Postface à « En recevant Godot »

mardi 

1 août 2017 à 08:03

.

Page de couverture - En rencontrant GodotJ’ai postfacé le livre d’un vieil ami, Tiburce Koffi, intitulé : « En recevant Godot », qui est une pièce de théâtre. Je vous invite vivement à lire son ouvrage.

———-

Naître, cependant n’être pas. Se tenir entre naissance et existence. Hors la mort. Alors attendre ! Mais quoi ou qui ? Rien, personne, peut-être. Ou Godot.

Attendre, emprunté au latin atendere, signifie « prêter attention ». Samuel Beckett a médité ce point essentiel. Et s’en est tenu, sans désemparer, jusqu’à déconcerter ses lecteurs et spectateurs.

Tiburce Koffi prémédite d’accomplir le pas qui va au-delà. Il a voulu recevoir Godot, pour tenter de surmonter l’attente. Ainsi prolonge-t-il Samuel Beckett en plongeant dans une œuvre qui fut un immense succès au théâtre : En attendant Godot. En cela même, Tiburce Koffi engage un audacieux pari littéraire et existentiel. Il reçoit Godot.

Recevoir, cela veut dire « laisse entrer ou faire venir à soi » une personne. Mais, recevant Godot, Tiburce Koffi constate que rien ne (se) passe. Il n’y a pas d’événement : rien n’arrive, si ce n’est ce qui n’arrive pas. C’est ce paradoxe mis en scène par Samuel Beckett qui a suscité l’intérêt de Tiburce Koffi pour cet auteur et son ouvrage, après que Sidiki Bakaba ait « naturalisé » Godot, devenu citoyen abidjanais. Mais c’est à Paris, sa ville d’exil, que Tiburce Koffi rend Godot à sa nationalité d’origine. Dès lors, il peut méditer en profondeur Samuel Beckett, d’une manière originale et inédite. Et son écrit est une réflexion sans précédent sur ce génial auteur qu’il déborde. Comment ?

En nous appelant sur une identité étonnante : attendre et recevoir sont le même. Ou du moins le second complète le premier, sans le dénaturer. En effet, celui qui reçoit est celui-là qui attend. Plus encore : celui qui est attendu, Godot, est celui qui doit arriver. Et il arrive, mais sans que cela ne constitue un événement.

Pour mesurer la portée exacte et la signification ultime de la démarche de Tiburce Koffi, il convient de bien comprendre En attendant Godot, pièce dans laquelle Samuel Beckett procède à une triple déconstruction.

La première est une déconstruction du langage. L’écriture y est non pas simple, comme l’on pourrait le penser de prime abord, mais à la fois syntaxique et parataxique. En outre, fait significatif, Godot ne bavarde pas. Il retient les mots. Il est peu disert et ne converse pas vraiment. Mieux encore, il ne parle pas. Sous ce rapport, et ce point n’a pas encore été signalé par les critiques littéraires, il est à l’opposé du Socrate de Platon, dont il déconstruit et les dialogues (qui, par l’elenchos moral – méthode de réfutation – produit la vérité et le juste) et la fameuse Maïeutique (l’art de faire accoucher les idées innées, par le ressouvenir). Godot existe comme sans mémoire, sans souvenir non plus. L’absence de ces deux fonctions mentales ne produit pas du cognitif. Dans ses dialogues ou conversations, Godot ne cherche ni à convaincre ses interlocuteurs ni à dévoiler une quelconque vérité. Et il persiste par-delà le juste. Il laisse chacun à lui-même. C’est un type de renversement, quasi unique dans la littérature occidentale. La parole ne produit rien, moins encore de l’être. Qui connaît Tiburce Koffi voit dans ces faits, l’une des raisons de sa fascination pour Samuel Beckett.

La deuxième déconstruction, aussi silencieuse que profonde, est la rupture avec les règles du théâtre classique, tels que fixées par Aristote dans sa célèbre Poétique consacrée aux formes du théâtre. En effet, En attendant Godot développe une seule structure : l’intrigue continue. On n’y retrouve pas de situation initiale, pas de « purgation » de l’âme (mais plutôt un désenchantement) et moins encore de dénouement. Cette pièce échappe à l’épopée, au drame et à la tragédie. En ce sens, l’œuvre opère un spectaculaire renversement anti-aristotélicien. Et c’est sans doute dans cette insurrection littéraire que se situe la clé du succès de l’œuvre de Samuel Beckett. Qui connaît Tiburce Koffi comprend pourquoi cette œuvre l’a tant stimulé, lui le champion des discontinuités littéraires et politiques.

La troisième déconstruction est l’impossible parousie, entendue comme second et dernier avènement du Christ, et sur laquelle se fondent les trois vertus théologales chrétiennes : l’amour, la foi et l’espérance. Face à une difficulté, une énigme ou un problème, Alain recommandait de « trouver l’épingle » . Point n’est besoin, chez Samuel Beckett. Avec Godot, on ne trouve rien, parce qu’il n’y a pas d’épingle. Daniel Arasse, qui enseigne la lecture des tableaux, dit On n’y voit rien . Chez Godot, on ne voit rien, puisqu’il n’y a rien à voir. L’existence est ab-surde. C’est pourquoi, chez Samuel Beckett, l’« attention » ou l’attente n’a pas d’objet. L’histoire n’a pas de sens et, par suite, aucune architectonique. Qui connaît le parcours intellectuel de Tiburce Koffi saura pourquoi, sur ces points, il a pu trouver en Samuel Beckett un solide point d’appui.

Somme toute, en s’éloignant de Socrate (maître de morale), en se démarquant d’Aristote (maître du théâtre) et en se détournant du Christ (maître de la révélation), Samuel Beckett ne pouvait que passionner Tiburce Koffi qui, En recevant Godot, nous gratifie d’une belle œuvre de théâtre que sa scénographie et sa musicographie sauront si bien accomplir.

Avec cette œuvre, indéniablement, l’auteur prend place parmi les grands auteurs africains de théâtre. Et il nous convie à un débat qui, s’il se réalise, promet des richesses de pensée.

Macron : erreurs et provocations africaines

mercredi 

26 juillet 2017 à 09:41

.

Au cœur de sa conférence de presse du dernier sommet du G20 , à la question confuse et stupide d’un journaliste africain, Emmanuel Macron, chef d’État, a sponte sua improvisé une réponse qui reprend un vieux préjugé français : le taux de fécondité africain. Et, faut-il le rappeler, ce pré-jugé n’est pas seulement le sien, il est également celui d’une grande partie de la classe politique (gauche et droite), d’une composante (non négligeable) de la communauté des sciences sociales et est rebattu hebdomadairement par les médias français. Chacun comprendra pourquoi ce pré-jugé demeure aussi tenace. Il est volontairement entretenu. C’est l’image de l’Afrique noire (francophone), qui est l’une des pièces essentielles de la domination française en Afrique.

À QUESTION IDIOTE, RÉPONSE ERRONÉE

La question, généreuse en apparence, portait sur la nécessité d’un « plan Marshall », vieux poncif des journalistes africains francophones, pour « sauver l’Afrique ».

Emmanuel Macron a aussitôt compris que son interlocuteur ne savait pas ce qu’était le « plan Marshall ». Il le lui dira, tout en révoquant en doute la pertinence d’un « plan Marshall pour l’Afrique ». Et c’est dans ce cadre qu’il précisera les principales conditions qui, selon lui, devraient permettre à l’Afrique de se développer : « une gouvernance rigoureuse, dira-t-il, la lutte contre la corruption, d’une lutte pour la bonne gouvernance, de la transition démographique réussie. Dans des pays qui font encore 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez dépenser des milliards d’euros, vous ne stabilisez rien. Le plan de cette transformation que nous devons conduire ensemble doit tenir compte des spécificités africaines par et avec les chefs d’États africains ». Brave Macron !

Sa vision comprend deux volets. Le premier, qui est une condition politique, concerne la notion de « bonne gouvernance ». Le second, qui est d’ordre démographique, porte sur l’idée de « transition démographique réussie », avec un argument rédhibitoire : la maîtrise de la fécondité, comme facteur de développement. Pour étayer son point de vue, le Chef d’État français avance un jugement qui a suscité l’ire africaine : le sous-développement n’est pas un problème de financement (mobilisation de capitaux) mais une problématique « civilisationnelle », c’est-à-dire démographique : le taux élevé de fécondité. L’équation est donc simple : la civilisation, en Afrique, est le taux natalité élevé. Étrange idée. Heureux président, qui habille son autorité avec un syllogisme (raisonnement) élémentaire : (prémisse A) en raison de leur civilisation, les Africains font de nombreux enfants ; (prémisse B) or, ils doivent en faire moins ; (conclusion) : donc, ils devraient réformer leur civilisation. Ainsi, d’une question démographique que maintes spécialistes ont constituée en science, un Président en fait une problématique civilisationnelle.

C’est ce point qui a retenu l’attention des intellectuels et de quelques hommes politiques africains. Ils se sont indignés, ont injurié, y ont vu des insultes à l’endroit des femmes africaines (qu’eux-mêmes respecteraient tant), ont raillée la (supposée) vie privée d’Emmanuel Macron, dénoncé la mainmise de la France sur l’Afrique, et tout cela dans une incroyable cacophonie qui, dans peu de jours, fera place à un grand silence, comme il en a été à propos du persifflage des kwassa-kwassa comoriens fait par Emmanuel Macron. Mis à part ce point sur le taux de fécondité africain, tout le reste du discours a été ignoré : la « corruption » des élites et des cadres, la « bonne gouvernance » que peu veulent appliquer sont passés à la trappe. Ne serions-nous pas en présence d’un procès quelque peu facile ?

Et comme souvent, lorsqu’ils se sentent ou se croient humiliés, de nombreuses élites africaines ont recours à un vieil argument : le prestigieux passé historique de l’Afrique ou la valeur des coutumes. Pourquoi pas ? Mais, ce faisant, ils se situent sur le terrain même de l’adversaire qu’ils veulent réfuter, à savoir celui de la civilisation ; qui plus est, ils n’organisent pas une réponse adéquate. N’eût-il pas été plus pertinent, efficace ou pédagogique d’interroger Emmanuel Macron, à partir de l’histoire de France, pour lui faciliter la compréhension de ce que lui-même affirme ?

Par exemple, puisqu’il incrimine directement la fécondité (élevée) des familles africaines, il eut été plus judicieux de lui montrer qu’il s’inscrit contre l’abbé Grégoire, Sur la littérature des Nègres (1808) ou l’abbé Raynal et Diderot, Histoire des Deux Indes (1792) qui, en leur temps, défendirent les familles africaines tant méprisées par les esclavagistes et les tenants de la Traite négrière. Grégoire, Raynal et Diderot comprirent que l’attaque idéologique contre les familles d’Afrique noire obéissait à un intérêt matériel : justifier ces deux ignominieuses pratiques. Un autre exemple ; plutôt que des insultes, il eut été plus approprié de faire parvenir à Emmanuel Macron l’instructif ouvrage d’Hervé Le Bras, Marianne et les lapins, L’obsession démographique , et lui en suggérer la lecture, afin qu’il surmonte ses graves insuffisances en la matière ; d’autant que nous avons toujours été enclins à estimer qu’il y avait chez Emmanuel Macron des failles de connaissance et des creux en culture générale. C’est ce que Vladimir Poutine a mis en évidence, lors de leur conférence de presse au Château de Versailles, à propos de l’influence de la noblesse russe en Europe.

Au reste l’ouvrage d’Hervé Le Bras eut été profitable à Emmanuel Macron mais également aux élites africaines dans leurs réponses. En effet, l’auteur y décrit une France (Marianne) préoccupée à faire des enfants (lapins), pour rester en tête des « grands » pays sur le plan de la natalité. Et ce qu’il appelle la « fièvre nataliste ») (pages 9 – 19) remonterait à la débâcle de 1870 où, pour la première fois, l’argument d’un déficit démographique (insuffisance de population) a été avancée comme la cause principale de la défaite militaire française. Depuis, a surgi une obsession nataliste en France visant à encourager (politique publique) les naissances, dont l’une des visées est de contrer l’invasion démographique arabe ou européenne (salve, etc.) et, ajouterons-nous, à présent noire africaine. Ce que dit Emmanuel Macron relève de cette angoisse bien française.

QU’AURAIT DÛ DIRE EMMANUEL MACRON ?

Revenons donc à son propos contesté. En vérité, que voulait-il donc dire, sinon que partout où le taux de fécondité est supérieur au taux de croissance, il y a, de façon nécessaire, appauvrissement et non-développement. Cette vérité qui croise démographie et économie est bien connue et fort peu contestée. Ceci est si vrai que de nombreuses politiques publiques au monde s’y sont appuyées. Chacune se souvient ici de l’enfant unique initié en Chine populaire. Mais si tel est son sous-sol théorique, pourquoi ne l’a-t-il pas dite sous cette forme-là, en lieu et place de sa formulation triviale, provocante et humiliante ? Avait-il besoin de lancer cette provocation, là où elle n’était même pas utile ? Est-ce la médiocrité de la question et le mépris du journaliste noir, qui l’ont suscité et engagé son persiflage ? Sans doute pas.
En fait, à bien écouter le Président de la République, on s’aperçoit que sa réponse est d’abord improvisée et fait immédiatement suite à une hésitation sur l’exigence d’une juste gouvernance, qu’il invoque à trois reprises : « gouvernance rigoureuse », « lutte contre la corruption » et « lutte pour la bonne gouvernance ». Ces redites sont le signe patent qu’il cherchait comment énoncer son argument principal. Il hésite et tergiverse, se retient, utilise alors une expression non-polémique, « la transition démographique réussie », puis lâche sa malheureuse formule. C’est un lapsus révélateur, un acte manqué, qui trahit un pré-jugé et une conviction forte d’Emmanuel Macron : le taux de fécondité élevé des familles africaines. Un vieux cliché français.

LE FORCE HISTORIQUE D’UN PRÉJUGÉ

Mais l’argument est ancien et n’est pas d’un type nouveau. Il habite enfoui au plus profond des consciences de certaines élites françaises. Et c’est d’abord sous l’esclavage et la Traite négrière, atlantique et orientale (arabo-musulmane), que les familles noires ont été attaquées et rendues responsables de leur propre sort. Et on retrouvera cette idéologie d’accusation reformulée sous une forme atténuée chez Pierre Bérégovoy (2 avril 1992) et encore durant la terrible crise des banlieues françaises de 2005. Sur ce dernier point, qu’il nous soit permis de reproduire un long passage d’un de nos ouvrages non encore publié : « En France, et c’est une singularité, pour la première fois, la polygamie a été avancée, de façon répétée et concertée, comme la cause explicative des graves émeutes des banlieues d’octobre à novembre 2005. En quelques jours, unanimes, Gérard Larcher , alors ministre délégué à l’emploi, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, et Bernard Accoyer , député, président du groupe parlementaire UMP, se sont accordés pour présenter la polygamie comme la cause première et quasi unique du soulèvement des banlieues du dernier trimestre 2005.

De ces trois opinions, celle de H. Carrère d’Encausse résume et illustre le mieux l’ensemble des préjugés défavorables et des clichés dominants sur les familles noires de France, et qui vaut comme une faillite du savoir en général. Il convient donc d’accorder quelque prix à ses propos, lorsqu’elle affirme, sans ambages : Ces gens, ils viennent directement de leurs villages africains. Or la ville de Paris et les autres villes d’Europe, ce ne sont pas des villages africains. Tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair, pourquoi : beaucoup de ces africains sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et 25 enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues .

Outre la nette dimension de mépris et de fatalisme social qu’ils véhiculent, ces propos opèrent un inquiétant rapprochement entre polygamie et populations noires africaines, qui ne sont pas sans rappeler les paroles d’Arthur de Gobineau sur l’inéluctable et fatale dépravation morale des Phéniciens dès qu’ils furent au contact des Noirs : La polygamie, si chère aux peuples noirs ou demi-noirs, rend aussi, sous ce rapport, toutes les précautions inutiles .

Signalons que, près d’un an auparavant, Chantal Brunel, députée UMP, élabora une proposition de loi restrictive sur la polygamie . Et, dix ans avant, le 24 août 1993, la loi Pasqua ciblait le regroupement familial polygame ; quand, en vérité, un an plus tôt, au cœur même de l’Hémicycle, lors de son célèbre discours de Politique générale, Pierre Bérégovoy, sur l’égalité des sexes, et à propos des femmes issues de l’immigration, s’exclamait en ces termes : La polygamie, je le cite à titre d’illustration, ne peut être acceptée chez nous. Conformément aux recommandations du Haut Conseil à l’intégration, le Gouvernement cherchera les voies et les moyens de mettre fin, à l’avenir, au regroupement pour plusieurs épouses .

Et chacun se souvient des méprisantes paroles de Manuel Valls à l’endroit des commerçants noirs de sa ville d’Évry.

UNE GÉNÉRALISATION HÂTIVE

On le voit bien, quelque soient les cas, polygamie, délinquance ou taux de fécondité, les milieux politiques, intellectuels et médiatiques français s’accordent sur la mise à l’index des familles noires, en France même ou en Afrique. Toujours avec un seul argument : famille trop nombreuse. Ce pré-jugé est si ancré qu’on peut voir ou saisir sur le vif comment il prend corps chez Emmanuel Macron. En effet, son désobligeant propos appelle au jour la vérification suivante : quels sont « les pays [africains] qui font encore sept à huit enfants par femme ? »

Au vrai, pour qui consulte les chiffres officiels des organisations internationales, il n’y en a que deux : le Nigeria, avec un taux de fécondité de 8 enfants par femme, et le Niger avec 7,6 enfants par femme. Autrement dit, deux (2) pays africains sur cinquante-quatre (54). Pourquoi alors, de ces deux cas africains, Emmanuel Macron établit-il une hasardeuse généralité pour toute l’Afrique ?

En outre, lourde erreur cognitive, Emmanuel Macron ne prend nullement la peine (sans doute ne le sait-il pas) de pondérer le taux de fécondité par la densité de la population africaine (+30 hbts/Km²) qui reste quatre fois inférieure à celle de l’Europe (120 hbts/Km²) ni non plus par l’espérance de vie africaine qui est en moyenne de 57 ans, quand elle est de 69 ans au niveau mondial. Il exagère volontairement, là où Nicolas Sarkozy, obnubilé par la croissance démographique noire africaine donnait un taux de moins de 5% ?

Classons quelques taux de fécondité africains, en rappelant que la moyenne mondiale est de 2,42 enfants par femme. La France, qui se situe au 110ème rang mondial, est à 2,08 enfants par femme.

11 pays ont un taux de fécondité à peu près égal à celui de la France et se situent bien en-dessus de la moyenne africaine qui est de 5 enfants par femme : L’Île Maurice : 1,76 ; la Tunisie : 1,99 ; la Libye : 2,05 ; le Maroc : 2,13 ; la Namibie : 2,17 ; le Cap Vert : 2,29 ; l’Afrique du Sud : 2,33 ; Djibouti : 2,39 ; l’Algérie : 2,78 ; l’Égypte : 2,78 ; le Swaziland : 2,80 ;

6 autres pays ont un taux de fécondité établit entre 3,30 et 3,80 enfants par femme : le Kenya, le Zimbabwe, la Côte d’Ivoire, les Comores, la Gambie, le Soudan ;

22 autres pays se situent entre quatre et cinq enfant par femme : la Mauritanie, le Sahara occidental, l’Érythrée, le Ghana, Madagascar, la Guinée-Bissau, la République Centrafricaine, le Sénégal, le Gabon, le Togo, le Bénin, le Rwanda, Sao Tomé é Principe, le Tchad, la Guinée Équatoriale, la République démocratique du Congo, la République du Congo (Brazzaville), le Liberia, le Cameroun, la Sierra Leone, la Guinée (Conakry), la Tanzanie ;

9 pays sont entre cinq et six enfants par femme : l’Éthiopie, le Mozambique, le Soudan du Sud, l’Angola, le Malawi, la Zambie, le Burkina Faso et l’Ouganda ;

4  pays ont un taux de fécondité au-dessus de six (6) enfants par femme : la Somalie, le Mali, le Burundi ;

2 pays sont au-dessus de sept enfants par femme : le Niger (7,6) et le Nigeria (8).

Sur la base de ces chiffres de 2015, il appert qu’Emmanuel Macron non seulement commet une erreur d’appréciation mais donne également dans l’exagération et la généralisation hâtive. Est-ce son cabinet qui ne maîtriserait ni ne vérifierait les chiffres et lui en fournirait d’inexactes ?

Est-ce la force du pré-jugé qui occulterait l’observation objective ? Est-ce parce que nous sommes en présence d’un Chef d’État qui, à souhait, dramatise une situation pour se parer d’autorité ? En tous les cas, son injonction démographique à l’Afrique, qui est au cœur de sa réponse au journaliste africain, ne repose sur aucun fondement scientifique. En d’autres termes, c’est de l’arbitraire. Et c’est bien comme tel qu’il faut considérer une telle injonction, parce qu’elle s’appuie avec assurance et tranquillité sur des faits erronés, pour se parer d’autorité. Au fond, ce dire d’Emmanuel Macron est de peu de vérité, ni d’aucune force et même sans valeur. Et cependant, il nous a fallu le commenter.

 UN PROVOCATEUR INEXPÉRIMENTÉ

C’est que l’homme est volontiers provocateur et incline constamment au défi. Ainsi, après son sarcasme (ironie mordante) sur les kwassa-kwassa comoriens, après sa mise au défi adressée aux Chefs d’État de la Zone franc pour qu’il la quitte s’ils n’en étaient pas satisfait (menace et provocation), après avoir fait un pied de nez à son homologue malien en se rendant à Kidal sans passer par Bamako (mépris des règles d’usage), le voici, à présent, à sermonner publiquement les familles africaines noires en Afrique. Encore heureux qu’il n’ait pas suggérer l’idée d’une police de la fécondité, en rappel de Savonarole qui, en son temps, surveillait la sexualité des Catholiques.

En vérité, ces provocations sont l’expression d’un pli de son esprit ; un esprit qui, parce qu’il n’est pas authentique , cherche et recherche l’autorité, dans les moindres recoins et occasions. Alors, persiflage pour persiflage, peut-être devrions-nous songer à lui faire parvenir ce texte fameux de Hannah Arendt, Qu’est-ce que l’autorité ?, pour qu’il apprenne et sache, enfin, ce que cela signifie, et afin qu’il ne s’abîme pas plus longtemps dans un autoritarisme désuet, comme cela est ressorti avec netteté de sa « confrontation » avec son ex-Chef d’État-major, le Général Pierre de Villiers. Dans L’art de la guerre, bien plus modeste, Machiavel en guise d’autodérision se qualifiait de « général de papier ». Aussi, malgré toutes ses grandes connaissances sur la guerre, il eût l’humilité de ne pas se croire meilleur que les officiers militaires. Au reste, Emmanuel Macron n’a-t-il jamais lu L’art de la guerre de Sun Tzu, qui fait le portrait idéal du chef de guerre ? Ce peut être une source littéraire instructive. A-t-il étudié De la guerre de Carl von Clausewitz ? Même l’expérience littéraire des armes et de leur usage semble faire ici défaut. Sinon comment expliquer qu’il réduise la problématique des armes à une question budgétaire ? Certes, « on » peut être ou devenir « chef des armées » par la Constitution et surtout disposer de l’arme de dissuasion nucléaire sans aucune expérience du feu et des armes. En effet, Emmanuel Macron est le premier Chef d’État qui, sous la 5ème République, n’a pas fait de service militaire. Un chef des armes sans aucune pratique militaire est donc possible. Mais, la distinction entre le constitutionnel et réel devrait obliger à quelque modestie. Et être infatué à ce point est une erreur dans le proto-kollon d’État. Cette immodestie est résumée par le Général Pierre de Villiers : « Parce que tout le monde a des insuffisances, personne ne mérite d’être aveuglément suivi ».

C’est le début du déclin de Jupiter. Et parce que la France est en République, en démocratie et fait encore nation « belle et rebelle », comme le chantait si bien Jean Ferrat.

Ce penchant à la provocation, il ne le fait cependant pas avec tous. On l’a vu déférent et pénitent à Alger, petit élève studieux à Berlin et sujet sage à Londres. Peut-il de la sorte s’adresser aux Chinois ou aux Nord-coréens ? Ou à son homologue angolais ? Non ! Car ses provocations sont toujours à l’adresse de ceux qu’ils croient plus faibles, tels les États noirs francophones. Et bientôt ce sera le tour des familles noires de France. Mais qu’on n’y voit pas de racisme, comme inclinent à le croire nombre d’intellectuels noirs. Car, à moins de paradoxe raciste, jamais un Président français n’aura autant fait élire de députés noirs à l’Assemblée nationale.

Somme toute, les erreurs et les provocations publiques d’Emmanuel Macron ne traduisent, en définitive, que la faiblesse structurelle des États noirs francophones, la dispersion de la communauté noire de France et la veulerie de la « petite-bourgeoisie » noire de France. Toutes ces provocations africaines ne sont donc que le résultat de ces faiblesses-là. D’autant que, en France, il est toujours facile de moquer l’Afrique. Car cela ne coûte rien, ni politiquement ni socialement et moins encore diplomatiquement.

QUI SE NOURRIT DE LA FAIBLESSE DE L’AFRIQUE ?

Emmanuel Macron serait bien inspiré de réentendre quelques vérités énoncées par deux de ses prédécesseurs, sur les raisons des faiblesses de l’Afrique.

Dans une allocution fameuse, François Mitterrand dénoncera publiquement l’injustice : « Est-il normal que l’Afrique et l’Amérique latine, pour ne citer qu’elles, aient vu leurs recettes d’exportation diminuer constamment tout le long de la dernière décennie, qu’en dépit des aides multiples qui lui sont destinées, le Sud, en fin de compte, finance le Nord, puisque les transferts nets du Sud vers le Nord se sont encore accrus cette année de 10 milliards passant de la sorte à 43 milliards de dollars ? » .

De cet état de fait, Jacques Chirac, plus direct, n’en fera pas une question morale, comme l’avait fait François Mitterrand. À sa façon, plus direct, il dénoncera le long pillage de l’Afrique : « On oublie seulement une chose, dira-t-il, c’est qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation, depuis des siècles, de l’Afrique ; pas uniquement, mais beaucoup vient de l’exploitation de l’Afrique ; alors il faut avoir un petit peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, mais de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains, je dirais, ce qu’on leur a pris ; d’autant que, c’est nécessaire, si l’on veut éviter les pires convulsions ou difficultés, avec les conséquences politiques que cela comportera dans un proche avenir » . Piller

Quelques années plus tôt, le 19 janvier 2001, lors du Sommet France-Afrique (Yaoundé), en réaction à une lettre « sévère » de l’épiscopat français sur les régimes autoritaires africains, Jacques Chirac, bière à la main, improvisera une discussion avec des journalistes, dans laquelle il exposera sa thèse sur l’origine et les causes des faiblesses africaines : « Nous avons saigné l’Afrique pendant quatre siècles et demi. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières ; après, on a dit : ils [les Africains] ne sont bons à rien. Au nom de la religion, on a détruit leur culture et maintenant, comme il faut faire les choses avec plus d’élégance, on leur pique leurs cerveaux grâce aux bourses. Puis, on constate que la malheureuse Afrique n’est pas dans un état brillant, qu’elle ne génère pas d’élites. Après s’être enrichi à ses dépens, on lui donne la leçon » .

Que celui qui a des oreilles pour entendre, regarde !

Emmanuel Macron le fera-t-il ? L’homme est ainsi formé qu’il ne connaît pas assez l’histoire de France , moins encore les grandes idées des Lumières, et rien du Code noir, ni non plus sait-il ce que penser veut dire. Certes, dans son ouvrage célèbre , Paul Ricoeur remercie Emmanuel Macron pour sa contribution. Mais qu’a retenu ce dernier du philosophe ? Bien peu. Il aurait, étudiant, rédigé un mémoire de maîtrise sur l’idée de « L’intérêt général chez Hegel » ; mais Étienne Balibar, qui est censé l’avoir dirigé, n’en a pas gardé souvenir. Et, fait étonnant, Emmanuel Macron ne semble savoir que fort peu de choses de la dialectique (mis à part son expression « en même temps » qui en est l’une des formes les plus dégradées) et de l’État (incarnation de l’intérêt général) chez Hegel.

En tous les cas, qu’Emmanuel Macron garde raison, à mépriser autant les noirs Africains. Car il est un « mystère » de la 5ème République : le déclin de tout Président français s’amorce en Afrique noire, pour s’achever en France. Excepté Charles de Gaulle (octroi des indépendances) et François Mitterrand (Discours de la Baule), il en a été ainsi pour Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Et déjà, semble-t-il, pour Emmanuel Macron.

Au fond, depuis 2007, la France est traversée par une ligne de médiocrité. Et c’est cela même le problème.


[1] Sommet du G20 2017, du 7 – 8 juillet, Hambourg, Allemagne.

[2] Hervé Le Bras, Éditeur Olivier Orban, Paris, 1991.

[3] PF. Tavares, Des principes et des règles de la politique d’immigration en France,

[4] Gérard Larcher, Le Monde du 16 novembre 2005.

[5] Bernard Accoyer, RTL, 15 novembre 2005.

[6] H. Carrère d’Encausse, Interview à titre d’Expert sur la chaîne russe NTV, 14 novembre 2005. Outre les constructions fautives, il est frappant d’entendre la secrétaire perpétuelle afficher tranquillement mépris et préjugés. Mais l’étonnant ici est que le média russe la sollicite comme spécialiste des crises urbaines. Qu’il est facile de parler de ce qu’on ne sait pas, en affichant air et arguments d’autorité.

[7] A. de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, L. 2, Chap. III, p. 224.

[8] Chantal Brunel, auteur d’une proposition de loi sur la polygamie (8 mai 2004) retirée, dira : les violences ont eu cet avantage que l’on ose à présent parler de certains problèmes jusque-là tabous. On va enfin pouvoir se recentrer sur nos valeurs […] il convient d’envisager des mesures dissuasives complémentaires (sanctions pénales, tutelle des prestations).

[9] Loi relative à l’interdiction du regroupement familial polygame, sanctionnée par le retrait de titre de séjour, de l’époux et du conjoint, et son remplacement par une carte avec mention visiteur.

[10] Pierre Bérégovoy, Discours de Politique générale, Assemblée Nationale, 2 avril 1992. 

[11] Authentique signifie qui tire son pouvoir de soi-même, et non d’autre chose.

[12] Constitution française, Titre II, article 15.

[13] Décret du 12 juin 1996 sur la maîtrise de l’arme nucléaire stratégique.

[14] Discours de François Mitterrand, 45ème Assemblée générale des Nations Unies, New York, 24 septembre 1990.

[15] Interview de Jacques Chirac à retrouver sur YouTube ou Dailymotion.

[16] Philippe Bernard et Jean-Pierre Turquoi, France-Afrique, la fin des ‘’années Chirac’’, Le Monde, 15 janvier 2007. Vincent Hugeux, Le testament de Chirac l’Africain, en donne une version légèrement différente : « Ce continent, nous lui avons d’abord pris ses richesses. C’est curieux, disait-on alors, ces Africains ne sont bons à rien. Puis les colons ont envahi ses bois sacrés, pillant le cœur même du chamanisme. C’est étrange, s’étonnait-on, ces gens-là n’ont pas de culture. Aujourd’hui, on agit de même, mais avec plus d’élégance. L’Occident leur pique leurs cerveaux, par le biais d’une institution condamnable : les bourses. Il s’agit là, à mes yeux, d’une autre forme d’exploitation. Soyons clairs : on s’est bien enrichi à ses dépens. Nous devons, c’est vrai, encourager la marche vers la démocratie. Mais sans arrogance, sans humilier », L’Express, 13 janvier 2007.

[17] Voir ses confusions entre Napoléon 1er et Napoléon III, selon les dires de Donald Trump. Ou encore l’histoire des Outre-Mer.

[18] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, le cite en ces termes : « Emmanuel Macron à qui je dois une critique pertinente de l’écriture et la mise en forme de l’appareil critique [corrections] de cet ouvrage », Seuil, Paris, 2000, pages III – IV.

[19] Ce travail universitaire de maîtrise m’a été signalé par Jean-Luc Attobrah. Nous n’en avons pas trouvé trace à l’Université de Nanterre.

Côte d’Ivoire : le rôle de la peur en politique

lundi 

17 juillet 2017 à 09:45

.

Une nouvelle donne, pour le moins inquiétante, agite, anime et oriente désormais la classe politique ivoirienne : la peur, qui reste un « état affectif » primaire mais aux conséquences parfois dramatiques voire irrémédiables.

Et comme si les crises post-électorales (2011), sociales (2016 – 2017), militaires (2017) et budgétaires (2017), la profonde corruption des élites dirigeantes (blocage de la redistribution des richesses) et le procès de Laurent Gbagbo (frustration de près de la moitié des Ivoiriens) ne suffisaient pas à un peuple qui souffre déjà de tant de maux, voilà que sa classe politique lui inflige à nouveau un supplice : sa propre peur transformée en agenda politique. Et, dans le fond, il ne s’agit de rien d’autre. Ainsi, la mi-mandat du second mandat de l’actuel Président de la République cristallise-t-elle de fortes tensions, ravive-t-elle des ressentiments et des rancœurs, et entrouvre la fin d’un quinquennat qui s’annonce sous de mauvais auspices.

Malgré ce tableau, rien n’y fait. Au contraire. La raison recule, la peur avance. En un trimestre, cette nouvelle crise s’est accélérée : la peur a gagné les états-majors des partis politiques de la majorité présidentielle et les probables ou supposés candidats aux élections présidentielles de 2020. L’appel de Daoukro, que nous avions à l’époque qualifié de première tropicalisation du système Poutine – Medvedev, semble avoir perdu de sa vigueur initiale. Cet appel, qui consolidait une alliance, semble à présent la fragiliser. Pouvait-il en être autrement ? Sera-t-il appliqué ? À moins qu’on nous ne soyons devant son habile mise en œuvre, avec l’éviction des « jeunes », des « quinqua » et des sexagénaires, au profit d’un candidat pour lors inconnu. De même, la nouvelle Constitution ne paraît plus être un repère, pour la vie publique. Est-ce un texte désormais « vide », parce que l’institution-pivot, la Présidence de la République a tant perdu en crédibilité ces derniers mois, sous l’effet conjugué des crises multiples ? Les partis politiques et les factions sont dépassés par les événements et sont entrées en tension et internes et externes. L’emballement tend à se généraliser. Tout le monde y va de son commentaire. Les éditorialistes, par leurs textes parfois incendiaires ou quelquefois pessimistes, ajoutent à la panique des clans et déconcertent les citoyens. Les instituts de sondage, comme toujours, entendent orienter les opinons publiques et les décideurs, mais finalement amplifient les tensions. Qui recherche le chaos en Côte d’Ivoire ? À qui cela devrait-il profiter ? Et qui rendra compte, après le désastre ? Quelles sont les responsabilités morales des uns et des autres ? Il n’y a pas si longtemps, Laurent Gbagbo était le « problème ». Il est à La Haye. Son parti, le Front populaire Ivoirien est tétanisé. La communauté internationale, elle, est devenue discrète, comme si elle ne voulait pas aider à chasser les nuages qui s’accumulent dans le ciel ivoirien ? Bientôt, si les Ivoiriens ne se ressaisissent pas, ce sera à la France d’intervenir, ce qui accroîtra la dépendance de l’État ivoirien.

Dans un tel contexte, certaines fâcheuses décisions peuvent être prises qui mettront le feu aux poudres, ou qui accéléreront ou modifieront les échéances politiques et le calendrier électoral, ou encore susciteront des affrontements sanglants. La peur guide à présent tous les calculs, petits et grands. La sérénité et la sagacité sont en retrait. Un tête-à-tête qui, il y a un an encore, ne suscitait pas de commentaires particuliers fait à présent l’objet de suspicion, d’analyses perfides et accroît les anxiétés politiques.

La période du « sang chaud » est donc ouverte. Tout devient une « affaire de garçons » et Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, n’avait pas tort de moquer la stupidité infantile qui consiste à toujours avoir le dernier mot. Alors, on se fait peur à avoir peur, tels les spectateurs qui paient leurs tickets pour aller voir des films d’horreur pour s’effrayer. Par exemple, lors d’un récent meeting, le Ministre de l’intérieur avertit aux risques de conflits internes et pointe du doigt des traitres, sans les nommer. Un porte-parole se mouche et lui répond, via Facebook, à demi-mot que son camp n’est pas peureux. « Ça va finir en choukouya » (comprenez ici « en boucherie »), me disait, il y a trois ans, le sympathisant d’un parti de l’actuelle majorité présidentielle.

Comme si, en Côte d’Ivoire, la concertation politique, le dialogue démocratique, les instances publiques de la République ne suffisaient plus. Dans ce contexte, la peur fausse toutes les analyses et poussent à l’erreur.

Dans l’histoire politique, les « facteurs superstructurels » (religion, idéologie, sentiments, etc.) deviennent déterminants en période de crise. Ceux qui décident doivent garder leur sang-froid et accompagner leurs décisions de réflexions profondes. Dans Les Suppliantes, ouvrage dans lequel, pour la première fois au plan littéraire, le peuple décide de son avenir et fait naître la démo-cratie, Euripide formule une idée remarquable, à l’adresse d’un roi : « Tu as écouté le sang chaud, et non les têtes sages ». La suite se laisse deviner.
La classe politique ivoirienne est frappée du même mal que Bucéphale, le célèbre cheval qui prenait peur à chaque fois qu’il voyait sa propre ombre. Alexandre le Grand le dompta en lui apprenant que les ombres ne sont rien.

La peur sera toujours mauvaise conseillère. Ceux qui savent, ceux-là savent que la Côte d’Ivoire aurait pu s’épargner le drame horrible des massacres de Duékoué, si les principaux responsables politiques avaient gardé leur sang-froid et donner une chance à la dernière mission de l’Union Africaine lors de la crise post-électorale. Mais enfin, comme le dit Hegel, « les gouvernements ne tirent jamais les leçons de l’histoire » ; ce qui, cependant, ne saurait nous empêcher d’appeler toutes les forces politiques ivoiriennes à des actes de raison. La peur, dussions-nous le répéter, est toujours mauvaise conseillère.

Et la Côte d’Ivoire mérite mieux : un régime parlementaire.

Côte d’Ivoire : quatre coups d’éclat ou un coup d’État

lundi 

22 mai 2017 à 09:45

.

Lettre publique à Son Excellence, Monsieur Alassane OUATTARA

Monsieur le Président de la République,

La Côte d’Ivoire vit une crise de nature de son régime, et non pas celle de la Deuxième République (2000 – 2011) ni moins de la Troisième République (2016). Cette crise consiste en l’altération continue de l’institution présidentielle, typique de la Première République fixée dans le titre II de la Constitution de 1960. Rien n’y fera.

Dussions-nous le répéter, depuis 1993, le cœur et le sens de la crise ivoirienne n’est que la fragilisation continue et discontinue de l’institution présidentielle. C’en est même l’invariant. Une vérité l’étaye. Au plan politique, le cinquième Président est plus fragile que le quatrième, qui lui-même l’a été plus que le troisième et celui-ci que le deuxième, quand ce dernier le fut immédiatement après le premier. Qui peut, sans effroi, imaginer ce que sera le sixième Président, à entendre la sourde clameur des craintes qui montent déjà.

C’est qu’aucun successeur de Félix Houphouët-Boigny n’a pu ni ne pourra revêtir, comme il le fit avec tant d’art et de charisme, cette Institution qui, par imitation coloniale, fut taillée sur sa personne (expérience personnelle) et son époque (Cinquième République française, indépendance et guerre froide). Plus encore, en synthétisant avec habileté l’une et l’autre, sa personne et son époque, Félix Houphouët-Boigny a su lui-même se faire époque, au sens que Bossuet prêtre à ce mot, c’est-à-dire un « grand événement auquel on rapporte tout le reste […] parce qu’on s’arrête-là, pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après ».

Or, la personne n’est plus et l’époque a changé. Et s’il est juste pour beaucoup de le regretter, il est cependant impérieux d’en sortir. C’est cette problématique politique qu’il faut résoudre, avant de s’attaquer avec lucidité aux autres crises (économiques, sociales, militaires, ethniques, corruption, etc.) qui, aussi importantes et graves soient-elles, n’en sont que des périphéries.

La Côte d’Ivoire, et c’est le sens de son histoire, n’a pas d’autre choix que d’évoluer, de manière rapide ou lente, vers un régime parlementaire, si jamais elle veut se stabiliser. Au reste, cette vérité, vous-même l’aviez pressentie, en faisant instituer une vice-présidence de la République. Mais n’avez pas porté votre intuition à son terme. Aussi ne le fîtes-vous que de façon limitée. En effet, en instituant par désignation un vice-président, vous avez, d’un côté déconcentré (dilaté) le pouvoir présidentiel. Ce fut une première. Et, d’un autre côté, vous avez consolidé l’institution présidentielle, qui montrait à nouveau des signes de faiblesse.

Cependant, alors que la nouvelle Constitution affaiblit intérieurement l’institution présidentielle, celle-ci est fragilisée de l’extérieur par les événements (grève de fonctionnaires, chute des prix du cacao, mutineries successives, microbes, etc.). La Présidence est donc prise dans un étau.

Ainsi, votre intuition, altérée par les rapports de force internes à votre majorité et par le contexte socio-politique, doit être reprise, repensée et accomplie. S’il fallait deux exemple, le premier serait celui du Royaume chérifien qui n’a pas reculé, quand il fallut faire des réformes. Et le Roi Mohammed VI, qui ne pouvait régir le Royaume comme le fit son père, les continue, sans que son statut, sa fonction et son rôle ne soient affaiblies. Le second exemple est en Cabo Verde, où le régime parlementaire accomplit des prouesses manifestes. Et, en bonne gouvernance, les Présidents de la République et les Premiers ministres successifs ont toujours placé leur pays au-dessus d’eux-mêmes. La Côte d’Ivoire vaut plus que tous les Ivoiriens réunis. Elle ne peut être réduite à n’être qu’un « contrat » entre Ivoiriens. Un vieil axiome philosophique précise que « le tout est antérieur à la partie », ainsi la Cité politique est-elle antérieure à ses membres, disait fort justement Aristote.

Le temps des vraies réformes, c’est-à-dire de celles qui touchent au fond du mécanisme constitutionnel est arrivé.

Vous n’avez d’autre choix que de procéder par des coups d’éclat qui seules éviteront un coup d’État ravageur. La Côte d’Ivoire est un pays-État, selon le concept que j’avais créé en 2005. Or, elle doit devenir une nation, par le biais d’un système parlementaire adéquat, comme la France devint une « nation complète » par son Tiers-État (abbé Sieyès). Car, avec un régime présidentiel, le Côte d’Ivoire restera un pays-État que les convulsions continueront de désorganiser. Le pays-État fut le coup de génie et la limite historique de Félix Houphouët-Boigny. C’est au parlement qu’il reviendra de penser la nation Ivoire. Mais, s’entend, un parlement renouvelé, rebâti et pondéré par la Présidence de la République.

En conséquence des considérations précédentes, permettez à un vieil Ami de la Côte d’Ivoire, qui en connaît les murs, de vous faire quelques suggestions peut-être utiles mais en tous les cas de bonne foi. Elles seront au nombre de quatre :

Tout d’abord, votre démission, comme la rumeur en a évoqué la possibilité, serait impolitique. Elle ne ferait qu’accentuer la crise de l’institution présidentielle, alors qu’il s’agit de la repenser ;

Ensuite, engagez quatre coups d’éclat :

Le premier, au retentissement le plus grand, serait de prendre votre part à la libération du Président Laurent Gbagbo, qui est l’une des conditions majeures pour donner un éclat démocratique à votre Présidence et amorcer la réconciliation des Ivoiriens. Plusieurs pays amis sont dès à présent disposés à l’accueillir, si les termes d’un accord sont trouvés. Il pourrait tout aussi bien rentrer en Côte d’Ivoire, car, comme le dit Euripide, « il n’est pas plus grand malheur que de vivre hors de son pays natal ». Et, sous ce rapport, comment ignorer que de trop nombreux Ivoiriens vivent ce malheur comme le leur propre. Ils habitent un exil comme par procuration ;

Le deuxième coup d’éclat devrait mettre en place un vrai gouvernement d’unité nationale ;

Le troisième coup d’éclat serait de commencer à réfléchir aux bienfaits d’un régime parlementaire ;

Le quatrième coup d’éclat consisterait à engager une lutte sans merci contre la corruption. Car, dans son immense majorité, le peuple ivoirien ne supporte plus les enrichissements rapides qui ne reposent pas sur du travail réel et s’accompagnent de leur forte précarité et de grande pauvreté. L’exceptionnel taux de croissance que connaît la Côte d’Ivoire n’a pas conduit à une juste redistribution. Montesquieu formule une grande vérité qu’il invite chacun de nous à méditer : « Si l’on ne distribue point les revenus au peuple, écrit-il, il faut lui faire voir qu’ils sont bien administrés : les lui montrer, c’est, en quelque manière, l’en faire jouir ; cette chaîne d’or que l’on tendait à Venise, les richesses que l’on portait à Rome dans les triomphes, les trésors que l’on gardait dans le temples de Saturne étaient véritablement les richesses du peuple » (De l’Esprit des Lois, Garnier Frères, Paris, 1973, tome 1, p. 60).

La grande prouesse politique et sociale de Félix Houphouët-Boigny est d’avoir réussi à faire les deux choses : « distribuer » et « montrer ».

Enfin, je voudrais, instruit par l’histoire, évoquer la question des mutins. C’est à l’ivoirienne, la Guerre des mercenaires que connut et vécut Carthage lorsque, dans sa lutte contre Rome, elle eut recours à des mercenaires qu’elle ne put ou ne sut plus payer. D’où leur révolte. Carthage dut faire appel à Hamilcar, son Stratège, pour mater, dans une boucherie sans nom, les mutins. Polybe et Gustave Flaubert en ont rendu compte, chacun à sa manière, en formulant une mise en garde : tout régime qui s’appuie sur des mercenaires en finit par payer le prix fort. Pour éviter ce que Carthage nous enseigne, non seulement la Côte d’Ivoire ne devra jamais oublier que le soldat, c’est la solde ou alors le butin, mais aussi que, contrairement à ce que certains ont pu récemment vous suggérer, une guerre contre les mutins constituerait un grand péril pour la République.

« Que lorsque le principe de la République [la vertu] est dans toute sa force, on n’a presque pas besoin de lois », Montesquieu.

Pour éviter le coup d’État qui s’essaye chaotiquement ou qui, si rien n’est entrepris, finira par se former de  lui-même, la raison d’État et la sagacité vous conduisent à méditer les cinq suggestions que vous aurez l’amabilité de livrer à l’intelligence de votre entourage, si vous les jugez instructifs et utiles.

Les coups d’éclat font parties des techniques de la science de l’État, comme Gabriel Naudé le rappelle.

Puisse votre oreille être profonde, pour ne pas vite déborder (Rilke).

Nous vous prions de croire, Monsieur le Président de la République, en l’expression de notre très haute considération.

Épinay-sur-Seine, le 21 mai 2017

Pierre Franklin Tavares
Un ami de la Côte d’Ivoire, docteur en philosophie politique de la Sorbonne.

Mario Soares : un ami des peuples d’Afrique

mardi 

10 janvier 2017 à 12:38

.

Mario Soares et Aristide Pereira (D.R)L’homme fut un sage, comme peu d’hommes savent l’être en politique. Aristote parlerait de sagacité ou de prudence, dans les affaires publiques. Et sans doute Bossuet eût-il vu en lui un modèle de vertu. Comme La Bruyère, Mario Soares aurait pu s’écrier : « Je suis peuple » !

Mario Soares est mort, après une longue vie de combats démocratiques, en vue de la République et pour une société plus juste. Il aura toujours été attentif au sort des plus pauvres et à la Liberté. Aussi prêchait-il un socialisme porté par l’État-providence et non pas une molle social-démocratie soumise au marché et au Capital, qui accable les plus faibles.

Le souvenir public gardera de lui l’image fixe d’un grand émancipateur du grand peuple portugais. Avec les audacieux officiers militaires qui mirent fin à la guerre coloniale, il restera dans l’histoire comme l’un des pères fondateurs de la Deuxième République portugaise.

« L’attention est la pointe de l’âme » dit une formule. Mario Soares aura toujours été attentif au sort des peuples africains. Et cet aspect de son âme le distingue radicalement de maints dirigeants européens et surtout français.

Et pour mettre en exergue cette qualité éthique de Mario Soares, qu’il me soit permis de rappeler sa critique morale de nombreux chefs d’État africains.

François Mitterrand et Mario Soares adulaient Amilcar Cabral, dont ils vanteront constamment les qualités morales, l’énergie politique, la culture personnelle et l’intelligence. C’est leur point de départ critique des dirigeants africains.

Mario Soares se sentira quelque peu comptable de l’héritage de Cabral. Aussi consacrera-t-il une partie de ses activités à recueillir et à faire numériser tous les écrits disponibles de Cabral, les préservant ainsi de la destruction et de la négligence. Dans la même veine d’idées, il n’est pas étonnant qu’il ait choisi le Symposium international Amilcar Cabral, pour fustiger le comportement irresponsable de certains chefs d’État africains qui enfoncent délibérément leur peuple dans la misère. Son propos vaut comme son testament politique et une attention marquée à l’endroit de l’Afrique des peuples.

Ainsi, en 2004, à Praia, capitale de Cabo Verde (Cap Vert), lors de sa communication intitulée Amilcar Cabral : une pensée actuelle, il déclarait sans fioritures :

« Quarante ans après le grand mouvement émancipateur des décolonisations, l’Afrique, libérée du colonialisme traditionnel et de l’apartheid, totalement indépendante, en termes formels, apparaît comme un Continent à la dérive. C’est une réalité que les dirigeants africains ne doivent ni ne peuvent ignorer et qui a plusieurs explications. »

Et sans ménagement ou hypocrisie politique, Mario Soares invitera les dirigeants africains à ouvrir grands leurs yeux sur les accablantes réalités africaines : un continent à la dérive et des dirigeants inconséquents dans une Afrique dont il dresse l’affligeant tableau.

S’inspirant ouvertement de l’exemple de Cabral, Mário Soares invite les dirigeants africains à une évaluation critique de leur activité. Et, après avoir rappelé le fameux mot d’ordre de Cabral sur l’autonomie de la pensée des combattants de la liberté, « penser par nos propres têtes et partir de ses propres expériences », il ajoute : « Quatre décades après le grand mouvement de décolonisation, les dirigeants africains doivent faire une réflexion critique sur le chemin parcouru depuis le point de départ, en trouvant des formes adéquates pour qu’ils résistent, avec succès, aux formes nouvelles d’exploitation coloniale, dont ils continuent à être victimes ».

Mieux encore, cet appel n’est pas allé sans le rappel des grands défis auxquels l’Afrique postcoloniale est confrontée :

« Le continent africain a été particulièrement atteint par la globalisation. Au-delà des conflits ethniques, de l’expansion des fondamentalismes religieux – spécialement islamique mais aussi le christianisme évangélique – des pandémies, comme le sida, et de la corruption des dirigeants qui ont perdu le sentiment du service public et la sensibilité [fibre] sociale, en relation à la misère des autres, la globalisation a contribué à l’augmentation de l’exploitation de l’Afrique – de ses richesses – par les grandes multinationales… »

Avec la mort de Mario Soares, les peuples d’Afrique perdent un de ses grands défenseurs. Puisse le Portugal ne pas l’oublier et l’Afrique garder mémoire fidèle, si elle ne peut tenir le Souvenir.

Boas Festas : Bonne et heureuse année 2017 !

dimanche 

1 janvier 2017 à 17:56

.

En Cabo Verde (archipel du Cap Vert), en musiquant « Boas Festas », une vieille tradition célèbre la nouvelle Année avec les vœux de Bonheur et de joie, sans oublier la part et les droits du pauvre.

Je voudrais, reprenant cette coutume insulaire, souhaiter à chacun d’entre vous une Bonne et Heureuse Année 2017, en vous disant « Boas Festas » qui est à la fois un « acte de culture », une « manifestation culturelle » (qui remonte au Moyen Âge) et une chanson populaire !

Ainsi, une fois l’an, à l’aube du 1er janvier de l’Année nouvelle, un petit groupe de musiciens, entonnant une aubade (aube) quelque peu bruyante, frappe à la porte de personnes visitées, les réveillent et leur chantent le « Boas Festas».

Cette chanson occupe une place centrale dans le répertoire musical caboverdien, parmi les chansons les plus populaires. Elle soulève l’âme des Caboverdiens, aussi haut que « Sodade » si magnifiquement chantée par Bonga (1974) puis par Césaria Evora (1992). Mais son rayon culturel s’est limité à l’archipel et à la diaspora.

L’instrumentarium (effectif instrumental) de « Boas Festas » conserve celui du Moyen Âge : outre les vents (voix), il y a les cordes (guitares et cavaquigno) et les percussions (tambourins).

Mais s’il n’y a qu’un air musical, on compte deux textes (paroles) différents. Le premier texte est le plus connu, repris par maints ensembles musicaux. Les musiciens entonnent « Boas Festas », et dès les premières paroles se recommandent de « Monsieur Saint-Sylvestre » (saint Sylvestre 1er né en 270 à Rome, mort le 31 décembre 335 après J.-C. et 33ème Pape). C’est lui qui guide leurs pas jusqu’à la demeure choisie. En y arrivant, les musiciens demandent aux visités si elles sont des personnes « honorables » ? Si elles le sont, elles doivent alors prouver leur capacité au don, en brisant leur tirelire pour en remettre une part aux musiciens qui se la répartiront. Toutefois, une douce menace pèse : en cas de refus, « Georges », l’homme des « intentions mauvaises », viendra dans cette demeure et, en guise de punition, exigera bien plus et ne leur laissera que peu. Cette version est un appel au soutien de ces musiciens de circonstance.

Le second texte, lui, est musiqué par le groupe Cordas de Sol qui, conformément à ses convictions socialisantes, insiste sur le devoir de solidarité vis-à-vis du « frère Manel », exemple du mauvais sort, et implore Dieu pour que sa situation sociale s’améliore.

Une troisième version de « Boas Festas » s’est imposée. Elle est sans texte. C’est celle instrumentalisée par Luis Morais et qui reste inégalée.

En Europe, et plus particulièrement en France, l’aubade de « Boas Festas » a été marginalisée, modifiée et déconnectée de la Saint-Sylvestre. On en retrouve, en effet, la forme et des traces, quand des jeunes appelés du contingent se rendent, au matin, dans certaines demeures, y chantent pour collecter des fonds qui les aideront à faire leur service militaire.

Vous trouverez cinq interprétations. La première est Sao Silvestre. La seconde est celle du groupe Cordas do Sol : Irmon Ménel (Frère Manel). La troisième est celles instrumentale de Luis Morais. Et comme les jeunes de tout temps modifient tout ce qu’ils touchent modernisée, la quatrième, est mi-zouk, mi-rap.La dernière est la version « cubanisée ».

 

Souvenirs d’été : provisions de pro-visions pour l’hiver !

mercredi 

21 décembre 2016 à 13:25

.

Tu le sais Olphy,

Seul le Souvenir garde la possibilité ontologique de fabriquer, puis de livrer au magasin de la Mémoire ses lots d’images. C’est lui qui, l’Été dernier, nous ouvrit l’occasion de faire nos parts d’images pour traverser intacts cet Automne et notre Hiver.

Éclaircissement : tel l’affirme si justement Paul Ricœur : pour Platon, l’image, l’imagination et la mémoire, qui produit la « représentation présente d’une chose absente » (eikōn et phantasma), sont le moteur de l’activité psychologique ; tandis que, selon Aristote, le souvenir, en tant que rappel essentiel de ce qui a été antérieurement perçu, vécu ou appris, est le déterminant.

Mais, nous nous plaisons à méditer autrement cette délicate relation entre Souvenir et Mémoire, ainsi que retentit continûment Le Livre des Sodades. Car, le Souvenir, qui n’a d’antériorité autre que lui-même, appelle au jour l’Image, au sens que nos deux poètes préférés, Hölderlin et Rilke, prêtent à cette notion. Saint Augustin est également un maître des Images.

Olphy, te souvient-il, c’est instruit de ces riches controverses que nous passâmes l’Été dernier, parcourant l’Europe dans une marche volontaire. Et que d’Images le Souvenir n’a-t-il pas construit en nous et qui, depuis, collectées dans nos mémoires comme des provisions (acomptes) pour l’Automne et notre Hiver, sont nos pro-visions. C’est cela le pro-voir, l’acte essentiel, auquel seul est accordé le secret du monde : voir le monde à partir du Souvenir.

L’Île de Ré :

Après Nantes, La Roche-sur-Yon dans le bocage vendéen qui porte l’empreinte de Napoléon 1er, puis les Sables d’Olonne, nous prîmes la gracieuse bande routière qui mène à L’Île de Ré, enjambant le pont aux Images, et qui, de loin, s’approche à grands pas. Qu’elle est belle, l’île, cette asymptote qui tient ensemble le proche et le lointain ! Et notre marche callistique, avec la vélocité de nos pas qui dévoraient les chemins vicinaux, et ce pour enfin pro-voir ou alors capturer du regard les apaisants recoins de cet archipel charentais.

Olphy, ô mon Olphy à vélo, rieuse, comme reviennent les souvenirs abidjanais de nos tendres années d’enfance ! Il m’en souvient, la folle course de Saint-Martin-de-Ré à La Flotte, parmi les pinèdes, les chaudes vignes gorgées de soleil et les marais de sel endormis. Tel l’île-de-Sel aux Hespérides. Et, en bouquet, les succulents coquillages au beurre d’ail cuit au four, dont l’odeur se mêlait à l’effluve des vagues du bord de mer, et que nous relevâmes d’un sec vin blanc. Comment ne pas y revenir ?
Le Souvenir commande tout et guide les pas des marcheurs.

Et Copenhague :

Ô København, « le port des commerçants », qui se dresse monumentale entre les statues de trois êtres remarquables : près de la mairie, assis mais de bronze, Hans Christian Andersen nous racontent encore ses histoires merveilleuses. Le Souvenir nous laisse entendre, ce qu’il dit. Et qui pose et se repose sur un rocher la nostalgique Petite sirène, jolie, dos à la mer et oubliant ses meurtrissures. Et, dans le centre-ville, Absalon, le moine-soldat qui bâtit Hafnia, la citadelle d’où sortit Copenhague.

La ville aux imposants édifices anciens est bâtie sur le calme des eaux du port et sur la paisible coulée des canaux de navigation où vont et viennent d’innombrables embarcations, quand elles ne sont pas amarrées. Maints ponts surmontent et joignent les rives. Les rues, aussi larges que les boulevards parisiens, sont bien mieux aménagées. Des voies ferrées nervurent le site. Mais une éducation anime la ville : les habitants sont discrets et la cité, belle et propre, est harmonieuse.

Nous t’avons cueillie, Copenhague, par les angles qui consolident le pro-voir. Ce fut, comme de premier, par nos pieds inépuisables que nous prîmes gratuitement ta mesure. Et nos jambes, qui sont des lieux de mémoire, gardent elles aussi de belles images : les apaisants parcs publics, tel le Jardin de Tivoli ou celui plus serein de Frederiksberg ou de Kastellet, la Citadelle aux cinq pointes et son vieux moulin. Et les fronts de mer que balaie l’odeur salée des vents frais. Sur l’un d’eux, en une place aménagée, des couples langoureux rivalisent de figures sur des airs de Tango. Mais aussi dîner sur les quais animés du port de Nyhavn aux lumières rouges, là où l’alignement des façades colorées rappelle les habitations portugaises qui accompagnent le fleuve Douro. Un Anglais, au hasard de notre proximité, affable, daigna moquer Paris que Zlatan venait de quitter pour Manchester. Mais les quartiers aussi aiment à vous donner leur paix et leurs couleurs chaudes, comme celui des Nyboder aux éclatants murs jaune d’or.
Comme de deuxième, sur une embarcation, nous glissâmes le long de tes canaux urbains, passant ou nous faufilant sous les ponts bas. Copenhague se découvre alors autrement : et je revois la superbe Église de Notre-Sauveur toute baroque avec son impressionnante flèche spirale et son escalier hélicoïdal, tandis que son carillon bat l’écoulement du Temps, mais fait silence de minuit au matin, et interpelle la piété des citadins.

Et, comme de troisième, nous empruntâmes un bus à impériale et décapoté, à arrêts multiples, pour la visite guidée des grandes places, des bâtiments célèbres et des quartiers. Parmi ces derniers, il faut avoir visité « Christiania » la bariolée, l’insolite, la résistante, l’originale, l’autogéré qui n’est peuplée que de hippies et d’Alternatifs, pour saisir la tolérance du comté de Copenhague.
L’humeur et les mœurs danoises développent ce puissant esprit public qui s’enracine et se consolide dans le fait que le Danemark soit, juste après la Suède dont il est frère et frontalier, le pays d’Europe où la classe moyenne est la plus importante (78%) mais aussi la plus égalitaire, car l’écart entre les hauts et les bas salaires y est le plus faible.

Heureux de tant de beauté, mais épuisés par tant de marche, nous regagnâmes la France. Et de retour,

Les Cévennes :

Nous arrivâmes à Rousset, dans les Bouches-du-Rhône, non loin de Marseille et d’Aix-en-Provence, où nous prîmes séjour dans un réconfortant hôtel.

Le lendemain vinrent à nous, tel un don, Marseille et sa Bonne-Mère qui, depuis sa hauteur, bénit du regard la ville, et protège ses nautoniers et toute l’étendue de la « Mer médiane », selon la jolie formule de Senghor quand il appelait à lui la Méditerranée. Y plonger, dans un bain qui régénère l’esprit, rien que d’éclat. Ce bleu plus bleu que tous les virginaux bleus du Ciel. Avignon, « ville d’esprit », s’étendit alors jusqu’à nous, avec son émouvant pont aux Demoiselles, le pont Saint-Bénézet de son vrai nom, et qui n’est présent que de moitié mais intact et entier par ce qui lui manque et que comble le coulant du majestueux Rhône. Nous revoyons, qui s’impose, le magnifique Palais des Papes avec la blancheur éclatante de ses vielles pierres. Nous attendaient, impatients, Toulon et son port aux calmes et accueillantes flots : une soupe de poissons, et en face et non loin, navires de plaisance et paquebots dormaient les paupières lourdes. Aix en Provence, l’amante du Ciel, superbe et au vêtement ensoleillé. Et de là, nous prîmes les asphaltes qui creusent les Cévennes, ce paradis sillonnant l’admirable chaîne montagneuse du sud-ouest du Massif central, et qui hurle une beauté mi-divine, mi-tellurique. Là-haut, les nuages inclinèrent leurs rubans cévenols jusqu’à nos visages. Et nous les cueillîmes, également gourmands d’air pur, pendant que nous étions sur les bornes et les routes des monts pour reprendre le vers de Hölderlin.

Nous ne visitons que des lieux et des sites dont nous nous souvenons.

Mon Olphy,

Mais c’est par les Images du Souvenir que nous aménageons également les saisons. Et il me semble bien, mon Olphy, que nous ayons raison contre Platon et Aristote. Car le Souvenir précède toute antériorité. Il se souvient d’abord de lui-même, avant tout autre souvenir et toute Mémoire. Tout lui est postérieur.

Laissons donc, de nouveau, entendre ce passage oublié du Livre sacré, qui retentit dans Le Livre des Sodades : « Dieu s’en est souvenu et tout lui est revenu en mémoire ». Le caché profond de ce mot ex-pli-que l’ultime parole du meilleur d’entre les hommes au larron, sur la promesse et la force du Souvenir, alors qu’ils sont suspendus à la Croix. Le Souvenir rend présent ce qui disparaît. Et cela, même le plus humble des hommes comme le plus haut d’entre eux le comprend. S’il a des oreilles pour pro-voir.

Et c’est ainsi que nous, toi et moi, pareils au « chêne et tremble d’argent » formons le « noble couple » qui médite, en marcheurs impénitents, le pro-voir et la pro-fondation du monde, sous la bienveillante joie des Ris et des Amours, mais aussi d’Abéona et d’Adéona, qui accordent et referment les chemins.

Mais voici déjà que le Souvenir appelle à lui le Printemps, l’enfance des saisons !

Merci encore Fidel, ami de l’Afrique !

lundi 

28 novembre 2016 à 08:30

.

De Cuba la prostituée, la joueuse et la droguée, parce que livré tout entier à la Mafia (Lucky Luciano, Meyer Lansky), totalement abandonné à l’impitoyable dictature de Fulgencio Batista (23.000 assassinats) et complètement soumise aux intérêts et calculs des grandes firmes américaines (Morgan, groupe Rockefeller, etc.), Fidel Castro en fera une île idéaliste et rebelle, mais aussi et surtout l’ami de tous les peuples opprimés de la terre, en particulier ceux de l’Afrique colonisée et martyrisée. Merci donc au Lider maximo !

Au vrai, le Cuba de Batista impactait le monde par le vice, quand le Cuba de Fidel infléchira l’histoire universelle par la vertu, n’en déplaise à Frédéric Couderc, à Jacob Machover ou Michel Onfray et quelques autres auteurs chagrins qui, par une audace volontaire, oublient dans quel enfer Cuba était alors enfermé. Certes, ils aimeront toujours la démocratie, mais uniquement lorsqu’elle sert le Capital, les puissants et une minorité.

Il faut avoir lu Enrique Cerules, pour être choqué et dégouté par le « portrait social » (prostitution, casino, drogue, alcool, blanchiment, corruption, pauvreté, etc.) et horrifié par le « système de production » (canne à sucre, tabac, café à l’Est, chemin de fer de 5600 kms dont 4600 kms pour le transport agricole ; secteur tertiaire à la Havane) du Cuba de 1958. Qui oubliera, sinon les vaillants amnésiques, par exemple, que près de 10% des femmes cubaines majeures étaient des prostituées, gagnant leur pitance par le commerce dégradant de leurs corps ? La débauche à grande échelle était un métier lucratif et faisait partie intégrante du système productif cubain. La paysannerie pauvre grandissait, et Guillermo Portabales en chantera la complainte avec la formule poignante « sudando por un dinero » (suant pour si peu d’argent), ou dans son Lamento cubano (Lamentation cubaine) ou Tristeza guajiro (Triste paysan) voire même El carratero. Est-ce étonnant que dans Guantanamera , chanson universelle, hymne révolutionnaire, le Cubain révolté entonne une espérance : « avec les pauvres de la terre, je voudrais abandonner mon sort » !

Et Cuba était déjà la plaque-tournante de la drogue. En réalité, on l’oublie, la prise de pouvoir castriste advient au moment même où Cuba est sur le point de devenir le premier narco-État de l’histoire, parce que déjà le « siège social » mondial de la Mafia américano-sicilienne. Fidel, et c’est son immense mérite, en a empêché la formation. Au reste, nul ne sort son peuple d’un tel enfer, par la mollesse. Et qui maintient en souvenir l’horrible situation cubaine remerciera Fidel de n’avoir rien perdu de son énergie initiale de révolte. Il aura été le constant avocat du peuple, en réalisant du mieux possible ce qu’Aristote appelle « le gouvernement populaire » et qui, selon ce philosophe, naît toujours d’un gouvernement « oligarchique » (in Les Politiques). Ainsi, était-il prévisible que le régime de Fidel Castro naisse de celui de Fulgencio Batista. C’est à Aristote qu’il faut ici donner raison. .

Ainsi, depuis Santa Clara (Est de Cuba), le 28 décembre 1958, il fondit avec ses « camarades » et l’appui des Guajiros (paysans) sur la Havane, balayant Batista qui, abandonnant son régime, s’enfuira pour le Portugal et l’Espagne où régnaient en dictateurs António Salazar et Francisco Franco. Un tyran ou un dictateur ne se réfugie-t-il pas toujours chez les siens ou ses homologues ? Pauvre Michel Onfray, colporteur de rumeurs démagogiques de la propagande impérialiste sur le train de vie de Fidel.

Fidel ! Je me souviens de mes lectures passionnées de la fin de mon adolescence active. C’est dans ses écrits que j’ai découvert, pour la première fois, de véritables considérations écologiques à partir du matérialisme dialectique de Marx et d’Engels. C’est, il faut le reconnaître, l’un des grands apports de Fidel. Il enseignait aux enfants cubains, dans une exceptionnelle « pédie » (pédagogie) de la dialectique, comment jouir de la Nature sans la dévaster, par exemple lorsqu’ils nagent dans les flots de l’Atlantique : plaisir personnelle, connaissance scientifique et respect de la Nature. Cette maîtrise de la Nature se retrouvera dans l’organisation publique annulant tous les effets dévastateurs des ouragans qui, en effet, ne causent quasiment pas de dégâts matériels et aucune perte humaine à Cuba, là où à Haïti ou aux États-Unis, ils ont de désastreuses conséquences. Castro est, pourrait-on dire, « cartésien », au sens où il a rendu son État comme maître et possesseur de la Nature. Au fond, il a toujours plaidé pour la réconciliation de l’homme avec la Nature, même dans les colères de celle-ci. C’est également à mes premières lectures de Fidel Castro (du Che et d’Amilcar Cabral) que je dois la force de mes premières vives discussions avec les Combattants angolais qui, après leur formation militaire à Cuba ou en Chine, transitaient au domicile paternel à Abidjan, avant de rejoindre les maquis angolais, pour se battre et donner leur vie pour l’indépendance et la Liberté.

Et comment ne pas rester ébaubi par les performances de Castro en matière d’Éducation, Santé et de Sport ? Quelquefois, avec peu, on peut beaucoup. La culture du Cubain (musique, jeu d’échec, etc.) moyen est presque sans égale.

En tous les cas, le terrible blocus maritime, les six cent-trente tentatives d’assassinat en cinquante ans (soit en moyenne une tentative par mois), l’effondrement de la Russie soviétique, rien n’aura finalement empêché Fidel Castro d’apporter un soutien sans faille et décisif aux combattants de la Liberté en Afrique : en Algérie, en Guinée-Bissau et Cabo Verde, et surtout Angola et en Namibie, lors de la célèbre bataille de Cuito-Cuanavale (12 – 20 janvier 1988) dans le sud-ouest de l’Angola, qui verra l’affaiblissement militaire définitif du FNLA de Roberto Holden soutenu par Mobutu (Zaïre) et de l’UNITA de Jonas Savimbi appuyé par les USA et la France, ainsi que la fin de l’opération militaire de l’Afrique du sud (SADF) raciste et de laquelle résultera l’indépendance de la Namibie et la fin de l’Apartheid. Merci encore Fidel !

L’histoire médicale des endémies tropicales retiendra aussi la rapide implication et la contribution décisive du corps médical du Cuba de Fidel dans la lutte contre les grandes endémies en Afrique (ébola, sida), en Guinée-Conakry, Liberia, Sierra-Leone, etc., quand les grandes puissances s’interrogeaient. Merci encore Fidel !

Au fond, Fidel aura amélioré le sort des pauvres du monde. Et s’il n’est pas exempt de critiques, cela suffit à ce que nous saluions sa mémoire et son œuvre : jusqu’à la victoire, continuons !

Maroc et COP 22 : enjeux et leadership

vendredi 

18 novembre 2016 à 08:06

.

logo-cop-22-marrakech-maroc-2016-e1460103376422

Un contexte particulier

La 22ème Conférence des parties (COP22) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, qui se déroule à Marrakech, s’ouvre dans un contexte fortement marqué par six événements importants. Tout d’abord, l’élection « impactante » de M. Donald Trump aux États-Unis, « président élu » considéré comme un climato-sceptique, qui, le 20 janvier prochain, succèdera à M. Barack Obama, un climato-engagé. Le poids des USA fait monter la température diplomatique de deux degrés, pour emprunter ici au langage climatique. Ensuite, en Afrique, le retrait extensif des États de la Cour pénale internationale (CPI), renforcée par les menaces de la Fédération russe. Et à cette défiance, qui est sans précédent, s’ajoute des présidentielles pour la plupart contestées en Afrique francophone. Puis, les deux batailles décisives d’Alep (Syrie) et de Mossoul (Irak), qui mènent maintes populations orientales vers l’Europe, où l’on assiste à l’inquiétante montée des « populismes » et qui, en France, comme nous le disions dès 2012, peut voir Marine Le Pen remporter les présidentielles. Enfin, et bien évidemment, il y a l’épineuse « question Sahraoui » qui pèse sur la Cop 22.

Orientations africaines et enjeux marocains

La Cop22 engage trois grandes actions. En premier lieu, un double thème climatique : « l’atténuation aux effets du changement climatique » et « l’innovation en matière d’adaptation ». En deuxième lieu, une mission : « développer des outils opérationnels dans le cadre du plan Paris-Lima puis Paris-Marrakech ». En troisième lieu, sous l’égide du Royaume chérifien, la mobilisation de toute l’Afrique afin qu’elle fasse unité dans ce vaste débat. C’est à cet effet que se tient la conférence des chefs d’État d’Afrique et de quelques autres. Pour le continent, c’est une étape capitale et opportune. Car si, en marge de la Cop22, l’Afrique parvenait à afficher une position commune et cohérente, elle deviendrait non seulement un acteur majeur des futures COP, mais aussi et surtout elle renforcerait son ancrage écologique fort et pourrait lancer d’audacieuses politiques publiques en matière environnementale. Les populations en seraient les grandes bénéficiaires, tant sur le plan de l’emploi que de la qualité de vie.

Le Maroc, un pays et une vitrine écologiques

Le Maroc est un acteur majeur de l’écologisation du monde. Avec l’organisation de la Cop22, rappelons que le Maroc n’en est pas à son coup d’essai. En 2001, il a organisé la Cop7. La Cop22 devrait donc être son « coup de maître ». Ce faisant, le Maroc prend une option écologique importante voire décisive. D’autant qu’il se range déjà parmi les quatre pays les plus écologiques au monde avec le Costa Rica, le Bhoutan et l’Éthiopie.

C’est que l’intentionnalité politique du Roi Mohamed VI est claire et simple : faire du « développement durable » une sérieuse politique publique et assumer le leadership écologique sur le continent avec des projets innovants et audacieux. Parmi ces projets et chantiers, on peut citer les suivantes :

  1. porter à 42% la contribution des énergies renouvelables d’ici 2020, puis à 52% à l’horizon 2030. C’est dans cette optique que s’inscrivent les projets phares suivants : la centrale solaire d’Ouarzazate, le projet Noor (le plus grand dispositif solaire du monde) et le parc éolien de Tarfaya, le plus grand d’Afrique ;
  2. les projets écologiques sectoriels : le plan pour la protection des océans et l’initiative Agriculture, adaptation pour l’Afrique ;
  3. la construction d’un centre de tri sélectif avec production de biogaz ; la rénovation du parc d’éclairage publique ; la réhabilitation de l’actuelle décharge et la création d’une décharge aux normes actuelles ;
  4. les transports écologiques : l’acquisition d’une quarantaine de bus électriques, le lancement du Vélib (300 vélos en libre-service) et la première course de ‘’Formule E’’ ce mois-ci ;
  5. le 22 avril dernier : « Journée de la terre nourricière » consacrée aux arbres. La nouvelle loi sur les sacs plastiques (interdiction : production, importation, commercialisation et utilisation) et rénovation du Village des Potiers.

Nouvelle diplomatie et offensive géopolitique

Au regard des observations précédentes, la Cop22 revêt une dimension diplomatique et une portée touristique considérables, pour le Royaume chérifien. En accueillant, sur onze journées, près de 25 000 participants, le Maroc démontre le haut niveau de ses infrastructures touristiques, notamment avec la création du « village éphémère » Bab Ighli, sa forte capacité d’organisation d’événements mondiaux et sa grande maîtrise du dispositif sécuritaire.

Ce faisant, le Maroc indique ses nouvelles orientations diplomatiques, par une offensive géopolitique audacieuse conduite par le roi Mohamed VI en personne : l’Afrique, continent d’avenir. En ce sens, la Cop22 est un moment déterminant et une carte précieuse pour la réintégration dans l’Union Africaine, après trente-deux ans d’absence. Nous pouvons imaginer que la Cop22 sera l’occasion, pour le Maroc, d’obtenir plus de cohésion de ses alliés favorables à son retour au sein de cette institution continentale et d’augmenter le nombre d’États membres favorables à sa cause.

Certes le Royaume a ses alliés traditionnels et historiques : le Sénégal, le Gabon, la Côte d’Ivoire notamment. Après les avoir rassemblés, il lui faut maintenant convaincre certains grands pays du continent comme l’Afrique du Sud, l’Angola, le Nigeria et surtout s’entendre avec l’Algérie son grand voisin et rival sur la « question sahraoui ». C’est le second objectif du sommet des chefs d’États africains organisés en marge de la Cop22.

Une stratégie payante

Payante, parce que le Maroc a assis sa crédibilité et sa notoriété écologiques sur un programme de manifestations culturelles et la réalisation d’une série d’infrastructures écologiques avec, en toile de fond, la mobilisation de l’opinion publique internationale et celle interne des populations.

En marquant des points dans les registres écologique et climatique par ses projets et autour des deux thèmes de la Cop22, en prenant l’initiative d’un sommet africain, le Maroc s’affirme comme un pays incontournable en Afrique, après son rêve européen.

Congo-Brazzaville : des opposants divisés ?

lundi 

31 octobre 2016 à 09:53

.

Il n’y a pas si longtemps, en septembre dernier, un haut responsable politique français rencontrait M. Benoît Koukébéné et, conversant, il s’étonnait de l’impossibilité pour les opposants congolais de se rassembler, contrairement à ceux des autres pays d’Afrique centrale. Ce qui est vrai. Car dans aucun pays de cette région, l’opposition n’est aussi divisée qu’au Congo Brazzaville.

Dans les chancelleries occidentales, il a fini par s’installer la conviction selon laquelle ces opposants ne voulaient pas ou ne pouvaient pas se réunir, pour préparer une alternative. Or cela n’est pas tout à fait vrai ni même juste.

Au vrai, cette objection vaut plutôt comme une excuse, pour masquer les compromissions de certains grands dirigeants français avec le pouvoir tyrannique de Denis Sassou Nguesso. En effet, tout citoyen sincère remarquera combien la classe politique française est muette, qui n’entend pas les éclats des bombardements du Pool ou qui a oublié les opposants embastillés, et fouettés comme au temps de l’esclavage avec d’affligeantes cicatrices. Rien qui ne leur arrache une quelconque émotion, indignation ou protestation.

M. Denis Sassou Nguesso est un ami et même un intime du Premier ministre Manuel Valls. Les journaux en ont fait mention. L’opinion publique internationale, les résistances africaines et toute la diaspora congolaise ne cessent de s’en offusquer. Mais rien n’y change, et pas même l’esquisse d’une gêne, pour les donneurs de leçons sur la morale publique et les droits universels de l’homme.

Mais tel n’est pas mon propos. Car il appartient aux Congolais de faire ou de refaire l’histoire de leur État, et à nul autre.

Revenons donc à la division de l’opposition congolaise, l’objet de cet article. Tous les commentaires faciles convergent vers un même argument : l’Ethnie, la clé de toutes les divisions politiques. Cette vision coloniale et néocoloniale a tant été martelée qu’elle est désormais admise comme allant de soi par les élites brazzavilloises, même les mieux formées ou les plus sincères. C’est une commodité, qui repose sur le refus des écoles et des idéologies ethnologiques françaises et congolaises de rechercher les causes secrètes de cette division dans le système tyrannique qui domine le Congo Brazzaville depuis bientôt un demi-siècle !

Si les opposants congolais ne peuvent se rassembler, c’est non parce qu’ils sont d’ethnies qu’on essaie d’opposer, mais en raison de l’une des principales caractéristiques de la tyrannie qui est de diviser. Un tyran est toujours minoritaire. Il ne doit sa survie qu’à la division. Sous ce rapport, M. Denis Sassou Nguesso a réussi. Et c’est peut-être même la seule réussite qu’il ait obtenue.

Plus que de longues analyses, qu’il me soit ici permis de citer longuement Aristote, afin que tous les patriotes du Congo Brazzaville prennent conscience que leur division à sa source dans la tyrannie qui les écrase, parfois plus qu’ils ne le croient eux-mêmes.

Le texte d’Aristote ci-dessous est extrait des Considérations politiques sur les coups d’État de Gabriel Naudé.  Le lecteur, s’il le souhaite, peut directement se reporter au livre d’Aristote, Les Politiques, paru chez GF Flammarion, à Paris, en 1990, qui présente une version légèrement modifiée et en français actuel :

« Pour le maintien de la tyrannie, il faut faire mourir les plus puissants et les plus riches, parce que de telles gens se peuvent soulever contre le tyran par le moyen de l’autorité qu’ils ont. Il est aussi nécessaire de se défaire des grands esprits et des hommes savants, parce qu’ils peuvent trouver, par leur science, le moyen de ruiner la tyrannie ; il ne faut pas même qu’il y ait des écoles, ni autres congrégations par le moyen desquelles on puisse apprendre les sciences, car les gens savants ont de l’inclination pour les choses grandes, et sont par conséquent courageux et magnanimes, et de tels hommes se soulèvent facilement contre les tyrans. Pour maintenir la tyrannie, il faut que le tyran fasse en sorte que les sujets s’accusent les uns les autres, et se troublent eux-mêmes, que l’ami persécute l’ami, et qu’il y ait de la dissension entre le menu peuple et les riches, et de la discorde entre les opulents. Car en ce faisant ils auront moins de moyen de se soulever à cause de leur division. Il faut aussi rendre pauvres les sujets, afin qu’il leur soit d’autant plus difficile de se soulever contre le tyran. Il faut établir des subsides, c’est-à-dire des grandes exactions et en grand nombre, car c’est le moyen de rendre bientôt pauvres le sujets. Le tyran doit aussi susciter des guerres parmi les sujets, et même parmi les étrangers, afin qu’ils ne puissent négocier aucune chose contre lui. Les royaumes se maintiennent par le moyen des amis, mais un tyran ne se doit fier à personne pour se conserver en la tyrannie.

Et au texte suivant qui est le XII, voilà comment il [Aristote] enseigne l’hypocrisie et le simulacre :

Il ne faut pas qu’un tyran, pour se maintenir dans la tyrannie, paraisse à ses sujets être cruel, car s’il leur paraît tel il se rend odieux, ce qui les peut plus facilement faire soulever contre lui : mais il se doit rendre vénérable pour l’excellence de quelque éminente vertu, car on doit toute sorte de respect à la vertu ; s’il n’a pas cette qualité excellente il doit faire semblant qu’il la possède. Le tyran se doit rendre tel, qu’il semble à ses sujets qu’il possède quelque éminente vertu qui leur manque et pour laquelle ils lui portent respect. S’il n’a point de vertus en effet, qu’il fasse en sorte qu’ils croient qu’il en ait » .

M. Denis Sassou Nguesso n’a rien créé. Il applique, à son pays, les plus vieilles recettes des tyrannies. En conséquence de quoi, abolir la tyrannie congolaise, c’est refonder l’unité nationale.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits