Les Deux Congo : Donald Trump en train d’agir

dimanche 

31 décembre 2017 à 14:17

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Il y a dix jours exactement, le Président américain, Donald Trump, prenait et rendait public une Ordonnance passée presque inaperçue en France et en Afrique : « Executive Order Blocking the Property of Persons Involved in Serious Human Rights Abuse or Corruption », Law & Justice, du 21 décembre 2017.

Cette décision, qui engage toute son Administration et contraint les chancelleries et banques étrangères, gèle les avoirs financiers et les biens de treize (13) « personnes impliquées dans de graves violations des droits de l’homme ou dans [des faits de] corruption ». Tous leurs fonds et propriétés en Suisse et aux États-Unis sont bloqués. Ils ne peuvent plus recevoir d’appui de quelque sorte et quiconque le leur apporte tombe sous le coup de cette Ordonnance.

Parmi ces personnes, deux intéressent directement l’Afrique. En premier lieu, Dan Gertler, le richissime diamantaire, à la double nationalité, israélienne et congolaise (Kinshasa), qui est mentionné en troisième position sur la liste établie par cette Ordonnance. Ensuite, Yahya Jammeh, l’ex-dictateur de la Gambie.

Cette mesure-phare et d’autres faits peu connus intéressent tous les démocrates et républicains des deux Congo : Kinshasa et Brazzaville. Ils devraient y voir un « encouragement » indirect de leurs luttes.

Au Congo-Kinshasa : le gel de tous les avoirs et biens de Dan Gertler est un signal politique fort. Car, ce dernier est connu comme l’un des principaux piliers du régime kinois, l’un des soutiens personnels et l’un des plus puissants relais à l’international de Joseph Kabila.

Dan Gertler qui, depuis 2001, faisait la pluie et le beau temps au Congo Kinshasa dans les matière premières minérales, est fini, quasi ruiné. En d’autres termes, Joseph Kabila est frappé au portefeuille. Cette chute est annonciatrice d’un changement profond d’orientation de l’administration américaine dans ce vaste pays au coeur du continent africain.

Le président Joseph Kabila ne peut pas ne pas avoir compris la signification et la portée de l’Ordonnance prise par Donald Trump : le rouleau compresseur est en marche. Et il n’est plus si sûr que Joseph Kabila termine l’année 2018 au pouvoir, s’il persiste dans son intention de fouler aux pieds la Constitution (limitation de mandats présidentiels) de son pays. La sagesse lui recommande de négocier son départ en douceur. D’autant que l’affaiblissement de Jacob Zuma, président de l’Afrique du Sud (fin de mandat, accusations de corruption et destitution possible), l’arrivée de João Lourenço (réputé proche des Américains), nouveau Président de l’Angola, et le contre-coup d’État réussi qui a évincé Robert Mugabe (Zimbabwe) devraient être des alertes et procurer de vives alarmes à Joseph Kabila. Comme pour le tyran du pays voisin.

Au Congo Brazzaville : on remarque que deux grandes entreprises de sécurité (réputées proches des USA) viennent d’y rompre leurs juteux contrats avec l’État. C’est l’indication qu’un changement s’annonce. D’autant que le régime de Denis Sassou Nguesso est acculé de toutes parts : sa « guerre éclair » dans le Pool (région Sud du pays), menée à grands renforts de mercenaires, a tourné à l’enlisement et est un échec militaire manifeste. Le pasteur Ntoumi (Frédéric Bintsamou), maître du maquis, y reste militairement invaincu et est auréolé d’une demi-victoire sur le terrain ; ce qui équivaut à une pleine victoire. En outre, la Banque Mondiale et le FMI indiquent leurs alarmes quant aux données macro-économiques falsifiées du régime en place. Par ailleurs, le président Français, Emmanuel Macron, ne semble pas enthousiaste à soutenir le tyran de Brazzaville. De même, l’Angola, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud, les trois géants de la sous-région, ne paraissent pas plus empressés non plus.

Denis Sassou Nguesso serait donc bien inspiré de ne plus écouter tous ses conseillers qui lui prodiguent de mauvais conseils. Il gagnerait à préparer sa sortie.

Dans les deux Congo, que celui qui a des oreilles pour entendre, entende : l’Afrique républicaine peut y tirer réel avantage. L’affaire de la vente et la mise en servitude des Migrants en Libye mondialisée par CNN était un signal.

Catalogne et Espagne : Le problème, c’est Mariano Rajoy !

samedi 

30 décembre 2017 à 15:21

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Le problème de l’Espagne, c’est Mariano Rajoy ! Le problème de la Catalogne, c’est Mariano Rajoy ! Il tient en otage tout un pays, après s’être lui-même enfermé dans une impasse politique.

Rajoy, c’est la Monarchie, dans ce qu’elle a de moins intelligent. Puigdemont, c’est la République. Les deux hommes cristallisent une opposition politique entre deux systèmes.

Or, le contraste des résultats électoraux est frappant et on ne peut plus clair : Puigdemont : 34 sièges, première force parlementaire. Mariano Rajoy : 3 sièges avec 4% des voix, dernier parti politique en Catalogne. Quel désaveu public et mondial, pour celui qui convoqua tambour battant ce qui, en fait, était un référendum. Nous devions, après toutes les frayeurs suscitées (départs d’entreprises, fuite des capitaux, etc.) assister à un retour du « bon sens » du corps électoral catalan. En effet, il s’est mobilisé, avec un taux de participation record et exceptionnel : 82%. Mais ce fut pour désavouer le Premier ministre Mariano Rajoy. Mais peu lui en chaut !

Car, voilà un Premier ministre du Royaume d’Espagne qui dirige un gouvernement minoritaire (lire notre article précédent) et qui vient de subir une double défaite en une seule élection.

Minoritaire en Espagne, ultra-minoritaire en Catalogne et après avoir vidé le Parti populaire (PP) de ce qu’il avait de « populaire » et malgré le fait qu’il en ait fait le plus petit parti catalan, il ne songe nullement à démissionner. Plus ahurissant encore, personne ne le lui demande. Nul responsable ou organisation politique, pas un seul média n’a exigé sa démission. L’Espagne va mal, au point de ne même pas songer à lui réclamer une démission.

Dans tout système démocratique « normal », un Premier ministre minoritaire, à la tête d’un gouvernement minoritaire, et qui, plus est, perd une élection capitale de type référendaire, est aussitôt démis de ses fonctions ou, s’il a des convictions, démissionne lui-même. Mariano Rajoy n’a plus aucune légitimité. Et il a vidé de toute substance a légalité de « son » gouvernement.

Plus ahurissant, Mariano Rajoy continue de procéder par menaces. Et, hautain, suffisant, il « dicte » et choisit même qui doit s’asseoir autour de la table des discussions. Grand Dieu ! En Espagne, le monde est à l’envers : c’est désormais le perdant qui gagne. Seul un Roi ingénu peut lui laisser faire autant de caprices. S’il est maintenu en place, il finira par perdre le Royaume.

L’Espagne, sous nos yeux, est en passe d’entrer dans la tyrannie d’un seul homme. Et comme le disait si bien Anacharsis Cloots : « Levez la tête, [l’abbé] Maury (ultra-droite) et [J.A.M. de] Cazalès, le despotisme va renaître de ses cendres, les vaincus feront la loi aux vainqueurs » (La République universelle, p. 123). C’est dans le sillage de ces deux réactionnaires que s’inscrit l’action de Mariano Rajoy.

Léon M’ba, entre Aimé Césaire, Frantz Fanon et Anacharsis Cloots

mardi 

26 décembre 2017 à 21:52

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Le 14 décembre dernier, dernière journée de l’Exposition Léon M’ba dans les locaux de l’Ambassade du Gabon en France, j’ai prononcé une communication qui a repris, de manière totalement inédite, la signification historique et le sens politique de la pensée universelle et de la praxis de Léon M’ba, premier Président de la République du Gabon.

J’ai mis au jour les quatre principales sources d’inspiration qui permettent de comprendre l’action de Léon M’ba. D’un côté, le programme social du Conseil National de la résistance (CNR) né de la Seconde guerre mondiale et fortement marqué à gauche. D’un autre côté, les trois grandes figures intellectuelles et politiques : tout d’abord, Anacharsis Cloots, le vieux de la Montagne, principal théoricien de la départementalisation sous la Révolution française, auteur de La République universelle et de Nation unique ; ensuite, Aimé Césaire, le père de la Négritude et de la loi sur départementalisation (mars 1946) et, enfin, Frantz Fanon, l’auteur des Damnés de la terre et de Peaux noirs, masques blancs. Sans ces références et repères historiques, il est quasi impossible d’éclairer la pensée de Léon M’ba. Il s’agissait de totalement renouveler et rajeunir la vieille image de Léon M’ba.

Je partage avec vous ici les premières lignes de mon intervention qui fera l’objet d’une publication en mars 2018.

M’BA, FANON, CÉSAIRE ET CLOOTS

Alexandre par Philippe et Aristote, César par Vercingétorix, Pompée et Cléopâtre, Cabral par Salazar et Engels, de Gaulle par Pétain et Hitler ! C’est, il est vrai, par les grandes figures que s’explique le rôle universel d’un grand homme. Ainsi, Léon M’ba par Frantz Fanon, Aimé Césaire et Anacharsis Cloots. Et ce, sans jamais négliger les facteurs sociaux, le niveau de culture, le contexte politique, les conflits de classes, les contraintes institutionnelles, le déterminisme historique et les grands idéaux d’une époque.

Mesdames et messieurs, cher auditoire, bonjour. Et merci pour votre attention.

Dans son ultime ouvrage préfacé par Jean-Paul Sartre et publié en 1961, quelques jours avant sa mort, Les Damnés de la terre, Frantz Fanon à qui nous devons tant pour l’émancipation des peuples opprimés, a fixé « une » image peu valorisante de Léon M’ba. En effet, après avoir rappelé comment certaines élites colonisées tremblaient à l’idée du rôle et à l’évocation même de la fonction historique de la violence révolutionnaire et comment, dès lors, elles inclinaient au réformisme pacifiste, à titre d’exemple, il citera Léon M’ba :

« C’est pourquoi, écrit-il, il est demandé aux partis politiques nationalistes d’exposer le plus clairement possible leurs revendications et de chercher avec le partenaire colonialiste, dans le calme et l’absence de passion, une solution qui respecte les intérêts des deux partis. On voit que ce réformisme nationaliste, qui se présente souvent comme une caricature du syndicalisme, s’il décide d’agir le fera à travers des voies hautement pacifiques : débrayages dans quelques industries implantées dans les villes, manifestations de masses pour acclamer le leader, boycott des autobus ou des denrées alimentaires. Toutes ces actions servent à la fois à faire pression sur le colonialisme et à permettre au peuple de se dépenser ; cette pratique de l’hibernothérapie, cette cure de sommeil d’un peuple peut quelquefois réussir. Alors, de la discussion autour du tapis vert, surgit la promotion politique qui permet à M. M’ba, président de la République du Gabon, de dire très solennellement à son arrivée en visite officielle à Paris : « Le Gabon est indépendant, mais entre le Gabon et la France rien n’est changé, tout continue comme avant ». De fait, le seul changement, ajoute Fanon, c’est que M. M’ba est président de la République gabonaise et qu’il est reçu par le président de la République française » (Maspéro, Paris, 1975, pages 29 – 30).

Léon M’ba, « hibernothérapeute » ? Que vaut donc cette représentation tirée du testament littéraire et politique de Frantz Fanon, qui n’a rien perdu en force et qui court depuis plus d’un demi-siècle ? En effet, cette image reste accolée à la France-Afrique et, par suite, Léon M’ba apparaît comme celui qui aura non pas dé-livré mais plutôt livré son pays à la France. Terrible nœud historique. D’autant qu’il était non pas pour l’indépendance immédiate, comme le clamait avec enthousiasme son époque, mais pour la départementalisation du Gabon, sur le modèle ou le calque de la LOI n° 46-451 du 19 mars 1946 qui érigeait en départements français quatre vieilles colonies : la Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane française ; une Loi présentée à l’Assemblée nationale constituante française par le jeune député Aimé Césaire, auteur de deux remarquables ouvrages : Tragédie du roi Christophe et Toussaint-Louverture qui peuvent être lus comme les argumentaires littéraires et politiques de la loi qui porte son nom.

Une indépendance imposée ! Et ce serait le tristement célèbre Jacques Foccart et l’audacieux Charles de Gaulle qui, semble-t-il, y auraient conduit Léon M’ba, contre son avis. Mais alors si Léon M’ba ne fut pas, à proprement parlé, le « père de l’indépendance » qu’il a pourtant proclamée le 17 août 1960 en présence de Malraux, comment peut-il être le « père de la nation » gabonaise qui en est la conséquence logique et politique ? Au reste, et si jamais il n’a été ni l’un ni l’autre, de quoi donc est-il le « père » ou, pour parler comme Hannah Arendt, de quoi est-il l’artifex, et de quel œuvre est-il l’auteur s’il n’est pas celui de la souveraineté. Bref, dans son pays, de quoi est-il l’augmentateur ?

TV5 Monde : présentation du cinquantenaire de la disparition du Président Léon Mba

lundi 

4 décembre 2017 à 23:01

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À l’occasion du cinquantenaire de la disparition du président Léon Mba, j’ai évoqué la figure du père de la nation gabonaise autour de trois concepts : la fondation, l’augmentation et l’héroïsme lors de l’émission « Et si…vous me disiez toute la vérité » de la journaliste Denise Epoté.

Vous pouvez revoir mon entretien en cliquant ICI.

Discours du Président Macron à Ouagadougou : Pierre Tavares sur BFM TV (vidéo)

mardi 

28 novembre 2017 à 21:39

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pft BFMLe Président de la République, en visite au Burkina Faso, a prononcé un discours sur sa vision de l’Afrique, à l’université de Ouagadougou. Il a répondu aux questions d’étudiants burkinabés, ce qui a donné lieu à des échanges vifs dans une ambiance parfois chahutée. Pour répondre, Emmanuel Macron a adopté une certaine liberté de ton, n’hésitant pas à tutoyer ses interlocuteurs. « Je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France, comme d’aucun le prétendent, parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France », a notamment déclaré le locataire de l’Élysée, qui entame ce mardi sa tournée africaine, qui l’emmènera également en Côte d’Ivoire et au Ghana. – On y revient avec: Pierre Tavares, philosophe, conférencier, spécialiste de l’Afrique. Benjamin Roger, journaliste à Jeune Afrique. Ainsi que nos éditorialistes politiques Apolline de Malherbe et Bruno Jeudy. – BFM Story, du mardi 28 novembre 2017, présenté par Olivier Truchot, sur BFMTV.

Vous pouvez revoir la vidéo en cliquant ICI

Noir,Catalan de cœur et pour la Catalogne indépendante !

lundi 

30 octobre 2017 à 10:37

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Noir, Catalan de cœur et, de surcroit, pour la République catalane. Il n’y a, dans cette prise de position, rien de surprenant. Car, je l’ai toujours dit, je suis pour la République universelle, partout où un peuple constitué réclame son indépendance, sous la forme d’une République.

La Catalogne en est à ce stade, dans le cadre d’une sorte d’Indépendance-association avec le Royaume d’Espagne, à peu près sur le modèle proposé par Edgar Pisani entre la France et la Nouvelle-Calédonie. Le Royaume-Uni a constitué le Commonwealth avec, en son sein, des républiques ? L’Allemagne accorde à ses Lander (région) une large autonomie ? L’Europe, qui a tant vanté et promu les Régions, souffrira-t-elle que la Catalogne devienne une région-république ?

Face à la crise catalane, un homme, par sa personnalité comprimée, son caractère rigide, rend quasi impossible toute solution raisonnable pour une sortie pacifique de crise : Mariano Rajoy Brey, actuel président du gouvernement du Royaume d’Espagne. Et nul, s’il est républicain ou simplement homme de bon sens voire même un Européen libéral convaincu, ne peut accepter sa brutalité méthodique et sa surdité politique. Ces deux traits de son tempérament sont devenus des composantes de la crise catalo-espagnole, au point qu’il est à présent permis de se demander s’il n’est pas lui-même le principal problème.

Mariano Rajoy Brey se vautre avec arrogance dans la légalité, pour être volontairement sourd. Il brandit la Constitution espagnole comme une épée, pour décapiter le gouvernement catalan, au lieu de présenter cette Constitution au peuple catalan comme une Table de la liberté. Mais, comment donc, le pourrait-il, lui pour qui pédagogie et patience ne semblent pas être des vertus ou qualités publiques.

Cependant, si sa légalité est suffisante, sa légitimité ne l’est pas vraiment. En effet, rappelons tout de même que sa « légitimité », fortement ébréchée en 2013 par les scandales successifs de corruption (de rétro-commissions) en faveur de son parti politique et les accusations d’enrichissement personnel de certains membres de son entourage, sa « légitimité », disons-nous, ne repose que sur un compromis négatif.

Car, ne l’oublions pas, son second mandat comme président du Gouvernement d’Espagne (2015 – 2019) n’a été obtenu et n’est exercé que « par défaut ». En effet, les dernières élections générales ne lui ont donné ni majorité absolue, ni même majorité relative. Il ne préside donc le gouvernement que « par défaut » ou selon une minorité, sur la base d’une abstention (opportune ?) de députés. Au terme d’une première consultation, sans majorité, sa candidature fut rejetée, au Congrès, par 180 contre 170 voix. Minoritaire donc, il fut incapable de constituer un gouvernement par une alliance avec un autre groupe d’élus ! Et, après avoir joué le pourrissement et le blocage de l’exécutif, c’est lors du second tour d’un deuxième vote (29 octobre 2015) qu’il obtiendra de nouveau 170 voix, contre 111 voix… mais avec 68 abstentions. C’est le plus fragile de tous les chefs d’Exécutif de l’Union Européenne.

Autrement dit, nous sommes en présence d’un président faible à la tête d’un gouvernement fragile, et qui, dans la crise catalane qu’elle a laissé se développer, n’a vu qu’une banale occasion d’affirmer un autoritarisme déplacé, brutal, pour renforcer sa « légitimité » branlante.

Rajoy, comme aiment à l’appeler les médias, est d’un caractère brutal. Il a participé au grand mensonge qui fut à la base de la destruction de l’Irak et de laquelle le monde n’est pas encore sorti. Il s’est appuyé, sans état d’âme, sur son aile droitière la plus radicale pour tordre le bras à Zapatero, lorsque celui-ci était président du gouvernement espagnol et lui chef de l’Opposition. Il a appliqué au peuple espagnol, sans l’ombre d’une hésitation, les mesures ultra-libérales les plus drastiques, après la terrible crise des subprimes, des titres bancaires et des liquidités (2007 – 2009). C’est un tempérament. C’est lui que le Congrès devrait commencer par congédier, si la paix intérieure et la cohésion sociale espagnole sont un objectif. Dans son parti, il est d’autres personnalités plus consensuelles et plus habiles.

Au reste, que le Royaume d’Espagne se garde bien de placer la Catalogne dans la même situation que le Portugal au début du XVIIème siècle.

Qu’elle médite la leçon portugaise.

En effet, la guerre d’Acclamation (1640 – 1668) ou Guerre de restauration de l’indépendance, au terme de laquelle le Portugal se débarrassera de la tutelle espagnole, ne s’amorça qu’à la suite d’un soulèvement militaire de grande ampleur en Catalogne contre les Habsbourg d’Espagne (Philippe IV d’Espagne, dit Philippe III du Portugal). À cet égard, il est intéressant de signaler que, à l’époque, les Portugais menacèrent de proclamer la République, si jamais la maison de Bragance tergiversait face à l’Espagne. Jean IV du Portugal devint le nouveau souverain, restaurant l’antique monarchie sous les clameurs de l’Angola, de Timor, du Cap Vert et d’autres colonies portugaises.

L’Union Européenne devrait non pas persifler l’idée d’une indépendance de la Catalogne, mais apporter son appui à un dialogue. Si aucune initiative n’est prise, si tout est laissé à l’entêtement de Rajoy, l’étincelle catalane pourrait devenir une flamme.

Souvent, scandent les Tragédies grecques, à l’inattendu les dieux livrent passage. L’entêtement de Rajoy est peut-être l’une des conditions de l’indépendance de la Catalogne.

En tous les cas, par-delà les principes d’une République universelle et d’une Nation unique, il me souvient ici d’un des plus brillants intellectuels catalans, Louis Sala-Molins, au courage duquel nous devons d’avoir tiré de l’oubli l’un des ouvrages les plus ignobles des siècles passés : Le Code noir, dont l’ignominie nous rappelle que le combat pour la liberté et l’égalité n’ont de cesse que la paresse de la volonté.

Parution : Eugénio Tavares, poésie et créole

jeudi 

26 octobre 2017 à 11:25

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Couv eugenioJe partage avec vous la parution de mon nouvel ouvrage, Eugénio Tavares : poésie et créole.  Une des premières références francophones sur notre grand poète et écrivain caboverdien.

Pedro Cardoso, dans un vers sublime et de toute beauté, a dit d’Eugénio Tavares qu’il eut « le courage de Jésus et la force d’Antée ». Il posait ainsi deux bornes, le ciel et la terre, pour dresser le portrait de son ami. Jésus, c’est à la fois l’endurance, cette capacité infinie à tout supporter, et la kénose, le don de soi sans bénéfice. Antée, c’est la force sans cesse renouvelée au contact du sol. Et finalement vaincu par Hercule, au terme d’un terrible combat.

Togo : une crise et des causes

mardi 

24 octobre 2017 à 18:57

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Une crise de grande ampleur est en cours en République togolaise, qui met, face à face, en une confrontation directe et brutale, l’État dont le pivot est la Présidence (IVème République) et une partie de la société civile organisée par la coalition des forces de l’opposition. Elle a pris corps, il y a trois mois, et, depuis, est scandée par de gigantesques manifestations populaires, qui sont un indéniable succès pour leurs animateurs. Mais comment ne pas regretter le lot d’affrontements et de morts inutiles ?

Cependant, les agences de presse et médias européens, par leurs articles et reportages, tout comme les chancelleries occidentales par leurs communiqués, de même la conférence des Évêques togolais par leur déclaration, en donnent une vision tendant à faire accroire qu’il ne s’agirait que d’une crise interne, une crise de régime ou d’une lutte pour le pouvoir d’état. Mais, au vrai, ce n’est là qu’une des dimensions du conflit, et quoique son apparence la plus éclatante, la plus visible.

Cet article, qui répond à la demande d’un ami, vise trois objets. Le premier pointe certains facteurs externes clés, sans la compréhension desquels les actuels opposants risquent d’être les acteurs inconscients de schémas politiques décidés ailleurs qu’au Togo. Le deuxième est un appel à toute la classe politique togolaise, pour lui rappeler qu’il n’est pas d’autre destin que le « consensus national », quel que soit le contenu qu’elle lui donnera. Le troisième est une mise en garde : ne pas affaiblir l’État, ni diviser la nation. Car les opposants qui, demain, pourraient arriver au pouvoir, doivent toujours préserver la force de l’État et renforcer la nation, pour ne pas eux-mêmes se rendre la tâche plus âpre, s’ils parvenaient au pouvoir. La sous-région ouest-africaine compte maints exemples de ce type. Que ceux qui ont des oreilles entendent.

Une leçon pour tous les opposants africains

Il me souvient d’un séjour au Burundi, en 2005, qui à peine sortait d’une longue guerre civile. Mon ami, Hussein Radjabu, président du CNDD FDD (parti au pouvoir) et alors homme fort du pays, me faisait visiter Bujumbura la capitale. Nous étions tous deux dans son véhicule à deviser sur l’avenir de son pays. Un fait frappa mon esprit : l’absence de destruction des bâtiments publics et des habitations, quand, partout ailleurs en Afrique, les guerres civiles conduisaient à leur destruction quasi complète, comme ce fut le cas au Congo Brazzaville en 1997. Je lui en demandais la raison. Sa lumineuse réponse devrait valoir comme modèle de sagesse pour toutes les oppositions africaines : « Nous étions certains de notre victoire, me répondit-il. Aussi, avions-nous pris la décision politique de ne jamais frapper les bâtiments que nous aurions à gérer demain. C’était le mot d’ordre donné à nos combattants. C’est ce qui explique l’absence de destruction du patrimoine public ».

En effet, il est des biens publics à préserver, non pas uniquement le patrimoine physique collectif mais également la force des institutions, dont l’effritement s’avère souvent difficilement réparable.

Les facteurs externes et non-dits

Sans réduire les facteurs internes de la crise togolaise, il importe de souligner la part des facteurs externes qui, en l’espèce et pour le moment, revêt peut-être plus d’importance.

Le Togo, petit territoire de 56.785 Km², long de 695 kms et large de 100 kms, fait frontière avec le Burkina Faso (au nord), le Ghana (à l’ouest), le Bénin (à l’est) et donne sur le golfe de Guinée (au sud).  Il est donc entouré de pays-frères, tous membres de la CDEAO, de très bonnes mœurs démocratiques et qui, depuis deux décennies (Ghana et Bénin) et jusqu’à récemment (Burkina Faso) se sont signalés par la solidité de leurs institutions républicaines et la vigueur de leurs peuples.

La Togo, par le sud, s’offre donc à la mer atlantique et bénéficie du seul port en eau très profonde de la sous-région. Et si les activités de fret de son Port autonome s’élèvent à plus de 16 millions de tonnes (soit + 400% de croissance par rapport aux prévisions lors de la construction du Port de Lomé) et voit son volume de transactions régulièrement progresser depuis la crise ivoirienne, cette façade maritime, par son exceptionnelle configuration physique, est devenue l’objet de bien des convoitises et surtout un enjeu géostratégique majeur pour l’avantage duquel se disputent (sans bruit) quelques grandes puissances. Ce point est capital, pour qui veut comprendre l’actuelle déstabilisation de l’État togolais.

En effet, par-delà cette manne commerciale et financière (première régie, recettes pour l’État), qui est appelée à augmenter, c’est conscient de toutes les potentialités géostratégiques de sa façade maritime et anticipant tous les avantages qu’il pourrait en tirer, que l’État togolais vient d’engager, avec une étonnante audace diplomatique, une refonte profonde de sa géopolitique et un élargissement de ses relations extérieures, selon trois axes :

  • un rapprochement avec le régime présidentiel du Rwanda connu et réputé pour s’être émancipé de la France, et dont l’homme fort, Paul Kagamé, exerce un incontestable leadership politique et qui porte un modèle économique de développement appréciable à maints égards ;
  • une proximité nouvelle avec l’État d’Israël, qui à l’instar du Maroc, mène depuis quelques années une offensive diplomatique pour son retour sur le continent africain ; ce qui, pour quelques pays africains du Maghreb et du Moyen-Orient, équivaut à une remise en cause des « accords » tacites sur la question palestinienne. Et, à cet égard, d’intenses efforts ont été déployés pour annuler le sommet Afrique – Israël qui aurait dû se tenir du 23 au 27 octobre 2017 ;
  • une plus grande liberté vis-à-vis de la France, en s’efforçant, comme le Gabon, de laisser jouer les règles de la libre-concurrence pour les marchés publics, ce qui, de facto, rend caduc tous les marchés captifs des sociétés françaises hérités du protectorat et de la colonisation.

Ces trois facteurs externes expliquent, en grande partie, les difficultés que rencontrent le président Faure Eyadema et même les appuis extérieurs que certaines officines apportent à tous les opposants qui entendent mettre un terme à la IVème République togolaise.

Et parmi les grandes puissances, celle qui « tiendra » la façade maritime aura un sérieux avantage militaire et économique dans les années chaudes qui s’annoncent.

Jeux politiques et ambiguïtés tactiques

Il est donc intéressant de voir comment, pour parvenir à ses objectifs, Faure Eyadema reprend la vielle tradition de liberté politique du roi Mpala II qui, en 1884, signera les accords qui feront du Togo une colonie allemande, avant que les Allemands n’en soient délogés par la Grande Bretagne et la France, en 1914. C’est encore cette tradition de liberté qui, au tout début des indépendances, conduira le premier Président du Togo, Sylvanus Olympio à vouloir sortir du Franc CFA[1] et qui lui coûtera la vie lors du coup d’État du 13 janvier 1963, ouvrant un cycle de violence politique (meurtres, coups d’État, etc.) dont le Togo n’est pas encore sorti. Et, sous ce rapport, il est étonnant de voir les opposants togolais en appeler à la France-Afrique, en invitant le Président français à chasser son homologue togolais du pouvoir ; ce qui, de fait, reviendrait à renforcer la mainmise de la France sur le Togo. Pourquoi, alors même qu’elle est forte d’une bonne mobilisation populaire, cette opposition en appelle publiquement ni plus ni moins à un coup d’État fomenté par la France ?

À chaque camp ses paradoxes et contradictions

Le Togo, par une ruse de l’histoire, est plongé dans un schéma équivoque et un qui-pro-quo : Faure Eyadema est à l’opposé de son père, Étienne Gnassingbé Eyadema, qui a toujours servi la France, tandis que l’opposition est, de façon manifeste, du côté de la France-Afrique. C’est pourquoi, dans cette crise togolaise, il y a deux premiers enseignements à tirer : 1/ Faure Eyadema est certes le fils d’Étienne Gnassingbé Eyadema, mais, au plan politique, il ne partage rien avec son père. Il en est même à l’exact opposé ; 2/  à moins de se raviser, la coalition de l’opposition togolaise, par tactique ou par faiblesse d’analyse, renonce au peuple pour confier le destin du Togo à la France.

Toutefois, la coalition de cette opposition commet cette erreur, non par manque d’expérience mais parce qu’elle appuie l’essentiel de ses deux revendications immédiates sur la Constitution de 1992 : 1/ le départ immédiat du Président de la République ; 2/ le retour à la constitution de 1992, qui organise un régime de type parlementaire. Or ces deux revendications l’obligent à demander l’interruption du mandat présidentiel en cours, soit par la mise en place d’une Constituante (Conférence nationale, etc.), soit par un coup de force populaire ou de la France.

Mais la lecture minutieuse de ce texte fondamental, qui est une merveille architecturale par son bel équilibre entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif, laisse circonspect. En effet, alors même qu’elle en réclame l’application, l’opposition togolaise se garde bien d’insister sur l’article 4 (Titre I) qui dispose que « la souveraineté appartient au peuple. Il l’exerce par ses représentants et par voie de référendum. Aucune section du peuple, aucun corps de l’État ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. L’initiative du référendum appartient, concurremment, au peuple et au Président ». Autrement dit, le principe de toute forme de coup d’État est prohibé comme mode d’accès au pouvoir d’État. Or, ce n’est certainement pas le chemin qu’emprunte l’opposition togolaise. D’autant que les articles 6, 7, et 8 de la Constitution de 1992 précisent les devoirs des « partis et des groupements des partis ».

Des considérations précédentes sur la Constitution de 1992, il appert que la coalition de l’opposition retient, clame et réclame ce qui est à son avantage et rejette ou reste muette sur ce qui l’oblige. Par suite, comment pourrait-elle plus tard respecter précisément ce qu’elle n’applique pas dès à présent ? Cette contradiction « fondamentale » parce qu’inscrite dans leur texte de chevet est une croix pour elle. Ce dilemme éthique (pratique), à défaut d’être traitée maintenant, éclatera ultérieurement, comme l’est actuellement la Charte du Nord en Côte d’Ivoire, avec tous les périls qu’elle porte en elle. Frantz Fanon n’eut pas tort de dire, dans Les Damnés de la terre, que ce que les partis d’opposition ne règlent pas quand ils sont dans l’opposition, ils le paient une fois au pouvoir.

Nous pourrions ainsi donner dix ou vingt exemples de ce type de paradoxes dans lequel l’opposition est prise et dont l’emprise l’aveugle et qui perturbe sa pratique insurrectionnelle.

Faure Eyadema, lui, objecte deux refus : la non efficience de tout effet rétroactif qui, dans l’application de la nouvelle Constitution, lui interdirait de briguer deux nouveaux mandats successifs ; 2/ le retour à un régime parlementaire ou semi-présidentiel, c’est-à-dire l’application immédiate de la Constitution de 1992.

Le Président de la République est donc enfermé, à bien y regarder, entre trois Constitutions : celle de 1992 (système parlementaire), celle en vigueur (régime présidentiel) et celle à venir (effet non rétroactif ou pas).

Or, il doit impérativement prendre en compte deux réalités : d’une part, l’ampleur, la force et le succès des mobilisations populaires successives impulsée par la coalition de son opposition, et, d’autre part, l’importance géostratégique de la façade maritime du Togo qui, s’il n’était plus en fonction, serait automatiquement disqualifiée et le projet renvoyé aux calendes grecques, privant ainsi le Togo de son plus puissant outil de développement pour les années qui viennent. Et c’est bien cela que recherchent certaines forces externes.

Qui doit reprendre l’initiative ?

En somme, c’est au Président de la République qu’il revient de faire des concessions constitutionnelles. Et, il n’y a pas de honte à le faire, surtout que, comme le disait Frantz Fanon, il faut éviter l’imbécilité infantile qui consiste à chercher à avoir toujours le dernier mot.

Un chef d’État, pour son pays, doit toujours avoir le premier mot, qui ouvre le destin pour son pays. C’est cela qu’Aristote appelle la « sagacité » qui caractérise les grands hommes politiques. Tout est dans l’équilibre des pouvoirs !

Dans un prochain article, nous analyserons d’autres aspects de la crise au Togo. Nul ne peut rester indifférent, quand un État africain joue son avenir.

[1] Il est vrai que, en 1972, Étienne Gnassingbé Eyadema avait repris l’idée de la sortie du FCFA, avant d’être publiquement rabroué par Georges Pompidou.

Poésie et créole chez Eugénio Tavares

samedi 

14 octobre 2017 à 07:58

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Couv eugenioQuelques jours avant le 150e anniversaire d’Eugénio Tavares, je partage avec vous l’avant-propos de mon dernier ouvrage intitulé Poésie et créole chez Eugénio Tavares.

 

 

Postface à « En recevant Godot »

mardi 

1 août 2017 à 08:03

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Page de couverture - En rencontrant GodotJ’ai postfacé le livre d’un vieil ami, Tiburce Koffi, intitulé : « En recevant Godot », qui est une pièce de théâtre. Je vous invite vivement à lire son ouvrage.

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Naître, cependant n’être pas. Se tenir entre naissance et existence. Hors la mort. Alors attendre ! Mais quoi ou qui ? Rien, personne, peut-être. Ou Godot.

Attendre, emprunté au latin atendere, signifie « prêter attention ». Samuel Beckett a médité ce point essentiel. Et s’en est tenu, sans désemparer, jusqu’à déconcerter ses lecteurs et spectateurs.

Tiburce Koffi prémédite d’accomplir le pas qui va au-delà. Il a voulu recevoir Godot, pour tenter de surmonter l’attente. Ainsi prolonge-t-il Samuel Beckett en plongeant dans une œuvre qui fut un immense succès au théâtre : En attendant Godot. En cela même, Tiburce Koffi engage un audacieux pari littéraire et existentiel. Il reçoit Godot.

Recevoir, cela veut dire « laisse entrer ou faire venir à soi » une personne. Mais, recevant Godot, Tiburce Koffi constate que rien ne (se) passe. Il n’y a pas d’événement : rien n’arrive, si ce n’est ce qui n’arrive pas. C’est ce paradoxe mis en scène par Samuel Beckett qui a suscité l’intérêt de Tiburce Koffi pour cet auteur et son ouvrage, après que Sidiki Bakaba ait « naturalisé » Godot, devenu citoyen abidjanais. Mais c’est à Paris, sa ville d’exil, que Tiburce Koffi rend Godot à sa nationalité d’origine. Dès lors, il peut méditer en profondeur Samuel Beckett, d’une manière originale et inédite. Et son écrit est une réflexion sans précédent sur ce génial auteur qu’il déborde. Comment ?

En nous appelant sur une identité étonnante : attendre et recevoir sont le même. Ou du moins le second complète le premier, sans le dénaturer. En effet, celui qui reçoit est celui-là qui attend. Plus encore : celui qui est attendu, Godot, est celui qui doit arriver. Et il arrive, mais sans que cela ne constitue un événement.

Pour mesurer la portée exacte et la signification ultime de la démarche de Tiburce Koffi, il convient de bien comprendre En attendant Godot, pièce dans laquelle Samuel Beckett procède à une triple déconstruction.

La première est une déconstruction du langage. L’écriture y est non pas simple, comme l’on pourrait le penser de prime abord, mais à la fois syntaxique et parataxique. En outre, fait significatif, Godot ne bavarde pas. Il retient les mots. Il est peu disert et ne converse pas vraiment. Mieux encore, il ne parle pas. Sous ce rapport, et ce point n’a pas encore été signalé par les critiques littéraires, il est à l’opposé du Socrate de Platon, dont il déconstruit et les dialogues (qui, par l’elenchos moral – méthode de réfutation – produit la vérité et le juste) et la fameuse Maïeutique (l’art de faire accoucher les idées innées, par le ressouvenir). Godot existe comme sans mémoire, sans souvenir non plus. L’absence de ces deux fonctions mentales ne produit pas du cognitif. Dans ses dialogues ou conversations, Godot ne cherche ni à convaincre ses interlocuteurs ni à dévoiler une quelconque vérité. Et il persiste par-delà le juste. Il laisse chacun à lui-même. C’est un type de renversement, quasi unique dans la littérature occidentale. La parole ne produit rien, moins encore de l’être. Qui connaît Tiburce Koffi voit dans ces faits, l’une des raisons de sa fascination pour Samuel Beckett.

La deuxième déconstruction, aussi silencieuse que profonde, est la rupture avec les règles du théâtre classique, tels que fixées par Aristote dans sa célèbre Poétique consacrée aux formes du théâtre. En effet, En attendant Godot développe une seule structure : l’intrigue continue. On n’y retrouve pas de situation initiale, pas de « purgation » de l’âme (mais plutôt un désenchantement) et moins encore de dénouement. Cette pièce échappe à l’épopée, au drame et à la tragédie. En ce sens, l’œuvre opère un spectaculaire renversement anti-aristotélicien. Et c’est sans doute dans cette insurrection littéraire que se situe la clé du succès de l’œuvre de Samuel Beckett. Qui connaît Tiburce Koffi comprend pourquoi cette œuvre l’a tant stimulé, lui le champion des discontinuités littéraires et politiques.

La troisième déconstruction est l’impossible parousie, entendue comme second et dernier avènement du Christ, et sur laquelle se fondent les trois vertus théologales chrétiennes : l’amour, la foi et l’espérance. Face à une difficulté, une énigme ou un problème, Alain recommandait de « trouver l’épingle » . Point n’est besoin, chez Samuel Beckett. Avec Godot, on ne trouve rien, parce qu’il n’y a pas d’épingle. Daniel Arasse, qui enseigne la lecture des tableaux, dit On n’y voit rien . Chez Godot, on ne voit rien, puisqu’il n’y a rien à voir. L’existence est ab-surde. C’est pourquoi, chez Samuel Beckett, l’« attention » ou l’attente n’a pas d’objet. L’histoire n’a pas de sens et, par suite, aucune architectonique. Qui connaît le parcours intellectuel de Tiburce Koffi saura pourquoi, sur ces points, il a pu trouver en Samuel Beckett un solide point d’appui.

Somme toute, en s’éloignant de Socrate (maître de morale), en se démarquant d’Aristote (maître du théâtre) et en se détournant du Christ (maître de la révélation), Samuel Beckett ne pouvait que passionner Tiburce Koffi qui, En recevant Godot, nous gratifie d’une belle œuvre de théâtre que sa scénographie et sa musicographie sauront si bien accomplir.

Avec cette œuvre, indéniablement, l’auteur prend place parmi les grands auteurs africains de théâtre. Et il nous convie à un débat qui, s’il se réalise, promet des richesses de pensée.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits