Manuel Valls ou le « Margitès » de la droite

vendredi 

26 février 2016 à 08:23

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(crédit photo : Reuteurs)

(crédit photo : Reuters)

Il est des personnages du théâtre et de la littérature comiques qui ont marqué la tradition. Margitès en fait partie. Son patronyme signifie « fou » (grec ancien) mais il désigne plutôt la sottise de ce personnage dont les aventures ont donné lieu à un ouvrage perdu, le Margitès, indument attribué à Homère.

Selon Aristote, le Margitès, est l’une des sources principales de la Comédie occidentale. Et Platon a brossé de ce héros comique un portrait ironique qui tient en une phrase célèbre : Margitès « savait faire beaucoup de choses, mais pas une comme il faut ». Et, des actions de Margitès, il résultait toujours des catastrophes. Alors, à plus de deux millénaires de distance, comment ne pas songer à Manuel Valls ?

Car il n’est rien que notre Premier ministre n’ait accompli sans susciter des catastrophes politiques, à gauche notamment, et qui l’ont toujours conduit, soit à se dédire ou à renier ses positions initiales, soit à abandonner ses actions comme si de rien n’était. De sorte que si Manuel Valls engage beaucoup d’actions il n’en a jamais conduite une seule à bonne fin. D’autant que, à chaque initiative, il engendre des confusions à gauche.

En somme, il agit tous azimuts sans parfaire ou parachever la moindre action. C’est même l’une des caractéristiques de sa gouvernance et sans doute le trait principal de sa personnalité. Au fond, son bilan politique est fort maigre et tient plus de la cacophonie que de l’action mûrement préméditée. C’est que tout, chez lui, est improvisé. Et une fois l’improvisation engagée, il n’est d’autre solution que l’entêtement ou le retournement. On comprend dès lors pourquoi entêtement et retournement alternent constamment.

Il a improvisé à coups de tambours la double réformette du programme scolaire portée par la ministre de l’Éducation nationale, Najate Vallaud-Belkacem, où l’un et l’autre se sont révélés être de véritables improvisteurs . Il en reste bien peu aujourd’hui.

Il a fait sonner les trompettes sur l’état d’urgence. Est-il si sûr que les Français soient mieux protégés hier qu’aujourd’hui ?

Il a engagé, verbe haut et sourcils froncés, l’équivoque débat sur la déchéance de la nationalité au cours duquel il n’a eu de cesse de changer de position jusqu’à la confusion la plus grande. Au plus vif du débat, personne n’était à même de préciser la position de Manuel Valls. Qui peut dire ce qu’il en restera, dans les semaines qui viennent, de cette malheureuse et inefficace initiative ? Le Front National s’en félicite et a trouvé un porte-voix. Comment pourrait-il en être autrement, quand Manuel Valls habitue l’électorat aux idées nauséabondes.

Il s’est évertué à flatter le Medef jusqu’à lui confectionner un inouï projet de Code de travail que sa ministre de l’emploi, Myriam El Khomri, porte comme une comédie. Mais qui peut tabler qu’il ne se reniera pas dans les jours qui viennent ? Pour lors, il est le champion du Medef.

Il désavoue, en Allemagne même, la Chancelière allemande sur la question des réfugiés qu’il confond avec la problématique de l’Immigration. Pegida (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident) a trouvé un allié et applaudit !

Bref, Manuel Valls se croit iconoclaste, il se perçoit comme un novateur voire même « moderne », alors même que, en toute matière publique, il n’a jamais fait que ressortir les vieilles recettes de la droite et préfère combler l’extrême-droite.

Et lorsque la droite applaudit à ses « exploits », il ne comprend pas que la raison en est simple : il est le Margitès de la droite qui, alternant entêtement et retournement, noue le vœu secret de combler les attentes politiques de la droite dure et de l’extrême-droite.

Toute sa politique gouvernementale s’apparente à un poème comique : sottises et catastrophes. Est-il dès lors étonnant que ce soit l’humoriste Nicolas Canteloup qui l’ait le mieux saisi, dans ses caricatures radiophoniques ?

Le pire, dans cette comédie est que, d’une part, il soit parvenu à faire du Président de la République le Jéroboam de la gauche, et, d’autre part, qu’il ait réussi à saborder la gauche. Peut-être même sans le savoir, tant il paraît convaincu que son action est de gauche. Tel est notre Margitès, un personnage qui traverse les siècles !

Manuel Valls et les « improvisteurs » : la nouvelle gouvernance

mercredi 

6 mai 2015 à 12:05

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Les « improvisteurs » sont dans les murs. Dans un entretien au magazine culturel, L’œil, Manuel Valls songe à « intégrer, dans nos écoles, l’art de l’improvisation que porte Jamel Debbouze». Rien que cela. Mais c’est une opinion saugrenue de plus.

Escole ! Le mot latin « schola », tiré du grec « skolê », a forgé le vocable « école » qui désigne les « murs ». Bien évidemment, ceux d’une enceinte d’enseignement.

Les « improvisteurs » y pénètrent en fanfare, chaque mois, en proposant leur opinion comme des projets gouvernementaux. Ils sont dans les murs et poursuivent leur œuvre de dévastation bruyante. En effet, alors même que l’actuel chaos des « rythmes scolaires » n’a pas rompu ses effets, voilà que nos « improvisteurs », avec une méthodique obstination, enfoncent l’École publique dans le burlesque.

Qui donc, à cette question, portera réponse : où vont la France et sa République, lorsqu’une ministre de l’Éducation nationale et son Premier ministre, à la Rhétorique préfèrent l’improvisation, et en lieu et place de l’Éloquence proposent comme nouveauté la jam session, le mot anglais pour dire « séance d’improvisation » ? Nouvelle trouvaille gouvernementale du mois d’avril : la jam !

Dans Foule sentimentale, à propos de la « vie en rose », Alain Souchon raillait « que l’on nous propose Claudia Schiffer » comme horizon. Manuel Valls fait mieux encore, pour nos élèves : il leur propose Jamel Debbouze, mais sans que celui-ci n’ait rien demandé et, autant que nous le sachions, surtout pas à devenir une source pédagogique dans la réforme des programmes scolaires. Madame le Ministre et son Premier ministre seraient bien inspirés de laisser le Jamel Comedy Club hors de murs de l’école publique.

Il y a un peu plus de deux siècles, Bossuet pensait l’improvisation comme une conséquence esthétique de l’Éloquence. Bien évidemment, L’Aigle de Meaux parlait de la haute, puissante et belle improvisation tirée de la connaissance. C’est tout le contraire du « rose qu’on nous propose ».

Manuel Valls et Najat Vallaud-Belkacem, eux, opinent sur l’improvisation à partir des cultures urbaines. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : par le dispositif ludique de la jam session, faire entrer, de façon officielle, les « cultures urbaines » dans l’école. Mais le paradoxe ici consiste en ce qu’elles y sont déjà et sont même un des ferments de la crise scolaire. En effet, les tenues vestimentaires, le parler (verlan, écriture phonétique, vocabulaire obscène, irrespect, déscolarisation, etc.), la gestuelle (démarche, signes de la main, allure de défi, etc.) adoptés par les « jeunes » s’entendent relativement aux « cultures urbaines », dont le rap, le hip-hop et le reggae sont des variantes d’expression. Aussi, l’opinion extravagante selon laquelle il faudrait « intégrer, dans nos écoles, l’art de l’improvisation que porte Jamel Debbouze » vise, en réalité, à la reconnaissance politique et la consécration pédagogique des « cultures urbaines », qui ne sont elles-mêmes que des « cultures » contre les « urbanités » plus communément appelées les  « civilités ».

En tout état de cause, si l’intention pédagogique de nos deux réformateurs est la pratique de l’improvisation, pourquoi n’ont-ils pas songé à Ferdinand Joseph Lamothe alias Jerry Roll Morton, l’inventeur du Jazz, maître de l’improvisation et Français d’origine antillaise ? C’eût été perçu bien autrement.

Une autre expérience révoque en doute l’introduction tapageuse des « cultures urbaines » en milieu scolaire. Elle eut lieu aux États-Unis, à la fin des années 1990. Pour les élèves en difficulté scolaire des quartiers défavorisés, il s’était alors agi de faire leur apprendre les leçons sur fond de musique Rap. L’échec fut retentissant. Depuis, plus personne n’en parle. Pourquoi reprendre ce qui, ailleurs, a échoué ? Là encore, si l’on veut forger la mémoire des élèves en difficulté, pourquoi ne pas songer à leur enseigner cette vieille technique qu’est le « bâtiment de mémoire », si efficace et qui a fait ses preuves mnémotechniques ? C’est que, dès lors qu’il s’agit des couches populaires et des élèves des quartiers sensibles, le réflexe des « nos » nouveaux bourgeois est d’adopter les préjugés de classes dites supérieures. Nos deux réformateurs ne font rien d’autre : niveler l’enseignement, par le bas. Et le plus tragique, en l’occurrence, est leur enthousiasme juvénile à faire de telles propositions.

Ainsi persistons-nous à penser que l’intention du Premier ministre et l’opinion du ministre de l’Éducation nationale s’inscrivent dans le vieux projet de destruction de l’École publique ou du moins de la « liquidation » de sa vocation initiale : la transmission rigoureuse des connaissances par l’enseignement académique, telle qu’elle fut d’abord pensée par Charlemagne (école obligatoire pour les aristocrates et gratuite pour les enfants pauvres), puis magnifiée par Robert Sorbon (l’université pour les étudiants pauvres) et finalement portée au pinacle par Victor Duruy et la IIIe République (universalité de l’instruction).

Le plus dramatique dans cette affaire est de voir que nos deux réformateurs ne mesurent ni le sens de leur propos ni la portée de leur proposition.

Au fond, on peut même les soupçonner d’improviser l’improvisation, tant ils paraissent ne pas savoir ce qu’est en propre l’improvisation ou la jam session. C’est pourquoi, selon l’évolution des débats publics et des résistances qu’ils rencontrent, on les voit adapter leur projet. L’improvisation banale, c’est-à-dire telle qu’ils l’entendent, repose sur du volubile.

Ceci est si vrai, qu’il est aisé de s’apercevoir qu’ils n’examinent que bien leur proposition. Sinon, par l’exercice rapide d’une analyse lacanienne ou même historique, ils auraient appris que le mot « jam » ou l’improvisation, typique du vocabulaire du jazz, du hip-hop et du reggae, est à forte connotation sexuelle ou libidinale, comme le suggère l’une de ses dimensions cachées. En effet, à l’origine, le mot anglais « jam », confiture, désigne « un gâteau roulé à la confiture » et, en musique, renvoie à des obscénités et à l’éjaculation. C’est cela l’improvisation. Car elle est essentiellement masculine. Ce qui est conforme à la dimension et la domination masculines des « cultures urbaines ».  Et comme ce dispositif n’échappera pas à la situation réelle des quartiers sensibles, chacun peut donc anticiper ce que sera l’introduction de la « jam » en milieu scolaire.

En tous les cas, l’école est devenue un fourre-tout voire une remise. Au fil des réformes, elle perd son statut pédagogique et voit sa fonction académique se dégrader pour devenir une institution d’accompagnement social chargée de la gestion des problématiques sociales (éducation familiale, sexualité, intégration, religion) et de la régulation des désordres sociaux. Au lieu d’être préservée comme doit l’être un sanctuaire, elle devient place publique. Entre les « murs » et la « place », il faudra choisir.

Qui donc, à cet étonnement, fournira réponse : où mène-t-on l’école publique quand, face à l’effondrement continu de la langue française, les « improvisteurs » préméditent la froide suppression des classes bilangues, celles-là mêmes qui enseignent les trois autres langues sur lesquelles repose toute la pensée occidentale : le Grec, le Latin et l’Allemand ? Est-ce un hasard ? Seul l’Anglais est pour lors épargné. Que recherchent les « improvisteurs », en saccageant de la sorte le français au pays de Molière et Hugo, et en érodant les bases linguistiques de la Métaphysique européenne ?

On s’en souvient bien, Christiane Taubira avait présenté le « mariage pour tous » comme une « réforme de civilisation ». Avec la réforme Valls – Vallaud-Belkacem est programmée l’extinction graduelle ou progressive de la culture occidentale. Car cette réforme s’en prend ouvertement à l’une de ses bases essentielles : les langues de la pensée.

Qui donc, à cette double provocation, apportera réponse : est-il utile, en cette époque de forte crise identitaire et de grand risque de décohésion nationale, de rendre obligatoire l’étude de l’Islam au collège et aléatoire celle du Christianisme ? Que recherche cet Exécutif ? S’étonnera-t-on encore qu’il reprenne à son compte cette vieille idée de droite qui, il y a une vingtaine d’années, avait songé à édulcorer l’enseignement de l’Histoire. En effet, vouloir supprimer la chronologie (mémoire, date et repère), au profit de grands thèmes historiques, n’est-ce pas frapper l’enseignement de l’Histoire dans son fondement même ?

Ce gouvernement d’« improvisteurs » a fait de l’improvisation sa propre marque de fabrique. C’est sa signature politique, désormais reconnaissable. En effet, constamment, à l’improviste, ce gouvernement improvise et donne corps à l’imprévu. L’imprévu (improvisus) est sa démarche. Et y a-t-il meilleur exemple que ce flagrant délit d’improvisation, quand la ministre de la Culture se réjouissait de déjeuner avec le Prix Nobel de littérature, Patrick Modiano, sans jamais avoir lu ? La trame de leur discussion était livrée à l’improvisation. C’est cela même l’improvisation d’un improvisteur. Improvisus !

Précision lexicale : « improvisteurs » et « improvisateurs » ont une racine identique et signifient la même chose. Il en fut ainsi, dans le passé récent de la langue française. Improvisus signifie imprévu. C’est pourquoi, pour qui médite en propre la langue française, les mots « imprévision », « imprévu » et « improvisation » sont le même.

En réalité, pour qui apprend à observer le gouvernement Valls, celui-là ne s’étonnera plus que l’improvisation soit à la fois son idéologie et sa pratique. Ce gouvernement, aussi difficile que cette vérité soit à dire, ce gouvernement-là n’a pas de projet. Comment ne pas voir que c’est à l’improviste que Manuel Valls improvise ? Continûment. Tout est organisé à la hâte et sur-le-champ.

Et, pour l’improvisation, quel meilleur champ d’application que les grands domaines de l’État ! On s’en est vite rendu compte avec la Loi Macron, un fourre-tout législatif. On s’en aperçoit avec la Loi Rebsamen : un débarras, un grenier pour les grandes questions sociales. On est saisi d’effroi par la Loi Vallaud-Belkacem sur l’école : un méli-mélo éducatif qui, chaque semaine, au gré d’improvisations faites d’imprévus, fissure un peu plus l’édifice scolaire. De cet état de fait, si la République n’y prend garde, l’édifice scolaire déjà ébréché pourrait s’écrouler.

Ainsi, après avoir prodigieusement « oublié » Jaurès et occulté le socialisme, après avoir divisé les familles avec le « mariage pour tous », ce gouvernement veut à présent éteindre Les Lumières !

Seul le capitalisme financier trouve pleine grâce aux yeux de ce gouvernement-là.

On l’aura compris, lorsque Manuel Valls affirme vouloir « intégrer » dans les écoles « l’art de l’improvisation que porte Jamel Debbouze», en fait, il ne fait qu’ériger sa méthode de gouvernement en enseignement scolaire. Manuel Valls voudrait que Jamel Debbouze soit à l’école publique ce que lui-même est à la politique gouvernementale. Ou alors inversement, il entend être à la politique gouvernementale ce que Jamel Debbouze est au sketch et au théâtre de rue. Pour peu donc, l’actuel gouvernement sera un « Valls Tragedy Club ».

Et c’est ce qui toujours advient, lorsqu’on abandonne les idées et que les opinions deviennent la matière des projets publics : de l’improvisation, encore de l’imprévu, toujours à l’improviste.

Ségolène Royal : merci pour cette proposition

jeudi 

16 octobre 2014 à 07:10

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Péage autoroute (D.R)

Péage autoroute (D.R)

Depuis mai 2012, et après toute une kyrielle de mesures fiscales prises par le gouvernement socialiste, enfin, oui enfin, Ségolène Royal fait l’annonce d’une double proposition inédite : « péage gratuit le week-end » pour tous les usages (automobilistes et motards) et une baisse de 10% des tarifs de péage. Bravo, et merci pour cette proposition.

Depuis la privatisation des autoroutes (2002, 2004 et 2006), les sociétés de gestion des infrastructures routières ont accumulé d’énormes profits, avec un seuil de rentabilité qui atteint à présent près de 25% annuel, ce qui représente un taux de profit bien plus élevé que celui des spéculations boursières (10 à 12%) vers lesquels s’orientent volontiers le marché des capitaux, au détriment des investissements dans les industries et les entreprises.

Les journaux Libération, Les Échos, La Haute Marne, La Montagne, La République des Pyrénées, La Nouvelle République du Centre-Ouest, L’Est républicain, La Charente Libre, etc., aux noms qui renvoient à la liberté et à l’égalité, se sont dressés comme un seul homme face à cette femme audacieuse. C’est qu’aujourd’hui l’audace, si chère à Danton, inquiète. Mais les railleries de ces quotidiens, devenus que les porte-flingues des milieux d’affaires, sont plutôt bon signe.

Alors, Ségolène Royal, ne vous laissez pas impressionner par les analyses de Libération. Votre proposition sur la gratuité est universelle, car elle ne concerne pas que les familles françaises les plus modestes et les plus pauvres. Mais bien tous les usagers des autoroutes en fin de semaine, quelle que soit leur type ou le modèle de véhicules, haut ou bas de gamme. Ce qui manifestement frustre Libération, c’est que les classes moyennes et les classes pauvres en soient les premières bénéficiaires.

Tenez bon. Si vous n’y renoncez pas, cette proposition permettra à nombre de familles françaises qui, en raison de la crise financière dont elles ne sont pas à l’origine, et qui sont contraintes d’organiser des séjours (de vacances ou de découvertes) de plus en plus courts (2 à  4 jours), de pouvoir quitter les grandes villes ou les banlieues pour y gagner en espace de liberté et en repos. Le tourisme intérieur, qui gagne des parts de marché, devrait mieux s’en porter. La consommation des ménages, un des principaux moteurs de la croissance, devrait être confortée, par cette proposition. Car ce que les usagers français ne paieront pas aux sociétés autoroutières, ils les dépenseront dans d’autres secteurs. Au fond, si une telle proposition était adoptée, outre qu’elle soit utile et « nécessaire », elle ne mettrait nullement en péril les comptes de résultats nets des sociétés autoroutières. Il s’en faudrait même de beaucoup. Les 18 milliards d’investissement en 10 ans (pour l’entretien, la valorisation, la création de nouveaux axes, etc.) faits par l’ASFA ne constituent, en aucun cas, un risque. Ce sont des investissements dont la rentabilité est assurée d’avance par une exploitation juteuse des tarifs.

L’argument facile selon lequel cette proposition « brouille » la politique écologique du gouvernement  montre d’évidentes limites. En effet, en quoi la suppression de l’écotaxe est-elle incompatible avec la gratuité des autoroutes qu’en fin de semaine ? Pourquoi préjuger d’une invasion des autoroutes, avec une élévation du niveau de pollution ? La cohorte de journalistes si prompte à se ruer sur la Ministre de l’Écologie seraient bien inspirés de lire les « programmes verts » de l’Association des Sociétés Françaises d’Autoroutes et d’ouvrages à péages (ASFA), dont les principaux axes sont la protection de la ressource en eau, la préservation de biodiversité, le dispositif antibruit, l’éco-rénovation des aires et la réduction de CO2. Car rien n’interdit le renforcement de ces « programmes verts », par l’une des autres mesures phares, la promotion des véhicules propres, enjeu majeur du siècle.

Ségolène Royal, ne reculez pas. Tenez ferme ! Il y a vingt-deux sociétés d’autoroutes, dont les plus grandes sont Eiffage, Vinci et Abertis. Elles se sont réunies au sein de l’ASFA. Et ce n’est pas être contre elles, que leur demander une petite réduction de leurs marges, dans le triple but de ne pas alourdir la fiscalité sur les véhicules lourds, de faciliter les déplacements des vacanciers du week-end, de sécuriser la circulation routière et surtout pour éviter les risques de colère sociale.

 De même, baisser de 10% les tarifs de péage, pour compenser l’abandon de l’écotaxe n’affaiblira pas l’ASFA. Longtemps encore, les concessions (délégation de service public) qui exploitent 7900 sur 9000 kilomètres d’autoroutes resteront avantageuses.
Somme toute, la proposition de Ségolène Royal, qui relève du « bon sens », est un signal de la présence de l’État comme organe d’équilibre politique et d’équité sociale.

C’est, croyons-nous, depuis deux ans, un des premiers messages de gauche adressé aux Français, afin qu’ils ne désespèrent pas de François Hollande. C’est pourquoi Ségolène Royal fait l’objet d’attaques si violentes. Nos « brillants » analystes ont bien compris la portée tactique et le sens politique de sa proposition. Il y a, en elle, l’esquisse d’un rééquilibrage. Que Ségolène Royal tienne donc bon ! Car quelle signification politique et historique aurait ce quinquennat, déjà fortement fragilisé, s’il n’aura finalement servi qu’à affaiblir les pauvres ? Comment, sous la gauche, les pauvres devraient-ils encore perdre en pouvoir d’achat et voir leur niveau de vie se dégrader ?
Au reste, pour la gauche, il ne sert à rien de faire une politique de droite. Elle perdra forcément. Comme la droite s’est perdue à suivre l’extrême-droite. Parce que poursuivre, c’est toujours d’abord suivre. La leçon est évidente.

Manuel Valls, qui aime tant les entreprises, et nul ne peut le lui reprocher, se trompe cependant sur les sociétés autoroutières. Elles ne mourront pas, de l’effort qui leur serait demandé. Tout au contraire. Voyez-vous François Sergent, votre éditorial (Libération du 15 octobre 2014) évoque une « sortie de route » de Ségolène Royal. Votre image qui emprunte au vocabulaire routier est, à l’évidence, une exagération mais surtout une erreur. En vérité, sa proposition est l’amorce même d’une entrée dans l’autoroute. Enfin ! Et ne vous en déplaise.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits