Le serment d’Amilcar Cabral

vendredi 

26 janvier 2018 à 11:00

.

Amilcar Cabral (D.R)

Je partage avec vous ma communication prononcée, à Asnières (92), à l’occasion du 45e anniversaire de la mort d’Amilcar Cabral à Conakry (Guinée). 

Cette « récollection du souvenir » (Hegel) était organisée par la section France du PAICV, en hommage à l’un des plus grands penseurs et hommes politiques du siècle dernier. Un homme, à maints égards, exceptionnel dont il s’agit, maintenant, de comprendre l’action.

En 1969, lors du Séminaire des cadres du PAIGC, Cabral formulera ce que j’ai appelé le Serment d’Amilcar, des paroles mémorables dans lesquelles il se pose comme « conscience de soi » et définit lui-même le sens et la signification de son action :
« Je me jure, dira-t-il, de donner ma vie, toute mon énergie, tout mon courage, toute la capacité que je puis avoir comme homme, et ce jusqu’au jour où je mourrai, d’être au service de mon peuple, en Guinée et au Cap Vert. Au service de la cause de l’humanité, pour donner ma contribution, dans la mesure du possible, afin que la vie de l’homme devienne meilleure au monde. C’est cela qui est mon travail ». Au vrai, il n’aura rien fait d’autre, sa vie durant.

Et c’est cela l’esprit et toute la pratique d’Amilcar, rien et toujours que cela, jusqu’au 20 janvier 1973, il y a 45 ans, lorsque, quasiment jour pour jour, dix ans après le déclenchement de la lutte armée, le 23 janvier 1963, et six mois après avoir prononcé l’oraison funèbre de son ami Kwamé Nkrumah à Conakry, Le cancer de la trahison, il sera fauché par une rafale d’une petite bande de grands « vauriens » menée par Inocencio Kani, à Conakry.

Amilcar a été un fonctionnaire de l’universel (en méditant son époque) qui a transformé le particulier (empire colonial portugais : Portugal et ses colonies). Il fut un héros.

Qu’est-ce qu’un héros ?

Dans ses célèbres Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel a dressé le portrait de ce qu’est un héros, par une série de critères dont nous ne retiendrons ici que les cinq principaux :

  • il est le fondateur d’un État ou d’une nation (indépendance) ;
  • sa volonté s’impose naturellement à tous qui le suivent spontanément ;
  • il n’a pas de vie privée, car toute son activité est orientée vers un seul but ;
  • lorsqu’il a accompli sa mission, « il tombe comme une douille vide » ;
  • de toute son action il ne tire qu’un seul bénéfice : sa renommée dans l’histoire.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc, pour remarquer qu’Amilcar Cabral a satisfait à tous ces critères et, sous ce rapport, il peut apparaître comme un héros hégélien. Ce que nous appelons son Serment ne dit pas autre chose.

Nous devons à la vérité académique de préciser que le sous-titre, Le Serment d’Amilcar, est extrait de l’un des vers du poème Élégie de Carthage que Léopold Sédar Senghor dédia à son ami, Habib Bourguiba, le combattant suprême, président de la Tunisie : « Et sur toi Hannibal, qui hérita de son ressentiment, assumas ses imprécations comme le serment d’Hamilcar. J’appelle la charge de foudre et les éclairs sur ton front gauche, toi le sourire hellène sur la puissance des Barcides ». Senghor, qui connaissait parfaitement l’histoire de Carthage, ne pouvait ignorer pourquoi Juvénal Cabral donna le prénom Amilcar à son premier fils. Nous avons, dans d’autres textes, amplement traité de cette question.

20 janvier : journée des héros de la nation

Il me souvient, ce jour, de Mario de Andrade (Angolais), compagnon de route d’Amilcar, avec lequel j’ai tant échangé à Paris, entre 1989 et 1991, et dont j’ai prononcé l’oraison funèbre à l’Unesco en 1991. Mais également de tous les héros de notre lutte armée de libération, que j’ai connus au domicile de mon père, à Abidjan (Côte d’Ivoire) : Chico Té, Aristide Pereira, Luis Cabral, Nino Vieira (mon ami), Victor Saude Maria, Agostino Neto qui, au nom de toute l’aide que mon père lui avait apportée, donnera la nationalité angolaise à mon père et à sa famille ; Marcelinos dos Santos du Mozambique rencontré à Paris ; Fernando Fortes, Abilio Duarte, Elisée Turpin, Julio de Almeida, Pedro Pires, et tant d’autres, comme le commandant Tchifon, qui quitta le lycée de São Vicente pour rejoindre le maquis et dont on ne parle pas assez.

Il y eut surtout de belles héroïnes, comme Titina Sila ou Carmen Pereira, Francisca Pereira, Ana-Maria Cabral et d’autres encore. Et je me souviendrais toujours de ce jeune officier angolais qui, de retour de formation à Cuba, séjourna au domicile de mon père, avant de rejoindre le maquis angolais et avec lequel j’eus ma première grande discussion philosophique sur la guerre et la mort, alors que j’étais adolescent. Dans notre panthéon, il ne devrait pas y avoir que des héros Caboverdiens, mais de nombreux autres, par exemple, Bissau-Guinéens, Angolais ou Cubains.

Il y a ici de grands oubliés, comme souvent dans l’histoire. J’ai mentionné le cas de mon père et du rôle diplomatique et logistique considérable qu’il a tenu, sans jamais avoir reçu un seul remerciement. Les choses eurent été différentes si Amilcar et Neto avaient vécu. Il n’est pas le seul. Car il est tant d’autres à qui la mémoire n’a pas su ou ni voulu rendre hommage. Et il y a ceux qui n’ont rien mérité mais qui, par complaisance, ont obtenu la reconnaissance de la patrie.

Et je songe, ici, à Élisa Andrade, que vous connaissez tous et qu’Amilcar surnomma « Abusa » (abus de beauté). Si elle avait été dans cette salle, j’eus demandé qu’on lui fît une ovation. Vous avez beaucoup à apprendre d’elle sur Amilcar.

 1964 : la première fois que j’ai vu Amilcar

C’était à Abidjan, au domicile paternel où logeait Amilcar et où se réunissait la communauté caboverdienne, quand il était de passage. Il dormait au domicile paternel et nulle part ailleurs. J’avais 8 ans. Quel charisme et quelle intelligence ! Un pédagogue hors pair.

Ce sont mon père, Gonçalo Amarante Tavares, alias Nho Tuti, et son cousin Georges Monteiro, alias Djibi Loti, ancien combattant d’Indochine de l’armée française et chef de la milice ivoirienne, qui introduisirent Amilcar Cabral auprès de Félix Houphouët-Boigny, président de la Côte d’Ivoire. Amilcar l’enthousiasma, comme seul lui savait le faire avec quiconque. Et, dès lors, Félix Houphouët-Boigny lui apportera un soutien constant et important, aux plans financier et diplomatique.

Il me souvient aussi, et comment l’oublier, de mon premier texte sur Amilcar. J’étais au Collège Moderne Autoroute d’Abidjan, en classe de troisième. Ce fut à l’occasion d’un concours littéraire organisé par le ministère français de l’Éducation. Chaque collégien devait proposer un sujet et composer un devoir. Deux devoirs furent sélectionnés et expédiés en France, dont le mien. J’y définissais, pour la première fois, mon rapport intellectuel et théorique à Amilcar Cabral.

Et, 20 ans plus tard, je concluais ma thèse de doctorat de philosophie en Sorbonne (Paris-1), par une série de « thèses programmatiques » sur l’État tel que Cabral le préméditait : l’État de la Culture, une institution publique appelée à renforcer et à dépasser l’État de droit.

Ainsi, depuis 1964, n’ai-je jamais cessé de poursuivre mon effort pour comprendre Amilcar. Je publierai, dans quelques années, mes Leçons sur Cabral pour comprendre son époque.

L’époque d’Amilcar

Qu’est-ce qu’une époque ? Le mot, tiré du grec Épochè (ἐποχή), signifie arrêt, interruption, cessation ou encore période de temps. Mais l’étymologie, aussi précieuse soit-elle, ne suffit pas ici à la définition. Elle n’est qu’une indication. Alors, comment donc définir une époque ?

Écartons la définition (méthodologique) qu’en donne Husserl, pour retenir celle de Bossuet qui convient mieux à nos propos : « dans l’ordre des siècles, écrit l’Aigle de Meaux, il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste.
C’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie s’arrêter, parce qu’on s’arrête-là, pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après » (Bossuet, Discours sur l’histoire universelle).

Mais alors quel est ce « grand événement auquel on rapporte tout le reste » et dans lequel Amilcar affirme s’inscrire et agir, à laquelle il consacrera toute sa vie, qui réitère son Serment dans une formule restée célèbre : « Je suis un simple africain qui a voulu vivre son époque et payer sa dette à l’égard de son peuple » ?

Les trois principales lignes historiques ou « événements » de cette époque sont les suivantes :
Tout d’abord, la guerre : la boucherie et le carnage des deux inhumaines et horribles Guerres mondiales, « 14-18 » et « 39-45 », qui se sont prolongées en « guerre froide » jusqu’à l’effondrement du mur de Berlin en 1989 ; une durée de temps à l’intérieur de laquelle prendront forme les décolonisations. Or, on doit considérer ces deux grandes guerres comme des illustrations grandeur nature (quantifiable) de la théorie De la guerre absolue (totale) de Carl von Clausewitz. La thèse centrale de ce dernier s’énonce ainsi : « la guerre est un acte de violence, et l’emploi de celle-ci ne connaît pas de limites ; il en résulte une interaction qui selon la nature de son concept même, doit forcément conduire aux extrêmes ».

Cabral était fort éloignée de cette conception. Pour lui, la guerre n’a pas été, n’est pas d’abord et en son essence un « acte de violence » qui tendrait vers la violence absolue. Elle est, en son fond et en sa substance même, un acte de culture. Son approche le rapprochait de L’art de la guerre de Sun Tzu (qu’il a lu avec attention) et qui consistait à neutraliser l’ennemi et à lui faire comprendre qu’il valait mieux ne pas faire la guerre. La guerre de Cabral est une guerre contre la guerre ! C’est pourquoi elle ne fut jamais une guerre de militaires mais, comme il le disait, de « militants armés ». Sa guerre visait à faire non pas des morts mais des captifs. Sa guerre devait humaniser celui qui la faisait, y compris l’adversaire. En conséquence de quoi, elle est le contre-modèle même de celle de Carl von Clausewitz, inspirée des guerres napoléoniennes et qui préfiguraient les deux guerres de « 14 – 18 » et de « 39 – 45 », qui furent si meurtrières et dévastatrices. Aussi, méditant la guerre de Cabral, le politologue français Gérard Chaliand n’eut pas tort de dire qu’elle fut « la plus juste et la plus rationnelle du 20ème siècle ». Peu de morts et une neutralisation totale de l’adversaire. Dès lors, on comprend mieux les raisons pour lesquelles l’armée coloniale portugaise prendra conscience de l’impossibilité de sa victoire militaire nulle part ailleurs que dans les forêts de la Guinée-Bissau.

À l’inhumanité et l’injustice de ces deux Guerres mondiales, Amilcar Cabral opposera un autre type de guerre, qu’il appellera la Guerre du peuple portée par la Culture, et dont le paradigme est de faire le moins de morts possible avec le plus d’efficacité. La finalité n’est plus la mort ou la victoire, mais la Culture et la liberté qu’elle implique.

La Guerre du peuple ne visait qu’à accroitre le droit, l’humanisme et la raison. Aussi Amilcar Cabral enseignait-il non seulement le besoin de se débarrasser des superstitions et de l’esprit magique, mais aussi et surtout à ne pas nécessairement tuer si l’on peut faire des captifs chez l’ennemie afin de les conscientiser et d’en faire des alliés. Les officiers portugais (MFA) qui firent le putsch du 25 avril 1974 à Lisbonne pour renverser la dictature, ont rappelé ce qu’ils lui devaient, comme le dira le stratège et « vrai cerveau du 25 avril », le jeune capitaine Otelo de Carvalho.

La guerre introduit une nouvelle éthique qui devait porter au-delà du droit. C’est pourquoi, la Guerre du peuple qui annonce et amorce ce que nous avons appelé l’État de la Culture devait être aux mains de gens « honnêtes » et des « meilleurs fils » du pays. Chacun reconnaîtra, ici, l’influence d’Aristote.

En tous les cas, si pour Clausewitz « la guerre est le simple prolongement de la politique par d’autres moyens », avec Amilcar Cabral la guerre change de nature et sa substance réelle est dévoilée, car elle devient, d’une part, le prolongement de la Culture, et, d’autre part, elle n’est plus, comme chez Sun Tzu, un simple art (technè) ou une science. C’est un renversement complet. Cabral a mieux pensé et théorisé la guerre que Clausewitz et Sun Tzu, en lui donnant un fondement nouveau : la Culture.

Pour mettre en œuvre son art de la guerre, Cabral saura mettre à profit toutes les insurrections (résistances) locales bissau-guinéennes (actives dès l’arrivée des Portugais en 1476) qui étaient éparses et qu’il parviendra à unifier et à orienter. Il en fut le « rassembleur ». Au reste, et ce point est généralement négligé, Cabral est né le 12 septembre 1924, à Bafata (Guinée-Bissau), qui était en situation de résistance armée.

Ensuite, la famine au Cap Vert. Faut-il le souligner, lorsque naît Amilcar en 1924 en Guinée-Bissau, la famine de 1922 – 1924 s’achève aux Îles du Cap Vert. Il naît donc dans un double contexte de révolte armée (en Guinée-Bissau) et de famine (au Cap Vert).

Le petit Amilcar arrive (pour la première fois) au Cap Vert, en 1932, à l’âge de 8 ans. Et deux ans plus tard éclate, dans l’île de Sao Vicente la fameuse marche populaire contre la faim menée par le capitaine Ambroso (capitaine de la faim) réclamant du pain. Le retentissement de ce soulèvement spontané fut immense.

Au reste, on ne comprend rien aux choix fondamentaux d’Amilcar, sans le déconcertant rappel du cycle infernal de famine qui, depuis le dernier quart du 18ème siècle jusqu’au milieu du 20ème siècle, frappera très durement l’archipel du Cap Vert, en décimant sa population, dans une impuissance des institutions coloniales portugaises et une quasi indifférence générale du monde.

Ce long et incroyable cycle de famine constituera une menace chronique, qui affectera de façon profonde les courbes démographiques. La famine élevait la mortalité à un taux à peine imaginable et même pas comparable aux morts dues aux famines et aux pestes européennes. Alors que, en 1730, l’archipel du Cap Vert comptait 38.000 habitants, la famine de 1773 – 1776 fit 22.000 morts. Deux tiers de la population mourut. Avec une natalité forte et un solde migratoire positif, cette population repassera, quarante ans plus tard, en 1810, à 51.480 habitants, mais la famine de 1831 – 1833 causera 30.000 morts. Près de trente ans après ce désastre survint une autre catastrophe avec la famine de 1863 – 1866, qui fera 30.000 morts. Vingt-ans plus tard, la famine de 1897 – 1899 provoquera d’immenses malheurs. Tout comme la famine de 1903 – 1905.

En 1940, l’archipel dénombre 181.286 habitants. Mais, reprenant ses ravages, la famine accentue ses effets et, en deux ans, entre 1947 et 1948, culmine pour faire 30.000 morts. C’est le désastre. La population se divise en trois : un tiers meurt ; un autre tiers reste sur place, tandis que le dernier tiers prend le chemin de l’exil. C’est le dernier grand exode magnifié par trois emblématiques chansons du répertoire musical caboverdien : Fómi 47 (Famine de 1947) Sodade (Souvenir) et Caminho de San-Tomé (Chemin [d’exil] vers São-Tomé e Principe).

La Douleur des trois Hespérides que raconte Orphée lors du périple des Argonautes est ravivée.

Aucun peuple au monde, comme une fatalité récurrente, n’a plus souffert que celui du Cap Vert, sans cesse frappé par la disette. La chair de l’âme est meurtrie. La Morna le scande. Cabral, au milieu de cet affligeant spectacle de désolation, oriente ses études vers l’agronomie. Il a vu juste, alors que tous les autres instruits s’enquièrent d’études supérieures de médecine, de droit, etc. Petit-fils de négociant-fermier, fils d’instituteur qui a rédigé un mémoire sur la question agricole, Amilcar approfondit l’intentionnalité agreste de sa famille. Toute vérité de l’esprit est dans la terre qu’il faut retourner et rendre fertile. Dans son Cahier de poésie qu’il rédige à l’âge de treize ans, l’une des deux parties de l’ouvrage est intitulée Minerve. Comment ne pas y voir une référence explicite à la déesse de la guerre et de l’introduction des outils agricoles grâce à laquelle les Romains luttèrent contre la famine ? L’évocation de mythes grecs et romains, dont Amilcar avait une parfaite connaissance, correspond à sa période hespéritaine (premier mouvement poétique capverdien). Il s’en émancipera, dès son l’adolescence, mais de quelle manière : en devenant spécialiste des questions et des techniques agraires. Du mythe, il passera à la science, dans une étonnante et remarquable continuité d’intention.

C’est à l’aide d’une bourse qu’il fera ses brillantes études à Lisbonne, jusqu’au grade d’ingénieur agronome. Il aimait le labeur paysan. Comment en douter ? En effet, c’est encore aux paysans portugais d’Alentejo (sud du Portugal) qu’il dédiera sa thèse de fin d’études. Cabral a toujours été l’ami du peuple portugais, mais l’adversaire résolu du système fasciste de « l’État Nouveau » du dictateur Salazar, qui visait à maintenir le Portugal dans une économie agraire.

L’agronomie lui offrait un autre et précieux avantage sur son époque et sa génération. Et puisque l’économie et le système de production du Portugal reposent sur l’agriculture, par sa formation et son expérience professionnelle, il devient l’un des meilleurs connaisseur de cette réalité historique. Il met alors à profit ses missions agricoles dans les colonies (Guinée-Bissau, Angola, etc.), pour parfaire sa connaissance du terrain et des hommes. Il devient l’un des plus fins connaisseurs de l’économie générale et du mode de production de l’empire colonial. En 1953, pour le compte de l’administration coloniale, il fait le « Recensement agricole » de la Guinée-Bissau. Ce document deviendra l’outil de base et d’orientation de son futur parti politique, le PAIGC créé en 1956, un an après qu’il ait fondé le Mouvement pour l’indépendance de la Guinée-Bissau (MING).

Amilcar Cabral est certes instruit, mais surtout il se cultive depuis son enfance, par l’entremise de son père au prénom prédestiné : Juvénal Cabral. Ainsi, est-il l’un des premiers intellectuels et hommes politiques noirs à lire (étudier) Dostoïevski, Montessori, Engels, Sun Tzu, et d’autres grands auteurs ; autant de lectures qui viennent approfondir sa connaissance de la terre, des sols, de la géographie, des classes sociales, etc. Il n’est point exagéré de dire que, parmi l’élite politique, Salazar compris, il est celui dont la connaissance de la réalité portugaise et de la situation coloniale est la plus élaborée. C’est un avantage décisif, pour qui veut changer ce monde. La connaissance sera toujours au cœur de la pensée et de l’action de Cabral : la théorie est une arme. Peut-être même la plus redoutable. Lorsqu’il évoque « la crise de la connaissance » en Afrique, c’est encore à cela qu’il renvoie. Toute action doit être fondée sur la théorie (la pensée).

Il n’y a nul hasard au fait qu’il sera celui qui parviendra à détruire le système colonial portugais, au grand bénéfice du Portugal, des anciennes colonies portugaises et de l’Europe.

Enfin, la Culture. Dans l’histoire des idées et selon une audace intellectuelle sans précédent, Cabral sera le premier et le seul penseur à avoir identifié Être et Culture. Aucun philosophe ou grand penseur avant lui n’y avait songé. Nous avons suffisamment développée cette thèse dans d’autres écrits, pour y revenir ici. Le lecteur pourra s’y reporter. Il suffira de souligner la distinction (d’allure platonicienne) qu’il établit entre « Culture » (l’ontologie) et « manifestations culturelles » (l’ontique). S’agissant de ces dernières, il y était attentif, au point d’apprécier, par exemple, le Ragtime, dont le Fox-Trot est une variante. Cabral aimait et savait fort bien danser le Fox-Trot qui revint en vogue dans les années 1940, après que Scott Joplin, un américain noir, lui donna ses titres de noblesse. Il fut un homme de son temps, ouvert aux grandes manifestations culturelles et intellectuelles.

Les grands hommes aimaient sa compagnie ou à le recevoir. Le 1er juin 1970, en délégation avec Augustino Neto (Angola) et Marcelinos dos Santos (Mozambique) il était reçu au Vatican, par le pape Jean-Paul VI. Il est dit, et la parole est d’un vieux militant du PAIGC qui connaîtra la geôle coloniale de Tarrafal (Cap vert), Tókou Fernando Tavares, que Charles de Gaulle eut une rencontre secrète avec Amilcar Cabral à l’aéroport du Bourget.

Si le fait est vérifié, il a dû avoir lieu entre 1964 (arrivée de Cabral en Côte d’Ivoire) et 1968 (démission de Charles de Gaulle). Une telle entrevue n’aurait pu se faire sans l’appui et même la recommandation de Félix Houphouët-Boigny (président de la Côte d’Ivoire) et/ou de Léopold Sédar Senghor (président du Sénégal).

Que Charles de Gaulle se soit déplacé indique l’importance historique d’Amilcar. Mais, en France, personne mieux que François Mitterrand n’aura décrit ce qui s’appelle Cabral.

Cabral et François Mitterrand

Amilcar Cabral est mort jeune. À l’annonce de son assassinat, Léopold Sédar Senghor accusera Sékou Touré.
François Mitterrand, lui, écrira un texte qui reste comme le plus mémorable, le plus dense. Relisons, en guise de conclusion, ce qu’il écrivit sur leur relation, le lundi 22 janvier 1973 dans L’Unité, hebdomadaire socialiste, deux jours après l’assassinat de Cabral et intitulé « Un militant assassiné ». Il y dresse l’un des plus beaux portraits jamais écrit sur Cabral :

« Cabral, à son tour. J’apprends sa mort, assassiné sur le seuil de sa porte, à Conakry. Sékou Touré accuse le Portugal. Caetano s’en défend. Je n’ai pas d’éléments pour juger. Je sais seulement que Cabral est mort, comme tant d’autres avant lui qui luttaient pour la même cause. Qui a tué Félix Moumié ? Il avait dîné à Genève avec un agent français des services secrets. Après le repas, il a roulé par terre, s’est tordu de douleur, le ventre déchiré par un poison subtil, et il a mis quelques heures à mourir. L’enquête n’a pas eu de suites. Une victime, mais pas d’assassin, naturellement. Qui a tué le général Delgado, dont on a retrouvé le corps décomposé au creux d’un repli de terrain près de la frontière portugaise ? Qui a tué Eduardo Mondlane, l’un des chefs des mouvements rebelles du Mozambique, déchiqueté à Dar-EI-Salam par un colis piégé ?

Amilcar Cabral était mon ami. Bien qu’il fût interdit de séjour en France, à la requête sans doute du gouvernement portugais, je l’avais invité à passer quelques jours chez moi pour les prochaines vacances de Pâques. Il avait accepté avec joie, tant il aimait notre pays dont il parlait la langue avec ductilité. Lors de mon récent voyage en Guinée, nous ne nous étions pratiquement pas quittés et il m’avait narré ses luttes, ses espoirs. Ses compagnons, m’avait-il dit, tenaient les deux tiers du territoire de la Guinée-Bissau, où des élections avaient eu lieu l’an dernier et une Assemblée mise en place, tandis qu’un exécutif provisoire devait être désigné bientôt. Les troupes portugaises ne pénétraient plus dans les zones libérées. Le mouvement de libération disposait d’écoles de brousse, d’hôpitaux de campagne et de structures administratives.

Il faut avoir entendu Amilcar Cabral. La douceur des mots épousait la finesse d’une pensée qui restait disponible autour de ce point fixe : la liberté, cette conquête. Le Portugal perd avec lui l’adversaire le plus sensible, le mieux formé à ses valeurs. La sottise a bien visé, qui prête à ce crime une horreur supplémentaire ».

Ainsi meurt les héros, par le cancer de la trahison : d’un de coup de poignard, d’un poison, d’une balle ; toujours portés par des sottes gens. Il faut savoir mourir. C’est cela aussi être un héros. L’eschatologie (discours sur la mort) de Cabral n’a pas encore fait l’objet d recherches approfondies. Sa théorie sur le « suicide de classe » auquel il invitait la petite bourgeoisie africaine reste singulière, tout comme sa propre exposition à la mort individuelle. C’est que dit et résume, en d’autres mots, le Serment d’Amilcar.

L’époque de Cabral s’est achevée. Son apport théorique et pratique reste intact. Et nous devons commencer à en tirer le meilleur. Aussi, Gérard Chaland n’eut pas tort de prédire que la pensée de Cabral est encore plus adaptée aux périodes à venir.

 

Les Deux Congo : Donald Trump en train d’agir

dimanche 

31 décembre 2017 à 14:17

.

Il y a dix jours exactement, le Président américain, Donald Trump, prenait et rendait public une Ordonnance passée presque inaperçue en France et en Afrique : « Executive Order Blocking the Property of Persons Involved in Serious Human Rights Abuse or Corruption », Law & Justice, du 21 décembre 2017.

Cette décision, qui engage toute son Administration et contraint les chancelleries et banques étrangères, gèle les avoirs financiers et les biens de treize (13) « personnes impliquées dans de graves violations des droits de l’homme ou dans [des faits de] corruption ». Tous leurs fonds et propriétés en Suisse et aux États-Unis sont bloqués. Ils ne peuvent plus recevoir d’appui de quelque sorte et quiconque le leur apporte tombe sous le coup de cette Ordonnance.

Parmi ces personnes, deux intéressent directement l’Afrique. En premier lieu, Dan Gertler, le richissime diamantaire, à la double nationalité, israélienne et congolaise (Kinshasa), qui est mentionné en troisième position sur la liste établie par cette Ordonnance. Ensuite, Yahya Jammeh, l’ex-dictateur de la Gambie.

Cette mesure-phare et d’autres faits peu connus intéressent tous les démocrates et républicains des deux Congo : Kinshasa et Brazzaville. Ils devraient y voir un « encouragement » indirect de leurs luttes.

Au Congo-Kinshasa : le gel de tous les avoirs et biens de Dan Gertler est un signal politique fort. Car, ce dernier est connu comme l’un des principaux piliers du régime kinois, l’un des soutiens personnels et l’un des plus puissants relais à l’international de Joseph Kabila.

Dan Gertler qui, depuis 2001, faisait la pluie et le beau temps au Congo Kinshasa dans les matière premières minérales, est fini, quasi ruiné. En d’autres termes, Joseph Kabila est frappé au portefeuille. Cette chute est annonciatrice d’un changement profond d’orientation de l’administration américaine dans ce vaste pays au coeur du continent africain.

Le président Joseph Kabila ne peut pas ne pas avoir compris la signification et la portée de l’Ordonnance prise par Donald Trump : le rouleau compresseur est en marche. Et il n’est plus si sûr que Joseph Kabila termine l’année 2018 au pouvoir, s’il persiste dans son intention de fouler aux pieds la Constitution (limitation de mandats présidentiels) de son pays. La sagesse lui recommande de négocier son départ en douceur. D’autant que l’affaiblissement de Jacob Zuma, président de l’Afrique du Sud (fin de mandat, accusations de corruption et destitution possible), l’arrivée de João Lourenço (réputé proche des Américains), nouveau Président de l’Angola, et le contre-coup d’État réussi qui a évincé Robert Mugabe (Zimbabwe) devraient être des alertes et procurer de vives alarmes à Joseph Kabila. Comme pour le tyran du pays voisin.

Au Congo Brazzaville : on remarque que deux grandes entreprises de sécurité (réputées proches des USA) viennent d’y rompre leurs juteux contrats avec l’État. C’est l’indication qu’un changement s’annonce. D’autant que le régime de Denis Sassou Nguesso est acculé de toutes parts : sa « guerre éclair » dans le Pool (région Sud du pays), menée à grands renforts de mercenaires, a tourné à l’enlisement et est un échec militaire manifeste. Le pasteur Ntoumi (Frédéric Bintsamou), maître du maquis, y reste militairement invaincu et est auréolé d’une demi-victoire sur le terrain ; ce qui équivaut à une pleine victoire. En outre, la Banque Mondiale et le FMI indiquent leurs alarmes quant aux données macro-économiques falsifiées du régime en place. Par ailleurs, le président Français, Emmanuel Macron, ne semble pas enthousiaste à soutenir le tyran de Brazzaville. De même, l’Angola, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud, les trois géants de la sous-région, ne paraissent pas plus empressés non plus.

Denis Sassou Nguesso serait donc bien inspiré de ne plus écouter tous ses conseillers qui lui prodiguent de mauvais conseils. Il gagnerait à préparer sa sortie.

Dans les deux Congo, que celui qui a des oreilles pour entendre, entende : l’Afrique républicaine peut y tirer réel avantage. L’affaire de la vente et la mise en servitude des Migrants en Libye mondialisée par CNN était un signal.

Noir,Catalan de cœur et pour la Catalogne indépendante !

lundi 

30 octobre 2017 à 10:37

.

Noir, Catalan de cœur et, de surcroit, pour la République catalane. Il n’y a, dans cette prise de position, rien de surprenant. Car, je l’ai toujours dit, je suis pour la République universelle, partout où un peuple constitué réclame son indépendance, sous la forme d’une République.

La Catalogne en est à ce stade, dans le cadre d’une sorte d’Indépendance-association avec le Royaume d’Espagne, à peu près sur le modèle proposé par Edgar Pisani entre la France et la Nouvelle-Calédonie. Le Royaume-Uni a constitué le Commonwealth avec, en son sein, des républiques ? L’Allemagne accorde à ses Lander (région) une large autonomie ? L’Europe, qui a tant vanté et promu les Régions, souffrira-t-elle que la Catalogne devienne une région-république ?

Face à la crise catalane, un homme, par sa personnalité comprimée, son caractère rigide, rend quasi impossible toute solution raisonnable pour une sortie pacifique de crise : Mariano Rajoy Brey, actuel président du gouvernement du Royaume d’Espagne. Et nul, s’il est républicain ou simplement homme de bon sens voire même un Européen libéral convaincu, ne peut accepter sa brutalité méthodique et sa surdité politique. Ces deux traits de son tempérament sont devenus des composantes de la crise catalo-espagnole, au point qu’il est à présent permis de se demander s’il n’est pas lui-même le principal problème.

Mariano Rajoy Brey se vautre avec arrogance dans la légalité, pour être volontairement sourd. Il brandit la Constitution espagnole comme une épée, pour décapiter le gouvernement catalan, au lieu de présenter cette Constitution au peuple catalan comme une Table de la liberté. Mais, comment donc, le pourrait-il, lui pour qui pédagogie et patience ne semblent pas être des vertus ou qualités publiques.

Cependant, si sa légalité est suffisante, sa légitimité ne l’est pas vraiment. En effet, rappelons tout de même que sa « légitimité », fortement ébréchée en 2013 par les scandales successifs de corruption (de rétro-commissions) en faveur de son parti politique et les accusations d’enrichissement personnel de certains membres de son entourage, sa « légitimité », disons-nous, ne repose que sur un compromis négatif.

Car, ne l’oublions pas, son second mandat comme président du Gouvernement d’Espagne (2015 – 2019) n’a été obtenu et n’est exercé que « par défaut ». En effet, les dernières élections générales ne lui ont donné ni majorité absolue, ni même majorité relative. Il ne préside donc le gouvernement que « par défaut » ou selon une minorité, sur la base d’une abstention (opportune ?) de députés. Au terme d’une première consultation, sans majorité, sa candidature fut rejetée, au Congrès, par 180 contre 170 voix. Minoritaire donc, il fut incapable de constituer un gouvernement par une alliance avec un autre groupe d’élus ! Et, après avoir joué le pourrissement et le blocage de l’exécutif, c’est lors du second tour d’un deuxième vote (29 octobre 2015) qu’il obtiendra de nouveau 170 voix, contre 111 voix… mais avec 68 abstentions. C’est le plus fragile de tous les chefs d’Exécutif de l’Union Européenne.

Autrement dit, nous sommes en présence d’un président faible à la tête d’un gouvernement fragile, et qui, dans la crise catalane qu’elle a laissé se développer, n’a vu qu’une banale occasion d’affirmer un autoritarisme déplacé, brutal, pour renforcer sa « légitimité » branlante.

Rajoy, comme aiment à l’appeler les médias, est d’un caractère brutal. Il a participé au grand mensonge qui fut à la base de la destruction de l’Irak et de laquelle le monde n’est pas encore sorti. Il s’est appuyé, sans état d’âme, sur son aile droitière la plus radicale pour tordre le bras à Zapatero, lorsque celui-ci était président du gouvernement espagnol et lui chef de l’Opposition. Il a appliqué au peuple espagnol, sans l’ombre d’une hésitation, les mesures ultra-libérales les plus drastiques, après la terrible crise des subprimes, des titres bancaires et des liquidités (2007 – 2009). C’est un tempérament. C’est lui que le Congrès devrait commencer par congédier, si la paix intérieure et la cohésion sociale espagnole sont un objectif. Dans son parti, il est d’autres personnalités plus consensuelles et plus habiles.

Au reste, que le Royaume d’Espagne se garde bien de placer la Catalogne dans la même situation que le Portugal au début du XVIIème siècle.

Qu’elle médite la leçon portugaise.

En effet, la guerre d’Acclamation (1640 – 1668) ou Guerre de restauration de l’indépendance, au terme de laquelle le Portugal se débarrassera de la tutelle espagnole, ne s’amorça qu’à la suite d’un soulèvement militaire de grande ampleur en Catalogne contre les Habsbourg d’Espagne (Philippe IV d’Espagne, dit Philippe III du Portugal). À cet égard, il est intéressant de signaler que, à l’époque, les Portugais menacèrent de proclamer la République, si jamais la maison de Bragance tergiversait face à l’Espagne. Jean IV du Portugal devint le nouveau souverain, restaurant l’antique monarchie sous les clameurs de l’Angola, de Timor, du Cap Vert et d’autres colonies portugaises.

L’Union Européenne devrait non pas persifler l’idée d’une indépendance de la Catalogne, mais apporter son appui à un dialogue. Si aucune initiative n’est prise, si tout est laissé à l’entêtement de Rajoy, l’étincelle catalane pourrait devenir une flamme.

Souvent, scandent les Tragédies grecques, à l’inattendu les dieux livrent passage. L’entêtement de Rajoy est peut-être l’une des conditions de l’indépendance de la Catalogne.

En tous les cas, par-delà les principes d’une République universelle et d’une Nation unique, il me souvient ici d’un des plus brillants intellectuels catalans, Louis Sala-Molins, au courage duquel nous devons d’avoir tiré de l’oubli l’un des ouvrages les plus ignobles des siècles passés : Le Code noir, dont l’ignominie nous rappelle que le combat pour la liberté et l’égalité n’ont de cesse que la paresse de la volonté.

Parution : La Conspiration des médiocres

samedi 

24 juin 2017 à 09:10

.

CouvertureJe vous annonce la sortie de mon ouvrage La Conspiration des médiocres en format kindle  téléchargeable sur amazon.fr. Il est désormais disponible broché.

Il s’agit de dénoncer les agissements des médiocres. Ils ont bâillonné la Nation. Quant à la République, ils l’ont usée jusqu’à la corde. Elle s’en trouve fort affaiblie et en ressort grandement éculée, semblable à une « dépouille ». Car ils ont dévissé la devise de la République que fixe le Titre I, article 2 de la Constitution. En effet, ils ont remplacé la Fraternité par les communautés ; converti l’Égalité entre inégaux en injustice populaire (sociale et économique) et, à la belle Liberté, substitué le libertinage et la maximisation du profit. Que de coups d’État !

 

Second tour : un médiocre débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron

jeudi 

4 mai 2017 à 18:47

.

D.R.

D.R.

Ce fut un débat de triste spectacle, un fort mauvais exercice démocratique : aucune pédagogie et peu de maîtrise de soi. Les Français n’ont rien appris qu’ils ne savaient déjà, tant sur le « caractère » des candidats que leur « projet » respectif. Leur doute politique croît.

Pas de pédagogie politique donc, beaucoup d’agressivité et de rires incompréhensibles de la part de Marine Le Pen, et que d’arrogance injustifiée avec Emmanuel Macron. La France sort amoindrie de ce débat, dont la médiocrité est sans précédent. Il y a quarante-deux ans que je suis engagé politiquement, c’est de mémoire le premier débat qui soit d’une aussi faible qualité. Nous ne cessons de le dire, la médiocrité est partout à l’œuvre. Après les limites de Nicolas Sarkozy et François Hollande, le prochain Président de la République aura le grade (titre) mais certainement pas la culture présidentielle, si bien incarnée par Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac.

Certes, hier soir, les deux candidats n’étaient pas de même niveau. Mais aucun d’eux n’avait le niveau requis pour une présidentielle française.

Marine Le Pen a rapidement laissé deviner sa stratégie, qui comprenait trois phases tactiques. Tout d’abord, énerver ou irriter son adversaire. Mais au bout d’une heure, elle était vidée et semblait ne plus avoir d’énergie. Son intention initiale se retourna contre elle. Ensuite, acculer Emmanuel Macron à défendre la loi El Khomri (bilan du gouvernement Hollande – Valls) et le décrire comme le représentant de la haute finance, pour envoyer un signal clair aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Elle y est parvenue mais, étonnamment, n’a pas su en tirer un bénéfice immédiat. Enfin, sur les questions de sécurité intérieure et de l’islam radical, elle recherchait les électeurs de François Fillon. Elle a incontestablement mis en difficulté son adversaire.

Mais, enfermée dans cette stratégie-là, elle a négligé voire oublié trois points essentiels.

En premier lieu, qu’il s’agissait d’un débat présidentiel et que, par conséquent, il fallait être ou faire présidentiable. Elle a montré qu’elle ne connaissait pas (ou alors bien peu) ce qu’est le protokollon d’État (voir nos travaux). À cet égard, elle ne s’est donc pas montrée à la hauteur de l’institution et de la fonction présidentielles (Titre II, articles 5 à 19 de la Constitution). Il est stupéfiant de constater que ce point lui a échappé, alors même qu’il aurait dû être le cœur de sa stratégie et qu’elle aurait dû construire tout ce débat autour de ce point capital.

En deuxième lieu, elle a lourdement confondu « conversation » (entretien) et « dialogue », pour reprendre ici la célèbre distinction que Hegel a établi à propos de la méthode didactique de Platon. Citons-le :

« Un […] dialogue n’est pas une conversation ; dans celle-ci, ce que l’on dit s’enchaîne de façon contingente et il doit en être ainsi, – le sujet ne saurait être épuisé. On veut s’entretenir ; c’est là une contingence ; l’arbitraire des inspirations est la règle. Si on considère leur introduction, les dialogues [de Platon] eux aussi se présentent parfois à la manière de l’entretien, avec l’aspect d’une progression contingente ; mais ils deviennent par la suite le développement de la chose en question, et l’élément subjectif de la conversation disparaît, – chez Platon il y a dans l’ensemble une belle progression dialectique, une progression dialectique conséquente. Socrate parle, dégage un résultat, déduit, fait progresser sa propre argumentation, ne la présentant sous forme de question que par le tour extérieur qu’il lui donne ; la plupart des questions sont formulées pour obtenir de l’autre une réponse par oui ou par non. Le dialogue semble être ce qu’il y a de plus indiqué pour exposer une argumentation… »
(Hegel, « Platon », in Leçons sur l’histoire de la philosophie, t. 3, La philosophie grecque, Vrin, Paris, 1972, pages 401-402).

Ce fut donc la plus grande erreur de Marine Le Pen, que de n’avoir pas construit un « dialogue ». Emmanuel Macron se serait effondré, puisqu’il ne peut ni ne sait supporter un échange dialectique soutenu. Et toute la vacuité de son « projet » eût été mise au jour, dévoilée.

Autre conséquence majeure, si Marine Le Pen avait aménagé un « dialogue » socratique, elle n’eut pas versé dans l’agressivité ou le ricanement, ce qui ne sied pas à un prétendant à la magistrature suprême. Au reste, Hegel a bien raison de rappeler, dans les mêmes pages, pourquoi la politesse et les urbanités (qu’il distingue) sont des préalables (conditions nécessaires et suffisantes) pour qu’un « dialogue » ait lieu. Autrement dit, si Marine Le Pen a dérapé, c’est bien parce qu’elle a mené une « conversation » au sens que Socrate, Platon et Hegel donnent à cette notion. Nous n’avons de cesse de le dire, la classe politique française a perdu en matière de savoir-vivre et au plan intellectuel.

Parce que ce débat été une « conversation », il a été soumis à la « contingence ». Tout ne fut donc, de bout en bout, que contingence (succession de propos décousus de part et d’autre). Sous ce rapport, il convient également d’engager la responsabilité des deux journalistes, Nathalie Saint-Cricq (France 2) et Christophe Jakubyszyn (TF1), qui n’ont jamais su faire sortir les deux protagonistes de cette « conversation ». Sans doute ne savent-ils pas ce qu’est le « dialogue ».

La violence est inhérente à la fonction présidentielle. Mais elle se transforme en puissance, quand elle est maîtrisée. Rappelez-nous de la violence maîtrisée des deux débats présidentiels entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, en 1974 et 1981. C’est que ces deux débats furent conçus comme des « dialogues », au grand bonheur du corps électoral. À cette époque, nous avions des hommes politiques éduqués. Ce qui n’est malheureusement plus le cas depuis 2007.

En troisième et dernier lieu, elle aurait dû se rappeler, pour en éviter les néfastes conséquences, de l’agressivité improductive de Ségolène Royal en 2007, face à Nicolas Sarkozy. Il est donc regrettable que les deux femmes qui ont été portées à un second tour des présidentielles en France n’aient pas fait preuve de maîtrise de soi. C’est un rude coup pour la cause des femmes.

Quant à Emmanuel Macron, il n’a pas brillé. Et il ne le peut que bien difficilement. Ses puérilités économiques que la presse dominante nous présente comme « géniales » révèleront bientôt leur caractère explosif, si jamais, vainqueur, il les mettait immédiatement en œuvre par ordonnance, c’est-à-dire avant d’avoir une majorité parlementaire.

C’est pourquoi, somme toute, ce débat fut presque nul et cela reste un signe inquiétant pour la République. En tous les cas, le tapage médiatique qui accuse Marine Le Pen d’avoir fait déraper le débat est encore un « cadeau » fait à Emmanuel Macron, qui dédouane nos deux journalistes et Emmanuel Macron. Mais il en va ainsi depuis un an. Espérons que la suite soit meilleure, pour la France et la République.

Tout jusqu’ici nous rappelle étrangement la présidentielle des 1er et 15 juin 1969, qui fut marquée par une poussée de près de 10% de l’abstention au second tour, portant ainsi l’abstention à un niveau record de 30%.

La lepénisation des consciences

lundi 

3 avril 2017 à 08:10

.

En quoi consiste cette lepénisation ? En ceci que, à leur propre insu, la plupart des personnes croient, de bonne foi, exposer des « avis » contraires à ceux de Jean-Marie Le Pen, alors même qu’ils en reprennent, de façon partielle ou parfois complète, les thèses ou les arguments. C’est le cas d’Alain Finkielkraut. Mais, excipons d’un autre exemple ce qui est affirmé : l’émission télévisée du programme « Ce soir ou Jamais » du 8 novembre 2013, instructive à maints égards. L’un des volets de l’émission avait pour thème « Christiane Taubira insultée : le racisme se banalise-t-il ? », en référence explicite aux attaques racistes d’Anne-Sophie Leclere, alors candidate du Front National aux élections municipales 2014, à Rethel (Ardennes), et qui s’était risquée à comparer la Garde des Sceaux de son État à une guenon.

Deux points particulièrement choquants, parce que de fond en comble lepénistes, méritent ici s’être signalés. En premier lieu, sans que l’animateur de l’émission et ses invités ne s’en soient rendus compte, est le fait que tout le débat n’a reposé que sur des notions anthropologiques et biologiques, dont Jean-Marie Le Pen s’est toujours fait le véhicule : ethnies, origines, us et coutumes, « races » et appartenances communautaires. Rien, pas un seul mot sur les conflits de classes sociales ou tout autre ressort explicatif. Une seule matrice : la lutte des races ou des communautés, dans le pur style de J. A. Gobineau. Tout n’y était donc qu’affrontement de cultures réduites à la génétique, à des minorités présentées selon un angle ethnique ou racialiste. S’il regardait ce débat, Jean-Marie Le Pen eût assisté au succès de son idéologie. Car ce ne fut que du Le Pen sans Jean-Marie. En second lieu, les échanges houleux entre trois invités dont les points de vue ont repris, chacun à leur façon, les « avis » de Jean-Marie Le Pen. En vérité, il ne pouvait en être autrement, dans la mesure même où les notions et les catégories sur lesquels s’appuyait le débat étaient de facture lepéniste. Tout d’abord, Leonora Miano, lauréate du prix Femina 2013, camerounaise d’origine, y défendait, avec une ridicule douceur de ton, la mutation démographique et culturelle de la France, ainsi que la disparition irréversible parce que programmée de la France traditionnelle, sous les assauts nécessaires des vagues d’immigrés venus du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Ces immigrés, dit-elle, viennent avec « leur bagage identitaire […] L’addition [… ou] la facture [de l’esclavage et de la colonisation] sera présentée [à la France…] Vous [Français] serez minoritaires, n’ayez pas peur de quelque chose qui va se passer, ça s’appelle une mutation [… mais], ce n’est pas la disparition [de la France, … c’est ainsi que] l’histoire se déroule ».

Au fond, et de prime abord, Leonora Miano ne semblait pas s’apercevoir qu’elle reprenait, de fait, la condensation opérée par Jean-Marie Le Pen avec l’immigration, l’une des idées fondatrices du Front National, et dont la version théorisée est la thèse principale de Renaud Camus consignée dans Le Grand remplacement : « vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples. C’est […] changer de peuple ». C’est également du pur Zemmour, mais avec un zeste de tranquillité d’esprit fondé sur la fatalité historique, avec cette devise : « c’est comme cela que ça se passera », y dit-elle. Ainsi, les vieux Gallo-romains seront-ils remplacés par les nouveau Gallo-africains !

Mais, dans cette reprise intégrale d’une thèse inquiétante, il y a peut-être un enjeu politique en cours et auquel il n’est prêté que bien peu d’attention : le basculement d’une partie des Noirs de France dans le portefeuille électoral de l’extrême-droite. En effet, et si, comble de stupéfaction, Leonora Miano n’était qu’une victime consentante de la lepénisation d’une partie non négligeable des Noirs de France ? Car, depuis un peu plus de dix ans, les Noirs de France, d’abord majoritairement à gauche, font l’objet d’une intense campagne de propagande et de recrutement menée par Jean-Marie Le Pen et habilement orchestrée par Louis Aliot et Marine Le Pen, à la faveur des crises politiques en Afrique (Rwanda, Côte d’Ivoire, Libye, Nord Mali, République Démocratique du Congo, etc.), crises présentées comme les effets directs et répétés d’une manipulation de « l’UMPS », qui ne vise qu’à faire perdurer le système politico-affairiste et maçonnique appelée France-Afrique.

Par cette constante dénonciation, le Rassemblement Bleu Marine est parvenu à pénétrer en profondeur les milieux noirs de France et a su tirer un immense profit politique de tous ces déçus de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Et, dans les mois et années qui viennent, le Rassemblement Bleu Marine devrait amplifier son audience dans ces milieux. Pour mémoire, c’est à la faveur des élections Européennes de 1992 que, pour la première fois, nous entendîmes un Français noir, originaire des Comores, dire sans gêne et en tout paradoxe, qu’il voterait Front National, au nom d’un argument insolite : Jean-Marie Le Pen était le seul à avoir le courage de lui rappeler sa condition de Français de seconde zone. La même semaine, une française d’origine béninoise fît la même confidence sur son intention de vote. La classe politique française a longtemps négligé l’efficacité du double argument lepéniste : la dénonciation publique de l’intégration fictive des minorités noires et le lourd réquisitoire contre la Françafrique alliée de toutes les dictatures ou tyrannies africaines. C’est la reprise des anciennes thèses défendues par les socialistes et les communistes.

Ce qu’il est convenu d’appeler le « cas Dieudonné » est à cet égard révélateur. Tout d’abord, le compadrage que Dieudonné M’bala M’bala établira avec Jean-Marie Le Pen, qui sera le parrain de sa fille, Plume, en l’église traditionnaliste Saint Éloi de Bordeaux, le 11 juillet 2008 ; baptême célébré par le père Philippe Laguérie bien connu.

Certes, de nos jours, le compadrage est devenu ordinaire voire tombé en désuétude. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Cependant, baptiser n’est pas un acte anodin. Car le Baptême est l’un des sept sacrements du rite catholique. Or comment supposer que Dieudonné M’bala M’bala ne sache pas ce qu’est un sacrement et surtout la signification du Baptême qui rappelle la présence et les actions du Christ, par trois marques : un signe, pour ce qui se voit ; une parole, pour ce qui s’entend ; un symbole, synthèse du signe et de la parole ?

Ainsi, sous le quadruple rapport du Baptême, du compadrage, du controversé père Laguérie et de l’église traditionnaliste, Dieudonné M’bala M’bala et Jean-Marie Le Pen fondent une parentèle sur une coappartenance religieuse radicale. Ensuite, par le biais de l’humour, l’adhésion déclarée de Dieudonné M’bala M’bala aux thèses antisémites de Jean-Marie Le Pen.

Ces deux actes, Baptême et compadrage, marquent les étapes majeures d’un lent basculement et d’une adhésion progressive d’une partie des communautés noires de France aux thèses du Front National. Dieudonné M’bala M’bala n’en est que la pointe. Au reste, sa conversion n’est pas étonnante. Nietzsche dit fort à propos : celui qui lutte trop longtemps contre les dragons finit par devenir dragon lui-même. Dieudonné, lui, n’a lutté que quelques années contre le Front National, et cela a suffi pour qu’il devienne le compère-alibi.

Cette performance du Front National tient en grande partie à l’entregent de Jean-Marie Le Pen qui, de tout le personnel politique actuel, est incontestablement l’un de ceux qui connaît le mieux les différents segments du monde noir. Que ce soit les milieux d’affaires ou celui des « bourgeoisies » africaines de Paris, dont il est coutumier des mariages. En effet, qui n’a vu la photo de mariage d’un riche homme politique africain, ex grand ministre de l’Agriculture, sur laquelle Jean-Marie Le Pen tient dans ses bras et entraîne une Algérienne, Madame B., dans une belle danse ? Que ce soit en Afrique subsaharienne, où il bénéficie de bons soutiens dans quelques palais présidentiels et où il pratique la pêche aux gros ou aux leurres. Bref, toujours méthodique, Jean-Marie Le Pen a d’abord pénétré les « bourgeoisies » noires, avant de créer ses propres réseaux dans les communautés intellectuelles, estudiantines et laborieuses noires de France. Sa relation à Dieudonné s’inscrit dans ce cadre.

Si bien que, à présent, et après les emblavures de son père, Marine Le Pen peut procéder aux fenaisons. Elle n’a plus qu’à se baisser, pour ramasser les fruits mûrs du labeur paternel. Nous assistons au même phénomène dans la communauté maghrébine de France, plus particulièrement kabyle.

Toujours est-il que, sur un peu plus d’une vingtaine d’années, il est possible de quantifier la sensibilisation et l’adhésion des suffrages des Noirs de France (Caribéens et Africains) aux principales thèses frontistes, qui se confirmeront lors des prochaines échéances départementales, régionales et présidentielles. Tel est le cas de Mungo Shematsi , français originaire du Congo Brazzaville, candidat titulaire du FN aux Départementales de Saint-Etienne-2.

C’est dans ce contexte sociopolitique de pénétration de la communauté noire de France par le Rassemblement Bleu Marine que s’inscrivent et que doivent se comprendre les propos ahurissants de Leonora Miano. Au reste, lorsque Guylain Chevrier, présent sur le plateau, attirera son attention sur la portée de ses paroles, en lui disant « vous alimentez la roue du Front National […] vous ne vous rendez pas compte de la conséquence de vos propos […] moi, ça m’inquiète », elle feindra non seulement de ne pas l’entendre, mais, surtout, volontairement sourde à cette mise en garde, elle lui affichera une hautaine indifférence, en guise réponse. Elle sait donc exactement ce qu’elle fait. Et c’est en conscience que, militante antisystème, elle se pose comme une « alliée objective » du Rassemblement Bleu Marine. Elle défend la thèse de la grande substitution du Gallo-romain par le Gallo-africain. N’est-ce pas donc du Renaud Camus ?

Sous ce rapport, il est utile et instructif de constater que, pour s’opposer aux vues de Leonora Miano, la polémiste Élisabeth Lévy, ahurie, et dont l’oreille peu profonde déborde vite , n’aura d’autre recours que la mobilisation d’arguments de type lepéniste qu’elle décomposera pour les rendre acceptables. En effet, prise, surprise et entraînée par la logorrhée de Leonora Miano, elle lui objectera un vif : « on [le Français] a le droit de dire ce (ou ceux) qu’on [la France] accepte […], oui, nous les Français » avons ce droit. Cette position renvoie à la fameuse « immigration choisie » de Nicolas Sarkozy, qui n’est rien d’autre que la version « soft » ou édulcorée des thèses du Front National. Et si à cette option sarkozienne vous ajoutez l’islamophobie salafiste (burqa, etc.) exprimée par Élisabeth Lévy durant ce houleux débat, vous obtenez, sous forme recomposée, la thèse principale du Front National en matière d’immigration. La condensation lepéniste fonctionne à plein régime.

Comble de stupéfaction, dans cette vaste confusion idéologique et sociologique, le producteur et scénariste Bruno Gaccio ne s’apercevra même pas que, défendre les vues prétendument historiques de Leonora Miano, c’était donner prise et force aux thèses du Rassemblement Bleu Marine, dont il ne partage pourtant pas les idées. Il est frappant de voir Bruno Gaccio réfuter Leonora Miano en ne s’appuyant que sur des arguments raciaux et des références racialistes. En effet, sans hésiter, et « pour mettre les pieds dans le plat », selon sa propre expression, Bruno Gaccio explique son point de vue par la lutte des races. Il commence par reprendre à son compte l’idée que l’immigration arabo-musulmane et noire africaine est la « facture » que la France doit nécessairement « payer », tout en dénonçant le racisme et la volonté d’assimilation. « Je pense, dira-t-il, que la France est un pays profondément raciste [… avant d’ajouter] Nous les Blancs [devons savoir que] 400 ans d’esclavage, 350 ans de colonisation, ça ne s’efface pas comme cela. Et on a toujours le sentiment que nous Blancs que l’on doit aider le noir à s’intégrer chez nous, on doit aider l’arabe à s’intégrer. On a une espèce de paternalisme qui traîne, toujours et toujours […] Ce qu’on a fait à l’Afrique, ça nous revient dans le Pif, on a créé une telle misère là-bas, de telles déséquilibres et on doit [leur] expliquer comment [ils doivent faire], ce n’est pas eux de s’adapter à 100% […] la France doit s’adapter ».

On le voit bien, il ressort de ces vifs échanges que, malgré leur apparente opposition, les deux camps (d’un côté, Leonora Miano et Bruno Gaccio, de l’autre, Élisabeth Lévy et Guylain Chevrier) ne firent appel qu’à des arguties lepénistes, sans s’en apercevoir. C’est cela la lepénisation des esprits ou le triomphe idéologique de l’amour du plus prochain, de la condensation et de la provocation.

Le Premier Ministre Manuel Valls s’est également laissé prendre à plusieurs reprises dans l’orbite lepéniste. Comment, par exemple, ne pas s’étonner de ses scandaleux propos du 15 mars 2013 dans Le Figaro et réitérés six mois plus tard, le 24 septembre 2013, sur France Inter, sur l’impossibilité d’intégration des Roms ? Et qui ne se rappelle de ses paroles négrophobes , le dimanche 7 juin 2009, lors de sa visite d’une brocante à Évry dont il était le maire, propos qu’il tentera de justifier, deux jours plus tard, sur le plateau du 20 Heures de David Pujadas ? Et, il poussera l’outrecuidance et l’effronterie jusqu’à revendiquer le droit d’être politiquement incorrect, parce que tout le monde parlerait comme cela ! La gravitation lepéniste est en passe de devenir universelle, et la condensation (du Gobineau rudimentaire) est sa force attractive.

Pour récapituler l’ensemble des considérations précédentes, disons que l’un et l’autre, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Marie Le Pen, sont l’avers et l’obvers d’une médaille. Ils sont la courbe isobathe (courbe de profondeur reliant deux points d’égale profondeur) de la vie politique française. Si le succès du premier a été précoce et a toujours porté sur la dérégulation des mœurs livrée au marché des instincts, l’audience du second est tardive et tend constamment à la crispation de la vie politique par l’incorrection et l’exercice d’un antagonisme entre communautés.

En tous les cas, nous sommes à présent au cœur d’une situation inouïe, depuis Les Lumières : la gauche politique ne pense plus. Pire, elle ne sait plus ce que penser veut dire. Elle a oublié Jaurès et n’en a même pas le « souvenir de l’oubli ». La droite, elle, dans une tradition tenace, n’aime pas penser et ne s’y oblige guère. Ainsi, à quelques exceptions près, comme Raymond Aron et, dans une moindre mesure, Jean-François Revel et Alain Finkielkraut, elle n’a pas produit de grands penseurs. Encore faut-il le préciser, les trois précités ne pensent qu’en débattant avec les penseurs de gauche. L’expression « penseurs de droite » procède d’un abus de langage. Car Maurice Barrès et Charles Maurras ne sont pas des penseurs à proprement parlé. Bien avant eux, François-René de Chateaubriand n’a pas été un penseur. Henri Guaino, rédacteur des discours de Nicolas Sarkozy, les élaboraient comme le fait un homme de lettres mais pas tel un penseur. Renaud Camus, dans sa « noncence », ne répand que des avis et des alarmes, mais ne produit pas de pensées. Tous « avisent » donc, lorsqu’ils parlent de terroir ou devisent sur l’histoire, comme savent si bien le faire les littéraires. Jules Michelet et Ernest Lavisse sont d’abord des hommes de lettres et des historiens.

Au demeurant, ce qui est affirmé ne dit pas que la gauche ne sait pas faire de la Littérature. Alexandre Dumas, Victor Hugo et Émile Zola témoignent du contraire. Un autre exemple : Jean-Luc Mélenchon. Il ne pense pas mais fait de la bonne littérature. Son discours ne porte pas de concepts ou des pensées mais recherche, en premier lieu, effets de style, métaphores et variations de ton. C’est un tribun et nullement un penseur. Ce qui est affirmé ne formule pas non plus l’idée que la droite n’a pas de penseurs. La puissance intellectuelle d’un Raymond Aron surpasse bien des philosophes classés à gauche. Ce qui donc est dit ici, c’est la tendance générale de la gauche à devoir penser et de la droite à ne pas vouloir penser.

L’extrême-droite, de son côté, ne supporte pas l’idée même de penser. Elle l’abhorre. Chez elle, tout repose sur trois principes : la force, la crainte et la xénophobie. L’extrême-droite est inapte à penser. Nous l’avons vu avec Jean-Marie Le Pen. Mais qui veut s’en convaincre, il lui suffira de lire Essai sur les inégalités des races de Gobineau ou encore Physiognomonie et Phrénologie d’Ysabeau. Ces deux ouvrages ne sont que des condensés de propos hilarants et une compilation d’images tronquées auxquels sont appliqués des semblants de déductions. À cet égard, rappelons que dans sa célèbre Phénoménologie de l’Esprit, en une formule laconique, Hegel a tourné en dérision les fariboles du fondateur de la Phrénologie, Franz Joseph Gall : un os ne pense pas . En effet, la Pensée n’est pas corporelle et ne peut donc dépendre de la conformation du crâne ou des compressions de la boîte crânienne sur le cerveau, ce que croyaient et enseignaient Franz Joseph Gall, Johann Caspar Lavater et Georg Christoph Lichtenberg.

Heidegger prévient, et ce à juste titre : « Certes tous les hommes pensent, à la différence des animaux, mais ils ne sont pas tous des penseurs » . Et il n’a pas tort. Car la Pensée est le produit de l’activité des penseurs. Elle est le résultat d’une spécialité. Plus d’un, à gauche, ne l’acceptent plus et préfèrent la médiocrité à l’étonnement qui questionne. Que la gauche française ne pense plus, cela se voit dans ses hésitations et l’oubli de ses fondamentaux. Emmanuel Macron, dont la formation philosophique ne ressort pas avec évidence, et Thierry Pech, l’économiste de Terra Nova, dont la puérilité des propositions est éclatante, valent plus que les travaux de Thomas Piketty ou les analyses du regretté Bernard Maris qui s’inscrivent dans la tradition du socialisme français.

Nous le disions, la gauche a renoncé à penser. Elle ne se distingue plus par la Pensée. Là est le drame. On en trouve un exemple dans ce que fut l’injonction médiatique de Bernard-Henry Lévy à ne pas méditer Le Discours de Dakar de Nicolas Sarkozy tel que rédigé par Henri Guaino. En une phrase, abondamment relayée par les médias, il scella le débat, l’enferma sans lui-même avoir lu le texte ou entendu l’intégralité de cette harangue. Un extrait lui a suffi, pour faire condamner cette allocution. Et cette suffisance et cette précipitation, comme toujours en pareil cas, se retournera en son contraire, deux ans plus tard, quand ce « machiavel itinérant » , fort du succès du rejet unanime du Discours de Dakar, se fera alors l’allié résolu et le partenaire intime du même Nicolas Sarkozy, et cette fois-là pour déstabiliser totalement la Libye et, par conséquent, toute l’Afrique de l’ouest à l’est, cette large bande géographique où Aqmi, Boko Haram et les Shebabs (Al-Shabbaab) ont pris pied. La Pensée n’a jamais présidée à cette intervention internationale menée avec aveuglement par Nicolas Sarkozy.

Le retentissement des thèses d’Éric Zemmour et le succès de librairie de son ouvrage, Le suicide français, illustrent bien cet état de fait. Et que le succès d’un tel livre conduise à des mesures de censure et de fin de contrat pour son auteur montrent combien est grand le désarroi de tous ceux qui ne peuvent lui opposer des thèses contraires. La gauche ne pense plus et a perdu le combat idéologique au premier grand affrontement livresque. En effet, comment se fait-il qu’aucun ouvrage n’ait été publié pour contrer Le suicide français ? À cet égard, il est significatif que tous ceux qui appellent à la censure soient précisément ceux-là mêmes qui, depuis longtemps, s’opposent aux intellectuels et auxquels nous devons la ruine idéologique dans laquelle se trouve la France ; ruine et désert qui sont le terreau dans lequel germe Éric Zemmour. Ils le condamnent, alors même qu’ils l’ont préparé. Ils objectent leur basse médiocrité à la haute médiocrité d’Éric Zemmour.

 

La mort de la Pensée, l’ascension du clan Le Pen

lundi 

27 mars 2017 à 16:12

.

Couverture - 1Je partage ici avec vous un autre extrait de mon dernier manuscrit, la Conspiration des Médiocres. Il sera disponible en version dématérialisée dans les jours à venir.

La droite ne pense pas. Qu’il en soit ainsi ! Mais la gauche, plus exactement la « gôche », elle, s’est évertuée, avec une rare patience, à tuer la Pensée. Elle y a aplati et élimé tout ce qui dépassait son horizon et la gênait. Ainsi, l’« avisement », qui désigne ici le droit et le devoir, pour tous, d’avoir des avis sur tout et rien, a-t-il subrepticement remplacé le Questionnement, qui demeure le propre de la Pensée. Plus rien, en effet, n’étonne, au sens que Platon prêtait à cette disposition essentielle de l’esprit et dont Heidegger et Jeanne Hersch fournissent une excellente présentation . Il aura fallu à la « gôche » un peu plus de vingt ans, pour y parvenir. Conséquence : la médiocritude, jusque-là à l’affût, est devenue écrasante dans la sphère publique et, au plan politique, a forgé les principales conditions de l’essor et du succès du Front National devenu le Rassemblement Bleu Marine.

Le temps des « aviseurs »

Au fond, et avant tous les autres, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Marie Le Pen ont été les premiers à avoir perçu ce tournant et ressenti toute l’importance ultérieure que prendraient les « avis » dans la vie publique. Ainsi, envers et contre tous, ils ont martelé l’opinion publique avec leurs « avis », jusqu’à finir par les imposer, chacun dans son camp respectif et finalement à toute la nation. L’un, surnommé « Dany le rouge », a été et demeure le ménestrel des « avis », à gauche. Il a constamment œuvré au déclassement de la pensée et est parvenu à lui substituer la puissance de l’avis. Sur tout et sur rien, il énonce des avis qui valent non pas en raison de leur pertinence mais de leur ton vif et leur allure péremptoire voire sentencieuse. Sous ce rapport, Daniel Cohn-Bendit est le dernier représentant de cette force de la voix qui, sous la Révolution de 1789, organisa la « démocratie des poumons ». Il s’époumone à donner ses multiples avis. Libertaire jusqu’à en être libéral, parce que franc-tireur de la libéralisation des mœurs depuis le début de sa vie publique, il a cette capacité hors du commun de tout mélanger par impertinence, ce qu’il accomplit par la banalisation des pensées. C’est le ressort de sa propension à tout standardiser. C’est le raboteur de « gôche ».

« L’amour du plus prochain »

Jean-Marie Le Pen est l’autre grand « aviseur », le héraut d’Armageddon, l’annonciateur de la confrontation décisive. Sur le fond, sa conception de l’histoire universelle ne consiste qu’en une lutte des races-culturelles. C’est du Gobineau asséché.

Sur la forme, sa conception se caractérise par une double pauvreté intellectuelle, qu’il importe de prendre en vue successivement. D’un côté, des semblants de raisonnements de type apodictique, c’est-à-dire qu’on ne peut pas réfuter. En effet, ces raisonnements ne le sont qu’en apparence, car, à bien y regarder, ils ne comptent qu’une seule prémisse (affirmation posée au départ) dont la répétition enrichie (duplication à l’infini), sur fond de jeu de mots et d’analogie, n’est qu’un faux syllogisme (démonstration, raisonnement). De cette méthode-de-faux-raisonnement qui, à force d’être ressassé, finit par revêtir une allure de « vrai », l’exemple le plus éloquent est celui de la distorsion (déformation) du second commandement chrétien, l’amour du prochain , qui est littéralement transformé (altéré) en l’amour du plus prochain tel qu’exprimé dès le mois de janvier 1988 : « J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnus et les inconnus que les ennemis. Par conséquent j’aime mieux les Français, c’est mon droit, j’aime mieux les Européens ensuite, et puis ensuite j’aime mieux les Occidentaux, et puis j’aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont alliés et ceux qui aiment la France » .

Avant d’aller plus avant dans l’analyse de cette conception, notons deux éléments de curiosité. Tout d’abord, comment ne pas remarquer que cette formule à succès apparaît juste après le divorce de Jean-Marie Le Pen avec sa première épouse, Pierrette Le Pen, en 1987 ? Ensuite, fait intéressant, cette datation jette un éclairage nouveau sur la formule. Car, à l’écouter attentivement ou à la regarder de près, comment ne pas pointer un chainon manquant au cœur de cette formule qui gradue l’amour du plus prochain ? C’est l’épouse précisément qui disparaît, un peu comme si les « filles » n’avaient pas de mère. Jean-Marie Le Pen passe de ses « filles » à ses « cousines », en oubliant son épouse. C’est donc un acte manqué ou un lapsus révélateur.

La condensation : méthode cognitive du clan Le Pen

En tous les cas, outre cet aspect psychanalytique, on peut saisir sur le vif le procédé cognitif par lequel Jean-Marie Le Pen est parvenu à modifier et inverser la formule du second commandement du Christ non seulement pour lui faire dire l’exact contraire de son message initial, mais aussi et surtout comment il a réussi à en faire la première règle et le cœur de sa doctrine politique. Mais cette méthode cognitive resterait sans force, si elle ne s’appuyait pas sur une technique pédagogique particulière : la « condensation ».

D’un autre côté donc, selon une technique que, dans le domaine de la peinture, Daniel Arasse a appelé la condensation qu’il distingue, de manière claire, de la « confusion », celle-ci n’étant qu’une erreur involontaire, regrettable et susceptible d’être rectifiée. En effet, « une condensation, précise-t-il, on ne la fait pas forcément exprès, mais on ne la fait pas pour rien ». Autrement dit, comme « figure composite », idée hétéroclite, la « condensation » résulte d’une intentionnalité, d’une visée (Husserl). Mais alors laquelle ?

Daniel Arasse fournit un bel exemple de condensation, celui de la fusion de trois personnages historiques en une seule figure . Ainsi, juste après qu’il soit devenu Pape en l’an 590, Grégoire 1er fixera la figure de Marie-Madeleine en synthétisant les vies de Marie de Béthanie (sœur de Marthe et de Lazare), de Marie de Magdala (délivrée de ses sept démons par Jésus) et de Marie de Naïn (la célèbre prostituée qui, avec ses cheveux, lava les pieds du Christ).

Cette technique littéraire correspond aux fameuses « sédimentations symboliques » mises en œuvre par Michelet à propos de Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans, dont il a littéralement fabriqué une nouvelle image, comme le souligne Pierre Nora : « C’est au lendemain et à travers la mort de Mme Dumesnil [qu’il aimait] que Michelet va écrire, en particulier, Jeanne d’Arc, comme figure de sa résurrection [de celle de Mme Dumesnil] autant que de celle de la France […]

Le phénomène, ajoute-il, est d’autant plus extraordinaire que, jusqu’à Michelet, Jeanne d’Arc n’a représenté qu’une figure secondaire de l’histoire de France. C’est lui qui en fait un personnage central. Et ce qui est plus extraordinaire encore, c’est que cette construction historique n’est nullement fondée sur un bâti documentaire nouveau, et à l’époque consultable, mais sur une inspiration psychologique et un récit de révélation […]

Il a dressé une figure de vitrail, forgé une idée-force et c’est elle qui s’est historiquement imposée. Jeanne d’Arc est pour lui la première à avoir aimé la France comme une personne. Elle est la revendication du droit de la conscience individuelle contre la tyrannie de l’orthodoxie. Elle est la femme, la pucelle, l’ange et la sorcière. Elle est la victime de l’Angleterre […] Jeanne est la dernière forme de la « passion » du Moyen Âge, la dernière incarnation du christianisme. Jeanne est surtout la fille du peuple, elle est peuple et c’est pour le Peuple que Michelet a écrit ce livre peuple […] On n’en finirait pas d’énumérer les sédimentations symboliques et les projections personnelles dont Michelet a chargé Jeanne d’Arc » .

En conséquence, les sédimentations symboliques sur Jeanne d’Arc sont à l’historiographie de Michelet, ce que la condensation du thème de l’immigration est à la politique selon Jean-Marie Le Pen. Aussi, et en raison même de cette homologie de structure intellectuelle, ce n’est ni un hasard ni même étonnant que Jean-Marie Le Pen ait repris et imposé Jeanne d’Arc comme symbole de son mouvement, de la résistance et de la renaissance de la France. Il s’inscrit dans le sillage de Michelet.

Toujours est-il que l’on s’instruit et on saisit mieux le sens de cette méthode, lorsqu’on en vient à la question de son utilité. Daniel Arasse se demande « à quoi sert une condensation ? Ça sert, répond-il, à exprimer quelque chose qu’on ne peut pas dire ou penser, parce que c’est interdit. Ni possible ni permis. La censure, quoi. C’est à ça que ça sert, une condensation, à échapper à la censure tout en respectant ses conditions » .

Le lecteur averti l’aura d’emblée compris, en tout, Jean-Marie Le Pen ne fait rien d’autre que de la condensation. Et, comme nous l’avons vu, une notion sociodémographique, plus que tout autre, lui permet de tout condenser : l’immigration, problème auquel la seule réponse qu’il apporte est la doctrine de l’amour du plus prochain. En effet, cette notion, qui est une véritable « figure composite », rassemble en un seul vocable toute son islamophobie, son antisémitisme viscéral, sa négrophobie, etc. Il n’est donc aucune réalité, qu’elle soit d’ordre historique, politique, social, économique ou financière, qui, en définitive, ne soit pas ramenée à cette notion. Même ses déboires familiaux, y compris ses tensions idéologiques et politiques avec sa fille n’y échappent pas. Et l’ironie de l’histoire est d’assister au spectacle public de voir l’amour du plus prochain proclamé en 1988 se retourner, vingt-six ans plus tard, en la haine du plus prochain que sa fille lui applique, jusqu’à l’exclure du parti qu’il a fondé et qui se fonde sur l’amour du plus prochain. C’est une « péripétie », le renversement d’une chose en son contraire, eut dit Aristote.

Au reste, quand il évoque sa doctrine sociale, l’amour du plus prochain, Jean-Marie Le Pen en indique, de façon distincte et claire, l’origine psychologique : il ne ferait, clame-t-il, « qu’appliquer en politique ce qui est la règle élémentaire du bon sens » . L’immigré le plus lointain qui, étrangement, n’est jamais l’Asiatique mais toujours le Maghrébin musulman, vaudra toujours moins que l’immigré le plus proche, l’Européen chrétien.

Une doctrine économique de Vilfredo Pareto

Toujours est-il que, même si Jean-Marie Le Pen se garde bien de l’afficher, l’amour du plus prochain qu’il édicte, s’appuie et se nourrit d’une doctrine économique connue, le fameux optimum économique de Vilfredo Pareto, dont il n’est que la transposition ou le « reflet », aux plans de la morale et de la politique : toute amélioration de l’un nuit nécessairement à l’autre. Dans un article instructif, « La fontaine d’eau et l’optimum de Pareto » , Benoît Kloeckner a fait un bref et clair exposé de cette doctrine. Libéralisme et nationalisme obligent, donc, toute amélioration du sort des immigrés est une réduction directe de celui des Français. Sous ce rapport, les avantages accordés à ses « cousines » réduisent d’autant ceux de ses « filles », etc.

Nous connaissons donc la doctrine sociale ou antisociale de Jean-Marie Le Pen : l’amour du plus prochain. De même, sa méthode : la condensation-cristallisation. Tout comme son orientation théorique : un empirisme (recours aux faits) d’allure sceptique. Mais comment les met-il en œuvre ? Quelle est sa méthodologie ? On se souvient que, selon Daniel Arasse, condenser permet de ne pas « penser » et aussi d’éviter de « dire » ce qui, au regard de la loi, est répréhensible. Or cela, le héraut d’Armageddon le sait. Aussi, avec habilité, il ne répand sa doctrine sociale que par des dénigrements calculés et affinés, des allusions systématiques, des sous-entendus racialistes, des propos racistes, des calembours malveillants, des alertes angoissantes, de constants à-peu-près historiques, des traits d’humour provocateurs, et tout cela distillé quotidiennement dans le corps social. Il peut ainsi, et sans grand risque, affirmer ses « avis », tout en échappant à la « censure » et à la loi . De la sorte, quoique minoritaire et parce qu’actif, Jean-Marie Le Pen est parvenu à faire prévaloir et imposer ses principaux « avis » dans presque tous les débats publics qui, désormais, sont marqués de son estampille. Sa force est sa constance : ne jamais varier d’avis, dès lors que celui-ci est constitué. Condenser et répéter. Tout est à présent frappé d’un poinçon lepéniste. C’est cela même la « lepénisation des esprits », l’un des phénomènes majeurs de ces trente dernières années en France. Sous ce rapport, Jean-Marie Le Pen est l’illustration parfaite de la conception des « minorités actives » élaborée par Serge Moscovici .

 

Présidentielles françaises : les candidats et leurs classes sociales

lundi 

20 mars 2017 à 08:05

.

Dans deux textes célèbres, Les luttes de classes en France (1850) et Le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte (1851), Marx analyse rétrospectivement la signification et le sens des événements qui débutèrent le 25 février (départ de l’insurrection) et s’achevèrent, en juin, par le premier grand affrontement direct et violent de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie, la Révolution de 1848, qui se solda par la défaite du prolétariat.

Au vrai, pour sa description des faits, Marx (hégélien à ses heures, comme il aimait à le rappeler) s’inspire très largement de la dialectique (méthode) de Hegel (formation, unité, contradiction, scission, lutte, défaite, résolution et dépassement) qu’il reprend, de façon matérialiste (rapports de production, forces productives et facteurs superstructurels), pour saisir le cours et la portée de ces événements.

Ces deux textes restent d’une grande vigueur, pour qui veut comprendre la situation actuelle de la France. Deux exemples suffiront, pour l’attester. Tout d’abord, on ne saisit pas l’alignement progressif et actuel des petits paysans derrière le Front National, si l’on ne se rappelle pas que ce parti politique a récupéré le bonapartisme duquel est née la petite paysannerie qui, en 1848, représentait trois-quarts de la population totale française et qui ralliera le coup d’État de Louis-Bonaparte, en se souvenant de sa dette à l’égard de Napoléon Bonaparte. Marx le démontre bien. Ensuite, l’abandon actuel du prolétariat, tel que théorisé et proposé par Terra Nova (matrice intellectuelle du Parti socialiste français) s’inscrit dans le prolongement de la défaite de juin 1848, tout comme la chute de la social-démocratie française et sa mutation en social-libéralisme, sans le rappel de cet arrière-fond historique. Christophe Cambadélis, Manuel Valls, François Hollande n’en sont que les continuateurs.

Mais ce n’est pas cet aspect qui nous importe. Ce qui, ici, retient notre attention, c’est le point d’analyse par lequel Marx met en exergue le fractionnement de la bourgeoisie en fractions opposées, les atermoiements politiques de la petite bourgeoisie, le rôle décisif de la paysannerie et le surgissement du prolétariat comme acteur majeur. Chaque fraction de classe, note-t-il, avait ses représentants dans les appareils exécutifs (gouvernement, bureaucratie et armée) et au sein du corps législatif (députés).

C’est cette représentation politique des classes sociales que nous voulons retenir ici, pour indiquer quels intérêts particuliers défend chaque candidat aux présidentielles d’avril et mai 2017 :

Emmanuel Macron représente les intérêts particuliers de la bourgeoisie financière (grandes banques, fonds de pension, fonds vautours, groupes d’uberisation), celle surgit des nationalisations socialistes de 1981 (lire L’oligarchie des incapables de Sophie Coignard et Romain Guibert) et qui, précisons-le, avait été battue en 1848 par la bourgeoisie industrielle (Marx). Dès lors, quoi de moins étonnant que ce soient précisément les jeunes loups « socialistes » de ces années de nationalisations et de désindustrialisation (Laurent Fabius) qui aient spontanément rejoint Emmanuel Macron : G. Collomb, J. Delanoë, François Hollande, etc. Ce sont également eux qui détricotent avec ardeur le programme social du Conseil national de la Résistance (CNR) adopté en mars 1944, et dont le second volet concernait les ‘’réformes économiques et sociales’’ : sécurité sociale universelle, retraite pour tous, nationalisations des grandes entreprises et banques ayant collaboré, suffrage universel, indépendance de la presse, etc.). Or, ce programme du CNR reprenait, en fait et pour l’essentiel, les avancées sociales de « la République sociale » proclamée en 1848 (république et droit au travail) imposée par Raspail, Lamartine, Blanqui et les autres leaders.

Bref, 1848, c’est la défaite de la bourgeoisie financière naissante. 2012, c’est la régénération et l’amorce de la grande revanche de la bourgeoisie financière. Et, pour ce faire, son estafette politique commencera par une ruse (et non une menterie) qui prit corps dans le Discours du Bourget (22 janvier 2012) : « Mon véritable adversaire, dira François Hollande, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ». La supercherie produira ses effets. 2017, c’est la finalisation du dévoilement. Tous les masques sont tombés. Certes, « le monde de la finance » n’a toujours « pas de parti », mais il a désormais un mouvement baptisé En marche ; il a le « visage » de la jeunesse et présente son « candidat » : Emmanuel Macron, qui entend être « élu » et « gouverner ». Et, est-il encore besoin de le préciser, Emmanuel Macron est la « création », peut-être même la seule création et l’unique héritage de François Hollande. Quelle « péripétie », au sens d’Aristote : par un retournement, c’est le prétendu et autoproclamé « adversaire […] du monde la finance » qui a créé Macron, dans une dénégation complète de son Discours du Bourget. L’histoire, quand elle est ironique, sait souvent être juste. Le bal diurne des « médiocres » est engagé, sur le fond d’une « sonate à trois » : le continuo (basse continue) est exécuté par le clavecin des médias, tandis que les trois instruments qui assurent l’intérêt mélodique sont joués par les instituts de sondage, les financiers et les déserteurs des autres partis.

Chacun peut alors aisément comprendre que le représentant de la bourgeoisie financière ne puisse avoir de véritable projet de société ou exposer ouvertement le programme politique de cette classe, pour deux raisons : d’une part, il ne peut afficher cette appartenance-là, sous peine de rejet massif, et, d’autre part, ne saurait reconnaître qu’il est le défenseur de cette fraction de la bourgeoisie, d’autant plus que celle-ci reste la principale responsable des crises financières de 2007 et 2008 (subprimes, crise des liquidités, frappes fiscales, etc.). Aussi ne peut-il que présenter un fourre-tout programmatique enrobé d’un fatras idéologique où tous les contraires se valent. Il n’est point besoin d’être grand clerc, pour remarquer que ce fourre-tout est de même nature et de facture identique à la loi qui porte son nom, la Loi Macron, qui n’est qu’un grenier de plus de trois cents (300) objets divers.

C’est pourquoi, en lieu et place d’un projet et faute d’un programme réel, Emmanuel Macron dont l’objectif politique est de faire coïncider les intérêts particuliers de la bourgeoisie financière avec ceux de la nation, est pris par un incessant vertige qui le conduit à changer quotidiennement d’avis ou d’opinion sur tous les sujets qui se présentent à lui. Vérité du matin est toujours mensonge du soir. Il n’y a que les médias pour ne pas voir cette instabilité conceptuelle et une Justice (qui n’est pas toujours le Droit) pour lui accorder ses indulgences.

François Fillon représente les intérêts de la bourgeoisie industrielle. C’est le cœur de son programme. Au reste, cela explique, en grande partie, ses difficultés judiciaires quotidiennes qui ne visent qu’à l’amoindrir et le décrédibiliser, afin de l’éliminer du second tour, à défaut de l’avoir écarté du premier tour. Cette fraction de la bourgeoisie a trouvé son champion, dont le projet de société est simple et clair : reprendre ce que Marx a appelé « le perfectionnement de l’appareil d’État » français, réarmer l’industrie française et réaffirmer le primat de l’identité de la France.

En tous les cas, jamais, sous la Cinquième République, les deux fractions de la bourgeoisie française (financière et industrielle) ne s’étaient aussi âprement opposées, dans une lutte à mort où tous les coups sont permis.

Marine Le Pen, césariste et nationaliste, porte la fraction de la petite bourgeoise urbaine parvenue à représenter les ouvriers et les petits paysans et qui, en raison de « l’égalité numérique » (un homme, une voix (Aristote), constitue la masse démocratique. Les petits paysans ont la mémoire de leur histoire. Marine Le Pen a réussi un véritable coup de maître, en dépossédant la gauche de ses bases sociologiques.

Jean-Luc Mélenchon représente la petite bourgeoisie démocrate qui veut revigorer la social-démocratie, au sens exact (non déformé) du mot, à savoir l’alliance politique de la petite bourgeoisie et du prolétariat. Mais il semble manifestement avoir oublié, et avec beaucoup de désinvolture, deux faits majeurs : le rôle de la petite paysannerie et l’importance des facteurs superstructurels (identité, religion, traditions, conservatisme, etc.).

Benoît Hamon voudrait représenter les couches pauvres urbanisées et les fonctionnaires. C’est le retour proclamé du « socialisme utopique » : revenu universel, raréfaction du travail, substitution des robots (qu’Aristote a été le premier à théoriser) et extension généralisée de tous les droits (religieux, économiques, etc.).

Dupont-Aignan s’est arcbouté à la filière des petits artisans et s’efforce d’en être l’inaudible porte-parole. Son horizon est borné.

En somme, loin d’être sortie de la problématique des événements de février à juin 1848, la France est plus que jamais traversée par les conflits d’intérêts de classes qui marquent bien plus qu’on ne le croit les élections présidentielles d’avril et de mai prochains. Et, fait stupéfiant, ce sont les trois principales fractions de la bourgeoisie et de la droite françaises (Marine Le Pen, François Fillon et Emmanuel Macron) qui font de parfaites analyses de classes, tandis que les deux grands candidats de la gauche, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, ne savent pas ce que sont les intérêts de classe. Les audacieuses dimensions écologiques de leur programme respectif ne peuvent suffire à cacher leur renoncement au discours de classes. Par un curieux retournement de l’histoire, la droite française procède à des analyses de classes, alors que la gauche oublie d’en faire. Et c’est là une des clés du fractionnement politique et du désarroi stratégique et tactique de la gauche en France. Et de toute évidence, Jean-Luc Mélenchon ne peut pas être Auguste Blanqui. Benoît Hamon ne sait pas être François-Vincent Raspail.

Le cas Fillon : « les blessures de l’esprit ne laissent pas de cicatrices »

vendredi 

3 mars 2017 à 08:00

.

De mémoire, sous la Cinquième République, il n’est pas de drame électoral d’égale ampleur et dont les conséquences n’ont pas encore été suffisamment mesurées que celui que nous vivons aujourd’hui. Par exemple, tout le bloc central de la Constitution de 1958 qui définit les prérogatives du Président de la République, c’est-à-dire le Titre II, des articles 5 à 19, se trouve ébranlé ; de même, les mœurs politiques devront être profondément modifiées. En effet, dans les municipalités, les conseils régionaux et départementaux, pourquoi donc les maires (et leurs adjoints) et les président(e)s de conseils garderaient-ils le droit de faire embaucher leurs épouses ou époux, leurs enfants, leurs maîtresses ou amants, leurs frères et sœurs, belles-sœurs, beaux-frères, etc., alors que les députés et sénateurs ne le pourraient plus ? C’est tout l’édifice public qui sera impacté. Au fond, plus rien ne sera comme avant. Bref, le « cas Fillon » est porteur d’un bouleversement sans précédent et nul ne sait si la Cinquième République lui survivra. Au demeurant, de tous les candidats en lice, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon sont les deux  « caractères » qui « font » présidentiables. Et peut-être même que l’éviction du premier et l’impossibilité matérielle (problème de parrainages) d’être élu pour le second participent de l’affaissement de la Cinquième République, par une prodigieuse ruse de l’histoire.

En tous les cas, par maints côtés, « le cas Fillon » est instructif, en particulier par son contexte, dont le tissage est complexe. En effet, alors que la victoire lui était promise, une bourrasque judiciaire vient éloigner, croit-on, ce qui était à portée de mains. Mais, manifestement et sans le dire, François Fillon s’entête et s’inspire de la fable de Jean de La Fontaine, «Le chêne et le roseau » (Livre I, 22). Chacun comprendra que l’Aquilon ici, bien évidemment, c’est la Justice, prompte comme jamais elle ne l’a été à souffler et à le balayer. Et lui, rigide sur sa souplesse légitime acquise lors des Primaires, s’imagine comme le roseau, qui plie mais ne rompt pas.

Sous ce rapport, qui ne se souvient des présidentielles de 1995 que le Conseil constitutionnel valida alors qu’il aurait pu et dû l’invalider, pour comptes de campagnes « irréguliers » de Jacques Chirac et Édouard Balladur (Roland Dumas, Le Figaro et Le Monde, 28 janvier 2015). Roland Dumas, alors président du Conseil constitutionnel, aura même le sentiment d’avoir « sauvé la République ». Ce fut, crut-il, de bon sens qu’il fit adopter cette décision. Mais le Parquet national financier (PNF), de création récente, ne s’embarrasse pas de tels scrupules, aussi fondée en droit que soit sa célérité. Il donne même le sentiment (vrai ou faux) de vouloir infléchir le cours des présidentielles d’avril et mai 2017. Il gagne ainsi en importance et en influence, mais il n’est pas si sûr qu’il n’en sorte pas profondément affaibli. Car, désormais, il ne pourra plus rien laisser passer ; ce qui en soi sera une bonne chose. Mais les deux pouvoirs politiques (exécutif et législatif) l’accepteront-ils ? Par ailleurs, si au terme de l’instruction judiciaire, François Fillon n’était pas condamné ni mis en examen, mais qu’il avait été conduit à se retirer, quelle sera la légitimité politique et éthique du prochain Président de la République ? Le « cas Fillon » est d’autant plus complexe que François Fillon, d’une part, a une base électorale et politique bien plus forte et plus mobilisée que les fédérations de son parti politique (Les Républicains) qui ne peut espérer remporter les présidentielles sans ou contre lui. Et qu’adviendra-t-il des fonds collectés lors des Primaires et des dons qui sont le nerf de la guerre ?

Au reste, le contexte du « cas Fillon » est complexifié par l’état des forces politiques actuelles. La gauche française est fragmentée, après un désastreux mandat de François Hollande qui laisse un parti socialiste en état de décomposition critique et une extrême-droite plus vigoureuse que jamais.

Et contrairement aux apparences, le centre (gauche et droit) est désemparé. Certes, les médias français ont leur chouchou et les instituts de sondage leur candidat : Emmanuel Macron. Mais celui-ci, qui est un vent qui vend du vent à grand renfort d’oukases et de batteries, pourrait être la seconde victime collatérale du « cas Fillon », si jamais le centre droit se choisissait un champion, comme cela se laisse de plus en plus entendre.

Au total, là où la Cinquième République croyait avoir trouvé une idée géniale et un second souffle avec les Primaires, force est de constater que la Primaire de gauche a laissé un Parti socialiste en état de ruine et Les Républicains totalement cotonneux et désemparés. La France est revenue à la situation d’avant les Primaires : la droite aura deux (voire trois) candidats comme en 1995. Et la gauche une myriade, comme en 2002.

Sans doute faudra-t-il que la vie politique française revienne à ses fondamentaux : la nette séparation entre la gauche et la droite, qui est le plus sûr obstacle contre l’essor du Front National. À cet égard, comment ne pas le noter, seuls François Fillon et Jean-Luc Mélenchon ont un projet de société et un programme précis et clivant. Il serait fortement dommageable et préjudiciable pour la République, que l’un et l’autre ne puissent pas participer et animer cette élection décisive. Ils en sont le sel.

Une dernière méditation. En guise de soutien à François Fillon confronté à la mécanique judiciaire, François Baroin s’est fendu d’une surprenante opinion : « Un président de la République […] doit arriver avec des cicatrices. Ça donne des garanties de sécurité » (France 5, C à vous, mercredi 15 février 2017). Oh là, jeune homme ! Hegel emploiera une formule bien plus profonde : « Les blessures de l’esprit ne laissent pas de cicatrices », non pas pour dire que les meurtrissures restent toujours ouvertes ou béantes, mais pour souligner la force de l’esprit à surmonter ses contradictions et blessures. Bien plus fort que le roseau est l’esprit au sens hégélien.

Eduard Gans, collaborateur de Hegel et Professeur de Marx

mardi 

31 janvier 2017 à 08:02

.

En souvenir de mon vieil ami décédé, Amady Ali Dieng, le penseur engagé

Une ascendance nègre

Eduard Gans (D.R)Eduard Gans a été à Hegel, ce que Théophraste fut pour Aristote. Et s’il peut se comprendre qu’il reste inconnu du public, cela s’admet moins quand il s’agit des cercles de l’hégélianisme. Seuls quelques spécialistes de Hegel se souviennent de lui et, parfois, au détour d’un commentaire, laisse apparaître son nom, mais sans plus. Même dans le corpus hégélien, il n’est mentionné que dans les notes. Pourtant, sa contribution doctrinale ne fut pas marginale.

De cet état de fait, on peut trouver une première explication dans le fait que, en son temps, Hegel a écrasé de son poids et de sa dimension tout son entourage, y compris Hölderlin et Schelling. Son fils, Karl Hegel, l’un des plus brillants historiens allemands, plus que tout autre n’a pas échappé à cette règle. Il en est allé de même pour Eduard Gans, l’un de ses meilleurs disciples, et sans la présence duquel bien des pans de la philosophie du droit et de la philosophie de l’histoire de Hegel ne se laisseraient appréhender que plus difficilement. Il a été le principal contributeur aux Principes de la philosophie du droit ou Science de l’État en abrégé de Hegel, ouvrage qui résume ce que Hegel lui-même a appelé L’esprit objectif.

Ce grand oubli d’Eduard Gans s’explique d’autant moins qu’il a été le professeur de Karl Marx, et l’on ne comprend pas la critique que Marx fera de l’État hégélien, sans Eduard Gans qui en est comme le repoussoir inavoué.

Ainsi, toute l’activité intellectuelle et scientifique d’Eduard Gans a-t-elle été encadrée par deux des plus grands noms de l’histoire de la Pensée moderne : Hegel et Marx. Et rien que cet « état de service » aurait dû lui épargner d’être pris dans les filets ingrats de l’oubli.

Eduard Gans est né le 22 mars 1798, à Berlin, et meurt le 5 mai 1839, dans la même ville, à 41 ans, quelques années après Hegel (1831). Il était juif d’origine. Son père, Abraham Isaak Gans, banquier, mourut également très jeune, à 47 ans (23 mars 1766 – 6 septembre 1813). Sa mère, Zipporah Marcus (2 janvier 1776 – 22 décembre 1839), était une berlinoise et vécut plus longtemps que son époux et son fils. Son unique sœur se prénommait Henriette (1800 – 1875).

Eduard Gans était donc un éminent intellectuel d’origine juive qui se convertira au christianisme, non sans que cela ne soulève émoi et protestation dans sa communauté. Il ne le fit pas seulement en raison de convictions philosophico-religieuses qui le poussèrent à renier son appartenance première, mais également pour avoir le droit d’enseigner dans les universités allemandes.

Juriste de solide formation, il était tout autant historien et philosophe. Ce qui explique sa proximité et la responsabilité doctrinale et théorique que lui confiera Hegel. Et, juste après la mort prématurée de ce dernier (choléra, 1831), Eduard Gans fera partie du cercle intime qui constituera l’association « Les amis du défunt » dans le but de procéder à la publication posthume de toute l’œuvre de Hegel.

Mais, ici, un autre aspect de sa personne nous intéresse : son phénotype, plus précisément son « phénotype macroscopique », c’est-à-dire ses caractéristiques physiques observables. Pour simplifier, disons que le phénotype est l’ensemble des caractères extérieurs d’un individu (couleur de peau, des yeux, morphologie, etc.), en lien avec son génome (ensemble des gènes).

Or, lorsqu’on observe les images d’Eduard Gans qui nous sont parvenues, on est immédiatement frappé par certains traits qui indiquent une parenté (lointaine ou proche) avec les populations négroïdes, et plus clairement une ascendance noire. En effet, la photo que nous montrons ici laisse apparaître des cheveux de type frisé, fortement frisé ou bouclé, et l’homme paraît avoir le teint quelque peu hâlé. Ces traits phénotypiques sont frappants.

Mais il est un autre indice, qui pourrait conforter cette parenté : le prénom de sa mère, Zipporah.
Rappelons ici que Zipporah est un prénom dont l’étymologie signifie « petit oiseau ». Et, bien évidemment, chacun l’aura reconnu, c’est le prénom de la célèbre Tsippora, Séphora ou Séfora (selon les orthographies), qui fut la première épouse et peut-être la seule de Moïse (Exode 2).

Tsippora, bergère comme ses six sœurs, était la fille de Jethro (ou Ragouël : « ami de Dieu »), un prêtre de Madian qui rendait un culte à El Elyon, son dieu. Moïse fit sa rencontre, lors de son exil (fuite) à Madian, étape qui constitue la troisième séquence de sa vie. Et contrairement au tableau célèbre de la chapelle Sixtine réalisée par Sandro Botticelli, La jeunesse de Moïse (1481 – 1482), qui la représente blanche de peau, la Bible la décrit exactement comme noire et originaire ou du Soudan (Nubie), ou d’Égypte ou d’Éthiopie, selon les traductions et les controverses.

Elle est parfois assimilée (monogamie) ou alors distinguée (polygamie) de la fameuse Kouchite, épouse de Moïse, qui est désignée comme une Éthiopienne (Nombre, 12 – 1).

En tous les cas, dans la continuité du tableau de Sandro Botticelli, notons que dans le film Les Dix commandements (Cecil B. DeMille, 1956), le rôle de Tsippora (Séphora) de Madian est tenu par la belle actrice canado-américaine Yvonne de Carlo, blanche, avec une assez forte ressemblance de l’héroïne de Botticelli. Ce type de « blanchisation » n’est pas un phénomène nouveau. On en trouve une trace avec le Héraclès des Grecs, qui avait maints traits négroïdes (corps trapu, cheveux crépus, fesses noires, etc.) en raison de son ascendance noire par sa mère Andromède originaire d’Éthiopie. Puis, Héraclès sera successivement blanchi par les Romains (Hercule) jusqu’à Walt Disney. Tsippora, à l’origine, était une femme noire et connaitra la même « blanchisation » historique. Ésope, lui-même d’origine égyptienne, si l’on en croit l’abbé Grégoire, se demandait et s’étonnait dans sa Onzième fable  qu’on puisse blanchir une nègre. Avec Héraclès et Tsippora, nous tenons deux exemples que l’on pourrait multiplier.

Mais Tsippora n’a pas seulement été l’épouse noire de Moïse, elle est également celle qui pratiquera la circoncision salvatrice de Guershom (Exode, 2, 21), leur premier fils, pour toucher du prépuce tranché et ensanglanté les pieds de Moïse, geste qui épargnera son époux de la mort que Dieu voulut lui infliger (Exode 4, 24 – 26). Elle est donc le personnage central de la troisième grande séquence de la vie de Moïse (sauvetage des eaux (Nil), puis face-à-face du Buisson ardent (Horeb).

Sur la base des éléments patronymiques et biographiques fournis, revenons au phénotype d’Eduard Gans. Force est alors de constater que sa composition allélique (génotype), qui détermine son phénotype, est assez éloquente ou parlante. En effet, d’où tient-il ses cheveux fortement frisés et son teint basané ? Fort probablement de sa mère Zipporah. Cette hypothèse repose sur quelques minces indices, notamment le prénom Zipporah qui, dans l’histoire juive, renvoie à une ascendance prestigieuse et nègre. Était-ce pour cette raison que sa mère reçut ce prénom ? Et puisque nous ne disposons pas de portrait de son père, Abraham Isaak Gans, nous devons affirmer que c’est très probablement de sa mère qu’Eduard Gans a hérité de plusieurs allèles (versions variables d’un même gène) par lesquels s’identifient les populations noires.

En conclusion, que l’un de ses principaux collaborateurs, d’origine juive, ait indubitablement une ascendance noire, Hegel ne pouvait que le remarquer. Et cette indication renforce l’idée selon laquelle il n’a pas jamais été un raciste, comme cela arrange maints médiocres de le prétendre. En effet, et nous l’avons maintes fois écrit, dans La Phénoménologie de l’Esprit, Hegel n’a pas hésité à ridiculiser laconiquement toutes les grandes théories et doctrines racistes de son époque, en particulier la Phrénologie de Frantz Joseph Gall et la Physiognomonie de Johann Kaspar Lavater alors très en vogue ; si, dès son adolescence (12 ans), il n’a pas atermoyé pour écrire audacieusement dans son « journal intime » que Ménès l’Égyptien (Mény, Menas ou Narmer), 1er pharaon, fondateur de la dynastie thinite vers – 3150 avant J.-C., qui a unifié la Haute-Égypte et la Basse-Égypte, est un descendant de Cham (ancêtre biblique des Noirs) ; s’il a affirmé l’origine égyptienne de la civilisation grecque (Leçons sur la philosophie de l’histoire et notre article Hegel et l’Égypte antique) ; s’il a affirmé que la Haute-Égypte (Nubie) et l’Éthiopie (Carl Ritter) sont la source historique et civilisatrice de la Basse-Égypte (Leçons sur la philosophie de l’histoire), ce qui, loin de satisfaire les disciples de Cheikh Anta Diop, les horripilent ; si jeune précepteur à Berne, après la lecture de l’Histoire des Deux Indes de l’abbé Raynal et Diderot, premier ouvrage anti-esclavagiste, il n’a pas tergiversé et a fermement condamné l’esclavage et la compromission de l’Église ; s’il a médité et décrit la première victoire de l’esclave sur son maître (dialectique) dans Domination et servitude (La Phénoménologie de l’Esprit) en 1804, au moment même où Haïti proclame son indépendance ; s’il a emphatiquement salué la révolution des esclaves noirs d’Haïti et applaudi à la fondation chrétienne du premier État noir post-esclavagiste, comme nous l’avons montré dans notre article sur Hegel et Saint-Domingue ; et s’il a été, contre toute l’histoire officielle de la médecine tropicale, pratiquement le seul a attribuer la découverte de la quinine à un médecin noir, le Dr Kingera (La raison dans l’histoire) ; s’il a été le seul à voir dans le royaume du Dahomey (Afrique de l’ouest), et excusez du peu, la « réalisation partielle de la République de Platon » (La raison dans l’histoire), alors comment le considérer comme un raciste et l’ennemi des peuple noirs ?

Sa fréquentation et son choix porté sur Eduard Gans se fit au-delà ou contre toutes les conceptions racistes. C’est encore lui qui militera et le cautionnera pour son intégration comme Privat-Dozent, avant que celui-ci ne devienne professeur d’université.

C’est pourquoi, « il est grand temps » (Zarathoustra, Nietzsche) de préparer la publication de ma thèse de doctorat : Hegel, critique de l’Afrique ou Introduction aux études critiques de Hegel sur l’Afrique, soutenue en Sorbonne (Paris – 1), en 1990, il y a près de vingt-six ans et qui a marqué un tournant décisif dans la compréhension de l’itinéraire africain de Hegel, comme l’avait souligné mon vieil ami, penseur et économiste sénégalais Amady Ali Dieng, aujourd’hui disparu, et auquel cet article de combat et de pensée est dédié.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits