La lepénisation des consciences

lundi 

3 avril 2017 à 08:10

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En quoi consiste cette lepénisation ? En ceci que, à leur propre insu, la plupart des personnes croient, de bonne foi, exposer des « avis » contraires à ceux de Jean-Marie Le Pen, alors même qu’ils en reprennent, de façon partielle ou parfois complète, les thèses ou les arguments. C’est le cas d’Alain Finkielkraut. Mais, excipons d’un autre exemple ce qui est affirmé : l’émission télévisée du programme « Ce soir ou Jamais » du 8 novembre 2013, instructive à maints égards. L’un des volets de l’émission avait pour thème « Christiane Taubira insultée : le racisme se banalise-t-il ? », en référence explicite aux attaques racistes d’Anne-Sophie Leclere, alors candidate du Front National aux élections municipales 2014, à Rethel (Ardennes), et qui s’était risquée à comparer la Garde des Sceaux de son État à une guenon.

Deux points particulièrement choquants, parce que de fond en comble lepénistes, méritent ici s’être signalés. En premier lieu, sans que l’animateur de l’émission et ses invités ne s’en soient rendus compte, est le fait que tout le débat n’a reposé que sur des notions anthropologiques et biologiques, dont Jean-Marie Le Pen s’est toujours fait le véhicule : ethnies, origines, us et coutumes, « races » et appartenances communautaires. Rien, pas un seul mot sur les conflits de classes sociales ou tout autre ressort explicatif. Une seule matrice : la lutte des races ou des communautés, dans le pur style de J. A. Gobineau. Tout n’y était donc qu’affrontement de cultures réduites à la génétique, à des minorités présentées selon un angle ethnique ou racialiste. S’il regardait ce débat, Jean-Marie Le Pen eût assisté au succès de son idéologie. Car ce ne fut que du Le Pen sans Jean-Marie. En second lieu, les échanges houleux entre trois invités dont les points de vue ont repris, chacun à leur façon, les « avis » de Jean-Marie Le Pen. En vérité, il ne pouvait en être autrement, dans la mesure même où les notions et les catégories sur lesquels s’appuyait le débat étaient de facture lepéniste. Tout d’abord, Leonora Miano, lauréate du prix Femina 2013, camerounaise d’origine, y défendait, avec une ridicule douceur de ton, la mutation démographique et culturelle de la France, ainsi que la disparition irréversible parce que programmée de la France traditionnelle, sous les assauts nécessaires des vagues d’immigrés venus du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Ces immigrés, dit-elle, viennent avec « leur bagage identitaire […] L’addition [… ou] la facture [de l’esclavage et de la colonisation] sera présentée [à la France…] Vous [Français] serez minoritaires, n’ayez pas peur de quelque chose qui va se passer, ça s’appelle une mutation [… mais], ce n’est pas la disparition [de la France, … c’est ainsi que] l’histoire se déroule ».

Au fond, et de prime abord, Leonora Miano ne semblait pas s’apercevoir qu’elle reprenait, de fait, la condensation opérée par Jean-Marie Le Pen avec l’immigration, l’une des idées fondatrices du Front National, et dont la version théorisée est la thèse principale de Renaud Camus consignée dans Le Grand remplacement : « vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples. C’est […] changer de peuple ». C’est également du pur Zemmour, mais avec un zeste de tranquillité d’esprit fondé sur la fatalité historique, avec cette devise : « c’est comme cela que ça se passera », y dit-elle. Ainsi, les vieux Gallo-romains seront-ils remplacés par les nouveau Gallo-africains !

Mais, dans cette reprise intégrale d’une thèse inquiétante, il y a peut-être un enjeu politique en cours et auquel il n’est prêté que bien peu d’attention : le basculement d’une partie des Noirs de France dans le portefeuille électoral de l’extrême-droite. En effet, et si, comble de stupéfaction, Leonora Miano n’était qu’une victime consentante de la lepénisation d’une partie non négligeable des Noirs de France ? Car, depuis un peu plus de dix ans, les Noirs de France, d’abord majoritairement à gauche, font l’objet d’une intense campagne de propagande et de recrutement menée par Jean-Marie Le Pen et habilement orchestrée par Louis Aliot et Marine Le Pen, à la faveur des crises politiques en Afrique (Rwanda, Côte d’Ivoire, Libye, Nord Mali, République Démocratique du Congo, etc.), crises présentées comme les effets directs et répétés d’une manipulation de « l’UMPS », qui ne vise qu’à faire perdurer le système politico-affairiste et maçonnique appelée France-Afrique.

Par cette constante dénonciation, le Rassemblement Bleu Marine est parvenu à pénétrer en profondeur les milieux noirs de France et a su tirer un immense profit politique de tous ces déçus de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Et, dans les mois et années qui viennent, le Rassemblement Bleu Marine devrait amplifier son audience dans ces milieux. Pour mémoire, c’est à la faveur des élections Européennes de 1992 que, pour la première fois, nous entendîmes un Français noir, originaire des Comores, dire sans gêne et en tout paradoxe, qu’il voterait Front National, au nom d’un argument insolite : Jean-Marie Le Pen était le seul à avoir le courage de lui rappeler sa condition de Français de seconde zone. La même semaine, une française d’origine béninoise fît la même confidence sur son intention de vote. La classe politique française a longtemps négligé l’efficacité du double argument lepéniste : la dénonciation publique de l’intégration fictive des minorités noires et le lourd réquisitoire contre la Françafrique alliée de toutes les dictatures ou tyrannies africaines. C’est la reprise des anciennes thèses défendues par les socialistes et les communistes.

Ce qu’il est convenu d’appeler le « cas Dieudonné » est à cet égard révélateur. Tout d’abord, le compadrage que Dieudonné M’bala M’bala établira avec Jean-Marie Le Pen, qui sera le parrain de sa fille, Plume, en l’église traditionnaliste Saint Éloi de Bordeaux, le 11 juillet 2008 ; baptême célébré par le père Philippe Laguérie bien connu.

Certes, de nos jours, le compadrage est devenu ordinaire voire tombé en désuétude. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Cependant, baptiser n’est pas un acte anodin. Car le Baptême est l’un des sept sacrements du rite catholique. Or comment supposer que Dieudonné M’bala M’bala ne sache pas ce qu’est un sacrement et surtout la signification du Baptême qui rappelle la présence et les actions du Christ, par trois marques : un signe, pour ce qui se voit ; une parole, pour ce qui s’entend ; un symbole, synthèse du signe et de la parole ?

Ainsi, sous le quadruple rapport du Baptême, du compadrage, du controversé père Laguérie et de l’église traditionnaliste, Dieudonné M’bala M’bala et Jean-Marie Le Pen fondent une parentèle sur une coappartenance religieuse radicale. Ensuite, par le biais de l’humour, l’adhésion déclarée de Dieudonné M’bala M’bala aux thèses antisémites de Jean-Marie Le Pen.

Ces deux actes, Baptême et compadrage, marquent les étapes majeures d’un lent basculement et d’une adhésion progressive d’une partie des communautés noires de France aux thèses du Front National. Dieudonné M’bala M’bala n’en est que la pointe. Au reste, sa conversion n’est pas étonnante. Nietzsche dit fort à propos : celui qui lutte trop longtemps contre les dragons finit par devenir dragon lui-même. Dieudonné, lui, n’a lutté que quelques années contre le Front National, et cela a suffi pour qu’il devienne le compère-alibi.

Cette performance du Front National tient en grande partie à l’entregent de Jean-Marie Le Pen qui, de tout le personnel politique actuel, est incontestablement l’un de ceux qui connaît le mieux les différents segments du monde noir. Que ce soit les milieux d’affaires ou celui des « bourgeoisies » africaines de Paris, dont il est coutumier des mariages. En effet, qui n’a vu la photo de mariage d’un riche homme politique africain, ex grand ministre de l’Agriculture, sur laquelle Jean-Marie Le Pen tient dans ses bras et entraîne une Algérienne, Madame B., dans une belle danse ? Que ce soit en Afrique subsaharienne, où il bénéficie de bons soutiens dans quelques palais présidentiels et où il pratique la pêche aux gros ou aux leurres. Bref, toujours méthodique, Jean-Marie Le Pen a d’abord pénétré les « bourgeoisies » noires, avant de créer ses propres réseaux dans les communautés intellectuelles, estudiantines et laborieuses noires de France. Sa relation à Dieudonné s’inscrit dans ce cadre.

Si bien que, à présent, et après les emblavures de son père, Marine Le Pen peut procéder aux fenaisons. Elle n’a plus qu’à se baisser, pour ramasser les fruits mûrs du labeur paternel. Nous assistons au même phénomène dans la communauté maghrébine de France, plus particulièrement kabyle.

Toujours est-il que, sur un peu plus d’une vingtaine d’années, il est possible de quantifier la sensibilisation et l’adhésion des suffrages des Noirs de France (Caribéens et Africains) aux principales thèses frontistes, qui se confirmeront lors des prochaines échéances départementales, régionales et présidentielles. Tel est le cas de Mungo Shematsi , français originaire du Congo Brazzaville, candidat titulaire du FN aux Départementales de Saint-Etienne-2.

C’est dans ce contexte sociopolitique de pénétration de la communauté noire de France par le Rassemblement Bleu Marine que s’inscrivent et que doivent se comprendre les propos ahurissants de Leonora Miano. Au reste, lorsque Guylain Chevrier, présent sur le plateau, attirera son attention sur la portée de ses paroles, en lui disant « vous alimentez la roue du Front National […] vous ne vous rendez pas compte de la conséquence de vos propos […] moi, ça m’inquiète », elle feindra non seulement de ne pas l’entendre, mais, surtout, volontairement sourde à cette mise en garde, elle lui affichera une hautaine indifférence, en guise réponse. Elle sait donc exactement ce qu’elle fait. Et c’est en conscience que, militante antisystème, elle se pose comme une « alliée objective » du Rassemblement Bleu Marine. Elle défend la thèse de la grande substitution du Gallo-romain par le Gallo-africain. N’est-ce pas donc du Renaud Camus ?

Sous ce rapport, il est utile et instructif de constater que, pour s’opposer aux vues de Leonora Miano, la polémiste Élisabeth Lévy, ahurie, et dont l’oreille peu profonde déborde vite , n’aura d’autre recours que la mobilisation d’arguments de type lepéniste qu’elle décomposera pour les rendre acceptables. En effet, prise, surprise et entraînée par la logorrhée de Leonora Miano, elle lui objectera un vif : « on [le Français] a le droit de dire ce (ou ceux) qu’on [la France] accepte […], oui, nous les Français » avons ce droit. Cette position renvoie à la fameuse « immigration choisie » de Nicolas Sarkozy, qui n’est rien d’autre que la version « soft » ou édulcorée des thèses du Front National. Et si à cette option sarkozienne vous ajoutez l’islamophobie salafiste (burqa, etc.) exprimée par Élisabeth Lévy durant ce houleux débat, vous obtenez, sous forme recomposée, la thèse principale du Front National en matière d’immigration. La condensation lepéniste fonctionne à plein régime.

Comble de stupéfaction, dans cette vaste confusion idéologique et sociologique, le producteur et scénariste Bruno Gaccio ne s’apercevra même pas que, défendre les vues prétendument historiques de Leonora Miano, c’était donner prise et force aux thèses du Rassemblement Bleu Marine, dont il ne partage pourtant pas les idées. Il est frappant de voir Bruno Gaccio réfuter Leonora Miano en ne s’appuyant que sur des arguments raciaux et des références racialistes. En effet, sans hésiter, et « pour mettre les pieds dans le plat », selon sa propre expression, Bruno Gaccio explique son point de vue par la lutte des races. Il commence par reprendre à son compte l’idée que l’immigration arabo-musulmane et noire africaine est la « facture » que la France doit nécessairement « payer », tout en dénonçant le racisme et la volonté d’assimilation. « Je pense, dira-t-il, que la France est un pays profondément raciste [… avant d’ajouter] Nous les Blancs [devons savoir que] 400 ans d’esclavage, 350 ans de colonisation, ça ne s’efface pas comme cela. Et on a toujours le sentiment que nous Blancs que l’on doit aider le noir à s’intégrer chez nous, on doit aider l’arabe à s’intégrer. On a une espèce de paternalisme qui traîne, toujours et toujours […] Ce qu’on a fait à l’Afrique, ça nous revient dans le Pif, on a créé une telle misère là-bas, de telles déséquilibres et on doit [leur] expliquer comment [ils doivent faire], ce n’est pas eux de s’adapter à 100% […] la France doit s’adapter ».

On le voit bien, il ressort de ces vifs échanges que, malgré leur apparente opposition, les deux camps (d’un côté, Leonora Miano et Bruno Gaccio, de l’autre, Élisabeth Lévy et Guylain Chevrier) ne firent appel qu’à des arguties lepénistes, sans s’en apercevoir. C’est cela la lepénisation des esprits ou le triomphe idéologique de l’amour du plus prochain, de la condensation et de la provocation.

Le Premier Ministre Manuel Valls s’est également laissé prendre à plusieurs reprises dans l’orbite lepéniste. Comment, par exemple, ne pas s’étonner de ses scandaleux propos du 15 mars 2013 dans Le Figaro et réitérés six mois plus tard, le 24 septembre 2013, sur France Inter, sur l’impossibilité d’intégration des Roms ? Et qui ne se rappelle de ses paroles négrophobes , le dimanche 7 juin 2009, lors de sa visite d’une brocante à Évry dont il était le maire, propos qu’il tentera de justifier, deux jours plus tard, sur le plateau du 20 Heures de David Pujadas ? Et, il poussera l’outrecuidance et l’effronterie jusqu’à revendiquer le droit d’être politiquement incorrect, parce que tout le monde parlerait comme cela ! La gravitation lepéniste est en passe de devenir universelle, et la condensation (du Gobineau rudimentaire) est sa force attractive.

Pour récapituler l’ensemble des considérations précédentes, disons que l’un et l’autre, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Marie Le Pen, sont l’avers et l’obvers d’une médaille. Ils sont la courbe isobathe (courbe de profondeur reliant deux points d’égale profondeur) de la vie politique française. Si le succès du premier a été précoce et a toujours porté sur la dérégulation des mœurs livrée au marché des instincts, l’audience du second est tardive et tend constamment à la crispation de la vie politique par l’incorrection et l’exercice d’un antagonisme entre communautés.

En tous les cas, nous sommes à présent au cœur d’une situation inouïe, depuis Les Lumières : la gauche politique ne pense plus. Pire, elle ne sait plus ce que penser veut dire. Elle a oublié Jaurès et n’en a même pas le « souvenir de l’oubli ». La droite, elle, dans une tradition tenace, n’aime pas penser et ne s’y oblige guère. Ainsi, à quelques exceptions près, comme Raymond Aron et, dans une moindre mesure, Jean-François Revel et Alain Finkielkraut, elle n’a pas produit de grands penseurs. Encore faut-il le préciser, les trois précités ne pensent qu’en débattant avec les penseurs de gauche. L’expression « penseurs de droite » procède d’un abus de langage. Car Maurice Barrès et Charles Maurras ne sont pas des penseurs à proprement parlé. Bien avant eux, François-René de Chateaubriand n’a pas été un penseur. Henri Guaino, rédacteur des discours de Nicolas Sarkozy, les élaboraient comme le fait un homme de lettres mais pas tel un penseur. Renaud Camus, dans sa « noncence », ne répand que des avis et des alarmes, mais ne produit pas de pensées. Tous « avisent » donc, lorsqu’ils parlent de terroir ou devisent sur l’histoire, comme savent si bien le faire les littéraires. Jules Michelet et Ernest Lavisse sont d’abord des hommes de lettres et des historiens.

Au demeurant, ce qui est affirmé ne dit pas que la gauche ne sait pas faire de la Littérature. Alexandre Dumas, Victor Hugo et Émile Zola témoignent du contraire. Un autre exemple : Jean-Luc Mélenchon. Il ne pense pas mais fait de la bonne littérature. Son discours ne porte pas de concepts ou des pensées mais recherche, en premier lieu, effets de style, métaphores et variations de ton. C’est un tribun et nullement un penseur. Ce qui est affirmé ne formule pas non plus l’idée que la droite n’a pas de penseurs. La puissance intellectuelle d’un Raymond Aron surpasse bien des philosophes classés à gauche. Ce qui donc est dit ici, c’est la tendance générale de la gauche à devoir penser et de la droite à ne pas vouloir penser.

L’extrême-droite, de son côté, ne supporte pas l’idée même de penser. Elle l’abhorre. Chez elle, tout repose sur trois principes : la force, la crainte et la xénophobie. L’extrême-droite est inapte à penser. Nous l’avons vu avec Jean-Marie Le Pen. Mais qui veut s’en convaincre, il lui suffira de lire Essai sur les inégalités des races de Gobineau ou encore Physiognomonie et Phrénologie d’Ysabeau. Ces deux ouvrages ne sont que des condensés de propos hilarants et une compilation d’images tronquées auxquels sont appliqués des semblants de déductions. À cet égard, rappelons que dans sa célèbre Phénoménologie de l’Esprit, en une formule laconique, Hegel a tourné en dérision les fariboles du fondateur de la Phrénologie, Franz Joseph Gall : un os ne pense pas . En effet, la Pensée n’est pas corporelle et ne peut donc dépendre de la conformation du crâne ou des compressions de la boîte crânienne sur le cerveau, ce que croyaient et enseignaient Franz Joseph Gall, Johann Caspar Lavater et Georg Christoph Lichtenberg.

Heidegger prévient, et ce à juste titre : « Certes tous les hommes pensent, à la différence des animaux, mais ils ne sont pas tous des penseurs » . Et il n’a pas tort. Car la Pensée est le produit de l’activité des penseurs. Elle est le résultat d’une spécialité. Plus d’un, à gauche, ne l’acceptent plus et préfèrent la médiocrité à l’étonnement qui questionne. Que la gauche française ne pense plus, cela se voit dans ses hésitations et l’oubli de ses fondamentaux. Emmanuel Macron, dont la formation philosophique ne ressort pas avec évidence, et Thierry Pech, l’économiste de Terra Nova, dont la puérilité des propositions est éclatante, valent plus que les travaux de Thomas Piketty ou les analyses du regretté Bernard Maris qui s’inscrivent dans la tradition du socialisme français.

Nous le disions, la gauche a renoncé à penser. Elle ne se distingue plus par la Pensée. Là est le drame. On en trouve un exemple dans ce que fut l’injonction médiatique de Bernard-Henry Lévy à ne pas méditer Le Discours de Dakar de Nicolas Sarkozy tel que rédigé par Henri Guaino. En une phrase, abondamment relayée par les médias, il scella le débat, l’enferma sans lui-même avoir lu le texte ou entendu l’intégralité de cette harangue. Un extrait lui a suffi, pour faire condamner cette allocution. Et cette suffisance et cette précipitation, comme toujours en pareil cas, se retournera en son contraire, deux ans plus tard, quand ce « machiavel itinérant » , fort du succès du rejet unanime du Discours de Dakar, se fera alors l’allié résolu et le partenaire intime du même Nicolas Sarkozy, et cette fois-là pour déstabiliser totalement la Libye et, par conséquent, toute l’Afrique de l’ouest à l’est, cette large bande géographique où Aqmi, Boko Haram et les Shebabs (Al-Shabbaab) ont pris pied. La Pensée n’a jamais présidée à cette intervention internationale menée avec aveuglement par Nicolas Sarkozy.

Le retentissement des thèses d’Éric Zemmour et le succès de librairie de son ouvrage, Le suicide français, illustrent bien cet état de fait. Et que le succès d’un tel livre conduise à des mesures de censure et de fin de contrat pour son auteur montrent combien est grand le désarroi de tous ceux qui ne peuvent lui opposer des thèses contraires. La gauche ne pense plus et a perdu le combat idéologique au premier grand affrontement livresque. En effet, comment se fait-il qu’aucun ouvrage n’ait été publié pour contrer Le suicide français ? À cet égard, il est significatif que tous ceux qui appellent à la censure soient précisément ceux-là mêmes qui, depuis longtemps, s’opposent aux intellectuels et auxquels nous devons la ruine idéologique dans laquelle se trouve la France ; ruine et désert qui sont le terreau dans lequel germe Éric Zemmour. Ils le condamnent, alors même qu’ils l’ont préparé. Ils objectent leur basse médiocrité à la haute médiocrité d’Éric Zemmour.

 

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits