La lepénisation des consciences

lundi 

3 avril 2017 à 08:10

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En quoi consiste cette lepénisation ? En ceci que, à leur propre insu, la plupart des personnes croient, de bonne foi, exposer des « avis » contraires à ceux de Jean-Marie Le Pen, alors même qu’ils en reprennent, de façon partielle ou parfois complète, les thèses ou les arguments. C’est le cas d’Alain Finkielkraut. Mais, excipons d’un autre exemple ce qui est affirmé : l’émission télévisée du programme « Ce soir ou Jamais » du 8 novembre 2013, instructive à maints égards. L’un des volets de l’émission avait pour thème « Christiane Taubira insultée : le racisme se banalise-t-il ? », en référence explicite aux attaques racistes d’Anne-Sophie Leclere, alors candidate du Front National aux élections municipales 2014, à Rethel (Ardennes), et qui s’était risquée à comparer la Garde des Sceaux de son État à une guenon.

Deux points particulièrement choquants, parce que de fond en comble lepénistes, méritent ici s’être signalés. En premier lieu, sans que l’animateur de l’émission et ses invités ne s’en soient rendus compte, est le fait que tout le débat n’a reposé que sur des notions anthropologiques et biologiques, dont Jean-Marie Le Pen s’est toujours fait le véhicule : ethnies, origines, us et coutumes, « races » et appartenances communautaires. Rien, pas un seul mot sur les conflits de classes sociales ou tout autre ressort explicatif. Une seule matrice : la lutte des races ou des communautés, dans le pur style de J. A. Gobineau. Tout n’y était donc qu’affrontement de cultures réduites à la génétique, à des minorités présentées selon un angle ethnique ou racialiste. S’il regardait ce débat, Jean-Marie Le Pen eût assisté au succès de son idéologie. Car ce ne fut que du Le Pen sans Jean-Marie. En second lieu, les échanges houleux entre trois invités dont les points de vue ont repris, chacun à leur façon, les « avis » de Jean-Marie Le Pen. En vérité, il ne pouvait en être autrement, dans la mesure même où les notions et les catégories sur lesquels s’appuyait le débat étaient de facture lepéniste. Tout d’abord, Leonora Miano, lauréate du prix Femina 2013, camerounaise d’origine, y défendait, avec une ridicule douceur de ton, la mutation démographique et culturelle de la France, ainsi que la disparition irréversible parce que programmée de la France traditionnelle, sous les assauts nécessaires des vagues d’immigrés venus du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Ces immigrés, dit-elle, viennent avec « leur bagage identitaire […] L’addition [… ou] la facture [de l’esclavage et de la colonisation] sera présentée [à la France…] Vous [Français] serez minoritaires, n’ayez pas peur de quelque chose qui va se passer, ça s’appelle une mutation [… mais], ce n’est pas la disparition [de la France, … c’est ainsi que] l’histoire se déroule ».

Au fond, et de prime abord, Leonora Miano ne semblait pas s’apercevoir qu’elle reprenait, de fait, la condensation opérée par Jean-Marie Le Pen avec l’immigration, l’une des idées fondatrices du Front National, et dont la version théorisée est la thèse principale de Renaud Camus consignée dans Le Grand remplacement : « vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples. C’est […] changer de peuple ». C’est également du pur Zemmour, mais avec un zeste de tranquillité d’esprit fondé sur la fatalité historique, avec cette devise : « c’est comme cela que ça se passera », y dit-elle. Ainsi, les vieux Gallo-romains seront-ils remplacés par les nouveau Gallo-africains !

Mais, dans cette reprise intégrale d’une thèse inquiétante, il y a peut-être un enjeu politique en cours et auquel il n’est prêté que bien peu d’attention : le basculement d’une partie des Noirs de France dans le portefeuille électoral de l’extrême-droite. En effet, et si, comble de stupéfaction, Leonora Miano n’était qu’une victime consentante de la lepénisation d’une partie non négligeable des Noirs de France ? Car, depuis un peu plus de dix ans, les Noirs de France, d’abord majoritairement à gauche, font l’objet d’une intense campagne de propagande et de recrutement menée par Jean-Marie Le Pen et habilement orchestrée par Louis Aliot et Marine Le Pen, à la faveur des crises politiques en Afrique (Rwanda, Côte d’Ivoire, Libye, Nord Mali, République Démocratique du Congo, etc.), crises présentées comme les effets directs et répétés d’une manipulation de « l’UMPS », qui ne vise qu’à faire perdurer le système politico-affairiste et maçonnique appelée France-Afrique.

Par cette constante dénonciation, le Rassemblement Bleu Marine est parvenu à pénétrer en profondeur les milieux noirs de France et a su tirer un immense profit politique de tous ces déçus de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Et, dans les mois et années qui viennent, le Rassemblement Bleu Marine devrait amplifier son audience dans ces milieux. Pour mémoire, c’est à la faveur des élections Européennes de 1992 que, pour la première fois, nous entendîmes un Français noir, originaire des Comores, dire sans gêne et en tout paradoxe, qu’il voterait Front National, au nom d’un argument insolite : Jean-Marie Le Pen était le seul à avoir le courage de lui rappeler sa condition de Français de seconde zone. La même semaine, une française d’origine béninoise fît la même confidence sur son intention de vote. La classe politique française a longtemps négligé l’efficacité du double argument lepéniste : la dénonciation publique de l’intégration fictive des minorités noires et le lourd réquisitoire contre la Françafrique alliée de toutes les dictatures ou tyrannies africaines. C’est la reprise des anciennes thèses défendues par les socialistes et les communistes.

Ce qu’il est convenu d’appeler le « cas Dieudonné » est à cet égard révélateur. Tout d’abord, le compadrage que Dieudonné M’bala M’bala établira avec Jean-Marie Le Pen, qui sera le parrain de sa fille, Plume, en l’église traditionnaliste Saint Éloi de Bordeaux, le 11 juillet 2008 ; baptême célébré par le père Philippe Laguérie bien connu.

Certes, de nos jours, le compadrage est devenu ordinaire voire tombé en désuétude. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Cependant, baptiser n’est pas un acte anodin. Car le Baptême est l’un des sept sacrements du rite catholique. Or comment supposer que Dieudonné M’bala M’bala ne sache pas ce qu’est un sacrement et surtout la signification du Baptême qui rappelle la présence et les actions du Christ, par trois marques : un signe, pour ce qui se voit ; une parole, pour ce qui s’entend ; un symbole, synthèse du signe et de la parole ?

Ainsi, sous le quadruple rapport du Baptême, du compadrage, du controversé père Laguérie et de l’église traditionnaliste, Dieudonné M’bala M’bala et Jean-Marie Le Pen fondent une parentèle sur une coappartenance religieuse radicale. Ensuite, par le biais de l’humour, l’adhésion déclarée de Dieudonné M’bala M’bala aux thèses antisémites de Jean-Marie Le Pen.

Ces deux actes, Baptême et compadrage, marquent les étapes majeures d’un lent basculement et d’une adhésion progressive d’une partie des communautés noires de France aux thèses du Front National. Dieudonné M’bala M’bala n’en est que la pointe. Au reste, sa conversion n’est pas étonnante. Nietzsche dit fort à propos : celui qui lutte trop longtemps contre les dragons finit par devenir dragon lui-même. Dieudonné, lui, n’a lutté que quelques années contre le Front National, et cela a suffi pour qu’il devienne le compère-alibi.

Cette performance du Front National tient en grande partie à l’entregent de Jean-Marie Le Pen qui, de tout le personnel politique actuel, est incontestablement l’un de ceux qui connaît le mieux les différents segments du monde noir. Que ce soit les milieux d’affaires ou celui des « bourgeoisies » africaines de Paris, dont il est coutumier des mariages. En effet, qui n’a vu la photo de mariage d’un riche homme politique africain, ex grand ministre de l’Agriculture, sur laquelle Jean-Marie Le Pen tient dans ses bras et entraîne une Algérienne, Madame B., dans une belle danse ? Que ce soit en Afrique subsaharienne, où il bénéficie de bons soutiens dans quelques palais présidentiels et où il pratique la pêche aux gros ou aux leurres. Bref, toujours méthodique, Jean-Marie Le Pen a d’abord pénétré les « bourgeoisies » noires, avant de créer ses propres réseaux dans les communautés intellectuelles, estudiantines et laborieuses noires de France. Sa relation à Dieudonné s’inscrit dans ce cadre.

Si bien que, à présent, et après les emblavures de son père, Marine Le Pen peut procéder aux fenaisons. Elle n’a plus qu’à se baisser, pour ramasser les fruits mûrs du labeur paternel. Nous assistons au même phénomène dans la communauté maghrébine de France, plus particulièrement kabyle.

Toujours est-il que, sur un peu plus d’une vingtaine d’années, il est possible de quantifier la sensibilisation et l’adhésion des suffrages des Noirs de France (Caribéens et Africains) aux principales thèses frontistes, qui se confirmeront lors des prochaines échéances départementales, régionales et présidentielles. Tel est le cas de Mungo Shematsi , français originaire du Congo Brazzaville, candidat titulaire du FN aux Départementales de Saint-Etienne-2.

C’est dans ce contexte sociopolitique de pénétration de la communauté noire de France par le Rassemblement Bleu Marine que s’inscrivent et que doivent se comprendre les propos ahurissants de Leonora Miano. Au reste, lorsque Guylain Chevrier, présent sur le plateau, attirera son attention sur la portée de ses paroles, en lui disant « vous alimentez la roue du Front National […] vous ne vous rendez pas compte de la conséquence de vos propos […] moi, ça m’inquiète », elle feindra non seulement de ne pas l’entendre, mais, surtout, volontairement sourde à cette mise en garde, elle lui affichera une hautaine indifférence, en guise réponse. Elle sait donc exactement ce qu’elle fait. Et c’est en conscience que, militante antisystème, elle se pose comme une « alliée objective » du Rassemblement Bleu Marine. Elle défend la thèse de la grande substitution du Gallo-romain par le Gallo-africain. N’est-ce pas donc du Renaud Camus ?

Sous ce rapport, il est utile et instructif de constater que, pour s’opposer aux vues de Leonora Miano, la polémiste Élisabeth Lévy, ahurie, et dont l’oreille peu profonde déborde vite , n’aura d’autre recours que la mobilisation d’arguments de type lepéniste qu’elle décomposera pour les rendre acceptables. En effet, prise, surprise et entraînée par la logorrhée de Leonora Miano, elle lui objectera un vif : « on [le Français] a le droit de dire ce (ou ceux) qu’on [la France] accepte […], oui, nous les Français » avons ce droit. Cette position renvoie à la fameuse « immigration choisie » de Nicolas Sarkozy, qui n’est rien d’autre que la version « soft » ou édulcorée des thèses du Front National. Et si à cette option sarkozienne vous ajoutez l’islamophobie salafiste (burqa, etc.) exprimée par Élisabeth Lévy durant ce houleux débat, vous obtenez, sous forme recomposée, la thèse principale du Front National en matière d’immigration. La condensation lepéniste fonctionne à plein régime.

Comble de stupéfaction, dans cette vaste confusion idéologique et sociologique, le producteur et scénariste Bruno Gaccio ne s’apercevra même pas que, défendre les vues prétendument historiques de Leonora Miano, c’était donner prise et force aux thèses du Rassemblement Bleu Marine, dont il ne partage pourtant pas les idées. Il est frappant de voir Bruno Gaccio réfuter Leonora Miano en ne s’appuyant que sur des arguments raciaux et des références racialistes. En effet, sans hésiter, et « pour mettre les pieds dans le plat », selon sa propre expression, Bruno Gaccio explique son point de vue par la lutte des races. Il commence par reprendre à son compte l’idée que l’immigration arabo-musulmane et noire africaine est la « facture » que la France doit nécessairement « payer », tout en dénonçant le racisme et la volonté d’assimilation. « Je pense, dira-t-il, que la France est un pays profondément raciste [… avant d’ajouter] Nous les Blancs [devons savoir que] 400 ans d’esclavage, 350 ans de colonisation, ça ne s’efface pas comme cela. Et on a toujours le sentiment que nous Blancs que l’on doit aider le noir à s’intégrer chez nous, on doit aider l’arabe à s’intégrer. On a une espèce de paternalisme qui traîne, toujours et toujours […] Ce qu’on a fait à l’Afrique, ça nous revient dans le Pif, on a créé une telle misère là-bas, de telles déséquilibres et on doit [leur] expliquer comment [ils doivent faire], ce n’est pas eux de s’adapter à 100% […] la France doit s’adapter ».

On le voit bien, il ressort de ces vifs échanges que, malgré leur apparente opposition, les deux camps (d’un côté, Leonora Miano et Bruno Gaccio, de l’autre, Élisabeth Lévy et Guylain Chevrier) ne firent appel qu’à des arguties lepénistes, sans s’en apercevoir. C’est cela la lepénisation des esprits ou le triomphe idéologique de l’amour du plus prochain, de la condensation et de la provocation.

Le Premier Ministre Manuel Valls s’est également laissé prendre à plusieurs reprises dans l’orbite lepéniste. Comment, par exemple, ne pas s’étonner de ses scandaleux propos du 15 mars 2013 dans Le Figaro et réitérés six mois plus tard, le 24 septembre 2013, sur France Inter, sur l’impossibilité d’intégration des Roms ? Et qui ne se rappelle de ses paroles négrophobes , le dimanche 7 juin 2009, lors de sa visite d’une brocante à Évry dont il était le maire, propos qu’il tentera de justifier, deux jours plus tard, sur le plateau du 20 Heures de David Pujadas ? Et, il poussera l’outrecuidance et l’effronterie jusqu’à revendiquer le droit d’être politiquement incorrect, parce que tout le monde parlerait comme cela ! La gravitation lepéniste est en passe de devenir universelle, et la condensation (du Gobineau rudimentaire) est sa force attractive.

Pour récapituler l’ensemble des considérations précédentes, disons que l’un et l’autre, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Marie Le Pen, sont l’avers et l’obvers d’une médaille. Ils sont la courbe isobathe (courbe de profondeur reliant deux points d’égale profondeur) de la vie politique française. Si le succès du premier a été précoce et a toujours porté sur la dérégulation des mœurs livrée au marché des instincts, l’audience du second est tardive et tend constamment à la crispation de la vie politique par l’incorrection et l’exercice d’un antagonisme entre communautés.

En tous les cas, nous sommes à présent au cœur d’une situation inouïe, depuis Les Lumières : la gauche politique ne pense plus. Pire, elle ne sait plus ce que penser veut dire. Elle a oublié Jaurès et n’en a même pas le « souvenir de l’oubli ». La droite, elle, dans une tradition tenace, n’aime pas penser et ne s’y oblige guère. Ainsi, à quelques exceptions près, comme Raymond Aron et, dans une moindre mesure, Jean-François Revel et Alain Finkielkraut, elle n’a pas produit de grands penseurs. Encore faut-il le préciser, les trois précités ne pensent qu’en débattant avec les penseurs de gauche. L’expression « penseurs de droite » procède d’un abus de langage. Car Maurice Barrès et Charles Maurras ne sont pas des penseurs à proprement parlé. Bien avant eux, François-René de Chateaubriand n’a pas été un penseur. Henri Guaino, rédacteur des discours de Nicolas Sarkozy, les élaboraient comme le fait un homme de lettres mais pas tel un penseur. Renaud Camus, dans sa « noncence », ne répand que des avis et des alarmes, mais ne produit pas de pensées. Tous « avisent » donc, lorsqu’ils parlent de terroir ou devisent sur l’histoire, comme savent si bien le faire les littéraires. Jules Michelet et Ernest Lavisse sont d’abord des hommes de lettres et des historiens.

Au demeurant, ce qui est affirmé ne dit pas que la gauche ne sait pas faire de la Littérature. Alexandre Dumas, Victor Hugo et Émile Zola témoignent du contraire. Un autre exemple : Jean-Luc Mélenchon. Il ne pense pas mais fait de la bonne littérature. Son discours ne porte pas de concepts ou des pensées mais recherche, en premier lieu, effets de style, métaphores et variations de ton. C’est un tribun et nullement un penseur. Ce qui est affirmé ne formule pas non plus l’idée que la droite n’a pas de penseurs. La puissance intellectuelle d’un Raymond Aron surpasse bien des philosophes classés à gauche. Ce qui donc est dit ici, c’est la tendance générale de la gauche à devoir penser et de la droite à ne pas vouloir penser.

L’extrême-droite, de son côté, ne supporte pas l’idée même de penser. Elle l’abhorre. Chez elle, tout repose sur trois principes : la force, la crainte et la xénophobie. L’extrême-droite est inapte à penser. Nous l’avons vu avec Jean-Marie Le Pen. Mais qui veut s’en convaincre, il lui suffira de lire Essai sur les inégalités des races de Gobineau ou encore Physiognomonie et Phrénologie d’Ysabeau. Ces deux ouvrages ne sont que des condensés de propos hilarants et une compilation d’images tronquées auxquels sont appliqués des semblants de déductions. À cet égard, rappelons que dans sa célèbre Phénoménologie de l’Esprit, en une formule laconique, Hegel a tourné en dérision les fariboles du fondateur de la Phrénologie, Franz Joseph Gall : un os ne pense pas . En effet, la Pensée n’est pas corporelle et ne peut donc dépendre de la conformation du crâne ou des compressions de la boîte crânienne sur le cerveau, ce que croyaient et enseignaient Franz Joseph Gall, Johann Caspar Lavater et Georg Christoph Lichtenberg.

Heidegger prévient, et ce à juste titre : « Certes tous les hommes pensent, à la différence des animaux, mais ils ne sont pas tous des penseurs » . Et il n’a pas tort. Car la Pensée est le produit de l’activité des penseurs. Elle est le résultat d’une spécialité. Plus d’un, à gauche, ne l’acceptent plus et préfèrent la médiocrité à l’étonnement qui questionne. Que la gauche française ne pense plus, cela se voit dans ses hésitations et l’oubli de ses fondamentaux. Emmanuel Macron, dont la formation philosophique ne ressort pas avec évidence, et Thierry Pech, l’économiste de Terra Nova, dont la puérilité des propositions est éclatante, valent plus que les travaux de Thomas Piketty ou les analyses du regretté Bernard Maris qui s’inscrivent dans la tradition du socialisme français.

Nous le disions, la gauche a renoncé à penser. Elle ne se distingue plus par la Pensée. Là est le drame. On en trouve un exemple dans ce que fut l’injonction médiatique de Bernard-Henry Lévy à ne pas méditer Le Discours de Dakar de Nicolas Sarkozy tel que rédigé par Henri Guaino. En une phrase, abondamment relayée par les médias, il scella le débat, l’enferma sans lui-même avoir lu le texte ou entendu l’intégralité de cette harangue. Un extrait lui a suffi, pour faire condamner cette allocution. Et cette suffisance et cette précipitation, comme toujours en pareil cas, se retournera en son contraire, deux ans plus tard, quand ce « machiavel itinérant » , fort du succès du rejet unanime du Discours de Dakar, se fera alors l’allié résolu et le partenaire intime du même Nicolas Sarkozy, et cette fois-là pour déstabiliser totalement la Libye et, par conséquent, toute l’Afrique de l’ouest à l’est, cette large bande géographique où Aqmi, Boko Haram et les Shebabs (Al-Shabbaab) ont pris pied. La Pensée n’a jamais présidée à cette intervention internationale menée avec aveuglement par Nicolas Sarkozy.

Le retentissement des thèses d’Éric Zemmour et le succès de librairie de son ouvrage, Le suicide français, illustrent bien cet état de fait. Et que le succès d’un tel livre conduise à des mesures de censure et de fin de contrat pour son auteur montrent combien est grand le désarroi de tous ceux qui ne peuvent lui opposer des thèses contraires. La gauche ne pense plus et a perdu le combat idéologique au premier grand affrontement livresque. En effet, comment se fait-il qu’aucun ouvrage n’ait été publié pour contrer Le suicide français ? À cet égard, il est significatif que tous ceux qui appellent à la censure soient précisément ceux-là mêmes qui, depuis longtemps, s’opposent aux intellectuels et auxquels nous devons la ruine idéologique dans laquelle se trouve la France ; ruine et désert qui sont le terreau dans lequel germe Éric Zemmour. Ils le condamnent, alors même qu’ils l’ont préparé. Ils objectent leur basse médiocrité à la haute médiocrité d’Éric Zemmour.

 

Présidentielles françaises : les candidats et leurs classes sociales

lundi 

20 mars 2017 à 08:05

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Dans deux textes célèbres, Les luttes de classes en France (1850) et Le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte (1851), Marx analyse rétrospectivement la signification et le sens des événements qui débutèrent le 25 février (départ de l’insurrection) et s’achevèrent, en juin, par le premier grand affrontement direct et violent de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie, la Révolution de 1848, qui se solda par la défaite du prolétariat.

Au vrai, pour sa description des faits, Marx (hégélien à ses heures, comme il aimait à le rappeler) s’inspire très largement de la dialectique (méthode) de Hegel (formation, unité, contradiction, scission, lutte, défaite, résolution et dépassement) qu’il reprend, de façon matérialiste (rapports de production, forces productives et facteurs superstructurels), pour saisir le cours et la portée de ces événements.

Ces deux textes restent d’une grande vigueur, pour qui veut comprendre la situation actuelle de la France. Deux exemples suffiront, pour l’attester. Tout d’abord, on ne saisit pas l’alignement progressif et actuel des petits paysans derrière le Front National, si l’on ne se rappelle pas que ce parti politique a récupéré le bonapartisme duquel est née la petite paysannerie qui, en 1848, représentait trois-quarts de la population totale française et qui ralliera le coup d’État de Louis-Bonaparte, en se souvenant de sa dette à l’égard de Napoléon Bonaparte. Marx le démontre bien. Ensuite, l’abandon actuel du prolétariat, tel que théorisé et proposé par Terra Nova (matrice intellectuelle du Parti socialiste français) s’inscrit dans le prolongement de la défaite de juin 1848, tout comme la chute de la social-démocratie française et sa mutation en social-libéralisme, sans le rappel de cet arrière-fond historique. Christophe Cambadélis, Manuel Valls, François Hollande n’en sont que les continuateurs.

Mais ce n’est pas cet aspect qui nous importe. Ce qui, ici, retient notre attention, c’est le point d’analyse par lequel Marx met en exergue le fractionnement de la bourgeoisie en fractions opposées, les atermoiements politiques de la petite bourgeoisie, le rôle décisif de la paysannerie et le surgissement du prolétariat comme acteur majeur. Chaque fraction de classe, note-t-il, avait ses représentants dans les appareils exécutifs (gouvernement, bureaucratie et armée) et au sein du corps législatif (députés).

C’est cette représentation politique des classes sociales que nous voulons retenir ici, pour indiquer quels intérêts particuliers défend chaque candidat aux présidentielles d’avril et mai 2017 :

Emmanuel Macron représente les intérêts particuliers de la bourgeoisie financière (grandes banques, fonds de pension, fonds vautours, groupes d’uberisation), celle surgit des nationalisations socialistes de 1981 (lire L’oligarchie des incapables de Sophie Coignard et Romain Guibert) et qui, précisons-le, avait été battue en 1848 par la bourgeoisie industrielle (Marx). Dès lors, quoi de moins étonnant que ce soient précisément les jeunes loups « socialistes » de ces années de nationalisations et de désindustrialisation (Laurent Fabius) qui aient spontanément rejoint Emmanuel Macron : G. Collomb, J. Delanoë, François Hollande, etc. Ce sont également eux qui détricotent avec ardeur le programme social du Conseil national de la Résistance (CNR) adopté en mars 1944, et dont le second volet concernait les ‘’réformes économiques et sociales’’ : sécurité sociale universelle, retraite pour tous, nationalisations des grandes entreprises et banques ayant collaboré, suffrage universel, indépendance de la presse, etc.). Or, ce programme du CNR reprenait, en fait et pour l’essentiel, les avancées sociales de « la République sociale » proclamée en 1848 (république et droit au travail) imposée par Raspail, Lamartine, Blanqui et les autres leaders.

Bref, 1848, c’est la défaite de la bourgeoisie financière naissante. 2012, c’est la régénération et l’amorce de la grande revanche de la bourgeoisie financière. Et, pour ce faire, son estafette politique commencera par une ruse (et non une menterie) qui prit corps dans le Discours du Bourget (22 janvier 2012) : « Mon véritable adversaire, dira François Hollande, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ». La supercherie produira ses effets. 2017, c’est la finalisation du dévoilement. Tous les masques sont tombés. Certes, « le monde de la finance » n’a toujours « pas de parti », mais il a désormais un mouvement baptisé En marche ; il a le « visage » de la jeunesse et présente son « candidat » : Emmanuel Macron, qui entend être « élu » et « gouverner ». Et, est-il encore besoin de le préciser, Emmanuel Macron est la « création », peut-être même la seule création et l’unique héritage de François Hollande. Quelle « péripétie », au sens d’Aristote : par un retournement, c’est le prétendu et autoproclamé « adversaire […] du monde la finance » qui a créé Macron, dans une dénégation complète de son Discours du Bourget. L’histoire, quand elle est ironique, sait souvent être juste. Le bal diurne des « médiocres » est engagé, sur le fond d’une « sonate à trois » : le continuo (basse continue) est exécuté par le clavecin des médias, tandis que les trois instruments qui assurent l’intérêt mélodique sont joués par les instituts de sondage, les financiers et les déserteurs des autres partis.

Chacun peut alors aisément comprendre que le représentant de la bourgeoisie financière ne puisse avoir de véritable projet de société ou exposer ouvertement le programme politique de cette classe, pour deux raisons : d’une part, il ne peut afficher cette appartenance-là, sous peine de rejet massif, et, d’autre part, ne saurait reconnaître qu’il est le défenseur de cette fraction de la bourgeoisie, d’autant plus que celle-ci reste la principale responsable des crises financières de 2007 et 2008 (subprimes, crise des liquidités, frappes fiscales, etc.). Aussi ne peut-il que présenter un fourre-tout programmatique enrobé d’un fatras idéologique où tous les contraires se valent. Il n’est point besoin d’être grand clerc, pour remarquer que ce fourre-tout est de même nature et de facture identique à la loi qui porte son nom, la Loi Macron, qui n’est qu’un grenier de plus de trois cents (300) objets divers.

C’est pourquoi, en lieu et place d’un projet et faute d’un programme réel, Emmanuel Macron dont l’objectif politique est de faire coïncider les intérêts particuliers de la bourgeoisie financière avec ceux de la nation, est pris par un incessant vertige qui le conduit à changer quotidiennement d’avis ou d’opinion sur tous les sujets qui se présentent à lui. Vérité du matin est toujours mensonge du soir. Il n’y a que les médias pour ne pas voir cette instabilité conceptuelle et une Justice (qui n’est pas toujours le Droit) pour lui accorder ses indulgences.

François Fillon représente les intérêts de la bourgeoisie industrielle. C’est le cœur de son programme. Au reste, cela explique, en grande partie, ses difficultés judiciaires quotidiennes qui ne visent qu’à l’amoindrir et le décrédibiliser, afin de l’éliminer du second tour, à défaut de l’avoir écarté du premier tour. Cette fraction de la bourgeoisie a trouvé son champion, dont le projet de société est simple et clair : reprendre ce que Marx a appelé « le perfectionnement de l’appareil d’État » français, réarmer l’industrie française et réaffirmer le primat de l’identité de la France.

En tous les cas, jamais, sous la Cinquième République, les deux fractions de la bourgeoisie française (financière et industrielle) ne s’étaient aussi âprement opposées, dans une lutte à mort où tous les coups sont permis.

Marine Le Pen, césariste et nationaliste, porte la fraction de la petite bourgeoise urbaine parvenue à représenter les ouvriers et les petits paysans et qui, en raison de « l’égalité numérique » (un homme, une voix (Aristote), constitue la masse démocratique. Les petits paysans ont la mémoire de leur histoire. Marine Le Pen a réussi un véritable coup de maître, en dépossédant la gauche de ses bases sociologiques.

Jean-Luc Mélenchon représente la petite bourgeoisie démocrate qui veut revigorer la social-démocratie, au sens exact (non déformé) du mot, à savoir l’alliance politique de la petite bourgeoisie et du prolétariat. Mais il semble manifestement avoir oublié, et avec beaucoup de désinvolture, deux faits majeurs : le rôle de la petite paysannerie et l’importance des facteurs superstructurels (identité, religion, traditions, conservatisme, etc.).

Benoît Hamon voudrait représenter les couches pauvres urbanisées et les fonctionnaires. C’est le retour proclamé du « socialisme utopique » : revenu universel, raréfaction du travail, substitution des robots (qu’Aristote a été le premier à théoriser) et extension généralisée de tous les droits (religieux, économiques, etc.).

Dupont-Aignan s’est arcbouté à la filière des petits artisans et s’efforce d’en être l’inaudible porte-parole. Son horizon est borné.

En somme, loin d’être sortie de la problématique des événements de février à juin 1848, la France est plus que jamais traversée par les conflits d’intérêts de classes qui marquent bien plus qu’on ne le croit les élections présidentielles d’avril et de mai prochains. Et, fait stupéfiant, ce sont les trois principales fractions de la bourgeoisie et de la droite françaises (Marine Le Pen, François Fillon et Emmanuel Macron) qui font de parfaites analyses de classes, tandis que les deux grands candidats de la gauche, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, ne savent pas ce que sont les intérêts de classe. Les audacieuses dimensions écologiques de leur programme respectif ne peuvent suffire à cacher leur renoncement au discours de classes. Par un curieux retournement de l’histoire, la droite française procède à des analyses de classes, alors que la gauche oublie d’en faire. Et c’est là une des clés du fractionnement politique et du désarroi stratégique et tactique de la gauche en France. Et de toute évidence, Jean-Luc Mélenchon ne peut pas être Auguste Blanqui. Benoît Hamon ne sait pas être François-Vincent Raspail.

Le cas Fillon : « les blessures de l’esprit ne laissent pas de cicatrices »

vendredi 

3 mars 2017 à 08:00

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De mémoire, sous la Cinquième République, il n’est pas de drame électoral d’égale ampleur et dont les conséquences n’ont pas encore été suffisamment mesurées que celui que nous vivons aujourd’hui. Par exemple, tout le bloc central de la Constitution de 1958 qui définit les prérogatives du Président de la République, c’est-à-dire le Titre II, des articles 5 à 19, se trouve ébranlé ; de même, les mœurs politiques devront être profondément modifiées. En effet, dans les municipalités, les conseils régionaux et départementaux, pourquoi donc les maires (et leurs adjoints) et les président(e)s de conseils garderaient-ils le droit de faire embaucher leurs épouses ou époux, leurs enfants, leurs maîtresses ou amants, leurs frères et sœurs, belles-sœurs, beaux-frères, etc., alors que les députés et sénateurs ne le pourraient plus ? C’est tout l’édifice public qui sera impacté. Au fond, plus rien ne sera comme avant. Bref, le « cas Fillon » est porteur d’un bouleversement sans précédent et nul ne sait si la Cinquième République lui survivra. Au demeurant, de tous les candidats en lice, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon sont les deux  « caractères » qui « font » présidentiables. Et peut-être même que l’éviction du premier et l’impossibilité matérielle (problème de parrainages) d’être élu pour le second participent de l’affaissement de la Cinquième République, par une prodigieuse ruse de l’histoire.

En tous les cas, par maints côtés, « le cas Fillon » est instructif, en particulier par son contexte, dont le tissage est complexe. En effet, alors que la victoire lui était promise, une bourrasque judiciaire vient éloigner, croit-on, ce qui était à portée de mains. Mais, manifestement et sans le dire, François Fillon s’entête et s’inspire de la fable de Jean de La Fontaine, «Le chêne et le roseau » (Livre I, 22). Chacun comprendra que l’Aquilon ici, bien évidemment, c’est la Justice, prompte comme jamais elle ne l’a été à souffler et à le balayer. Et lui, rigide sur sa souplesse légitime acquise lors des Primaires, s’imagine comme le roseau, qui plie mais ne rompt pas.

Sous ce rapport, qui ne se souvient des présidentielles de 1995 que le Conseil constitutionnel valida alors qu’il aurait pu et dû l’invalider, pour comptes de campagnes « irréguliers » de Jacques Chirac et Édouard Balladur (Roland Dumas, Le Figaro et Le Monde, 28 janvier 2015). Roland Dumas, alors président du Conseil constitutionnel, aura même le sentiment d’avoir « sauvé la République ». Ce fut, crut-il, de bon sens qu’il fit adopter cette décision. Mais le Parquet national financier (PNF), de création récente, ne s’embarrasse pas de tels scrupules, aussi fondée en droit que soit sa célérité. Il donne même le sentiment (vrai ou faux) de vouloir infléchir le cours des présidentielles d’avril et mai 2017. Il gagne ainsi en importance et en influence, mais il n’est pas si sûr qu’il n’en sorte pas profondément affaibli. Car, désormais, il ne pourra plus rien laisser passer ; ce qui en soi sera une bonne chose. Mais les deux pouvoirs politiques (exécutif et législatif) l’accepteront-ils ? Par ailleurs, si au terme de l’instruction judiciaire, François Fillon n’était pas condamné ni mis en examen, mais qu’il avait été conduit à se retirer, quelle sera la légitimité politique et éthique du prochain Président de la République ? Le « cas Fillon » est d’autant plus complexe que François Fillon, d’une part, a une base électorale et politique bien plus forte et plus mobilisée que les fédérations de son parti politique (Les Républicains) qui ne peut espérer remporter les présidentielles sans ou contre lui. Et qu’adviendra-t-il des fonds collectés lors des Primaires et des dons qui sont le nerf de la guerre ?

Au reste, le contexte du « cas Fillon » est complexifié par l’état des forces politiques actuelles. La gauche française est fragmentée, après un désastreux mandat de François Hollande qui laisse un parti socialiste en état de décomposition critique et une extrême-droite plus vigoureuse que jamais.

Et contrairement aux apparences, le centre (gauche et droit) est désemparé. Certes, les médias français ont leur chouchou et les instituts de sondage leur candidat : Emmanuel Macron. Mais celui-ci, qui est un vent qui vend du vent à grand renfort d’oukases et de batteries, pourrait être la seconde victime collatérale du « cas Fillon », si jamais le centre droit se choisissait un champion, comme cela se laisse de plus en plus entendre.

Au total, là où la Cinquième République croyait avoir trouvé une idée géniale et un second souffle avec les Primaires, force est de constater que la Primaire de gauche a laissé un Parti socialiste en état de ruine et Les Républicains totalement cotonneux et désemparés. La France est revenue à la situation d’avant les Primaires : la droite aura deux (voire trois) candidats comme en 1995. Et la gauche une myriade, comme en 2002.

Sans doute faudra-t-il que la vie politique française revienne à ses fondamentaux : la nette séparation entre la gauche et la droite, qui est le plus sûr obstacle contre l’essor du Front National. À cet égard, comment ne pas le noter, seuls François Fillon et Jean-Luc Mélenchon ont un projet de société et un programme précis et clivant. Il serait fortement dommageable et préjudiciable pour la République, que l’un et l’autre ne puissent pas participer et animer cette élection décisive. Ils en sont le sel.

Une dernière méditation. En guise de soutien à François Fillon confronté à la mécanique judiciaire, François Baroin s’est fendu d’une surprenante opinion : « Un président de la République […] doit arriver avec des cicatrices. Ça donne des garanties de sécurité » (France 5, C à vous, mercredi 15 février 2017). Oh là, jeune homme ! Hegel emploiera une formule bien plus profonde : « Les blessures de l’esprit ne laissent pas de cicatrices », non pas pour dire que les meurtrissures restent toujours ouvertes ou béantes, mais pour souligner la force de l’esprit à surmonter ses contradictions et blessures. Bien plus fort que le roseau est l’esprit au sens hégélien.

Macron : ce n’est que du vent

samedi 

18 février 2017 à 08:02

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Les « médiocres » et les grands actionnaires ont choisi leur roitelet : Macron. Mais il n’est que du vent. Et ils veulent l’élire, en l’enflant bien plus que de raison. Bientôt, on s’en apercevra : ce n’était qu’une brise de mer, puis, le soir venu, une brise de terre. Un va-et-vient sans épaisseur ni envergure. Peu de volume. C’est pourquoi les médiocres ont échoué à tenter d’en faire une brise d’aval (qui souffle vers les sommets), parce qu’il n’est qu’une brise d’amont. Macron : un vent faible.

Un vent qui vend du vent. Avec lui, nous voilà donc ramenés au célèbre roman de Walter Scott, Le pilote, dans lequel Mertoun objecte du mauvais « bon sens » : « Tout l’univers se vend et s’achète ; hé ! pourquoi le vent ferait-il exception, si celui qui en a de bon à vendre trouve des chalands ? ».

Macron a trouvé des chalands, autrement dit des acheteurs. D’abord, les médias, chargés de la vente du produit, emballage compris. Ce n’est que du marketing politique. Mais le tambour médiatique, d’un battage inouï, assourdissant même, avec ses quotidiennes nuisances sonores, ne peut remplacer le vote des bulletins et l’universalité du suffrage. Puis, les égarés du hollando-vallsisme, ces sociaux-libéraux de « gôche », un genre hybride, sans lendemain politique.

Macron voudrait un centre gauche, alors même que, dans ce registre, François Hollande et Manuel Valls viennent d’échouer en faisant la démonstration politique que le centre gauche est impossible, quand la République est en crise profonde. Ernest Lavisse, qui ne croyait pas si bien dire, a averti : « le centre gauche n’a pas de sexe ».

Macron Président ? C’est possible, comme affichait, en 1988 (fin du premier mandat de Mitterrand), la fameuse publicité de la SCNF. Pour lors, Macron est le roi des sondeurs et de ceux que Brice Couturier a appelé les « intellectuels-journalistes » qui, chaque jour, font passer leurs lubies pour vérité d’opinion et leurs paralogismes pour raisonnements de l’opinion. Diantre ! Ils n’ont pas vu venir François Fillon ni Benoît Hamon, mais ils voient venir Emmanuel Macron.

Suspicion légitime : ce sont les mêmes instituts et les mêmes journalistes qui, hier, pour sûr, donnaient Hillary Clinton vainqueur, alors que depuis plus d’un an nous affirmions la victoire de Donald Trump. Ce sont les mêmes qui prédisaient le succès d’Alain Juppé à la Primaire de la Droite et celle de Manuel Valls à la Primaire de la gauche. Ce sont toujours les mêmes qui n’ont pas vu venir le Brexit.

Macron, ce n’est que du vent. Il n’a pas de projet de société, parce qu’il a une réelle difficulté à penser et à projeter ce qu’est la France. Un pro-jet, comme le mot l’indique, est un ensemble d’idées jeté au milieu de tous, pour être vu et discuté. Que Macron le sache, La France jamais ne fut un contrat entre personnes ou entre communautés coexistantes. Elle est, grand dieu, bien plus que cela.

Macron n’a pas de programme, parce que trop compliqué à élaborer pour lui. En effet, un programme (le grammage d’un projet) est toujours sexué politiquement. Certes, il ne suffit pas d’en avoir un. Mais en avoir est une condition nécessaire, quoique non suffisante. Il n’a pas de feuille de route. Aussi ne le suivront que ceux qui veulent engager la France sur des chemins d’aventure.

Macron a peu d’idées, parce qu’il ne sait pas en produire. Manifestement, un diplôme de philosophie ne suffit pas. Il est versatile et change d’opinion comme vont les circonstances et les humeurs. Il est en proie à une instabilité conceptuelle, qui le conduit à fortement nuancer ou à totalement infirmer ce qu’il a lui-même dit la vieille. Au reste, chacun, pour peu qu’il soit attentif, aura compris qu’il ne se prononce que sur les idées des autres candidats mais jamais n’expose les siennes. Pourquoi donc, si ce n’est parce qu’il n’en a pas.

Macron n’a pas de parti politique, mais anime un mouvement culturel fait de bric et de broc. Alors que, fait nouveau, tous les partis politiques (Les Républicains, Le Front National, le Parti Socialiste, le Front de Gauche) font des options claires et tranchées, lui, navigue en zigzag.

Prenons pari : au mieux, il devrait faire 14% des voix, au premier tour. Pour lors, sur nos tablettes (vieilles d’une trentaine d’années), il se situe à 12,75%. Il n’est donc même pas assuré qu’il soit devant Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon. Pourquoi les médias veulent-ils nous faire croire qu’il caracole en tête des sondages, au coude-à-coude avec Marine Le Pen ?

Qui plus est, si Nicolas Sarkozy entre en campagne, et dès qu’il le fera, François Fillon gagnera quatre à cinq points pour se situer entre 23% et 26%, au premier tour.

En somme, la seule possibilité pour Macron d’être au second tour viendrait d’une campagne calamiteuse de Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, et de la neutralisation judiciaire de François Fillon. Encore que…

Macron, c’est une brise de mer. Rien de plus. Laissons donc les médias s’extasier des banalités politiques et des puérilités économiques de Macron.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits