Mali : Alternance ou continuité, entre corruption et fraude ?

mardi 

24 juillet 2018 à 12:58

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D.REn fin de semaine, le 29 juillet prochain, le corps électoral malien est appelé à répartir ses suffrages. La campagne officielle tire à sa fin et la victoire d’un candidat au premier tour est arithmétiquement impossible, en raison du fractionnement des candidatures. L’alternance ou la continuité ne sera donc possible qu’au second tour. C’est tout l’enjeu du premier tour. Et tout dépendra du subtil agrégat des candidats et surtout des électeurs qui, selon le subtil « paradoxe de Condorcet », feront les reports de voix.

Mais, faut-il le rappeler, alternance et continuité ne sont pas en eux-mêmes des difficultés politiques, car elles sont deux modalités essentielles de la Démocratie, lorsqu’elles procèdent par les urnes et sans que le scrutin ne soit entaché. Pourvu donc que le scrutin soit « sincère », c’est-à-dire conforme au standard, et ce non seulement dans la préparation des élections, mais également dans le déroulement du scrutin, le dépouillement des votes, le calcul informatique des suffrages et la proclamation des résultats.

Or, depuis quelques semaines, il se répand de folles rumeurs et il pèse de graves soupçons de fraude électorale, notamment sur deux points capitaux : tout d’abord, sur la confection de la liste électorale qui, de façon exagérée, serait surgonflée de faux électeurs ; ensuite, sur une éventuelle manipulation (de type) informatique des résultats à partir de l’étranger.

Que nul ne vole aux Maliens leurs suffrages ! Car il est désormais certain qu’ils ne l’accepteront pas. Le scrutin devra être limpide.

Nous affirmions, dans un article précédent, que la crise post-électorale précédait l’élection. Les alertes, le début de mobilisation, les accusations et les menaces de l’opposition à l’encontre de la majorité en place confirment nos craintes.

Aussi, tous ceux qui sont préoccupés par la stabilité du Mali ne devraient pas négliger ces supputations ou minimiser de telles accusations qui, à l’occasion de cette compétition électorale, peuvent conduire à une grave crise institutionnelle, dans un contexte sous-régional déjà difficile, complexe et fragile.

Aussi, face à ces deux éventuels écueils, il sied, d’une part, que la République soit consolidée au Mali et que la solidité des institutions démocratiques soit réaffirmée et renforcée, à la faveur de cette élection. À cet égard, les deux principaux candidats autour desquels les intentions de vote semblent s’être fortement cristallisés, Ibrahima Boubacar Keïta et Soumaïla Cissé, portent une responsabilité énorme. Tout comme leurs entourages directs et alliés respectifs.

Et c’est à ces derniers, aux entourages directs des deux principaux candidats, que vont nos alertes. Pour les premiers, nous réaffirmons l’idée que la fraude électorale est inutile et n’est pas une solution pour le Mali. Ceux qui le suggèrent et tenteront de le mettre en œuvre prennent le risque insensé de voir le Mali imploser. Pour les seconds, il est important de rappeler que le refus anticipé des résultats défavorables n’est pas une position qui vaut sur le plan démocratique. Ceux qui, par avance, profèrent des menaces prennent le risque inouï de faire vaciller les institutions.

En raison de quoi, la classe politique malienne devrait commencer par dédramatiser l’enjeu de cette élection, tout en s’efforçant de la rendre la plus « sincère » possible. Et alors se seront le Mali, la République et la Démocratie qui seront les véritables vainqueurs, bien avant le vainqueur de ce scrutin uninominal à deux tours.

En effet, si l’élection est crédible, les seuls perdants seront tous ceux qui entretiennent le plus grand mal qui, depuis tant d’années, corrode tout le corps social malien : la corruption, si étendue ; cette corruption légendaire qui affaiblit sans cesse la citoyenneté malienne et jette des milliers de jeunes sur les routes de l’exil.

Peut-être même est-ce l’enjeu politique principal : comment « liquider » la corruption malienne, pour que reprenne vigueur la nation affaiblie et l’État qui a été privatisé. Aussi, cette élection-là n’aura de valeur éthique et de sens historique que si elle permet au prochain élu d’éradiquer la corruption, de déplanter le népotisme et le favoritisme qui ne servent que les corrompus au détriment des Maliens compétents et honnêtes. Ceux-là aspirent à un autre Mali. Ils ont notre suffrage panafricain.

Affaire Benalla : affaire d’État et médiocrité française

lundi 

23 juillet 2018 à 08:02

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©ETIENNE LAURENT/EPA/MAXPPP - epa06897887 (FILE) French President Emmanuel Macron (C) flanked by security staff Alexandre Benalla (R) leaves his home to cast his vote in the second round of the French legislative elections at the City Hall in Le Touquet, France, 18 June 2017 (reissued 19 July 2018). A video has been released on 19 July 2018 showing Alexandre Benalla, French President Emmanuel Macron's deputy chief of staff, wearing a riot helmet and police uniform, allegedly attacking protesters during street demonstrations on 01 May 2018. EPA-EFE/ETIENNE LAURENT

©D.R

Dans notre avant-dernier ouvrage paru en 2017, La conspiration des médiocres, nous mettions au jour et analysions de façon implacable ce mal étrange qui frappe la France : la médiocrité ! Le scandale Benalla en est un nouveau symptôme.

Tous les Français sont ahuris de découvrir ce personnage et chacun est stupéfait en apprenant la place qu’il occupe dans le Protocole d’État, c’est-à-dire tant dans la Maison civile que dans la Maison militaire qui sont les deux piliers du palais de l’Élysée et le cœur du pouvoir présidentiel, pivot des institutions de la Ve République. Un passe-muraille au sein de l’Élysée, capable d’en traverser les murs. Aucune cloison ne lui aura résisté.

On ne prend donc l’exacte mesure de qu’est « l’affaire Benalla » qu’en la ramenant au Protocole d’État, une notion dont le sens et la signification ont aujourd’hui été perdus. Rappelons ici que proto-kollon (πρωτόϰολλον) signifie premier-collage ; par suite, proto-kollon d’État désigne l’assemblage premier (le plus haut) des institutions publiques. C’est cela même qu’est l’institution présidentielle française, selon le Titre II et les articles 5 à 19 de la Constitution. En d’autres termes, le Protocole d’État est, en France, la structure première à laquelle « collent » ou sont « collées » toutes les autres institutions publiques.

Sous ce rapport, « l’affaire Benalla » est donc, de facto, « une affaire d’État », puisqu’elle touche et affecte directement les deux pentures du Protocole d’État, du proto-kollon d’État que sont et la Maison civile et la Maison militaire du Palais de l’Élysée.

Alexandre Benalla ! Au fond, personne ne sait vraiment son parcours scolaire, mais l’on découvre ses grades, fonctions multiples et rémunérations exorbitantes : garde du corps, CRS anonyme, intime du couple présidentiel, chargé de mission, grand policier, petit gendarme, officier supérieur militaire, ancien agent de sécurité, casseur de manifs, protection rapprochée, barbouze, représentant, directeur de protocole, videur de salle, lobbyiste, spécialiste de l’événementiel, karatéka pour asséner des coups de poings à un jeune manifestant à terre, judoka pour faire une balayette (manquée) à une frêle manifestante, super salarié de l’État…, et tout cela à 26 ans. Quel curriculum vitae ! « Mourir de rire » : seul Bonaparte a fait mieux ! Et encore, ce dernier fera ses preuves dans le champ de combats sous les yeux de la Révolution.

En tous les cas, les raisons fabuleuses comme les conditions ahurissantes de la fulgurante ascension d’Alexandre Benalla sont une illustration supplémentaire de ce que notre époque est précisément celle de la médiocrité, un mal qui corrode profondément le corps national français. En un rien, on peut être tout.

Nous avons vu Macron, jeune homme cultivé, arriver en un rien de temps à l’Élysée. Mais comment comprendre qu’un inculte notoire ait pu, si aisément et à bien peu de frais, se fabriquer une brillante biographie cousue d’or ; et comment, en moins de deux ans, un médiocre patenté, d’une violence démesurée, a-t-il pu si rapidement se hisser au haut sommet de l’État français, en traversant avec une déconcertante aisance tous les paliers de la République ? Certes le phénomène n’est pas nouveau, mais il frappe ici par sa rapidité, comme si la médiocrité, de plus en plus sûre d’elle-même, gagnait en vélocité. Comment admettre qu’Alexandre Benalla soit ainsi parvenu à un poste-clé dans l’un des plus vieux États du monde qui devrait offrir d’autres garanties quant à sa solidité ?

Avant, un médiocre inscrivait son ambition dans le long terme, pour parvenir au sommet de l’État. La chose est désormais de plus en plus rapide et de plus en plus facile.

C’est que, nous l’avons souligné, la médiocrité est une époque, en ce sens que les médiocres font appel à d’autres médiocres pour s’emparer de tous les leviers de l’État. Alexandre Benalla nous le montre. Il a « capturé » l’Élysée, à un point tel que plus personne ne pouvait rien lui refuser. Et c’est en cela même que son « cas » est instructif.

Qu’il nous soit ici permis de citer les premières lignes de notre livre, La conspiration des médiocres, pour montrer l’époque dans laquelle nous sommes et par laquelle nous sommes tenus :

       « Rien, aucune institution, nul établissement ou grande entreprise, pas une loge ni une ville où ils ne triomphent. Ils se sont emparés de l’État et des collectivités territoriales. Les universités ne leur échappent pas. Les médias aussi. Partout, ils ont accaparé les pouvoirs et pris en main les leviers de décision.

      Je désigne ici les médiocres, avec force et colère. Par un « coup d’état » silencieux qui ne clame pas son nom, ils sont parvenus à renverser l’ordre ancien, celui du génie et du dynamisme de la France.

       Après celui de Mably, un mot célèbre de Lamartine peut, à lui tout seul, résumer combien la France n’est plus ce qu’elle était :

Ma patrie est partout où rayonne la France
Où son génie éclate aux regards éblouis !
Chacun est du climat de son intelligence.
Je suis concitoyen de toute âme qui pense :
La vérité, c’est mon pays .

       C’était cela, la France, il y a encore moins d’un demi-siècle. Et, brusquement, la patrie s’est assombrie, pour ne plus rayonner. Les regards sur la France ne sont plus éblouis. Le pays ne pense plus, comme la vérité s’est éloignée » (Éditions d’Orgemont, Amazon, page 26).

Mais ce qui fait ici question, ce n’est pas tant de savoir « qui » est Alexandre Benalla (biographie), ni non plus « comment » il est parvenu à noyauter l’Élysée (processus), mais « pourquoi », si vite et si aisément, il y est arrivé. En d’autres mots, nous devons rechercher le fondement même de son éphémère réussite, découverte par hasard et par le film d’un excès commis lors d’une manifestation publique. Tout semble désormais tenir à bien peu de choses, la République comme la vélocité des trajectoires individuelles. C’est l’époque qui le veut ! La médiocrité s’est emparée de toute la sphère publique.

En tous les cas, ironie de l’histoire, Emmanuel Macron vient de découvrir, si près de lui, plus « macronien » que lui ! Peut-être même est-ce là la raison principale de son mutisme. Nous serions alors en présence d’un Jupiter stupéfait. Telle est la « farce » de l’histoire, pour reprendre (en la taisant) la célèbre formule que Marx empruntera à Hegel.

Côte d’Ivoire : Jean-Pierre Cardinal Kutwa, ouvrez vos portes aux Déguerpis !

mardi 

17 juillet 2018 à 21:24

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Révérendissime,

Sur ce sujet si délicat et difficile, qui tant émeut l’opinion et touche au fondement même de la doctrine sociale de l’Église, la « Parole » ne s’est pas fait encore entendre. Or, votre titre cardinalice (cardinal-prêtre qui vous rattache à Rome) doit être le bouclier des pauvres et votre Archevêché métropolitain toujours s’affirmer comme l’ultime abri des pauvres. Et ce n’est pas nous qui le disons, mais Angelo Cardinal Sodano. Dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, il rappelle ce que vous savez : l’Église prône « l’amour préférentiel pour les pauvres, [ce qui] représente un choix fondamental ».

D.REn un vers inégalé qui construit une métaphore sublime, un laïc, Rainer Maria Rilke, dira poétiquement ce qu’est l’essence de cette doctrine depuis Léon XIII, Pie XII et Jean XXIII, et en quoi consiste la haute mission de votre habitation : « La maison des pauvres, écrit-il, est un tabernacle où l’Éternel en pain se change ».

Mais au vrai, et avant même que l’Église ne fut établie, le cri de colère du prophète Amos fendit le ciel d’une indignation relative aux expropriations foncières des plus pauvres. Gardons-en souvenir !

Solon également, le grand législateur d’Athènes, l’avait compris, qui fit une loi plaçant les indigents et les mutilés sous la protection de l’État, tout en décourageant l’oisiveté. Lycurgue, plus radical encore et génial stratège, décida de supprimer la pauvreté à Sparte. Ce qu’il fit de façon audacieuse. Le Christ, lui, s’est fait roi des pauvres. Et c’est ce que chante Le magnificat.

C’est dans cette tradition de « justice sociale » que s’inscrit l’Église, même s’il lui est arrivé de l’oublier. En tous les cas, l’Église, c’est d’abord pour les pauvres. Du moins ce devrait l’être. Alors, de belle grâce et par charité, ouvrez-en les portes aux déguerpis d’Abidjan, ces « blessés de la vie » (Jean-Paul II), victimes des ravageuses spéculations foncières qui n’ont plus de toit et habitent en famille dans les cimetières.

La colère d’Amos est encore grondante ! Aussi, là où l’État est défaillant, qui perd de vue « le bien commun » ; puisque les partis politiques oublient leur dessein citoyen et sont obsédés par l’échéancier électoral ; quand les collectivités territoriales n’accomplissent pas leur fonction d’hébergement et lorsque la Représentation (Assemblée) nationale ne s’émeut ni ne parle, alors il reste aux démunis un dernier abri : « la maison des pauvres ». Inspirez-vous de l’exemple de l’Église de France, si courageuse quand, en dépit de l’opinion, elle ouvre ses portes et offre le gîte aux migrants, aux pauvres, aux sans-papiers, aux dévastés !

En vérité, et vous le savez bien mieux que nous, c’est le droit et le devoir de l’Église (ivoirienne) de ne pas rester indifférente, face au sort de ces pauvres.

Éclaircissement : abriter les pauvres, ce n’est pas faire de la politique au sens politicien ou trivial du mot. Car l’Église est « autonome et indépendante » de toute communauté politique, comme l’affiche le Compendium en son Huitième chapitre.

Cependant, la solidarité avec les pauvres l’engage jusqu’au devoir de dénonciation, comme le proclame le Compendium en son point 81 : « La doctrine sociale, souligne-t-il, comporte également un devoir de dénonciation, en présence du péché : c’est le péché d’injustice et de violence qui, de diverses façons, traverse la société et prend corps en elle. Cette dénonciation se fait jugement et défense des droits bafoués et violés, en particulier des droits des pauvres, des petits, des faibles ». Et n’est-ce pas cela même et aussi le principe de subsidiarité ?

Certes la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance verra un prêtre-pasteur révolté, le célèbre Thomas Müntzer, appeler les pauvres à l’insurrection pour renverser l’injustice et instaurer le « Royaume de Dieu ». Engels et Marx, deux athées, l’ont considéré comme le premier communiste, dans La guerre des paysans en Allemagne (1850). Thomas Müntzer, à la tête des paysans armés, défendait l’idée de toits pour les sans-abris et de repas pour les pauvres. Bien évidemment, nous ne vous invitons pas à une théologie de la libération, mais à accomplir votre devoir de protection des plus humbles.

Car abriter et dénoncer, sans chercher à prendre le pouvoir, c’est cela pour l’Église faire de la vraie politique, savoir consolider la Cité en protégeant les pauvres, les plus faibles, comme le recommande, par le détail, la doctrine sociale catholique. Et ce que fait si bien l’Évêque de Rome, le pape François.

Au fond, la souffrance que vivent ces désœuvrés ramène au jour une ancienne question : Les pauvres ont-ils des droits ? Cette interrogation reprend le titre de la remarquable thèse de doctorat de Gilles Couvreur, qu’un homme cultivé m’a offert comme présent il y a trois Noël passés. Je ne termine pas de le relire, qui expose la doctrine sociale de l’Église (catholique), depuis la Concordia de Gratien (1140) jusqu’à Guillaume d’Auxerre († 1231) : en cas d’extrême nécessité, les pauvres, selon l’Église, ont le droit de voler pour se nourrir et survivre. Tel est le droit que les Déguerpis exercent spontanément, en habitant les cimetières.

Monseigneur, appelez l’État et ses démembrements à leur devoir, comme le suggère le Compendium. Le temps est venu d’entendre la Parole ! Et, pour être plus audible, si vous le pouvez, faites appel aux autres forces religieuses.

Côte d’Ivoire : pourquoi les Déguerpis habitent-ils les cimetières ?

jeudi 

12 juillet 2018 à 11:09

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D.RLa transgression est totale et sans précédent : à Abidjan, des vivants ont pris des cimetières pour demeures. Ils sont connus. Ce sont les déguerpis, les expulsés et les expropriés, tous ces punis de la spéculation foncière. Les plus fragiles donc. On n’imagine pas leur journée. Mais que penser de leurs nuits, parmi les tombes ? Le spectacle est déconcertant, décourageant même. Les vidéos choquent.

Il me souvient enfant, à Abidjan, les cimetières étaient sacrés. Les citadins y rendaient, avec respect, le culte des morts, celui des ancêtres et la pratique du souvenir. Puis vint le premier choc pétrolier (1973), avec ses premières restrictions budgétaires (État et municipalités) qui ont vu la baisse ou l’arrêt de l’entretien des cimetières, mais surtout l’apparition du banditisme qui a fait des cimetières des lieux de repaire pour délinquants et gangs.

Au milieu des années 80, les cimetières étaient plus redoutés par la présence des brigands que pour les morts. La peur remplaça le respect. Conséquence immédiate : les objets de valeur sur et dans les tombes (croix, plaques en bronze ou bijoux en or) commencèrent à être pillés pour être revendus dans des marchés parallèles ou pour servir d’amulettes (pratiques occultes).
Au début des années 90, face à l’incapacité des pouvoirs publics d’y déloger les bandits et d’y assurer l’entretien des sépultures (hypogées ou mastabas), on vit l’apparition de nouveaux « petits métiers de service » (propreté, arrosage, jardinage, surveillance, etc.) exécutés par des particuliers sous contrat avec les familles des défunts.

Mais qui, dans l’histoire urbaine d’Abidjan, aurait pu songer voir un jour des familles entières y trouver refuge et habiter ? Il est loin le temps où les programmes d’accès aux logements sociaux garantissaient à la majorité des citadins un toit, fut-il modeste. Il y avait alors, sous Félix Houphouët-Boigny, une véritable politique publique de l’habitat.

Que deviendront tous les enfants des déguerpis, qui auront appris à habiter sur des sépultures ? Le traité sur le droit des enfants est bafoué. La Constitution ne les protège pas. À leurs côtés, on voit des vieillards hagards, qui s’étonnent de ce qui leur arrive ! Et on entend sourdre la colère des mères de famille qui laissent monter au ciel leur désirs de vengeance : ni douche, ni toilettes, pas de chambre, aucune cuisine. C’est tout le sens de la maternité qui est niée.

A-t-on seulement imaginé le coût social et économique des déguerpissements brutaux ?  Un tabou est donc tombé : on peut désormais vivre et habiter sur ou parmi les tombes des morts. Une cloison fondatrice s’est écroulée. En effet, toutes les sociétés reposent sur la séparation (spatiale) du lieu des morts de celui des vivants ; séparation entretenue par le culte des morts (devoirs envers les anciens), ou le culte du souvenir (actes mémoriels) ou encore le culte des ancêtres (généalogie) et des mânes (pouvoir d’intercession).

Mais, il y a autre chose et peut-être en est-ce la signification essentielle : on l’oublie, le cimetière, c’est à la fois le lieu de séparation mais aussi le point de rencontre du monde visible et du monde invisible. Car les morts sont réputés pouvoir intercéder auprès d’êtres immatériels ou être les confidents des vivants. Et c’est bien cela que les déguerpis d’Abidjan nous rappellent et disent. Puisque, au moment de leurs déguerpissements sur décision gouvernementale, aucun parti politique, moins encore les religions, pas même l’intelligentsia ne leur ont prêté assistance, ils n’eurent à l’idée qu’un seul recours : les morts. C’est l’inversion du monde social : vivre, survivre, c’est habiter parmi les morts. Malheur à qui n’entend pas ce que cela veut dire ! La nécromancie est proche. Il peut tout en sortir.

Au reste, dans ces lieux, les déguerpis ne sont pas expulsables, du moins le croient-ils. Ils font des morts leurs protecteurs ou médiateurs. Et les cimetières sont comme les antiques forteresses, difficilement prenables. Seuls les morts peuvent désormais parler à l’État, lui faire entendre raison. Livrés à eux-mêmes, en violant de la sorte la quiétude du séjour des morts, les déguerpis posent un acte ultime de résistance et/ou de rupture civile.

En tous les cas, nous assistons à un tournant dans la crise sociale ivoirienne qui, en dépit de très bons résultats macro-économiques obtenus par le gouvernement, s’aggrave sous nos yeux. Promise et attendue, la redistribution des fruits de la croissance ne se fait toujours pas. Or, comme l’a toujours affirmé et si bien montré Félix Houphouët-Boigny, il est plus difficile et surtout plus coûteux de ne pas redistribuer que de distribuer la croissance. Et cela nul n’a besoin d’être de gauche, pour le savoir. Il suffit d’avoir du « bon sens » ou d’avoir été instruit par l’histoire universelle. Mais, il est vrai, cela est souvent la chose la plus difficile.

En somme, nous devons méditer avec attention ce nouveau phénomène urbain porté par une folle désespérance et qui, dévastation de l’existence, réaménage autrement ce que Heidegger a appelé le Quadriparti : la relation entre « terre, ciel, divins et hommes ». Aussi, voudrais-je, ici, inviter toutes les autorités compétentes et l’intelligentsia ivoiriennes à lire voire à relire le sublime texte de Heidegger intitulé BÂTIR HABITER PENSER, publié dans essais et conférences (collection Tel Gallimard, Paris, 1958, pages 170 – 193), qui montre comment les trois actes (bâtir – habiter – penser) sont liés par le langage à ce vers quoi ils renvoient, c’est-à-dire à « tout ce qui est » : l’être ; et qui, en une formule décisive, précise : « habiter est le trait fondamental de l’être en vertu duquel les mortels sont ».

Ainsi, que des citadins, sous la pression de la spéculation foncière et de la pauvreté, soient conduits à apprendre à des-habiter, révèle le fond d’un drame existentiel. Alors vient à l’esprit et au jour la question suivante adressée à tous : qu’est-ce ne pas habiter veut donc dire ?

Côte d’Ivoire : aux « démagogues » qui entourent M. Alassane Ouattara

jeudi 

5 juillet 2018 à 20:25

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D.RIls entourent le président de la République ivoirienne et l’enserrent par des cloisons étanches, comme le font ceux qui ne savent que défendre leurs propres intérêts et qui, de l’esprit public (intérêt général), n’ont qu’une bien vague idée. Leur objectif premier est de rendre sourd tout chef d’État. En vérité, ce ne sont pas des conseillers, au sens où l’entendent Bossuet, dans Politique tirée des paroles de l’Écriture sainte, Machiavel, dans Le Prince, ou Gabriel Naudé dans ses Considérations politiques sur les coups d’État. Un bon conseiller est celui qui ouvre les oreilles et les yeux du « prince », au seul profit de l’intérêt général.

Au vrai, le rang de « Conseiller » n’est pas réductible à un titre ou une fonction. Un décret nomme un conseiller mais n’en fait pas nécessairement un excellent. Car, c’est aussi un métier, une expérience, une culture mais surtout un caractère ferme qui ne vacille pas et n’adule pas. Ceux dont nous parlons ici ne sont que des « flatteurs », dont la Bruyère a fourni une description détaillée et que chaque citoyen devrait lire pour sa propre instruction. En version ivoirienne, et pour reprendre une désignation connue, on les appelle les Messieurs Tôgô Gnini, des « porte cannes » (Bernard Dadié). Isl sont aussi des démagogues qui, selon Aristote, n’apparaissent qu’à des moments déterminés de la vie des États.

Et on mesure le poids et la portée de l’emprise de ces hommes d’influence, en rappelant comment ils ont pu convaincre Bonaparte, homme pourtant cultivé, qu’il était né d’une mère vierge. Ce sont de véritables professionnels en histoires « merveilleuses ». Ils savent conter et raconter journellement ce que veulent entendre les oreilles faibles des chefs d’État. Ils ont acquis l’art de frapper leurs oreilles à l’aide de mots flatteurs. Souvent, ils invoquent leurs songes nocturnes ou Dieu lui-même, pour parer leurs flatteries d’une caution divine.
En Côte d’Ivoire, ils sont parvenus à faire accroire au président Alassane Ouattara que, sans lui, pas de paix publique, moins encore de croissance économique et aucune stabilité politique. C’est en raison de telles menteries que le président Alassane Ouattara a invoqué, sans employer le mot, la notion de raison d’état, qui le ferai renoncer à ses principes (deux mandats maximum) pour justifier son éventuelle candidature en 2020.

Comble de stupéfaction, ils lui font croire qu’il est toujours majoritaire dans le corps électoral, en dépit même de la perte du soutien de Henri Konan Bédié, indéboulonnable patron du PDCI-RDA (plus vieux parti politique) et ‘’maître’’ de la plus grande partie des électeurs (30%) Akan ; de même, malgré les réticences de Soro Guillaume (RDR), véritable homme fort du nord du pays ; et nonobstant le silence du célèbre prisonnier de la Haye, Laurent Gbagbo, dont le parti en crise (Front Populaire Ivoirien), reste cependant majoritaire dans l’ouest ivoirien. En outre, depuis quelques semaines, avec la quadruple crise socio-économique (opérations de déguerpissement, petits commerces, transports) et climatique (pluies diluviennes), il est désormais manifeste que, désabusée, une partie de la base électorale du RDR se démobilise.
Comment, dans ces conditions, comprendre le pari risqué de tous ceux qui, en dissidence au sein du PDCI-RDA, prétendent au président Alassane Ouattara qu’ils y sont majoritaires ?

L’éventuel et épineuse question du 3ème mandat du président Alassane Ouattara ne reposent que sur ce type de flatteries grossières. Et comme le disait Marthe Robert cité par Georges Jean : « les histoires à dormir debout sont de celles qui tiennent le mieux éveillé ». Messieurs les Démagogues, de grâce, arrêtez l’exercice funeste de vos conseils. Votre capacité de persuasion, mettez-le au service de votre pays, de votre État et de votre nation.

Mais les gouvernements, dit Hegel, ne tirent pas les leçons de l’histoire. Et le philosophe allemand n’a pas tort. Toutefois, il ne nous paraît inutile d’attirer l’attention du président Alassane Ouattara sur le fait de ne pas briguer un mandat supplémentaire. Ce serait le combat de boxe de trop. Barack Obama indiquait que deux mandats suffisent au bonheur d’un chef d’État. Mieux vaut l’écouter ! Ses conseils valent bien mieux que ceux des flatteurs qui entourent le président Alassane Ouattara. Car, tout cela pourrait se terminer par des tragédies. La Côte d’Ivoire en a déjà assez connues et combien souffert !

Poème : São Vicente de Cabo Verde

lundi 

25 juin 2018 à 15:10

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D.R 

Je partage avec vous mon dernier poème intitulé São Vicente de Cabo Verde.

Vous pouvez aussi le consulter en cliquant sur ce lien.

 

Espagne et Catalogne : M. Rajoy est parti !

jeudi 

14 juin 2018 à 09:30

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les-organisateurs-esperent-que-la-mobilisation-sera-forteIl était, à lui tout seul, « le problème », comme nous l’affirmions dans deux articles récents.

Au revoir donc Mariano Rajoy ! Le Royaume hispanique et la démocratie espagnole ne s’en porteront que mieux, désormais. En effet, le 1er juin 2018, le Congrès des députés (Chambre basse) votait à la majorité absolue (180 voix sur 350) une motion de censure qui débarrassait l’Espagne de Mariano Rajoy, un encombrant chef de gouvernement, par ailleurs empêtré dans un gigantesque système de corruption. M. Rajoy était d’autant plus sévère envers les autres qu’il était indulgent avec lui-même. Cet écart était une croix. La Justice et les députés ont eu raison de lui.

Suite logique, cinq jours plus tard, Mariano Rajoy annonçait (5 juin) qu’il quittait la tête du Parti Populaire (droite). Il revient à la vie civile, qu’il n’aurait jamais dû quitter. En tous les cas, une page est définitivement tournée : celle des crispations politiques. Une autre prometteuse s’ouvre, avec trois grands paragraphes :

– l’arrêt de la libéralisation effrénée de l’économie espagnole,

– le retour des grandes questions sociales, et

– un nouvel espoir pour la Catalogne.

Il est à présent possible que la Catalogne républicaine ait des relations apaisées avec le Royaume espagnol. On peut désormais songer à une solution où la Raison, le droit et l’intelligence prendront le pas sur le caprice et le caractère de Mariano Rajoy.

Une piste de réflexion s’offre à la « crise catalane » : le dominion, que la Couronne britannique a bien expérimenté, notamment avec le Canada, l’Australie, l’Inde, et d’autres colonies. Rappelons qu’il y a Dominion, lorsqu’une « double souveraineté » institutionnelle (souveraineté partagée) est exercée par deux États sur un territoire donné. Dans le cas de la Catalogne, le schéma politique reposerait alors sur une double et simultanée reconnaissance : la reconnaissance de la République catalane (avec des prérogatives essentielles) et sa reconnaissance pleine et entière, par elle-même, au sein du Royaume d’Espagne, membre de l’Union européenne et des Nations Unies. Au vrai, la République française et la Principauté d’Andorre sont unies d’une façon similaire, aux termes de leurs Constitutions respectives. Le Président français n’est-il pas, de fait, coprince d’Andorre, sans que cela gêne l’indépendance de cette Principauté qui, au reste, est un État de droit, démocratique et social ? Mis à part 1793 (refus du coprincipat par la Révolution), cette clause n’a jamais vraiment été remise en cause.

Ainsi, la Catalogne deviendrait-elle un État indépendant, à la souveraineté uniquement limitée sur deux ou trois prérogatives constitutionnelles, au sein d’un Royaume qui, lui, ne perdrait rien, si elle conservait un droit de veto sur l’exercice de la guerre, la diplomatie (affaires étrangères), la monnaie et l’Union Européenne. Ainsi, l’histoire éviterait deux schémas inadaptés qui ne touchent pas au fond de la crise catalane, parce qu’elles ne correspondent ni aux « mœurs » catalanes et espagnoles, ni à leur niveau de conscience historique : « l’indépendance-association » (Nouvelle Calédonie) et l’État-fédéral (Allemagne).

Car en Espagne, la question de l’adaptation des institutions aux mœurs a toujours été délicate. Hegel, par exemple, a situé le début de la fin de l’Empire napoléonien, précisément dans le fait que Napoléon voulut plaquer et imposer une Constitution (principes de 1789, tutelle française, abolition des droits féodaux, suppression de l’Inquisition, fin des barrières douanières, affaiblissement du Catholicisme (réduction des couvents), abolition des royautés espagnoles, etc.) à des mœurs qui ne pouvaient pas les accepter : d’où la « guerre d’Espagne » et d’indépendance (1807 – 1814) qui, après sa défaite militaire à Haïti, sanctionna la fin de son rêve impérial. Somme toute, il nous semble que le dominion reste une figure possible pour surmonter la crise catalane.

En tous les cas, que la Justice et le Congrès des députés se soient débarrassé de Mariano Rajoy, cela ouvre un nouveau champ de possibles historiques. Et sans doute Pedro Sánchez, nouveau chef du gouvernement d’Espagne, issu de la gauche (PSOE), exploitera-t-il les possibles : justice sociale et renouvellement de la problématique catalane. C’est le moins qu’on puisse espérer.

Lancement de mon livre au Cabo Verde

lundi 

11 juin 2018 à 08:10

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IMG-20180610-WA0006Le 25 mai dernier avait lieu le lancement de mon livre Poésie et créole chez Eugénio Tavares à la Bibliothèque nationale à Praia. Cet événement s’inscrivait dans le cadre du cent-cinquantenaire de la naissance du poète et journaliste Eugénio Tavares (1867 – 1930) organisée par les autorités publiques. Réunissant une centaine de personnes dont plusieurs personnalités et institutions politiques et intellectuelles, il a été l’occasion de riches échanges.

La présentation de l’œuvre a été faite par le Docteur Fátima Fernandes qui a coordonné et dirigé l’ensemble des manifestations consacrées à la commémoration du cent-cinquantenaire d’Eugénio Tavares. L’organisation matérielle de la manifestation a été assurée par la société de communication EME, Marketing e Eventos, Lda.

Je tiens à remercier les organisateurs, les personnes présentes ainsi que la chanteuse Solange Cesarovna pour sa magnifique interprétation des mornas d’Eugénio Tavares.

Je partage avec vous, ci-après, le discours que j’ai prononcé.

Invitation au lancement de mon livre

jeudi 

17 mai 2018 à 12:18

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LANÇAMENTO-LIVRO_convite(1)J’ai le plaisir de vous annoncer le lancement officiel de mon ouvrage Poésie et Créole chez Eugénio Tavares (Paris, 2018), qui aura lieu à Praia, en Cabo Verde (Cap Vert), le 25 mai 2018.

Cette dédicace s’inscrit dans le cadre de l’année du cent-cinquantenaire de la naissance du poète et journaliste Eugénio Tavares (1867 – 1930) organisée par les autorités publiques. Elle verra la participation des personnalités et des institutions politiques et intellectuelles du Cabo Verde.

La présentation de l’œuvre sera faite par le Docteur Fátima Fernandes qui coordonne et dirige l’ensemble des manifestations consacrées à la commémoration du cent-cinquantenaire d’Eugénio Tavares.

L’organisation matérielle de la manifestation est assurée par la société de communication EME, Marketing e Eventos, Lda.

Pour information, la couverture de l’événement en France a été assurée par l’association Cultures en dialogue qui a organisé le 11 janvier 2018 la conférence sur Eugénio Tavares, à la Fondation Gulbenkian  (Paris).

J’aurai grand bonheur à y accueillir tous ceux qui le peuvent, pour commémorer la mémoire et l’œuvre d’Eugénio Tavares, fondateur de la poétologie caboverdienne (versification, métrique, créolisation de la poésie), concepteur de la morna et qui figure parmi les premiers grands poètes du continent africain.

Présidentielles au Mali : 1 fauteuil, 6 hommes, 3 présidentiables et 20 candidats

samedi 

12 mai 2018 à 18:39

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Nous devons observer et accorder, dussé-je le répéter, une attention spéciale aux présidentielles du Mali, dont le premier tour est programmé le 29 juillet 2018 et le second tour fixé au 12 août 2018. Rien n’est joué d’avance. Tout est ouvert.

LE MALI AU CŒUR DES CRISES

Carte_maliAinsi, huit (8) millions de Maliens (corps électoral) sont appelés aux urnes, dans un contexte interne difficile (zones centre et nord non sécurisées, terrorisme, absentéisme, multiplication de candidatures, etc.) et une situation internationale infléchie par le rapprochement subite des deux Corées et tendue par la recomposition géopolitique du Moyen Orient (guerres du Yémen, en Syrie, conflit sunnite/chiite, etc.). En raison de quoi, depuis l’indépendance du Mali (22 septembre 1960), cette élection apparaît comme la plus décisive voire destinale. Car outre le contexte international et la situation intérieure, pour la première fois, en effet, il est quasi certain qu’il y aura une crise post-électorale, si rien n’est fait pour la désamorcer dès à présent. Nous sommes en présence d’un rare cas de figure dans lequel une crise post-électorale détermine autant une élection qui n’a pas encore lieu. Il y a une inversion du temps politique. Au reste, nul ne sait quel résultat sortira de cette contradiction entre une crise post-électorale qui s’annonce et une élection à venir. Il n’est pas exclu, par exemple, que cette contradiction conduise à un coup d’état militaire ou civil (sur cette notion, lire nos réflexions sur Gabriel Naudé).

Cette élection revêt donc un caractère particulier. Et si la classe politique, l’Administration publique et le corps électoral ne font pas preuve de grande maturité et de sérénité, il est fort à craindre que la crise malienne vienne amplifier celle de Libye avec son cortège de maux (immigration, terrorisme, déstabilisation, etc.). Car, conséquence directe de la lourde crise libyenne, elle est structurellement liée aux problématiques moyen-orientales et à celles de toute la bande sahélienne (Mauritanie, Burkina, Niger, Tchad, Soudan, nord du Nigeria, Côte d’Ivoire, etc.). On peut même ajouter que les résultats de ce scrutin auront un impact direct sur l’annonce des candidatures aux présidentielles ivoiriennes prévues en 2020. Ce type de conséquences pourrait être multiplié. Cependant, les « experts », les médias et la communauté internationale n’en prennent pas l’exacte mesure, malgré les deux récentes rencontres internationales que furent la Conférence des donateurs sur la levée de fonds pour la force armée du G5 Sahel (Bruxelles, 23 février 2018) et la Conférence de lutte contre le financement de Daesh et Al-Qaida (Paris, 25 – 26 avril 2018).

En effet, cette élection constitue l’un des principaux points de contraction de toutes les contradictions (politiques, démographiques et civilisationnelles) moyen-orientales, africaines et européennes. Le Mali, par la force des événements, est devenu le territoire où les guerres orientales et les guerres africaines forment déjà un tout. Par exemple, nombre de combattants islamistes défaits en Syrie se sont repliés dans le désert malien. Le Mali est une poudrière, dont l’élection présidentielle peut être l’étincelle, si jamais elle n’était pas menée en toute transparence.

Cet article, qui sera suivi de deux autres, s’efforcera d’en préciser les enjeux et les risques. Aussi commencerons-nous par rapidement brosser le portrait les principaux protagonistes de cette élection.

SIX HOMMES-CLÉS, TROIS PRÉSIDENTIABLES

Le premier, bien évidemment, est le Président sortant Ibrahim Boubacar Keïta alias « IBK » et candidat (RPM) à un second et dernier mandat de cinq ans. C’est un socialiste non pratiquant, pour reprendre et lui appliquer la formule d’un de ses vieux amis. Il est une version africaine de la force tranquille, qui a hérité d’un contexte difficile et n’a pas autant démérité que le disent ses détracteurs. Certes, il n’a pas pu ou su endiguer la corruption qui reste la principale faiblesse de son mandat et le reproche majeur que lui fait à grands cris la société civile malienne. Certes, il n’est pas non plus parvenu à réunifier le territoire malien. Et il lui est reproché d’avoir ralenti l’application des « Accords d’Alger ». C’est qu’il n’a pu ou su non plus défendre et valoriser son bilan ; de sorte même qu’il semble ne pas en avoir. Mais il reste un élément de stabilité politique. C’est un démocrate qui saura accepter son éventuelle défaite, si jamais il été battu au premier ou au second tour, selon une affirmation qui circule. Cela n’est pas peu, pour un homme d’Etat de l’Afrique francophone. Au fond, sa grande faiblesse reste la défection de l’Adema (second pilier de sa majorité) qui, le 19 mai prochain, devrait désigner son candidat. Toutefois, si « IBK » sait tirer profit de ce que l’on appelle « le paradoxe de Condorcet », il a des chances de l’emporter, face à une opposition qui ne s’est (toujours) pas rassemblée au premier tour et qui peut compromettre ses chances au second tour. Au reste, le Président sortant dispose de tous les « moyens » de l’État.

Le second est Soumaïla Cissé (URD), chef de file de l’opposition et prétendant sérieux. Perdant de la présidentielle précédente face à « IBK », il dispose d’un solide réseau à l’international, notamment la filière des banquiers. Au vrai, c’est sa troisième candidature, ce qui en fait un homme d’expérience. Il dispose de tous les moyens financiers de sa campagne. Certaines chancelleries européennes et africaines estiment qu’il a de fortes chances de l’emporter. Mais il lui faudrait, pour cela, être habile négociateur avec tous les autres candidats de l’opposition. Ses origines Songhaï, entend-on dire, seraient un handicap. En effet, les idées absurdes ont la vie dure.

Le troisième homme, celui qui peut être la véritable révélation et sera la surprise de cette élection, est Kalifa Sanogo, maire et maître de la ville de Sikasso, elle-même capitale de la riche région de Sikasso qui, faisant frontière avec la Côte d’Ivoire, la Guinée et le Burkina Faso, est un carrefour international. Grenier du pays (fruits et céréales), le poids démographique de cette région, 2.700.000 habitants, en fait la deuxième du pays ; sa masse électorale, 1.200.000 électeurs, en fait le premier pourvoyeur de suffrages avec 30% du corps électoral ; sa place dans le système productif malien (70% du coton malien, ses minerais (or, lithium, etc.), son réseau de transport (aéroport international) et son importance macro-économique, 40% du PIB, en font la véritable capitale économique du pays. Au demeurant, Kalifa Sanogo jouit d’une excellente réputation d’homme à l’inébranlable morale publique. Sa remarquable gestion de la Compagnie malienne de développement du textile (CMDT) (dont il a multiplié par cinq (5) le chiffre d’affaires (comptes de résultat) en deux ans, tout comme sa gestion financière de la ville de Sikasso (dont il a multiplié le budget annuel par quatre-vingt (80), en font l’un des hommes les mieux expérimentés pour lutter efficacement contre la corruption mais aussi l’un des plus aptes à redresser les comptes publics de l’État. Candidat, il est désormais « incontournable ». Et s’il ne fait pas le roi, il deviendra lui-même le roi. Sa faiblesse, qui peut être à son avantage, est qu’il est très peu connu à l’international.

Outre ces trois présidentiables, il est d’autres personnes de grande influence politique ou morale, dont les apports et les consignes de vote auront une réelle importance. Parmi eux, Diocounda Traoré, emblématique ancien Président de la République, point de référence de l’Adema, parti qui n’apporte plus son soutien à « IBK » ; avoir son parrainage ou sa caution implicite est un atout considérable. Ensuite, Amadou Toumani Touré alias « ATT », ex- chef de l’État (renversé par un coup d’état militaire). Ses éventuelles indications de vote ne sont pas à négliger. Enfin, Soumeylou Boubèye Maïga, premier Ministre en fonction, stratège politique hors pair. Il est, peut-on dire, « l’increvable » de la politique malienne et qui, tôt ou tard, maintenant ou après, atteindra son but : la magistrature suprême.
Trois autres éminentes personnalités politiques feront les ajustements (ralliements) qui augmenteront les suffrages des principaux protagonistes : Moussa Mara (ancien premier Ministre), Tiébilé Dramé, redoutable manœuvrier, Moussa Sinko Coulibaly, militaire et co-auteur du putsch qui renversa le président « ATT ». La quinzaine des autres candidats, aussi sérieux et estimables soient-ils, ne devraient pas avoir de rôle déterminant. Leurs ralliements compteront cependant.

L’ÉLECTION ET LA VICTOIRE SE JOUERONT AU SUD

En effet, car le Centre (régions de Kidal et Gao : 36.000 électeurs) et le Nord du Mali (région de Gao : 230.000 électeurs) n’offrent pas encore suffisamment de garantie pour une élection qui réponde, de manière adéquate, aux standards démocratiques. Tout se jouera donc dans le sud du Mali qui, en outre, concentre l’immense majorité du corps électoral. La région de Sikasso (1.200.000 électeurs), le cercle de Kayes (822.000 électeurs), la région de Ségou (1.100.000 électeurs) et le district de Bamako (1.000.000 électeurs) voient ainsi, mécaniquement, leur poids électoral augmenter.

Et bien évidemment, il ne faudrait pas négliger le poids électoral et l’influence de la diaspora malienne qui représente à peu près 5% du corps électoral (270.000 électeurs) et dont les liens organiques avec les régions du Mali sont connues (transfert d’argent, aides sociales, influence politique, etc.). Dans le contexte particulier où les résultats électoraux promettent d’être serrés entre les trois présidentiables, comme dans les élections au Cap Vert (pays de forte immigration), cette diaspora peut être la force qui départage les protagonistes.

CONSENSUS NATIONAL

La Mali est en pré-campagne. La campagne proprement dite, l’officielle, débutera le 7 juillet pour s’achever vingt (20) jours plus tard, le 27 juillet 2018. L’électorat n’est pas encore cristallisé. Bien malin qui peut donner le nom du vainqueur du premier tour qui peut ne pas être celui du second tour. Et outre les difficultés qui gêneront le bon déroulement du scrutin dans le Centre et le Nord du Mali, il est un autre risque : l’abstention. Mais, le péril le plus grand, prédictible et prévisible, consiste dans la crise post-électorale. C’est elle qu’il faut conjurer et éviter à tout prix, si l’on ne veut pas que la situation ne dégénère pas au profit des extrémistes.

Aussi est-il nécessaire que les principaux protagonistes se concertent, dès à présent, pour éviter tous les dérapages à venir. Ce sera l’objet du prochain article.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits