Côte d’Ivoire : Jean-Pierre Cardinal Kutwa, ouvrez vos portes aux Déguerpis !

mardi 

17 juillet 2018 à 21:24

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Révérendissime,

Sur ce sujet si délicat et difficile, qui tant émeut l’opinion et touche au fondement même de la doctrine sociale de l’Église, la « Parole » ne s’est pas fait encore entendre. Or, votre titre cardinalice (cardinal-prêtre qui vous rattache à Rome) doit être le bouclier des pauvres et votre Archevêché métropolitain toujours s’affirmer comme l’ultime abri des pauvres. Et ce n’est pas nous qui le disons, mais Angelo Cardinal Sodano. Dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, il rappelle ce que vous savez : l’Église prône « l’amour préférentiel pour les pauvres, [ce qui] représente un choix fondamental ».

D.REn un vers inégalé qui construit une métaphore sublime, un laïc, Rainer Maria Rilke, dira poétiquement ce qu’est l’essence de cette doctrine depuis Léon XIII, Pie XII et Jean XXIII, et en quoi consiste la haute mission de votre habitation : « La maison des pauvres, écrit-il, est un tabernacle où l’Éternel en pain se change ».

Mais au vrai, et avant même que l’Église ne fut établie, le cri de colère du prophète Amos fendit le ciel d’une indignation relative aux expropriations foncières des plus pauvres. Gardons-en souvenir !

Solon également, le grand législateur d’Athènes, l’avait compris, qui fit une loi plaçant les indigents et les mutilés sous la protection de l’État, tout en décourageant l’oisiveté. Lycurgue, plus radical encore et génial stratège, décida de supprimer la pauvreté à Sparte. Ce qu’il fit de façon audacieuse. Le Christ, lui, s’est fait roi des pauvres. Et c’est ce que chante Le magnificat.

C’est dans cette tradition de « justice sociale » que s’inscrit l’Église, même s’il lui est arrivé de l’oublier. En tous les cas, l’Église, c’est d’abord pour les pauvres. Du moins ce devrait l’être. Alors, de belle grâce et par charité, ouvrez-en les portes aux déguerpis d’Abidjan, ces « blessés de la vie » (Jean-Paul II), victimes des ravageuses spéculations foncières qui n’ont plus de toit et habitent en famille dans les cimetières.

La colère d’Amos est encore grondante ! Aussi, là où l’État est défaillant, qui perd de vue « le bien commun » ; puisque les partis politiques oublient leur dessein citoyen et sont obsédés par l’échéancier électoral ; quand les collectivités territoriales n’accomplissent pas leur fonction d’hébergement et lorsque la Représentation (Assemblée) nationale ne s’émeut ni ne parle, alors il reste aux démunis un dernier abri : « la maison des pauvres ». Inspirez-vous de l’exemple de l’Église de France, si courageuse quand, en dépit de l’opinion, elle ouvre ses portes et offre le gîte aux migrants, aux pauvres, aux sans-papiers, aux dévastés !

En vérité, et vous le savez bien mieux que nous, c’est le droit et le devoir de l’Église (ivoirienne) de ne pas rester indifférente, face au sort de ces pauvres.

Éclaircissement : abriter les pauvres, ce n’est pas faire de la politique au sens politicien ou trivial du mot. Car l’Église est « autonome et indépendante » de toute communauté politique, comme l’affiche le Compendium en son Huitième chapitre.

Cependant, la solidarité avec les pauvres l’engage jusqu’au devoir de dénonciation, comme le proclame le Compendium en son point 81 : « La doctrine sociale, souligne-t-il, comporte également un devoir de dénonciation, en présence du péché : c’est le péché d’injustice et de violence qui, de diverses façons, traverse la société et prend corps en elle. Cette dénonciation se fait jugement et défense des droits bafoués et violés, en particulier des droits des pauvres, des petits, des faibles ». Et n’est-ce pas cela même et aussi le principe de subsidiarité ?

Certes la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance verra un prêtre-pasteur révolté, le célèbre Thomas Müntzer, appeler les pauvres à l’insurrection pour renverser l’injustice et instaurer le « Royaume de Dieu ». Engels et Marx, deux athées, l’ont considéré comme le premier communiste, dans La guerre des paysans en Allemagne (1850). Thomas Müntzer, à la tête des paysans armés, défendait l’idée de toits pour les sans-abris et de repas pour les pauvres. Bien évidemment, nous ne vous invitons pas à une théologie de la libération, mais à accomplir votre devoir de protection des plus humbles.

Car abriter et dénoncer, sans chercher à prendre le pouvoir, c’est cela pour l’Église faire de la vraie politique, savoir consolider la Cité en protégeant les pauvres, les plus faibles, comme le recommande, par le détail, la doctrine sociale catholique. Et ce que fait si bien l’Évêque de Rome, le pape François.

Au fond, la souffrance que vivent ces désœuvrés ramène au jour une ancienne question : Les pauvres ont-ils des droits ? Cette interrogation reprend le titre de la remarquable thèse de doctorat de Gilles Couvreur, qu’un homme cultivé m’a offert comme présent il y a trois Noël passés. Je ne termine pas de le relire, qui expose la doctrine sociale de l’Église (catholique), depuis la Concordia de Gratien (1140) jusqu’à Guillaume d’Auxerre († 1231) : en cas d’extrême nécessité, les pauvres, selon l’Église, ont le droit de voler pour se nourrir et survivre. Tel est le droit que les Déguerpis exercent spontanément, en habitant les cimetières.

Monseigneur, appelez l’État et ses démembrements à leur devoir, comme le suggère le Compendium. Le temps est venu d’entendre la Parole ! Et, pour être plus audible, si vous le pouvez, faites appel aux autres forces religieuses.

Côte d’Ivoire : pourquoi les Déguerpis habitent-ils les cimetières ?

jeudi 

12 juillet 2018 à 11:09

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D.RLa transgression est totale et sans précédent : à Abidjan, des vivants ont pris des cimetières pour demeures. Ils sont connus. Ce sont les déguerpis, les expulsés et les expropriés, tous ces punis de la spéculation foncière. Les plus fragiles donc. On n’imagine pas leur journée. Mais que penser de leurs nuits, parmi les tombes ? Le spectacle est déconcertant, décourageant même. Les vidéos choquent.

Il me souvient enfant, à Abidjan, les cimetières étaient sacrés. Les citadins y rendaient, avec respect, le culte des morts, celui des ancêtres et la pratique du souvenir. Puis vint le premier choc pétrolier (1973), avec ses premières restrictions budgétaires (État et municipalités) qui ont vu la baisse ou l’arrêt de l’entretien des cimetières, mais surtout l’apparition du banditisme qui a fait des cimetières des lieux de repaire pour délinquants et gangs.

Au milieu des années 80, les cimetières étaient plus redoutés par la présence des brigands que pour les morts. La peur remplaça le respect. Conséquence immédiate : les objets de valeur sur et dans les tombes (croix, plaques en bronze ou bijoux en or) commencèrent à être pillés pour être revendus dans des marchés parallèles ou pour servir d’amulettes (pratiques occultes).
Au début des années 90, face à l’incapacité des pouvoirs publics d’y déloger les bandits et d’y assurer l’entretien des sépultures (hypogées ou mastabas), on vit l’apparition de nouveaux « petits métiers de service » (propreté, arrosage, jardinage, surveillance, etc.) exécutés par des particuliers sous contrat avec les familles des défunts.

Mais qui, dans l’histoire urbaine d’Abidjan, aurait pu songer voir un jour des familles entières y trouver refuge et habiter ? Il est loin le temps où les programmes d’accès aux logements sociaux garantissaient à la majorité des citadins un toit, fut-il modeste. Il y avait alors, sous Félix Houphouët-Boigny, une véritable politique publique de l’habitat.

Que deviendront tous les enfants des déguerpis, qui auront appris à habiter sur des sépultures ? Le traité sur le droit des enfants est bafoué. La Constitution ne les protège pas. À leurs côtés, on voit des vieillards hagards, qui s’étonnent de ce qui leur arrive ! Et on entend sourdre la colère des mères de famille qui laissent monter au ciel leur désirs de vengeance : ni douche, ni toilettes, pas de chambre, aucune cuisine. C’est tout le sens de la maternité qui est niée.

A-t-on seulement imaginé le coût social et économique des déguerpissements brutaux ?  Un tabou est donc tombé : on peut désormais vivre et habiter sur ou parmi les tombes des morts. Une cloison fondatrice s’est écroulée. En effet, toutes les sociétés reposent sur la séparation (spatiale) du lieu des morts de celui des vivants ; séparation entretenue par le culte des morts (devoirs envers les anciens), ou le culte du souvenir (actes mémoriels) ou encore le culte des ancêtres (généalogie) et des mânes (pouvoir d’intercession).

Mais, il y a autre chose et peut-être en est-ce la signification essentielle : on l’oublie, le cimetière, c’est à la fois le lieu de séparation mais aussi le point de rencontre du monde visible et du monde invisible. Car les morts sont réputés pouvoir intercéder auprès d’êtres immatériels ou être les confidents des vivants. Et c’est bien cela que les déguerpis d’Abidjan nous rappellent et disent. Puisque, au moment de leurs déguerpissements sur décision gouvernementale, aucun parti politique, moins encore les religions, pas même l’intelligentsia ne leur ont prêté assistance, ils n’eurent à l’idée qu’un seul recours : les morts. C’est l’inversion du monde social : vivre, survivre, c’est habiter parmi les morts. Malheur à qui n’entend pas ce que cela veut dire ! La nécromancie est proche. Il peut tout en sortir.

Au reste, dans ces lieux, les déguerpis ne sont pas expulsables, du moins le croient-ils. Ils font des morts leurs protecteurs ou médiateurs. Et les cimetières sont comme les antiques forteresses, difficilement prenables. Seuls les morts peuvent désormais parler à l’État, lui faire entendre raison. Livrés à eux-mêmes, en violant de la sorte la quiétude du séjour des morts, les déguerpis posent un acte ultime de résistance et/ou de rupture civile.

En tous les cas, nous assistons à un tournant dans la crise sociale ivoirienne qui, en dépit de très bons résultats macro-économiques obtenus par le gouvernement, s’aggrave sous nos yeux. Promise et attendue, la redistribution des fruits de la croissance ne se fait toujours pas. Or, comme l’a toujours affirmé et si bien montré Félix Houphouët-Boigny, il est plus difficile et surtout plus coûteux de ne pas redistribuer que de distribuer la croissance. Et cela nul n’a besoin d’être de gauche, pour le savoir. Il suffit d’avoir du « bon sens » ou d’avoir été instruit par l’histoire universelle. Mais, il est vrai, cela est souvent la chose la plus difficile.

En somme, nous devons méditer avec attention ce nouveau phénomène urbain porté par une folle désespérance et qui, dévastation de l’existence, réaménage autrement ce que Heidegger a appelé le Quadriparti : la relation entre « terre, ciel, divins et hommes ». Aussi, voudrais-je, ici, inviter toutes les autorités compétentes et l’intelligentsia ivoiriennes à lire voire à relire le sublime texte de Heidegger intitulé BÂTIR HABITER PENSER, publié dans essais et conférences (collection Tel Gallimard, Paris, 1958, pages 170 – 193), qui montre comment les trois actes (bâtir – habiter – penser) sont liés par le langage à ce vers quoi ils renvoient, c’est-à-dire à « tout ce qui est » : l’être ; et qui, en une formule décisive, précise : « habiter est le trait fondamental de l’être en vertu duquel les mortels sont ».

Ainsi, que des citadins, sous la pression de la spéculation foncière et de la pauvreté, soient conduits à apprendre à des-habiter, révèle le fond d’un drame existentiel. Alors vient à l’esprit et au jour la question suivante adressée à tous : qu’est-ce ne pas habiter veut donc dire ?

Présidentielles au Mali : 1 fauteuil, 6 hommes, 3 présidentiables et 20 candidats

samedi 

12 mai 2018 à 18:39

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Nous devons observer et accorder, dussé-je le répéter, une attention spéciale aux présidentielles du Mali, dont le premier tour est programmé le 29 juillet 2018 et le second tour fixé au 12 août 2018. Rien n’est joué d’avance. Tout est ouvert.

LE MALI AU CŒUR DES CRISES

Carte_maliAinsi, huit (8) millions de Maliens (corps électoral) sont appelés aux urnes, dans un contexte interne difficile (zones centre et nord non sécurisées, terrorisme, absentéisme, multiplication de candidatures, etc.) et une situation internationale infléchie par le rapprochement subite des deux Corées et tendue par la recomposition géopolitique du Moyen Orient (guerres du Yémen, en Syrie, conflit sunnite/chiite, etc.). En raison de quoi, depuis l’indépendance du Mali (22 septembre 1960), cette élection apparaît comme la plus décisive voire destinale. Car outre le contexte international et la situation intérieure, pour la première fois, en effet, il est quasi certain qu’il y aura une crise post-électorale, si rien n’est fait pour la désamorcer dès à présent. Nous sommes en présence d’un rare cas de figure dans lequel une crise post-électorale détermine autant une élection qui n’a pas encore lieu. Il y a une inversion du temps politique. Au reste, nul ne sait quel résultat sortira de cette contradiction entre une crise post-électorale qui s’annonce et une élection à venir. Il n’est pas exclu, par exemple, que cette contradiction conduise à un coup d’état militaire ou civil (sur cette notion, lire nos réflexions sur Gabriel Naudé).

Cette élection revêt donc un caractère particulier. Et si la classe politique, l’Administration publique et le corps électoral ne font pas preuve de grande maturité et de sérénité, il est fort à craindre que la crise malienne vienne amplifier celle de Libye avec son cortège de maux (immigration, terrorisme, déstabilisation, etc.). Car, conséquence directe de la lourde crise libyenne, elle est structurellement liée aux problématiques moyen-orientales et à celles de toute la bande sahélienne (Mauritanie, Burkina, Niger, Tchad, Soudan, nord du Nigeria, Côte d’Ivoire, etc.). On peut même ajouter que les résultats de ce scrutin auront un impact direct sur l’annonce des candidatures aux présidentielles ivoiriennes prévues en 2020. Ce type de conséquences pourrait être multiplié. Cependant, les « experts », les médias et la communauté internationale n’en prennent pas l’exacte mesure, malgré les deux récentes rencontres internationales que furent la Conférence des donateurs sur la levée de fonds pour la force armée du G5 Sahel (Bruxelles, 23 février 2018) et la Conférence de lutte contre le financement de Daesh et Al-Qaida (Paris, 25 – 26 avril 2018).

En effet, cette élection constitue l’un des principaux points de contraction de toutes les contradictions (politiques, démographiques et civilisationnelles) moyen-orientales, africaines et européennes. Le Mali, par la force des événements, est devenu le territoire où les guerres orientales et les guerres africaines forment déjà un tout. Par exemple, nombre de combattants islamistes défaits en Syrie se sont repliés dans le désert malien. Le Mali est une poudrière, dont l’élection présidentielle peut être l’étincelle, si jamais elle n’était pas menée en toute transparence.

Cet article, qui sera suivi de deux autres, s’efforcera d’en préciser les enjeux et les risques. Aussi commencerons-nous par rapidement brosser le portrait les principaux protagonistes de cette élection.

SIX HOMMES-CLÉS, TROIS PRÉSIDENTIABLES

Le premier, bien évidemment, est le Président sortant Ibrahim Boubacar Keïta alias « IBK » et candidat (RPM) à un second et dernier mandat de cinq ans. C’est un socialiste non pratiquant, pour reprendre et lui appliquer la formule d’un de ses vieux amis. Il est une version africaine de la force tranquille, qui a hérité d’un contexte difficile et n’a pas autant démérité que le disent ses détracteurs. Certes, il n’a pas pu ou su endiguer la corruption qui reste la principale faiblesse de son mandat et le reproche majeur que lui fait à grands cris la société civile malienne. Certes, il n’est pas non plus parvenu à réunifier le territoire malien. Et il lui est reproché d’avoir ralenti l’application des « Accords d’Alger ». C’est qu’il n’a pu ou su non plus défendre et valoriser son bilan ; de sorte même qu’il semble ne pas en avoir. Mais il reste un élément de stabilité politique. C’est un démocrate qui saura accepter son éventuelle défaite, si jamais il été battu au premier ou au second tour, selon une affirmation qui circule. Cela n’est pas peu, pour un homme d’Etat de l’Afrique francophone. Au fond, sa grande faiblesse reste la défection de l’Adema (second pilier de sa majorité) qui, le 19 mai prochain, devrait désigner son candidat. Toutefois, si « IBK » sait tirer profit de ce que l’on appelle « le paradoxe de Condorcet », il a des chances de l’emporter, face à une opposition qui ne s’est (toujours) pas rassemblée au premier tour et qui peut compromettre ses chances au second tour. Au reste, le Président sortant dispose de tous les « moyens » de l’État.

Le second est Soumaïla Cissé (URD), chef de file de l’opposition et prétendant sérieux. Perdant de la présidentielle précédente face à « IBK », il dispose d’un solide réseau à l’international, notamment la filière des banquiers. Au vrai, c’est sa troisième candidature, ce qui en fait un homme d’expérience. Il dispose de tous les moyens financiers de sa campagne. Certaines chancelleries européennes et africaines estiment qu’il a de fortes chances de l’emporter. Mais il lui faudrait, pour cela, être habile négociateur avec tous les autres candidats de l’opposition. Ses origines Songhaï, entend-on dire, seraient un handicap. En effet, les idées absurdes ont la vie dure.

Le troisième homme, celui qui peut être la véritable révélation et sera la surprise de cette élection, est Kalifa Sanogo, maire et maître de la ville de Sikasso, elle-même capitale de la riche région de Sikasso qui, faisant frontière avec la Côte d’Ivoire, la Guinée et le Burkina Faso, est un carrefour international. Grenier du pays (fruits et céréales), le poids démographique de cette région, 2.700.000 habitants, en fait la deuxième du pays ; sa masse électorale, 1.200.000 électeurs, en fait le premier pourvoyeur de suffrages avec 30% du corps électoral ; sa place dans le système productif malien (70% du coton malien, ses minerais (or, lithium, etc.), son réseau de transport (aéroport international) et son importance macro-économique, 40% du PIB, en font la véritable capitale économique du pays. Au demeurant, Kalifa Sanogo jouit d’une excellente réputation d’homme à l’inébranlable morale publique. Sa remarquable gestion de la Compagnie malienne de développement du textile (CMDT) (dont il a multiplié par cinq (5) le chiffre d’affaires (comptes de résultat) en deux ans, tout comme sa gestion financière de la ville de Sikasso (dont il a multiplié le budget annuel par quatre-vingt (80), en font l’un des hommes les mieux expérimentés pour lutter efficacement contre la corruption mais aussi l’un des plus aptes à redresser les comptes publics de l’État. Candidat, il est désormais « incontournable ». Et s’il ne fait pas le roi, il deviendra lui-même le roi. Sa faiblesse, qui peut être à son avantage, est qu’il est très peu connu à l’international.

Outre ces trois présidentiables, il est d’autres personnes de grande influence politique ou morale, dont les apports et les consignes de vote auront une réelle importance. Parmi eux, Diocounda Traoré, emblématique ancien Président de la République, point de référence de l’Adema, parti qui n’apporte plus son soutien à « IBK » ; avoir son parrainage ou sa caution implicite est un atout considérable. Ensuite, Amadou Toumani Touré alias « ATT », ex- chef de l’État (renversé par un coup d’état militaire). Ses éventuelles indications de vote ne sont pas à négliger. Enfin, Soumeylou Boubèye Maïga, premier Ministre en fonction, stratège politique hors pair. Il est, peut-on dire, « l’increvable » de la politique malienne et qui, tôt ou tard, maintenant ou après, atteindra son but : la magistrature suprême.
Trois autres éminentes personnalités politiques feront les ajustements (ralliements) qui augmenteront les suffrages des principaux protagonistes : Moussa Mara (ancien premier Ministre), Tiébilé Dramé, redoutable manœuvrier, Moussa Sinko Coulibaly, militaire et co-auteur du putsch qui renversa le président « ATT ». La quinzaine des autres candidats, aussi sérieux et estimables soient-ils, ne devraient pas avoir de rôle déterminant. Leurs ralliements compteront cependant.

L’ÉLECTION ET LA VICTOIRE SE JOUERONT AU SUD

En effet, car le Centre (régions de Kidal et Gao : 36.000 électeurs) et le Nord du Mali (région de Gao : 230.000 électeurs) n’offrent pas encore suffisamment de garantie pour une élection qui réponde, de manière adéquate, aux standards démocratiques. Tout se jouera donc dans le sud du Mali qui, en outre, concentre l’immense majorité du corps électoral. La région de Sikasso (1.200.000 électeurs), le cercle de Kayes (822.000 électeurs), la région de Ségou (1.100.000 électeurs) et le district de Bamako (1.000.000 électeurs) voient ainsi, mécaniquement, leur poids électoral augmenter.

Et bien évidemment, il ne faudrait pas négliger le poids électoral et l’influence de la diaspora malienne qui représente à peu près 5% du corps électoral (270.000 électeurs) et dont les liens organiques avec les régions du Mali sont connues (transfert d’argent, aides sociales, influence politique, etc.). Dans le contexte particulier où les résultats électoraux promettent d’être serrés entre les trois présidentiables, comme dans les élections au Cap Vert (pays de forte immigration), cette diaspora peut être la force qui départage les protagonistes.

CONSENSUS NATIONAL

La Mali est en pré-campagne. La campagne proprement dite, l’officielle, débutera le 7 juillet pour s’achever vingt (20) jours plus tard, le 27 juillet 2018. L’électorat n’est pas encore cristallisé. Bien malin qui peut donner le nom du vainqueur du premier tour qui peut ne pas être celui du second tour. Et outre les difficultés qui gêneront le bon déroulement du scrutin dans le Centre et le Nord du Mali, il est un autre risque : l’abstention. Mais, le péril le plus grand, prédictible et prévisible, consiste dans la crise post-électorale. C’est elle qu’il faut conjurer et éviter à tout prix, si l’on ne veut pas que la situation ne dégénère pas au profit des extrémistes.

Aussi est-il nécessaire que les principaux protagonistes se concertent, dès à présent, pour éviter tous les dérapages à venir. Ce sera l’objet du prochain article.

Le serment d’Amilcar Cabral

vendredi 

26 janvier 2018 à 11:00

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Amilcar Cabral (D.R)

Je partage avec vous ma communication prononcée, à Asnières (92), à l’occasion du 45e anniversaire de la mort d’Amilcar Cabral à Conakry (Guinée). 

Cette « récollection du souvenir » (Hegel) était organisée par la section France du PAICV, en hommage à l’un des plus grands penseurs et hommes politiques du siècle dernier. Un homme, à maints égards, exceptionnel dont il s’agit, maintenant, de comprendre l’action.

En 1969, lors du Séminaire des cadres du PAIGC, Cabral formulera ce que j’ai appelé le Serment d’Amilcar, des paroles mémorables dans lesquelles il se pose comme « conscience de soi » et définit lui-même le sens et la signification de son action :
« Je me jure, dira-t-il, de donner ma vie, toute mon énergie, tout mon courage, toute la capacité que je puis avoir comme homme, et ce jusqu’au jour où je mourrai, d’être au service de mon peuple, en Guinée et au Cap Vert. Au service de la cause de l’humanité, pour donner ma contribution, dans la mesure du possible, afin que la vie de l’homme devienne meilleure au monde. C’est cela qui est mon travail ». Au vrai, il n’aura rien fait d’autre, sa vie durant.

Et c’est cela l’esprit et toute la pratique d’Amilcar, rien et toujours que cela, jusqu’au 20 janvier 1973, il y a 45 ans, lorsque, quasiment jour pour jour, dix ans après le déclenchement de la lutte armée, le 23 janvier 1963, et six mois après avoir prononcé l’oraison funèbre de son ami Kwamé Nkrumah à Conakry, Le cancer de la trahison, il sera fauché par une rafale d’une petite bande de grands « vauriens » menée par Inocencio Kani, à Conakry.

Amilcar a été un fonctionnaire de l’universel (en méditant son époque) qui a transformé le particulier (empire colonial portugais : Portugal et ses colonies). Il fut un héros.

Qu’est-ce qu’un héros ?

Dans ses célèbres Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel a dressé le portrait de ce qu’est un héros, par une série de critères dont nous ne retiendrons ici que les cinq principaux :

  • il est le fondateur d’un État ou d’une nation (indépendance) ;
  • sa volonté s’impose naturellement à tous qui le suivent spontanément ;
  • il n’a pas de vie privée, car toute son activité est orientée vers un seul but ;
  • lorsqu’il a accompli sa mission, « il tombe comme une douille vide » ;
  • de toute son action il ne tire qu’un seul bénéfice : sa renommée dans l’histoire.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc, pour remarquer qu’Amilcar Cabral a satisfait à tous ces critères et, sous ce rapport, il peut apparaître comme un héros hégélien. Ce que nous appelons son Serment ne dit pas autre chose.

Nous devons à la vérité académique de préciser que le sous-titre, Le Serment d’Amilcar, est extrait de l’un des vers du poème Élégie de Carthage que Léopold Sédar Senghor dédia à son ami, Habib Bourguiba, le combattant suprême, président de la Tunisie : « Et sur toi Hannibal, qui hérita de son ressentiment, assumas ses imprécations comme le serment d’Hamilcar. J’appelle la charge de foudre et les éclairs sur ton front gauche, toi le sourire hellène sur la puissance des Barcides ». Senghor, qui connaissait parfaitement l’histoire de Carthage, ne pouvait ignorer pourquoi Juvénal Cabral donna le prénom Amilcar à son premier fils. Nous avons, dans d’autres textes, amplement traité de cette question.

20 janvier : journée des héros de la nation

Il me souvient, ce jour, de Mario de Andrade (Angolais), compagnon de route d’Amilcar, avec lequel j’ai tant échangé à Paris, entre 1989 et 1991, et dont j’ai prononcé l’oraison funèbre à l’Unesco en 1991. Mais également de tous les héros de notre lutte armée de libération, que j’ai connus au domicile de mon père, à Abidjan (Côte d’Ivoire) : Chico Té, Aristide Pereira, Luis Cabral, Nino Vieira (mon ami), Victor Saude Maria, Agostino Neto qui, au nom de toute l’aide que mon père lui avait apportée, donnera la nationalité angolaise à mon père et à sa famille ; Marcelinos dos Santos du Mozambique rencontré à Paris ; Fernando Fortes, Abilio Duarte, Elisée Turpin, Julio de Almeida, Pedro Pires, et tant d’autres, comme le commandant Tchifon, qui quitta le lycée de São Vicente pour rejoindre le maquis et dont on ne parle pas assez.

Il y eut surtout de belles héroïnes, comme Titina Sila ou Carmen Pereira, Francisca Pereira, Ana-Maria Cabral et d’autres encore. Et je me souviendrais toujours de ce jeune officier angolais qui, de retour de formation à Cuba, séjourna au domicile de mon père, avant de rejoindre le maquis angolais et avec lequel j’eus ma première grande discussion philosophique sur la guerre et la mort, alors que j’étais adolescent. Dans notre panthéon, il ne devrait pas y avoir que des héros Caboverdiens, mais de nombreux autres, par exemple, Bissau-Guinéens, Angolais ou Cubains.

Il y a ici de grands oubliés, comme souvent dans l’histoire. J’ai mentionné le cas de mon père et du rôle diplomatique et logistique considérable qu’il a tenu, sans jamais avoir reçu un seul remerciement. Les choses eurent été différentes si Amilcar et Neto avaient vécu. Il n’est pas le seul. Car il est tant d’autres à qui la mémoire n’a pas su ou ni voulu rendre hommage. Et il y a ceux qui n’ont rien mérité mais qui, par complaisance, ont obtenu la reconnaissance de la patrie.

Et je songe, ici, à Élisa Andrade, que vous connaissez tous et qu’Amilcar surnomma « Abusa » (abus de beauté). Si elle avait été dans cette salle, j’eus demandé qu’on lui fît une ovation. Vous avez beaucoup à apprendre d’elle sur Amilcar.

 1964 : la première fois que j’ai vu Amilcar

C’était à Abidjan, au domicile paternel où logeait Amilcar et où se réunissait la communauté caboverdienne, quand il était de passage. Il dormait au domicile paternel et nulle part ailleurs. J’avais 8 ans. Quel charisme et quelle intelligence ! Un pédagogue hors pair.

Ce sont mon père, Gonçalo Amarante Tavares, alias Nho Tuti, et son cousin Georges Monteiro, alias Djibi Loti, ancien combattant d’Indochine de l’armée française et chef de la milice ivoirienne, qui introduisirent Amilcar Cabral auprès de Félix Houphouët-Boigny, président de la Côte d’Ivoire. Amilcar l’enthousiasma, comme seul lui savait le faire avec quiconque. Et, dès lors, Félix Houphouët-Boigny lui apportera un soutien constant et important, aux plans financier et diplomatique.

Il me souvient aussi, et comment l’oublier, de mon premier texte sur Amilcar. J’étais au Collège Moderne Autoroute d’Abidjan, en classe de troisième. Ce fut à l’occasion d’un concours littéraire organisé par le ministère français de l’Éducation. Chaque collégien devait proposer un sujet et composer un devoir. Deux devoirs furent sélectionnés et expédiés en France, dont le mien. J’y définissais, pour la première fois, mon rapport intellectuel et théorique à Amilcar Cabral.

Et, 20 ans plus tard, je concluais ma thèse de doctorat de philosophie en Sorbonne (Paris-1), par une série de « thèses programmatiques » sur l’État tel que Cabral le préméditait : l’État de la Culture, une institution publique appelée à renforcer et à dépasser l’État de droit.

Ainsi, depuis 1964, n’ai-je jamais cessé de poursuivre mon effort pour comprendre Amilcar. Je publierai, dans quelques années, mes Leçons sur Cabral pour comprendre son époque.

L’époque d’Amilcar

Qu’est-ce qu’une époque ? Le mot, tiré du grec Épochè (ἐποχή), signifie arrêt, interruption, cessation ou encore période de temps. Mais l’étymologie, aussi précieuse soit-elle, ne suffit pas ici à la définition. Elle n’est qu’une indication. Alors, comment donc définir une époque ?

Écartons la définition (méthodologique) qu’en donne Husserl, pour retenir celle de Bossuet qui convient mieux à nos propos : « dans l’ordre des siècles, écrit l’Aigle de Meaux, il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste.
C’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie s’arrêter, parce qu’on s’arrête-là, pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après » (Bossuet, Discours sur l’histoire universelle).

Mais alors quel est ce « grand événement auquel on rapporte tout le reste » et dans lequel Amilcar affirme s’inscrire et agir, à laquelle il consacrera toute sa vie, qui réitère son Serment dans une formule restée célèbre : « Je suis un simple africain qui a voulu vivre son époque et payer sa dette à l’égard de son peuple » ?

Les trois principales lignes historiques ou « événements » de cette époque sont les suivantes :
Tout d’abord, la guerre : la boucherie et le carnage des deux inhumaines et horribles Guerres mondiales, « 14-18 » et « 39-45 », qui se sont prolongées en « guerre froide » jusqu’à l’effondrement du mur de Berlin en 1989 ; une durée de temps à l’intérieur de laquelle prendront forme les décolonisations. Or, on doit considérer ces deux grandes guerres comme des illustrations grandeur nature (quantifiable) de la théorie De la guerre absolue (totale) de Carl von Clausewitz. La thèse centrale de ce dernier s’énonce ainsi : « la guerre est un acte de violence, et l’emploi de celle-ci ne connaît pas de limites ; il en résulte une interaction qui selon la nature de son concept même, doit forcément conduire aux extrêmes ».

Cabral était fort éloignée de cette conception. Pour lui, la guerre n’a pas été, n’est pas d’abord et en son essence un « acte de violence » qui tendrait vers la violence absolue. Elle est, en son fond et en sa substance même, un acte de culture. Son approche le rapprochait de L’art de la guerre de Sun Tzu (qu’il a lu avec attention) et qui consistait à neutraliser l’ennemi et à lui faire comprendre qu’il valait mieux ne pas faire la guerre. La guerre de Cabral est une guerre contre la guerre ! C’est pourquoi elle ne fut jamais une guerre de militaires mais, comme il le disait, de « militants armés ». Sa guerre visait à faire non pas des morts mais des captifs. Sa guerre devait humaniser celui qui la faisait, y compris l’adversaire. En conséquence de quoi, elle est le contre-modèle même de celle de Carl von Clausewitz, inspirée des guerres napoléoniennes et qui préfiguraient les deux guerres de « 14 – 18 » et de « 39 – 45 », qui furent si meurtrières et dévastatrices. Aussi, méditant la guerre de Cabral, le politologue français Gérard Chaliand n’eut pas tort de dire qu’elle fut « la plus juste et la plus rationnelle du 20ème siècle ». Peu de morts et une neutralisation totale de l’adversaire. Dès lors, on comprend mieux les raisons pour lesquelles l’armée coloniale portugaise prendra conscience de l’impossibilité de sa victoire militaire nulle part ailleurs que dans les forêts de la Guinée-Bissau.

À l’inhumanité et l’injustice de ces deux Guerres mondiales, Amilcar Cabral opposera un autre type de guerre, qu’il appellera la Guerre du peuple portée par la Culture, et dont le paradigme est de faire le moins de morts possible avec le plus d’efficacité. La finalité n’est plus la mort ou la victoire, mais la Culture et la liberté qu’elle implique.

La Guerre du peuple ne visait qu’à accroitre le droit, l’humanisme et la raison. Aussi Amilcar Cabral enseignait-il non seulement le besoin de se débarrasser des superstitions et de l’esprit magique, mais aussi et surtout à ne pas nécessairement tuer si l’on peut faire des captifs chez l’ennemie afin de les conscientiser et d’en faire des alliés. Les officiers portugais (MFA) qui firent le putsch du 25 avril 1974 à Lisbonne pour renverser la dictature, ont rappelé ce qu’ils lui devaient, comme le dira le stratège et « vrai cerveau du 25 avril », le jeune capitaine Otelo de Carvalho.

La guerre introduit une nouvelle éthique qui devait porter au-delà du droit. C’est pourquoi, la Guerre du peuple qui annonce et amorce ce que nous avons appelé l’État de la Culture devait être aux mains de gens « honnêtes » et des « meilleurs fils » du pays. Chacun reconnaîtra, ici, l’influence d’Aristote.

En tous les cas, si pour Clausewitz « la guerre est le simple prolongement de la politique par d’autres moyens », avec Amilcar Cabral la guerre change de nature et sa substance réelle est dévoilée, car elle devient, d’une part, le prolongement de la Culture, et, d’autre part, elle n’est plus, comme chez Sun Tzu, un simple art (technè) ou une science. C’est un renversement complet. Cabral a mieux pensé et théorisé la guerre que Clausewitz et Sun Tzu, en lui donnant un fondement nouveau : la Culture.

Pour mettre en œuvre son art de la guerre, Cabral saura mettre à profit toutes les insurrections (résistances) locales bissau-guinéennes (actives dès l’arrivée des Portugais en 1476) qui étaient éparses et qu’il parviendra à unifier et à orienter. Il en fut le « rassembleur ». Au reste, et ce point est généralement négligé, Cabral est né le 12 septembre 1924, à Bafata (Guinée-Bissau), qui était en situation de résistance armée.

Ensuite, la famine au Cap Vert. Faut-il le souligner, lorsque naît Amilcar en 1924 en Guinée-Bissau, la famine de 1922 – 1924 s’achève aux Îles du Cap Vert. Il naît donc dans un double contexte de révolte armée (en Guinée-Bissau) et de famine (au Cap Vert).

Le petit Amilcar arrive (pour la première fois) au Cap Vert, en 1932, à l’âge de 8 ans. Et deux ans plus tard éclate, dans l’île de Sao Vicente la fameuse marche populaire contre la faim menée par le capitaine Ambroso (capitaine de la faim) réclamant du pain. Le retentissement de ce soulèvement spontané fut immense.

Au reste, on ne comprend rien aux choix fondamentaux d’Amilcar, sans le déconcertant rappel du cycle infernal de famine qui, depuis le dernier quart du 18ème siècle jusqu’au milieu du 20ème siècle, frappera très durement l’archipel du Cap Vert, en décimant sa population, dans une impuissance des institutions coloniales portugaises et une quasi indifférence générale du monde.

Ce long et incroyable cycle de famine constituera une menace chronique, qui affectera de façon profonde les courbes démographiques. La famine élevait la mortalité à un taux à peine imaginable et même pas comparable aux morts dues aux famines et aux pestes européennes. Alors que, en 1730, l’archipel du Cap Vert comptait 38.000 habitants, la famine de 1773 – 1776 fit 22.000 morts. Deux tiers de la population mourut. Avec une natalité forte et un solde migratoire positif, cette population repassera, quarante ans plus tard, en 1810, à 51.480 habitants, mais la famine de 1831 – 1833 causera 30.000 morts. Près de trente ans après ce désastre survint une autre catastrophe avec la famine de 1863 – 1866, qui fera 30.000 morts. Vingt-ans plus tard, la famine de 1897 – 1899 provoquera d’immenses malheurs. Tout comme la famine de 1903 – 1905.

En 1940, l’archipel dénombre 181.286 habitants. Mais, reprenant ses ravages, la famine accentue ses effets et, en deux ans, entre 1947 et 1948, culmine pour faire 30.000 morts. C’est le désastre. La population se divise en trois : un tiers meurt ; un autre tiers reste sur place, tandis que le dernier tiers prend le chemin de l’exil. C’est le dernier grand exode magnifié par trois emblématiques chansons du répertoire musical caboverdien : Fómi 47 (Famine de 1947) Sodade (Souvenir) et Caminho de San-Tomé (Chemin [d’exil] vers São-Tomé e Principe).

La Douleur des trois Hespérides que raconte Orphée lors du périple des Argonautes est ravivée.

Aucun peuple au monde, comme une fatalité récurrente, n’a plus souffert que celui du Cap Vert, sans cesse frappé par la disette. La chair de l’âme est meurtrie. La Morna le scande. Cabral, au milieu de cet affligeant spectacle de désolation, oriente ses études vers l’agronomie. Il a vu juste, alors que tous les autres instruits s’enquièrent d’études supérieures de médecine, de droit, etc. Petit-fils de négociant-fermier, fils d’instituteur qui a rédigé un mémoire sur la question agricole, Amilcar approfondit l’intentionnalité agreste de sa famille. Toute vérité de l’esprit est dans la terre qu’il faut retourner et rendre fertile. Dans son Cahier de poésie qu’il rédige à l’âge de treize ans, l’une des deux parties de l’ouvrage est intitulée Minerve. Comment ne pas y voir une référence explicite à la déesse de la guerre et de l’introduction des outils agricoles grâce à laquelle les Romains luttèrent contre la famine ? L’évocation de mythes grecs et romains, dont Amilcar avait une parfaite connaissance, correspond à sa période hespéritaine (premier mouvement poétique capverdien). Il s’en émancipera, dès son l’adolescence, mais de quelle manière : en devenant spécialiste des questions et des techniques agraires. Du mythe, il passera à la science, dans une étonnante et remarquable continuité d’intention.

C’est à l’aide d’une bourse qu’il fera ses brillantes études à Lisbonne, jusqu’au grade d’ingénieur agronome. Il aimait le labeur paysan. Comment en douter ? En effet, c’est encore aux paysans portugais d’Alentejo (sud du Portugal) qu’il dédiera sa thèse de fin d’études. Cabral a toujours été l’ami du peuple portugais, mais l’adversaire résolu du système fasciste de « l’État Nouveau » du dictateur Salazar, qui visait à maintenir le Portugal dans une économie agraire.

L’agronomie lui offrait un autre et précieux avantage sur son époque et sa génération. Et puisque l’économie et le système de production du Portugal reposent sur l’agriculture, par sa formation et son expérience professionnelle, il devient l’un des meilleurs connaisseur de cette réalité historique. Il met alors à profit ses missions agricoles dans les colonies (Guinée-Bissau, Angola, etc.), pour parfaire sa connaissance du terrain et des hommes. Il devient l’un des plus fins connaisseurs de l’économie générale et du mode de production de l’empire colonial. En 1953, pour le compte de l’administration coloniale, il fait le « Recensement agricole » de la Guinée-Bissau. Ce document deviendra l’outil de base et d’orientation de son futur parti politique, le PAIGC créé en 1956, un an après qu’il ait fondé le Mouvement pour l’indépendance de la Guinée-Bissau (MING).

Amilcar Cabral est certes instruit, mais surtout il se cultive depuis son enfance, par l’entremise de son père au prénom prédestiné : Juvénal Cabral. Ainsi, est-il l’un des premiers intellectuels et hommes politiques noirs à lire (étudier) Dostoïevski, Montessori, Engels, Sun Tzu, et d’autres grands auteurs ; autant de lectures qui viennent approfondir sa connaissance de la terre, des sols, de la géographie, des classes sociales, etc. Il n’est point exagéré de dire que, parmi l’élite politique, Salazar compris, il est celui dont la connaissance de la réalité portugaise et de la situation coloniale est la plus élaborée. C’est un avantage décisif, pour qui veut changer ce monde. La connaissance sera toujours au cœur de la pensée et de l’action de Cabral : la théorie est une arme. Peut-être même la plus redoutable. Lorsqu’il évoque « la crise de la connaissance » en Afrique, c’est encore à cela qu’il renvoie. Toute action doit être fondée sur la théorie (la pensée).

Il n’y a nul hasard au fait qu’il sera celui qui parviendra à détruire le système colonial portugais, au grand bénéfice du Portugal, des anciennes colonies portugaises et de l’Europe.

Enfin, la Culture. Dans l’histoire des idées et selon une audace intellectuelle sans précédent, Cabral sera le premier et le seul penseur à avoir identifié Être et Culture. Aucun philosophe ou grand penseur avant lui n’y avait songé. Nous avons suffisamment développée cette thèse dans d’autres écrits, pour y revenir ici. Le lecteur pourra s’y reporter. Il suffira de souligner la distinction (d’allure platonicienne) qu’il établit entre « Culture » (l’ontologie) et « manifestations culturelles » (l’ontique). S’agissant de ces dernières, il y était attentif, au point d’apprécier, par exemple, le Ragtime, dont le Fox-Trot est une variante. Cabral aimait et savait fort bien danser le Fox-Trot qui revint en vogue dans les années 1940, après que Scott Joplin, un américain noir, lui donna ses titres de noblesse. Il fut un homme de son temps, ouvert aux grandes manifestations culturelles et intellectuelles.

Les grands hommes aimaient sa compagnie ou à le recevoir. Le 1er juin 1970, en délégation avec Augustino Neto (Angola) et Marcelinos dos Santos (Mozambique) il était reçu au Vatican, par le pape Jean-Paul VI. Il est dit, et la parole est d’un vieux militant du PAIGC qui connaîtra la geôle coloniale de Tarrafal (Cap vert), Tókou Fernando Tavares, que Charles de Gaulle eut une rencontre secrète avec Amilcar Cabral à l’aéroport du Bourget.

Si le fait est vérifié, il a dû avoir lieu entre 1964 (arrivée de Cabral en Côte d’Ivoire) et 1968 (démission de Charles de Gaulle). Une telle entrevue n’aurait pu se faire sans l’appui et même la recommandation de Félix Houphouët-Boigny (président de la Côte d’Ivoire) et/ou de Léopold Sédar Senghor (président du Sénégal).

Que Charles de Gaulle se soit déplacé indique l’importance historique d’Amilcar. Mais, en France, personne mieux que François Mitterrand n’aura décrit ce qui s’appelle Cabral.

Cabral et François Mitterrand

Amilcar Cabral est mort jeune. À l’annonce de son assassinat, Léopold Sédar Senghor accusera Sékou Touré.
François Mitterrand, lui, écrira un texte qui reste comme le plus mémorable, le plus dense. Relisons, en guise de conclusion, ce qu’il écrivit sur leur relation, le lundi 22 janvier 1973 dans L’Unité, hebdomadaire socialiste, deux jours après l’assassinat de Cabral et intitulé « Un militant assassiné ». Il y dresse l’un des plus beaux portraits jamais écrit sur Cabral :

« Cabral, à son tour. J’apprends sa mort, assassiné sur le seuil de sa porte, à Conakry. Sékou Touré accuse le Portugal. Caetano s’en défend. Je n’ai pas d’éléments pour juger. Je sais seulement que Cabral est mort, comme tant d’autres avant lui qui luttaient pour la même cause. Qui a tué Félix Moumié ? Il avait dîné à Genève avec un agent français des services secrets. Après le repas, il a roulé par terre, s’est tordu de douleur, le ventre déchiré par un poison subtil, et il a mis quelques heures à mourir. L’enquête n’a pas eu de suites. Une victime, mais pas d’assassin, naturellement. Qui a tué le général Delgado, dont on a retrouvé le corps décomposé au creux d’un repli de terrain près de la frontière portugaise ? Qui a tué Eduardo Mondlane, l’un des chefs des mouvements rebelles du Mozambique, déchiqueté à Dar-EI-Salam par un colis piégé ?

Amilcar Cabral était mon ami. Bien qu’il fût interdit de séjour en France, à la requête sans doute du gouvernement portugais, je l’avais invité à passer quelques jours chez moi pour les prochaines vacances de Pâques. Il avait accepté avec joie, tant il aimait notre pays dont il parlait la langue avec ductilité. Lors de mon récent voyage en Guinée, nous ne nous étions pratiquement pas quittés et il m’avait narré ses luttes, ses espoirs. Ses compagnons, m’avait-il dit, tenaient les deux tiers du territoire de la Guinée-Bissau, où des élections avaient eu lieu l’an dernier et une Assemblée mise en place, tandis qu’un exécutif provisoire devait être désigné bientôt. Les troupes portugaises ne pénétraient plus dans les zones libérées. Le mouvement de libération disposait d’écoles de brousse, d’hôpitaux de campagne et de structures administratives.

Il faut avoir entendu Amilcar Cabral. La douceur des mots épousait la finesse d’une pensée qui restait disponible autour de ce point fixe : la liberté, cette conquête. Le Portugal perd avec lui l’adversaire le plus sensible, le mieux formé à ses valeurs. La sottise a bien visé, qui prête à ce crime une horreur supplémentaire ».

Ainsi meurt les héros, par le cancer de la trahison : d’un de coup de poignard, d’un poison, d’une balle ; toujours portés par des sottes gens. Il faut savoir mourir. C’est cela aussi être un héros. L’eschatologie (discours sur la mort) de Cabral n’a pas encore fait l’objet d recherches approfondies. Sa théorie sur le « suicide de classe » auquel il invitait la petite bourgeoisie africaine reste singulière, tout comme sa propre exposition à la mort individuelle. C’est que dit et résume, en d’autres mots, le Serment d’Amilcar.

L’époque de Cabral s’est achevée. Son apport théorique et pratique reste intact. Et nous devons commencer à en tirer le meilleur. Aussi, Gérard Chaland n’eut pas tort de prédire que la pensée de Cabral est encore plus adaptée aux périodes à venir.

 

Les Deux Congo : Donald Trump en train d’agir

dimanche 

31 décembre 2017 à 14:17

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Il y a dix jours exactement, le Président américain, Donald Trump, prenait et rendait public une Ordonnance passée presque inaperçue en France et en Afrique : « Executive Order Blocking the Property of Persons Involved in Serious Human Rights Abuse or Corruption », Law & Justice, du 21 décembre 2017.

Cette décision, qui engage toute son Administration et contraint les chancelleries et banques étrangères, gèle les avoirs financiers et les biens de treize (13) « personnes impliquées dans de graves violations des droits de l’homme ou dans [des faits de] corruption ». Tous leurs fonds et propriétés en Suisse et aux États-Unis sont bloqués. Ils ne peuvent plus recevoir d’appui de quelque sorte et quiconque le leur apporte tombe sous le coup de cette Ordonnance.

Parmi ces personnes, deux intéressent directement l’Afrique. En premier lieu, Dan Gertler, le richissime diamantaire, à la double nationalité, israélienne et congolaise (Kinshasa), qui est mentionné en troisième position sur la liste établie par cette Ordonnance. Ensuite, Yahya Jammeh, l’ex-dictateur de la Gambie.

Cette mesure-phare et d’autres faits peu connus intéressent tous les démocrates et républicains des deux Congo : Kinshasa et Brazzaville. Ils devraient y voir un « encouragement » indirect de leurs luttes.

Au Congo-Kinshasa : le gel de tous les avoirs et biens de Dan Gertler est un signal politique fort. Car, ce dernier est connu comme l’un des principaux piliers du régime kinois, l’un des soutiens personnels et l’un des plus puissants relais à l’international de Joseph Kabila.

Dan Gertler qui, depuis 2001, faisait la pluie et le beau temps au Congo Kinshasa dans les matière premières minérales, est fini, quasi ruiné. En d’autres termes, Joseph Kabila est frappé au portefeuille. Cette chute est annonciatrice d’un changement profond d’orientation de l’administration américaine dans ce vaste pays au coeur du continent africain.

Le président Joseph Kabila ne peut pas ne pas avoir compris la signification et la portée de l’Ordonnance prise par Donald Trump : le rouleau compresseur est en marche. Et il n’est plus si sûr que Joseph Kabila termine l’année 2018 au pouvoir, s’il persiste dans son intention de fouler aux pieds la Constitution (limitation de mandats présidentiels) de son pays. La sagesse lui recommande de négocier son départ en douceur. D’autant que l’affaiblissement de Jacob Zuma, président de l’Afrique du Sud (fin de mandat, accusations de corruption et destitution possible), l’arrivée de João Lourenço (réputé proche des Américains), nouveau Président de l’Angola, et le contre-coup d’État réussi qui a évincé Robert Mugabe (Zimbabwe) devraient être des alertes et procurer de vives alarmes à Joseph Kabila. Comme pour le tyran du pays voisin.

Au Congo Brazzaville : on remarque que deux grandes entreprises de sécurité (réputées proches des USA) viennent d’y rompre leurs juteux contrats avec l’État. C’est l’indication qu’un changement s’annonce. D’autant que le régime de Denis Sassou Nguesso est acculé de toutes parts : sa « guerre éclair » dans le Pool (région Sud du pays), menée à grands renforts de mercenaires, a tourné à l’enlisement et est un échec militaire manifeste. Le pasteur Ntoumi (Frédéric Bintsamou), maître du maquis, y reste militairement invaincu et est auréolé d’une demi-victoire sur le terrain ; ce qui équivaut à une pleine victoire. En outre, la Banque Mondiale et le FMI indiquent leurs alarmes quant aux données macro-économiques falsifiées du régime en place. Par ailleurs, le président Français, Emmanuel Macron, ne semble pas enthousiaste à soutenir le tyran de Brazzaville. De même, l’Angola, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud, les trois géants de la sous-région, ne paraissent pas plus empressés non plus.

Denis Sassou Nguesso serait donc bien inspiré de ne plus écouter tous ses conseillers qui lui prodiguent de mauvais conseils. Il gagnerait à préparer sa sortie.

Dans les deux Congo, que celui qui a des oreilles pour entendre, entende : l’Afrique républicaine peut y tirer réel avantage. L’affaire de la vente et la mise en servitude des Migrants en Libye mondialisée par CNN était un signal.

Léon M’ba, entre Aimé Césaire, Frantz Fanon et Anacharsis Cloots

mardi 

26 décembre 2017 à 21:52

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Le 14 décembre dernier, dernière journée de l’Exposition Léon M’ba dans les locaux de l’Ambassade du Gabon en France, j’ai prononcé une communication qui a repris, de manière totalement inédite, la signification historique et le sens politique de la pensée universelle et de la praxis de Léon M’ba, premier Président de la République du Gabon.

J’ai mis au jour les quatre principales sources d’inspiration qui permettent de comprendre l’action de Léon M’ba. D’un côté, le programme social du Conseil National de la résistance (CNR) né de la Seconde guerre mondiale et fortement marqué à gauche. D’un autre côté, les trois grandes figures intellectuelles et politiques : tout d’abord, Anacharsis Cloots, le vieux de la Montagne, principal théoricien de la départementalisation sous la Révolution française, auteur de La République universelle et de Nation unique ; ensuite, Aimé Césaire, le père de la Négritude et de la loi sur départementalisation (mars 1946) et, enfin, Frantz Fanon, l’auteur des Damnés de la terre et de Peaux noirs, masques blancs. Sans ces références et repères historiques, il est quasi impossible d’éclairer la pensée de Léon M’ba. Il s’agissait de totalement renouveler et rajeunir la vieille image de Léon M’ba.

Je partage avec vous ici les premières lignes de mon intervention qui fera l’objet d’une publication en mars 2018.

M’BA, FANON, CÉSAIRE ET CLOOTS

Alexandre par Philippe et Aristote, César par Vercingétorix, Pompée et Cléopâtre, Cabral par Salazar et Engels, de Gaulle par Pétain et Hitler ! C’est, il est vrai, par les grandes figures que s’explique le rôle universel d’un grand homme. Ainsi, Léon M’ba par Frantz Fanon, Aimé Césaire et Anacharsis Cloots. Et ce, sans jamais négliger les facteurs sociaux, le niveau de culture, le contexte politique, les conflits de classes, les contraintes institutionnelles, le déterminisme historique et les grands idéaux d’une époque.

Mesdames et messieurs, cher auditoire, bonjour. Et merci pour votre attention.

Dans son ultime ouvrage préfacé par Jean-Paul Sartre et publié en 1961, quelques jours avant sa mort, Les Damnés de la terre, Frantz Fanon à qui nous devons tant pour l’émancipation des peuples opprimés, a fixé « une » image peu valorisante de Léon M’ba. En effet, après avoir rappelé comment certaines élites colonisées tremblaient à l’idée du rôle et à l’évocation même de la fonction historique de la violence révolutionnaire et comment, dès lors, elles inclinaient au réformisme pacifiste, à titre d’exemple, il citera Léon M’ba :

« C’est pourquoi, écrit-il, il est demandé aux partis politiques nationalistes d’exposer le plus clairement possible leurs revendications et de chercher avec le partenaire colonialiste, dans le calme et l’absence de passion, une solution qui respecte les intérêts des deux partis. On voit que ce réformisme nationaliste, qui se présente souvent comme une caricature du syndicalisme, s’il décide d’agir le fera à travers des voies hautement pacifiques : débrayages dans quelques industries implantées dans les villes, manifestations de masses pour acclamer le leader, boycott des autobus ou des denrées alimentaires. Toutes ces actions servent à la fois à faire pression sur le colonialisme et à permettre au peuple de se dépenser ; cette pratique de l’hibernothérapie, cette cure de sommeil d’un peuple peut quelquefois réussir. Alors, de la discussion autour du tapis vert, surgit la promotion politique qui permet à M. M’ba, président de la République du Gabon, de dire très solennellement à son arrivée en visite officielle à Paris : « Le Gabon est indépendant, mais entre le Gabon et la France rien n’est changé, tout continue comme avant ». De fait, le seul changement, ajoute Fanon, c’est que M. M’ba est président de la République gabonaise et qu’il est reçu par le président de la République française » (Maspéro, Paris, 1975, pages 29 – 30).

Léon M’ba, « hibernothérapeute » ? Que vaut donc cette représentation tirée du testament littéraire et politique de Frantz Fanon, qui n’a rien perdu en force et qui court depuis plus d’un demi-siècle ? En effet, cette image reste accolée à la France-Afrique et, par suite, Léon M’ba apparaît comme celui qui aura non pas dé-livré mais plutôt livré son pays à la France. Terrible nœud historique. D’autant qu’il était non pas pour l’indépendance immédiate, comme le clamait avec enthousiasme son époque, mais pour la départementalisation du Gabon, sur le modèle ou le calque de la LOI n° 46-451 du 19 mars 1946 qui érigeait en départements français quatre vieilles colonies : la Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane française ; une Loi présentée à l’Assemblée nationale constituante française par le jeune député Aimé Césaire, auteur de deux remarquables ouvrages : Tragédie du roi Christophe et Toussaint-Louverture qui peuvent être lus comme les argumentaires littéraires et politiques de la loi qui porte son nom.

Une indépendance imposée ! Et ce serait le tristement célèbre Jacques Foccart et l’audacieux Charles de Gaulle qui, semble-t-il, y auraient conduit Léon M’ba, contre son avis. Mais alors si Léon M’ba ne fut pas, à proprement parlé, le « père de l’indépendance » qu’il a pourtant proclamée le 17 août 1960 en présence de Malraux, comment peut-il être le « père de la nation » gabonaise qui en est la conséquence logique et politique ? Au reste, et si jamais il n’a été ni l’un ni l’autre, de quoi donc est-il le « père » ou, pour parler comme Hannah Arendt, de quoi est-il l’artifex, et de quel œuvre est-il l’auteur s’il n’est pas celui de la souveraineté. Bref, dans son pays, de quoi est-il l’augmentateur ?

TV5 Monde : présentation du cinquantenaire de la disparition du Président Léon Mba

lundi 

4 décembre 2017 à 23:01

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À l’occasion du cinquantenaire de la disparition du président Léon Mba, j’ai évoqué la figure du père de la nation gabonaise autour de trois concepts : la fondation, l’augmentation et l’héroïsme lors de l’émission « Et si…vous me disiez toute la vérité » de la journaliste Denise Epoté.

Vous pouvez revoir mon entretien en cliquant ICI.

Discours du Président Macron à Ouagadougou : Pierre Tavares sur BFM TV (vidéo)

mardi 

28 novembre 2017 à 21:39

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pft BFMLe Président de la République, en visite au Burkina Faso, a prononcé un discours sur sa vision de l’Afrique, à l’université de Ouagadougou. Il a répondu aux questions d’étudiants burkinabés, ce qui a donné lieu à des échanges vifs dans une ambiance parfois chahutée. Pour répondre, Emmanuel Macron a adopté une certaine liberté de ton, n’hésitant pas à tutoyer ses interlocuteurs. « Je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France, comme d’aucun le prétendent, parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France », a notamment déclaré le locataire de l’Élysée, qui entame ce mardi sa tournée africaine, qui l’emmènera également en Côte d’Ivoire et au Ghana. – On y revient avec: Pierre Tavares, philosophe, conférencier, spécialiste de l’Afrique. Benjamin Roger, journaliste à Jeune Afrique. Ainsi que nos éditorialistes politiques Apolline de Malherbe et Bruno Jeudy. – BFM Story, du mardi 28 novembre 2017, présenté par Olivier Truchot, sur BFMTV.

Vous pouvez revoir la vidéo en cliquant ICI

Noir,Catalan de cœur et pour la Catalogne indépendante !

lundi 

30 octobre 2017 à 10:37

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Noir, Catalan de cœur et, de surcroit, pour la République catalane. Il n’y a, dans cette prise de position, rien de surprenant. Car, je l’ai toujours dit, je suis pour la République universelle, partout où un peuple constitué réclame son indépendance, sous la forme d’une République.

La Catalogne en est à ce stade, dans le cadre d’une sorte d’Indépendance-association avec le Royaume d’Espagne, à peu près sur le modèle proposé par Edgar Pisani entre la France et la Nouvelle-Calédonie. Le Royaume-Uni a constitué le Commonwealth avec, en son sein, des républiques ? L’Allemagne accorde à ses Lander (région) une large autonomie ? L’Europe, qui a tant vanté et promu les Régions, souffrira-t-elle que la Catalogne devienne une région-république ?

Face à la crise catalane, un homme, par sa personnalité comprimée, son caractère rigide, rend quasi impossible toute solution raisonnable pour une sortie pacifique de crise : Mariano Rajoy Brey, actuel président du gouvernement du Royaume d’Espagne. Et nul, s’il est républicain ou simplement homme de bon sens voire même un Européen libéral convaincu, ne peut accepter sa brutalité méthodique et sa surdité politique. Ces deux traits de son tempérament sont devenus des composantes de la crise catalo-espagnole, au point qu’il est à présent permis de se demander s’il n’est pas lui-même le principal problème.

Mariano Rajoy Brey se vautre avec arrogance dans la légalité, pour être volontairement sourd. Il brandit la Constitution espagnole comme une épée, pour décapiter le gouvernement catalan, au lieu de présenter cette Constitution au peuple catalan comme une Table de la liberté. Mais, comment donc, le pourrait-il, lui pour qui pédagogie et patience ne semblent pas être des vertus ou qualités publiques.

Cependant, si sa légalité est suffisante, sa légitimité ne l’est pas vraiment. En effet, rappelons tout de même que sa « légitimité », fortement ébréchée en 2013 par les scandales successifs de corruption (de rétro-commissions) en faveur de son parti politique et les accusations d’enrichissement personnel de certains membres de son entourage, sa « légitimité », disons-nous, ne repose que sur un compromis négatif.

Car, ne l’oublions pas, son second mandat comme président du Gouvernement d’Espagne (2015 – 2019) n’a été obtenu et n’est exercé que « par défaut ». En effet, les dernières élections générales ne lui ont donné ni majorité absolue, ni même majorité relative. Il ne préside donc le gouvernement que « par défaut » ou selon une minorité, sur la base d’une abstention (opportune ?) de députés. Au terme d’une première consultation, sans majorité, sa candidature fut rejetée, au Congrès, par 180 contre 170 voix. Minoritaire donc, il fut incapable de constituer un gouvernement par une alliance avec un autre groupe d’élus ! Et, après avoir joué le pourrissement et le blocage de l’exécutif, c’est lors du second tour d’un deuxième vote (29 octobre 2015) qu’il obtiendra de nouveau 170 voix, contre 111 voix… mais avec 68 abstentions. C’est le plus fragile de tous les chefs d’Exécutif de l’Union Européenne.

Autrement dit, nous sommes en présence d’un président faible à la tête d’un gouvernement fragile, et qui, dans la crise catalane qu’elle a laissé se développer, n’a vu qu’une banale occasion d’affirmer un autoritarisme déplacé, brutal, pour renforcer sa « légitimité » branlante.

Rajoy, comme aiment à l’appeler les médias, est d’un caractère brutal. Il a participé au grand mensonge qui fut à la base de la destruction de l’Irak et de laquelle le monde n’est pas encore sorti. Il s’est appuyé, sans état d’âme, sur son aile droitière la plus radicale pour tordre le bras à Zapatero, lorsque celui-ci était président du gouvernement espagnol et lui chef de l’Opposition. Il a appliqué au peuple espagnol, sans l’ombre d’une hésitation, les mesures ultra-libérales les plus drastiques, après la terrible crise des subprimes, des titres bancaires et des liquidités (2007 – 2009). C’est un tempérament. C’est lui que le Congrès devrait commencer par congédier, si la paix intérieure et la cohésion sociale espagnole sont un objectif. Dans son parti, il est d’autres personnalités plus consensuelles et plus habiles.

Au reste, que le Royaume d’Espagne se garde bien de placer la Catalogne dans la même situation que le Portugal au début du XVIIème siècle.

Qu’elle médite la leçon portugaise.

En effet, la guerre d’Acclamation (1640 – 1668) ou Guerre de restauration de l’indépendance, au terme de laquelle le Portugal se débarrassera de la tutelle espagnole, ne s’amorça qu’à la suite d’un soulèvement militaire de grande ampleur en Catalogne contre les Habsbourg d’Espagne (Philippe IV d’Espagne, dit Philippe III du Portugal). À cet égard, il est intéressant de signaler que, à l’époque, les Portugais menacèrent de proclamer la République, si jamais la maison de Bragance tergiversait face à l’Espagne. Jean IV du Portugal devint le nouveau souverain, restaurant l’antique monarchie sous les clameurs de l’Angola, de Timor, du Cap Vert et d’autres colonies portugaises.

L’Union Européenne devrait non pas persifler l’idée d’une indépendance de la Catalogne, mais apporter son appui à un dialogue. Si aucune initiative n’est prise, si tout est laissé à l’entêtement de Rajoy, l’étincelle catalane pourrait devenir une flamme.

Souvent, scandent les Tragédies grecques, à l’inattendu les dieux livrent passage. L’entêtement de Rajoy est peut-être l’une des conditions de l’indépendance de la Catalogne.

En tous les cas, par-delà les principes d’une République universelle et d’une Nation unique, il me souvient ici d’un des plus brillants intellectuels catalans, Louis Sala-Molins, au courage duquel nous devons d’avoir tiré de l’oubli l’un des ouvrages les plus ignobles des siècles passés : Le Code noir, dont l’ignominie nous rappelle que le combat pour la liberté et l’égalité n’ont de cesse que la paresse de la volonté.

Parution : Eugénio Tavares, poésie et créole

jeudi 

26 octobre 2017 à 11:25

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Couv eugenioJe partage avec vous la parution de mon nouvel ouvrage, Eugénio Tavares : poésie et créole.  Une des premières références francophones sur notre grand poète et écrivain caboverdien.

Pedro Cardoso, dans un vers sublime et de toute beauté, a dit d’Eugénio Tavares qu’il eut « le courage de Jésus et la force d’Antée ». Il posait ainsi deux bornes, le ciel et la terre, pour dresser le portrait de son ami. Jésus, c’est à la fois l’endurance, cette capacité infinie à tout supporter, et la kénose, le don de soi sans bénéfice. Antée, c’est la force sans cesse renouvelée au contact du sol. Et finalement vaincu par Hercule, au terme d’un terrible combat.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits