipation.

L’ensemble des faits rappelés repose sur de vieux liens historiques entre la France et le Cap- Vert, qu’un célèbre ambassadeur français, fort avisé, M. André Barbe, a su méthodiquement retracer en les faisant remonter au début du XVIe siècle. En réalité, par la Sodade, ces liens s’enracinent dans le Moyen-Âge français. Ils précèdent donc de loin tout ce qui, par l’esclavage, la traite négrière et la colonisation, donnera la Francophonie ou ce que, après Fernand Braudel, on peut appeler la France hors de France.

Ainsi, c’est à l’aune du « temps long », si cher à cet historien de renom, que les deux pays, la France et le Cap-Vert, entretiennent des liens complexes et subtils, desquels il appert une antériorité historique et une exception linguistique que rien, pas même les nécessaires restrictions budgétaires de l’État français, ne devrait obérer ou venir détruire. Et ce d’autant que l’Institut Français du Cap-Vert, tel un phare francophone en Lusophonie, y promeut le rayonnement de la langue française.

En visant à la fermeture de l’Institut Français du Cap-Vert, la France n’affaiblit-elle pas de son propre chef une enclave francophone ? Ne laissez pas s’éteindre cet établissement, jalon lumineux.

Dans l’espoir que vous accordiez quelque intérêt à cette lettre,

Veuillez croire, Monsieur le Président de la République, en l’expression de ma très haute et parfaite considération.

Pierre Franklin Tavares

Lecture et lutte contre l’illettrisme, une urgence pour Épinay

Par , le 

mercredi 

19 mars 2014 à 12:35

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Contrairement à une opinion fortement répandue, le fait d’habiter dans les villes ne protège pas forcément de l’illettrisme. C’est d’ailleurs le cas particulièrement en Île-de-France : en 2011, 13 % des Franciliens âgés de 18 à 65 ans rencontrent des difficultés importantes dans les trois domaines fondamentaux de l’écrit : la lecture, l’écriture de mots et la compréhension d’un texte simple, selon l’Insee. C’est plus que la moyenne des autres régions métropolitaines (11 %) et cela signifie que plus d’un million de Franciliens sont en difficulté face à l’écrit.

Jusqu’à 11 000 Spinassiens directement concernés

Les inégalités au sein de la région sont importantes et la Seine-Saint-Denis est au premier rang des zones touchées. Les tests de lecture pratiquées lors de la Journée d’appel à la préparation à la défense demeurent une base intéressante. Ainsi en 2008, dans le département, 18 % des jeunes avaient des difficultés de lecture, et 8,3 % de graves difficultés. Ce dernier chiffre place le 93 au deuxième rang des départements métropolitains. Un constat d’autant plus catastrophique que l’on sait que ces difficultés augmentent en proportion avec l’âge.

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Cela tient à plusieurs facteurs, notamment la corrélation soulignée par l’Insee entre illettrisme et chômage (un chômeur de la région sur sept est touché), ou le fait de n’avoir pas suivi de scolarité, ou d’avoir été scolarisé à l’étranger. La proportion de personnes illettrées est également plus importante dans les Zones urbaines sensibles, comme le précise l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme : dans les ZUS (et Épinay en comprend deux), le pourcentage de personnes en situation d’illettrisme est deux fois plus élevé que dans le reste de la population selon les chiffres parus en 2013.

Même s’il n’existe pas de données localisées au niveau de la commune, il ne fait donc aucun doute que de nombreux habitants de la ville sont concernés par ce mal, à hauteur de 15 à 20% de la population environ, soit entre 8 400 et 11 000 Spinassiens environ, de tous les âges.

Un enjeu oublié par la municipalité sortante

Des dispositifs de lutte contre l’illettrisme existent heureusement, dotés de moyens, notamment au sein du GIP Défi Métiers (ex-CARIF), abondé par la région et par l’État. Une mission régionale de lutte contre l’illettrisme existe ainsi en son sein, pour une meilleure prise en compte de cet enjeu dans les politiques régionales de formation et d’emploi.

Cela ne peut cependant pas suffire, et les enjeux localisés au niveau d’une commune comme Épinay doivent mobiliser des acteurs locaux, à commencer par la municipalité elle-même. L’inaction de l’équipe sortante est ainsi en la matière inquiétante, comme si l’enjeu lui échappait totalement. Aucune action spécifique, aucune ressource municipale sur le sujet n’est ainsi accessible. C’est une omission déplorable.

Ainsi, l’essentiel de la politique du livre et de la lecture à Épinay a été à vrai dire abandonné à Plaine Commune, qui a notamment permis la construction de la Médiathèque Colette dans le Centre-Ville. Mais le manque d’exigence de la ville se ressent dans le fonctionnement de la médiathèque, comme des deux autres (petites) médiathèques de la ville. Ces problèmes avaient été relayés il y a plusieurs mois ici-même, ainsi que la dégradation quantitative et qualitative des collections depuis le transfert, nombreux étant les lecteurs à regretter la médiathèque Mendès-France beaucoup plus fournie en ouvrages. Sans parler de choix qui ne peuvent être qualifiés autrement que de démagogiques. Le seul intérêt des médiathèques d’Épinay est finalement de pouvoir accéder aux ouvrages des communes voisines, et la conclusion que nous en tirions ne peut être que répétée : « les trois bibliothèques ne sont ainsi guère autre chose que des guichets de prêt, afin d’accéder aux livres appartenant à des communes mieux dotées ».

Le problèmes des amplitudes horaires

Il faudrait encore citer le problème des horaires d’ouverture. La médiathèque Colette est ainsi ouverte cinq jours sur sept, de 15h à 19h30 les mardi et jeudi, et de 10h à 18h les mercredi, vendredi et samedi. Soit 33 heures par semaine en tout et pour tout, et encore moins à Albert-Camus (23h30 par semaine)  et à Jules-Vallès (16 heures). Quand les bibliothèques parisiennes et d’autres grandes villes atteignent les 40 heures d’ouverture, et que les pays européens ouvrent leurs bibliothèques au public près de 100 heures par semaine, y compris le dimanche, et en nocturne jusqu’à 22 heures !

Comme le dénonce l’association Bibliothèques sans Frontières, de telles amplitudes horaires sont nettement insuffisantes et « dignes de celles d’un pays en voie de développement ».  Une pétition soutenue par de nombreux écrivains a ainsi été lancée il y a deux mois pour étendre les horaires des bibliothèques notamment en soirée et le dimanche et réunit à l’heure actuelle plus de 12 000 signataires, et l’importance de cet enjeu a été depuis soulignée par le gouvernement.

Une étape majeure avec Yannick Trigance : le plan lecture du nouvel Épinay

Le programme présenté la liste Tous unis pour un nouvel Épinay conduite par Yannick Trigance a tenu compte de la problématique de l’illettrisme, et plus généralement de l’accès à la lecture et au livre. Les propositions y sont claires, fermes et courageuses :

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  • L’élaboration d’un plan lecture pour lutter contre l’illettrisme et fixer les priorités à ce niveau ;
  • Au sein de ce plan lecture, l’enrichissement des collections municipales, pour des médiathèques qui soient avant tout des bibliothèques, avec un fonds bibliographique suffisamment fourni et abondé en permanence ;
  • La question des horaires d’ouverture, y compris le week end et en soirée, sera également prise en compte, à travers la proposition effectuée d’adapter les horaires de tous les services publics à l’emploi du temps des habitants ;
  • Le plan comprend aussi la création d’un salon du livre annuel, et d’un prix littéraire mettant à l’honneur un grand auteur ;
  • Enfin une proposition est formulée pour accueillir des entreprises culturelles, notamment dans le domaine de l’édition, en partenariat avec les pôles universitaires voisins.

Si la liste « Tous unis pour un nouvel Épinay » conduite par Yannick Trigance est élue, elle saura faire de la lutte contre l’illettrisme une réalité, et du livre et de la lecture une ambition concrète pour Épinay. Ville populaire, elle peut cependant prétendre à être intégrée dans le tissu culturel et littéraire francilien, et bénéficier au titre de cette politique des retombées de Plaine Commune, labellisé « territoire de la culture et de la création » au sein du Grand Paris.

Ces engagements ne sont pas seulement les meilleurs de tous les candidats sur ces questions, à Épinay. Ce sont aussi les seuls.

L’histoire du soldat d’Igor Stravinsky : étrange hommage

Par , le 

dimanche 

9 février 2014 à 11:24

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Dans le cadre des célébrations du centenaire de la première Guerre mondiale, la municipalité d’Épinay a décidé de mettre en avant L’histoire du soldat, d’Igor Stravinsky, jouée par les professeurs du conservatoire d’Épinay, au Pôle musical d’Orgemont.

Si l’on ne peut remettre en question l’intérêt musical de cette petite pièce, hybride de poésie, de théâtre et de danse, l’une des plus riches de la première période de Stravinsky – celle qui vit aussi naître les trois grands ballets, L’Oiseau de Feu, Pétrouchka et Le Sacre du Printemps – le fait de la présenter dans le cadre de ce centenaire est problématique et traduit plutôt une forme de confusion, voire d’inculture chez les élus d’Épinay et au sein de la direction des affaires culturelles, peut-être mal à l’aise pour une fois qu’il s’agit d’autre chose que de spectacles d’humoristes ou de chanteurs pop.

Certes, L’histoire du soldat fut composée en 1918 sur des textes du poète suisse Charles Ferdinand Ramuz, et créée sous la baguette d’Ernest Ansermet qui, déjà, faisait le bonheur du public de mélomanes de la confédération. Le rapport avec le premier conflit mondial est cependant assez ténu. Stravinsky comme Ramuz étaient tous deux ressortissants de pays en paix, le premier comme exilé de Russie – sortie du conflit après la révolution bolchévique – et le second comme citoyen suisse. L’histoire du soldat fut qui plus est composée en Suisse, où Stravinsky vécut jusqu’à la fin de la guerre et sans en subir les conséquences, composant et créant cette pièce sous la protection du riche philanthrope Werner Reinhart – également patron, entre la première et la seconde des deux Guerres mondiales, de Rilke et de nombreux compositeurs comme Hindemith, Krenek, Honegger et Webern.

Le conte musical de Stravinsky n’a aucun rapport non plus avec la signature de l’armistice, qui intervint près de deux mois après la création. L’œuvre elle-même ne fut ensuite plus entendue intégralement avant 1923, la première production ayant cessé des suites de l’épidémie de grippe espagnole.  L’histoire du soldat n’est donc pas plus une œuvre de guerre ou sur la guerre que Goyescas de Granados (1916), Nuits dans les jardins d’Espagne de De Falla (1916) ou Le château de Barbe-Bleue de Bartók (1918) ; l’histoire de la musique continuait parallèlement au conflit et d’une façon relativement déconnectée, particulièrement dans les pays neutres (Suisse, Espagne, États-Unis jusqu’en 1917).

La pièce de Stravinsky n’illustre donc en rien « la volonté des musiciens de maintenir une pratique de leur art même en temps de guerre, et par son écriture, le climat généré par la guerre et l’apparition de nouveaux langages », comme le prétend la mairie. Pourtant, les travaux sur la musique de la Grande Guerre existent, comme ceux qui seront présentés dans quelques semaines à l’Historial de Péronne.

(D.R)

Et bien que l’argument fasse bien intervenir un soldat, il ne s’agit en aucun cas d’un poilu sorti des tranchées. L’histoire du soldat se base en effet sur un conte traditionnel russe, transcrit au XIXe siècle par Alexandre Afanassiev. Joseph, un soldat pauvre, mais doué au violon, rencontre un vieillard – le Diable – et accepte d’échanger son violon – qui représente l’âme – contre un livre décrivant l’avenir. Rentrant dans son village, Joseph réalise cependant avoir été trompé puisqu’au lieu de 3 jours, sa rencontre avec le Diable a duré 3 ans : les habitants croient à un fantôme, et Joseph voit sa fiancée mariée et mère. Joseph réalise alors l’inanité des biens matériels et cherche à rompre son pacte avec le Diable. La deuxième partie de la pièce raconte l’échec de cette entreprise et le triomphe final du Diable.

D’une certaine façon, jouer L’histoire du soldat pour le centenaire de la première Guerre mondiale est non seulement hors sujet, c’est aussi le signe d’une grave méconnaissance de cette œuvre elle-même. L’argument, sa morale a-morale, ne sont pas adaptés à célébrer les morts de la Grande guerre. L’histoire du soldat est d’autant moins adaptée à un public d’enfants et de scolaires, auquel sera présentée cette œuvre à Épinay, la mairie prétendant qu’il s’agit d’un spectacle « accessible à tout public ». Le public se verra donc présenter, en étrange hommage, une œuvre sans rapport avec l’histoire de la première Guerre mondiale, et une œuvre d’une ambiguïté morale que Ramuz et Stravinsky réservaient le public adulte de leurs contemporains, et fort peu adaptée aux enfants.

Quelle méconnaissance des œuvres de l’esprit, quel désintérêt pour la commémoration sérieuse et sincère de nos morts, quelle ignorance de tous les principes éducatifs et moraux dont on attend qu’ils soient défendus en premier lieu par les représentants élus !

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits