Présidentielles au Mali : 1 fauteuil, 6 hommes, 3 présidentiables et 20 candidats

samedi 

12 mai 2018 à 18:39

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Nous devons observer et accorder, dussé-je le répéter, une attention spéciale aux présidentielles du Mali, dont le premier tour est programmé le 29 juillet 2018 et le second tour fixé au 12 août 2018. Rien n’est joué d’avance. Tout est ouvert.

LE MALI AU CŒUR DES CRISES

Carte_maliAinsi, huit (8) millions de Maliens (corps électoral) sont appelés aux urnes, dans un contexte interne difficile (zones centre et nord non sécurisées, terrorisme, absentéisme, multiplication de candidatures, etc.) et une situation internationale infléchie par le rapprochement subite des deux Corées et tendue par la recomposition géopolitique du Moyen Orient (guerres du Yémen, en Syrie, conflit sunnite/chiite, etc.). En raison de quoi, depuis l’indépendance du Mali (22 septembre 1960), cette élection apparaît comme la plus décisive voire destinale. Car outre le contexte international et la situation intérieure, pour la première fois, en effet, il est quasi certain qu’il y aura une crise post-électorale, si rien n’est fait pour la désamorcer dès à présent. Nous sommes en présence d’un rare cas de figure dans lequel une crise post-électorale détermine autant une élection qui n’a pas encore lieu. Il y a une inversion du temps politique. Au reste, nul ne sait quel résultat sortira de cette contradiction entre une crise post-électorale qui s’annonce et une élection à venir. Il n’est pas exclu, par exemple, que cette contradiction conduise à un coup d’état militaire ou civil (sur cette notion, lire nos réflexions sur Gabriel Naudé).

Cette élection revêt donc un caractère particulier. Et si la classe politique, l’Administration publique et le corps électoral ne font pas preuve de grande maturité et de sérénité, il est fort à craindre que la crise malienne vienne amplifier celle de Libye avec son cortège de maux (immigration, terrorisme, déstabilisation, etc.). Car, conséquence directe de la lourde crise libyenne, elle est structurellement liée aux problématiques moyen-orientales et à celles de toute la bande sahélienne (Mauritanie, Burkina, Niger, Tchad, Soudan, nord du Nigeria, Côte d’Ivoire, etc.). On peut même ajouter que les résultats de ce scrutin auront un impact direct sur l’annonce des candidatures aux présidentielles ivoiriennes prévues en 2020. Ce type de conséquences pourrait être multiplié. Cependant, les « experts », les médias et la communauté internationale n’en prennent pas l’exacte mesure, malgré les deux récentes rencontres internationales que furent la Conférence des donateurs sur la levée de fonds pour la force armée du G5 Sahel (Bruxelles, 23 février 2018) et la Conférence de lutte contre le financement de Daesh et Al-Qaida (Paris, 25 – 26 avril 2018).

En effet, cette élection constitue l’un des principaux points de contraction de toutes les contradictions (politiques, démographiques et civilisationnelles) moyen-orientales, africaines et européennes. Le Mali, par la force des événements, est devenu le territoire où les guerres orientales et les guerres africaines forment déjà un tout. Par exemple, nombre de combattants islamistes défaits en Syrie se sont repliés dans le désert malien. Le Mali est une poudrière, dont l’élection présidentielle peut être l’étincelle, si jamais elle n’était pas menée en toute transparence.

Cet article, qui sera suivi de deux autres, s’efforcera d’en préciser les enjeux et les risques. Aussi commencerons-nous par rapidement brosser le portrait les principaux protagonistes de cette élection.

SIX HOMMES-CLÉS, TROIS PRÉSIDENTIABLES

Le premier, bien évidemment, est le Président sortant Ibrahim Boubacar Keïta alias « IBK » et candidat (RPM) à un second et dernier mandat de cinq ans. C’est un socialiste non pratiquant, pour reprendre et lui appliquer la formule d’un de ses vieux amis. Il est une version africaine de la force tranquille, qui a hérité d’un contexte difficile et n’a pas autant démérité que le disent ses détracteurs. Certes, il n’a pas pu ou su endiguer la corruption qui reste la principale faiblesse de son mandat et le reproche majeur que lui fait à grands cris la société civile malienne. Certes, il n’est pas non plus parvenu à réunifier le territoire malien. Et il lui est reproché d’avoir ralenti l’application des « Accords d’Alger ». C’est qu’il n’a pu ou su non plus défendre et valoriser son bilan ; de sorte même qu’il semble ne pas en avoir. Mais il reste un élément de stabilité politique. C’est un démocrate qui saura accepter son éventuelle défaite, si jamais il été battu au premier ou au second tour, selon une affirmation qui circule. Cela n’est pas peu, pour un homme d’Etat de l’Afrique francophone. Au fond, sa grande faiblesse reste la défection de l’Adema (second pilier de sa majorité) qui, le 19 mai prochain, devrait désigner son candidat. Toutefois, si « IBK » sait tirer profit de ce que l’on appelle « le paradoxe de Condorcet », il a des chances de l’emporter, face à une opposition qui ne s’est (toujours) pas rassemblée au premier tour et qui peut compromettre ses chances au second tour. Au reste, le Président sortant dispose de tous les « moyens » de l’État.

Le second est Soumaïla Cissé (URD), chef de file de l’opposition et prétendant sérieux. Perdant de la présidentielle précédente face à « IBK », il dispose d’un solide réseau à l’international, notamment la filière des banquiers. Au vrai, c’est sa troisième candidature, ce qui en fait un homme d’expérience. Il dispose de tous les moyens financiers de sa campagne. Certaines chancelleries européennes et africaines estiment qu’il a de fortes chances de l’emporter. Mais il lui faudrait, pour cela, être habile négociateur avec tous les autres candidats de l’opposition. Ses origines Songhaï, entend-on dire, seraient un handicap. En effet, les idées absurdes ont la vie dure.

Le troisième homme, celui qui peut être la véritable révélation et sera la surprise de cette élection, est Kalifa Sanogo, maire et maître de la ville de Sikasso, elle-même capitale de la riche région de Sikasso qui, faisant frontière avec la Côte d’Ivoire, la Guinée et le Burkina Faso, est un carrefour international. Grenier du pays (fruits et céréales), le poids démographique de cette région, 2.700.000 habitants, en fait la deuxième du pays ; sa masse électorale, 1.200.000 électeurs, en fait le premier pourvoyeur de suffrages avec 30% du corps électoral ; sa place dans le système productif malien (70% du coton malien, ses minerais (or, lithium, etc.), son réseau de transport (aéroport international) et son importance macro-économique, 40% du PIB, en font la véritable capitale économique du pays. Au demeurant, Kalifa Sanogo jouit d’une excellente réputation d’homme à l’inébranlable morale publique. Sa remarquable gestion de la Compagnie malienne de développement du textile (CMDT) (dont il a multiplié par cinq (5) le chiffre d’affaires (comptes de résultat) en deux ans, tout comme sa gestion financière de la ville de Sikasso (dont il a multiplié le budget annuel par quatre-vingt (80), en font l’un des hommes les mieux expérimentés pour lutter efficacement contre la corruption mais aussi l’un des plus aptes à redresser les comptes publics de l’État. Candidat, il est désormais « incontournable ». Et s’il ne fait pas le roi, il deviendra lui-même le roi. Sa faiblesse, qui peut être à son avantage, est qu’il est très peu connu à l’international.

Outre ces trois présidentiables, il est d’autres personnes de grande influence politique ou morale, dont les apports et les consignes de vote auront une réelle importance. Parmi eux, Diocounda Traoré, emblématique ancien Président de la République, point de référence de l’Adema, parti qui n’apporte plus son soutien à « IBK » ; avoir son parrainage ou sa caution implicite est un atout considérable. Ensuite, Amadou Toumani Touré alias « ATT », ex- chef de l’État (renversé par un coup d’état militaire). Ses éventuelles indications de vote ne sont pas à négliger. Enfin, Soumeylou Boubèye Maïga, premier Ministre en fonction, stratège politique hors pair. Il est, peut-on dire, « l’increvable » de la politique malienne et qui, tôt ou tard, maintenant ou après, atteindra son but : la magistrature suprême.
Trois autres éminentes personnalités politiques feront les ajustements (ralliements) qui augmenteront les suffrages des principaux protagonistes : Moussa Mara (ancien premier Ministre), Tiébilé Dramé, redoutable manœuvrier, Moussa Sinko Coulibaly, militaire et co-auteur du putsch qui renversa le président « ATT ». La quinzaine des autres candidats, aussi sérieux et estimables soient-ils, ne devraient pas avoir de rôle déterminant. Leurs ralliements compteront cependant.

L’ÉLECTION ET LA VICTOIRE SE JOUERONT AU SUD

En effet, car le Centre (régions de Kidal et Gao : 36.000 électeurs) et le Nord du Mali (région de Gao : 230.000 électeurs) n’offrent pas encore suffisamment de garantie pour une élection qui réponde, de manière adéquate, aux standards démocratiques. Tout se jouera donc dans le sud du Mali qui, en outre, concentre l’immense majorité du corps électoral. La région de Sikasso (1.200.000 électeurs), le cercle de Kayes (822.000 électeurs), la région de Ségou (1.100.000 électeurs) et le district de Bamako (1.000.000 électeurs) voient ainsi, mécaniquement, leur poids électoral augmenter.

Et bien évidemment, il ne faudrait pas négliger le poids électoral et l’influence de la diaspora malienne qui représente à peu près 5% du corps électoral (270.000 électeurs) et dont les liens organiques avec les régions du Mali sont connues (transfert d’argent, aides sociales, influence politique, etc.). Dans le contexte particulier où les résultats électoraux promettent d’être serrés entre les trois présidentiables, comme dans les élections au Cap Vert (pays de forte immigration), cette diaspora peut être la force qui départage les protagonistes.

CONSENSUS NATIONAL

La Mali est en pré-campagne. La campagne proprement dite, l’officielle, débutera le 7 juillet pour s’achever vingt (20) jours plus tard, le 27 juillet 2018. L’électorat n’est pas encore cristallisé. Bien malin qui peut donner le nom du vainqueur du premier tour qui peut ne pas être celui du second tour. Et outre les difficultés qui gêneront le bon déroulement du scrutin dans le Centre et le Nord du Mali, il est un autre risque : l’abstention. Mais, le péril le plus grand, prédictible et prévisible, consiste dans la crise post-électorale. C’est elle qu’il faut conjurer et éviter à tout prix, si l’on ne veut pas que la situation ne dégénère pas au profit des extrémistes.

Aussi est-il nécessaire que les principaux protagonistes se concertent, dès à présent, pour éviter tous les dérapages à venir. Ce sera l’objet du prochain article.

François Hollande et l’Occasionnalisme de Malebranche

jeudi 

2 mai 2013 à 14:07

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Le président de la République François Hollande aurait donc eu raison d’intervenir. Il l’aurait fait à temps. Quelques jours plus tard, dit-on, il n’y aurait plus de Mali. Ainsi, en une semaine un État peut disparaître. Et tout ce que l’histoire universelle n’enseigne pas (disparition subite des États), nous devrions donc l’accepter et nullement le contester ? Mais, aussi difficile que soit une situation, aussi grand que soit le péril, il n’est aucun argument d’autorité qui puisse ou ne doive affaiblir l’esprit critique, cet exercice banal de la raison naturelle. Appelons ici Bossuet, dont l’un des grands enseignements est précisément ce qu’il appelle la science des temps . Il est, dit-il, du devoir du prince de savoir penser et agir à propos, ni avant ni après, mais au bon moment. Les Grecs anciens nommaient cela le kairos, le temps opportun. La France s’est-elle conformée à « la science des temps » ? Le président François Hollande a-t-il décidé selon le kairos ?

(Reuters/Joe Penney)

Plus d’un, à droite et à gauche, lui reprochent de n’avoir pas fixé un cap et des objectifs, d’où ses changements continus. À première vue, les faits leur donnent raison. En effet, François Hollande n’avait-il pas publiquement affirmé que la France ne s’engagerait pas au Mali, comme en République Centrafricaine, au motif qu’elle n’a plus vocation à être le gendarme de l’Afrique ? Or, dès la prise de Konna par les Islamistes et la désinformation de sa reprise par l’Armée malienne, il a d’autorité constitutionnelle engagé la France, en déclarant que cette implication ne se limiterait tout au plus à un appui logistique et aérien, dans le but de stopper l’avancée des Islamistes qui se dirigeaient vers Bamako où réside une forte communauté française. Puis, quelques jours plus tard, contradiction nouvelle, il décide d’engager au sol près de trois bataillons français. En outre, après avoir indiqué que cette intervention serait de courte durée et localisée, il affirmera qu’elle durera autant que nécessaire et sur toute l’étendue du territoire malien. Toutes ces variations lui ont valu un double reproche : improvisations (impréparation, organisation sur-le-champ, hâtive, absence de  vision) et imprévisions (défaut de prévision, peu de maîtrise des événements).

À première vue, ces tâtonnements semblent indiquer une série d’improvisations doublée d’une suite d’imprévisions. Si tel était le cas, nous pourrions légitimement en être choqués, parce qu’il n’entre pas dans les usages républicains que le Chef de l’État français ne fixe pas de cap ni d’orientation, alors que la Constitution lui confère cette prérogative quasi monarchique. Mais, au fond, ne serions-nous pas tout simplement en présence d’un Président qui, de façon inconsciente ou non, et contre toute attente, ne ferait que mettre en pratique, au cœur du champ politique français, l’Occasionnalisme  de Malebranche ?

Selon Nicolas Malebranche, le monde n’est régit que par des causes occasionnelles que Dieu met savamment à profit, pour agir dans l’histoire. Par conséquent, les causes réelles des actions individuelles et collectives échappent aux hommes. Tout n’est qu’occasion pour Dieu, c’est-à-dire moment d’intervention dans le cours du monde. Dans le Tout réside les « occasions » qui ne sont que des causes pour ainsi dire fictives, des causes qui ne sont pas effectives ; et parce qu’elles sont sans effet, elles ne sont pas véritables. Pour Malebranche, à l’opposé d’Aristote, il ne peut donc exister de causes substantielles (existant par elles-mêmes), puisqu’elles sont toutes « occasionnelles». L’Occasionalisme est le système de causes occasionnelles.

Nicolas Malebranche

À bien observer, François Hollande semble avoir complètement laïcisé cette conception malebranchiste, pour l’appliquer au champ politique. En effet, pour la première fois, qui plus est en République française, un Chef d’État développe, de façon méthodique, une ligne politique qui se donne à voir comme une suite combinée d’occasions. Cette politique, qui laisse circonspect, peut se définir, d’une part, comme le rapport entre les occasions, et, d’autre part, la gestion même de ce rapport. On comprend mieux pourquoi le Premier ministre de son gouvernement apparaît autant en déphasage. Car là où François Hollande attend les occasions, Nicolas Sarkozy, lui, recherchait ardemment des « dossiers » ou des « cas » voire même les suscitait. Ainsi, l’affaire de l’Arche de Zoé n’était pour Nicolas Sarkozy qu’un « cas », un casus, un événement, dans lequel retentissait l’ancien cadere qui signifie « tomber ». Tout « tombe », pour Nicolas Sarkozy. Aussi conçoit-il les « cas » comme des faits « accidentels » qui ne peuvent être relevés que par une technè, un savoir-faire technique porté par une énergie personnelle qui porte aux excès, quand François Hollande ne saisit que les occasions, et ce en autant d’événements « nécessaires » (qui s’imposent par eux-mêmes) auxquels il doit simplement s’ajuster.

Une telle différence concerne le fond, c’est-à-dire la manière d’être, et n’est pas seulement la forme ou le style, comme les politologues s’efforcent de nous le faire croire. Pour ces derniers, cette conception occasionnaliste est incompréhensible, parce qu’ils leur manque les fondamentaux de la pensée.

Il y a chez François Hollande une confiance affirmée dans les occasions et les causes occasionnelles. Sa longue « absence » politique après sa victoire à la présidentielle, et qui a tant inquiété, n’a duré que le temps que surgisse une occasion. Ainsi a-t-il appréhendé la crise du Mali comme une cause occasionnelle, et l’on ne saurait expliquer autrement le caractère individuel et solitaire de sa décision d’agir, tout comme la promptitude de son engagement militaire et l’étonnement que ces deux faits ont suscité. Car l’occasion se suffit à elle. Elle est érigée en « principe de raison ». Florange , par exemple, ne surgit pas comme une occasion, mais plutôt comme un « cas », ce qui ne peut vraiment l’intéresser. C’est le domaine du Premier ministre. Il suffirait que ce « cas » se transforme en cause occasionnelle, pour qu’il s’en empare aussitôt et s’y implique. Quant au « mariage pour tous », il n’est ni une cause occasionnelle ni un « cas », d’où les atermoiements de François Hollande qui en confie la responsabilité à la représentation nationale. En revanche, l’affaire Dominique Strauss Kahn fut pour lui une cause occasionnelle, dont il a su si bien tirer parti. Au fond, il ne semble pas croire en la grâce, en la prédestination à la manière du protestantisme. Tout n’est pour lui qu’occasion, comme l’affaire Florence Cassez  ou le controversé impôt à 75% spontanément sorti d’une occasion. Les exemples d’occasions et de causes occasionnelles pourraient de la sorte être multipliés, pour de montrer comment ils jalonnent et structurent sa carrière politique.

Mais on aurait tort de croire que ce trait personnel est totalement déconnecté de la réalité nationale. Outre le fait qu’il prend racine dans une tradition théologico-philosophique française, celle de Malebranche, cette inclination correspond à une caractéristique culturelle bien française. En effet, comme le prétend Bruno Pinchard les Français sont des occasionnalistes . Mais le savent-ils toujours ?

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits