Second tour : un médiocre débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron

jeudi 

4 mai 2017 à 18:47

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D.R.

D.R.

Ce fut un débat de triste spectacle, un fort mauvais exercice démocratique : aucune pédagogie et peu de maîtrise de soi. Les Français n’ont rien appris qu’ils ne savaient déjà, tant sur le « caractère » des candidats que leur « projet » respectif. Leur doute politique croît.

Pas de pédagogie politique donc, beaucoup d’agressivité et de rires incompréhensibles de la part de Marine Le Pen, et que d’arrogance injustifiée avec Emmanuel Macron. La France sort amoindrie de ce débat, dont la médiocrité est sans précédent. Il y a quarante-deux ans que je suis engagé politiquement, c’est de mémoire le premier débat qui soit d’une aussi faible qualité. Nous ne cessons de le dire, la médiocrité est partout à l’œuvre. Après les limites de Nicolas Sarkozy et François Hollande, le prochain Président de la République aura le grade (titre) mais certainement pas la culture présidentielle, si bien incarnée par Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac.

Certes, hier soir, les deux candidats n’étaient pas de même niveau. Mais aucun d’eux n’avait le niveau requis pour une présidentielle française.

Marine Le Pen a rapidement laissé deviner sa stratégie, qui comprenait trois phases tactiques. Tout d’abord, énerver ou irriter son adversaire. Mais au bout d’une heure, elle était vidée et semblait ne plus avoir d’énergie. Son intention initiale se retourna contre elle. Ensuite, acculer Emmanuel Macron à défendre la loi El Khomri (bilan du gouvernement Hollande – Valls) et le décrire comme le représentant de la haute finance, pour envoyer un signal clair aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Elle y est parvenue mais, étonnamment, n’a pas su en tirer un bénéfice immédiat. Enfin, sur les questions de sécurité intérieure et de l’islam radical, elle recherchait les électeurs de François Fillon. Elle a incontestablement mis en difficulté son adversaire.

Mais, enfermée dans cette stratégie-là, elle a négligé voire oublié trois points essentiels.

En premier lieu, qu’il s’agissait d’un débat présidentiel et que, par conséquent, il fallait être ou faire présidentiable. Elle a montré qu’elle ne connaissait pas (ou alors bien peu) ce qu’est le protokollon d’État (voir nos travaux). À cet égard, elle ne s’est donc pas montrée à la hauteur de l’institution et de la fonction présidentielles (Titre II, articles 5 à 19 de la Constitution). Il est stupéfiant de constater que ce point lui a échappé, alors même qu’il aurait dû être le cœur de sa stratégie et qu’elle aurait dû construire tout ce débat autour de ce point capital.

En deuxième lieu, elle a lourdement confondu « conversation » (entretien) et « dialogue », pour reprendre ici la célèbre distinction que Hegel a établi à propos de la méthode didactique de Platon. Citons-le :

« Un […] dialogue n’est pas une conversation ; dans celle-ci, ce que l’on dit s’enchaîne de façon contingente et il doit en être ainsi, – le sujet ne saurait être épuisé. On veut s’entretenir ; c’est là une contingence ; l’arbitraire des inspirations est la règle. Si on considère leur introduction, les dialogues [de Platon] eux aussi se présentent parfois à la manière de l’entretien, avec l’aspect d’une progression contingente ; mais ils deviennent par la suite le développement de la chose en question, et l’élément subjectif de la conversation disparaît, – chez Platon il y a dans l’ensemble une belle progression dialectique, une progression dialectique conséquente. Socrate parle, dégage un résultat, déduit, fait progresser sa propre argumentation, ne la présentant sous forme de question que par le tour extérieur qu’il lui donne ; la plupart des questions sont formulées pour obtenir de l’autre une réponse par oui ou par non. Le dialogue semble être ce qu’il y a de plus indiqué pour exposer une argumentation… »
(Hegel, « Platon », in Leçons sur l’histoire de la philosophie, t. 3, La philosophie grecque, Vrin, Paris, 1972, pages 401-402).

Ce fut donc la plus grande erreur de Marine Le Pen, que de n’avoir pas construit un « dialogue ». Emmanuel Macron se serait effondré, puisqu’il ne peut ni ne sait supporter un échange dialectique soutenu. Et toute la vacuité de son « projet » eût été mise au jour, dévoilée.

Autre conséquence majeure, si Marine Le Pen avait aménagé un « dialogue » socratique, elle n’eut pas versé dans l’agressivité ou le ricanement, ce qui ne sied pas à un prétendant à la magistrature suprême. Au reste, Hegel a bien raison de rappeler, dans les mêmes pages, pourquoi la politesse et les urbanités (qu’il distingue) sont des préalables (conditions nécessaires et suffisantes) pour qu’un « dialogue » ait lieu. Autrement dit, si Marine Le Pen a dérapé, c’est bien parce qu’elle a mené une « conversation » au sens que Socrate, Platon et Hegel donnent à cette notion. Nous n’avons de cesse de le dire, la classe politique française a perdu en matière de savoir-vivre et au plan intellectuel.

Parce que ce débat été une « conversation », il a été soumis à la « contingence ». Tout ne fut donc, de bout en bout, que contingence (succession de propos décousus de part et d’autre). Sous ce rapport, il convient également d’engager la responsabilité des deux journalistes, Nathalie Saint-Cricq (France 2) et Christophe Jakubyszyn (TF1), qui n’ont jamais su faire sortir les deux protagonistes de cette « conversation ». Sans doute ne savent-ils pas ce qu’est le « dialogue ».

La violence est inhérente à la fonction présidentielle. Mais elle se transforme en puissance, quand elle est maîtrisée. Rappelez-nous de la violence maîtrisée des deux débats présidentiels entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, en 1974 et 1981. C’est que ces deux débats furent conçus comme des « dialogues », au grand bonheur du corps électoral. À cette époque, nous avions des hommes politiques éduqués. Ce qui n’est malheureusement plus le cas depuis 2007.

En troisième et dernier lieu, elle aurait dû se rappeler, pour en éviter les néfastes conséquences, de l’agressivité improductive de Ségolène Royal en 2007, face à Nicolas Sarkozy. Il est donc regrettable que les deux femmes qui ont été portées à un second tour des présidentielles en France n’aient pas fait preuve de maîtrise de soi. C’est un rude coup pour la cause des femmes.

Quant à Emmanuel Macron, il n’a pas brillé. Et il ne le peut que bien difficilement. Ses puérilités économiques que la presse dominante nous présente comme « géniales » révèleront bientôt leur caractère explosif, si jamais, vainqueur, il les mettait immédiatement en œuvre par ordonnance, c’est-à-dire avant d’avoir une majorité parlementaire.

C’est pourquoi, somme toute, ce débat fut presque nul et cela reste un signe inquiétant pour la République. En tous les cas, le tapage médiatique qui accuse Marine Le Pen d’avoir fait déraper le débat est encore un « cadeau » fait à Emmanuel Macron, qui dédouane nos deux journalistes et Emmanuel Macron. Mais il en va ainsi depuis un an. Espérons que la suite soit meilleure, pour la France et la République.

Tout jusqu’ici nous rappelle étrangement la présidentielle des 1er et 15 juin 1969, qui fut marquée par une poussée de près de 10% de l’abstention au second tour, portant ainsi l’abstention à un niveau record de 30%.

Présidentielles 2017 : abandon du clivage politique

mardi 

2 mai 2017 à 08:10

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Les « démocratiseurs » ! Ainsi Jean-Marie Hordé appelle-t-il tous ceux qui, en toutes matières, abolissent les différences, en les nivelant.

Les voici, de nouveau à l’œuvre pour tenter d’abolir le clivage gauche/droite. Ils ont un candidat : Emmanuel Macron. Au soir du premier tour, ils pensaient avoir réussi leur « coup d’État », puisque, conformément à leurs calculs, Marine Le Pen devait être qualifiée comme l’adversaire le plus facile pour Emmanuel Macron.

Et pour y parvenir, ils durent créer un immense désordre politique mais qui, contre toute attente, ne rend pas si assuré ni même aisé la victoire calculée d’Emmanuel Macron.

Car Marine Le Pen n’est pas une proie facile. Et les ralliements « inattendus » de Marie-France Garaud (gaulliste historique et ex-conseillère de Georges Pompidou), la prise de position de Christine Boutin et surtout l’impact politique du pacte de gouvernement conclu entre Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan (gaulliste) viennent sérieusement compliquer les calculs rapides.

D’autant que, au second tour, deux causes augmentent les incertitudes. Tout d’abord, les abstentionnistes, si nombreux au premier tour (10 millions). Ils semblent encore tentés de s’abstenir, tout comme beaucoup d’électeurs de la France insoumise (FI), du Parti socialiste (PS) et des Républicains (LR) qui entendent voter soit « nul », soit « blanc », soit Marine Le Pen. Au demeurant, jamais, sous la Ve République, autant de citoyens affichent l’intention de ne pas choisir entre deux finalistes à une élection présidentielle (hormis lors du second tour des présidentielles de 1969 qui a vu une baisse de 9% de la participation).

En dé-clivant la France, en martelant le « ni gauche ni droite » ou « la gauche et la droite », les « démocratiseurs » politiques ont grandement facilité la tâche à Marine Le Pen.

En second lieu, nos « démocratiseurs » ont vilipendé et décrédibilisé les partis de gouvernement (PS et LR). Alors, pourquoi réclament-ils le Front républicain composé des partis qu’ils veulent abolir ?

Aussi, pour tous, le choix, en effet et à présent, est pénible, cruciale même. Car, avec Macron, c’est en klaxonnant qu’on fonce en zigzaguant dans le mur (rabotage des acquis sociaux, démantèlement du code de travail, soumission à la Commission européenne, etc.). Et avec Marine, on fonce droit dans le mur en pleurant (conflits communautaires, perturbation monétaire, etc.).

En tous les cas, quel que soit le vainqueur du second tour, il ou elle ne sera qu’un Président ou une Présidente faible, c’est-à-dire sans grande marge législative (majorité complexe, chaotique ou relative) et avec un peuple français si profondément divisé. Et si Emmanuel Macron l’emportait avec moins de 55% des voix, il ne sera qu’un Président potiche. Son score est plus déterminant que sa victoire.

C’est pourquoi, les législatives de juin prochain offriront deux grandes occasions : tout d’abord, celle de rétablir le clivage gauche/droite ; ensuite, celle de donner à la France, un Premier ministre qui pourrait être de gauche et constituer un efficace contrepoids républicain face à Emmanuel Macron ou point d’équilibre démocratique face à Marine Le Pen. Une cohabitation se profile.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits