Togo : une crise et des causes

mardi 

24 octobre 2017 à 18:57

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Une crise de grande ampleur est en cours en République togolaise, qui met, face à face, en une confrontation directe et brutale, l’État dont le pivot est la Présidence (IVème République) et une partie de la société civile organisée par la coalition des forces de l’opposition. Elle a pris corps, il y a trois mois, et, depuis, est scandée par de gigantesques manifestations populaires, qui sont un indéniable succès pour leurs animateurs. Mais comment ne pas regretter le lot d’affrontements et de morts inutiles ?

Cependant, les agences de presse et médias européens, par leurs articles et reportages, tout comme les chancelleries occidentales par leurs communiqués, de même la conférence des Évêques togolais par leur déclaration, en donnent une vision tendant à faire accroire qu’il ne s’agirait que d’une crise interne, une crise de régime ou d’une lutte pour le pouvoir d’état. Mais, au vrai, ce n’est là qu’une des dimensions du conflit, et quoique son apparence la plus éclatante, la plus visible.

Cet article, qui répond à la demande d’un ami, vise trois objets. Le premier pointe certains facteurs externes clés, sans la compréhension desquels les actuels opposants risquent d’être les acteurs inconscients de schémas politiques décidés ailleurs qu’au Togo. Le deuxième est un appel à toute la classe politique togolaise, pour lui rappeler qu’il n’est pas d’autre destin que le « consensus national », quel que soit le contenu qu’elle lui donnera. Le troisième est une mise en garde : ne pas affaiblir l’État, ni diviser la nation. Car les opposants qui, demain, pourraient arriver au pouvoir, doivent toujours préserver la force de l’État et renforcer la nation, pour ne pas eux-mêmes se rendre la tâche plus âpre, s’ils parvenaient au pouvoir. La sous-région ouest-africaine compte maints exemples de ce type. Que ceux qui ont des oreilles entendent.

Une leçon pour tous les opposants africains

Il me souvient d’un séjour au Burundi, en 2005, qui à peine sortait d’une longue guerre civile. Mon ami, Hussein Radjabu, président du CNDD FDD (parti au pouvoir) et alors homme fort du pays, me faisait visiter Bujumbura la capitale. Nous étions tous deux dans son véhicule à deviser sur l’avenir de son pays. Un fait frappa mon esprit : l’absence de destruction des bâtiments publics et des habitations, quand, partout ailleurs en Afrique, les guerres civiles conduisaient à leur destruction quasi complète, comme ce fut le cas au Congo Brazzaville en 1997. Je lui en demandais la raison. Sa lumineuse réponse devrait valoir comme modèle de sagesse pour toutes les oppositions africaines : « Nous étions certains de notre victoire, me répondit-il. Aussi, avions-nous pris la décision politique de ne jamais frapper les bâtiments que nous aurions à gérer demain. C’était le mot d’ordre donné à nos combattants. C’est ce qui explique l’absence de destruction du patrimoine public ».

En effet, il est des biens publics à préserver, non pas uniquement le patrimoine physique collectif mais également la force des institutions, dont l’effritement s’avère souvent difficilement réparable.

Les facteurs externes et non-dits

Sans réduire les facteurs internes de la crise togolaise, il importe de souligner la part des facteurs externes qui, en l’espèce et pour le moment, revêt peut-être plus d’importance.

Le Togo, petit territoire de 56.785 Km², long de 695 kms et large de 100 kms, fait frontière avec le Burkina Faso (au nord), le Ghana (à l’ouest), le Bénin (à l’est) et donne sur le golfe de Guinée (au sud).  Il est donc entouré de pays-frères, tous membres de la CDEAO, de très bonnes mœurs démocratiques et qui, depuis deux décennies (Ghana et Bénin) et jusqu’à récemment (Burkina Faso) se sont signalés par la solidité de leurs institutions républicaines et la vigueur de leurs peuples.

La Togo, par le sud, s’offre donc à la mer atlantique et bénéficie du seul port en eau très profonde de la sous-région. Et si les activités de fret de son Port autonome s’élèvent à plus de 16 millions de tonnes (soit + 400% de croissance par rapport aux prévisions lors de la construction du Port de Lomé) et voit son volume de transactions régulièrement progresser depuis la crise ivoirienne, cette façade maritime, par son exceptionnelle configuration physique, est devenue l’objet de bien des convoitises et surtout un enjeu géostratégique majeur pour l’avantage duquel se disputent (sans bruit) quelques grandes puissances. Ce point est capital, pour qui veut comprendre l’actuelle déstabilisation de l’État togolais.

En effet, par-delà cette manne commerciale et financière (première régie, recettes pour l’État), qui est appelée à augmenter, c’est conscient de toutes les potentialités géostratégiques de sa façade maritime et anticipant tous les avantages qu’il pourrait en tirer, que l’État togolais vient d’engager, avec une étonnante audace diplomatique, une refonte profonde de sa géopolitique et un élargissement de ses relations extérieures, selon trois axes :

  • un rapprochement avec le régime présidentiel du Rwanda connu et réputé pour s’être émancipé de la France, et dont l’homme fort, Paul Kagamé, exerce un incontestable leadership politique et qui porte un modèle économique de développement appréciable à maints égards ;
  • une proximité nouvelle avec l’État d’Israël, qui à l’instar du Maroc, mène depuis quelques années une offensive diplomatique pour son retour sur le continent africain ; ce qui, pour quelques pays africains du Maghreb et du Moyen-Orient, équivaut à une remise en cause des « accords » tacites sur la question palestinienne. Et, à cet égard, d’intenses efforts ont été déployés pour annuler le sommet Afrique – Israël qui aurait dû se tenir du 23 au 27 octobre 2017 ;
  • une plus grande liberté vis-à-vis de la France, en s’efforçant, comme le Gabon, de laisser jouer les règles de la libre-concurrence pour les marchés publics, ce qui, de facto, rend caduc tous les marchés captifs des sociétés françaises hérités du protectorat et de la colonisation.

Ces trois facteurs externes expliquent, en grande partie, les difficultés que rencontrent le président Faure Eyadema et même les appuis extérieurs que certaines officines apportent à tous les opposants qui entendent mettre un terme à la IVème République togolaise.

Et parmi les grandes puissances, celle qui « tiendra » la façade maritime aura un sérieux avantage militaire et économique dans les années chaudes qui s’annoncent.

Jeux politiques et ambiguïtés tactiques

Il est donc intéressant de voir comment, pour parvenir à ses objectifs, Faure Eyadema reprend la vielle tradition de liberté politique du roi Mpala II qui, en 1884, signera les accords qui feront du Togo une colonie allemande, avant que les Allemands n’en soient délogés par la Grande Bretagne et la France, en 1914. C’est encore cette tradition de liberté qui, au tout début des indépendances, conduira le premier Président du Togo, Sylvanus Olympio à vouloir sortir du Franc CFA[1] et qui lui coûtera la vie lors du coup d’État du 13 janvier 1963, ouvrant un cycle de violence politique (meurtres, coups d’État, etc.) dont le Togo n’est pas encore sorti. Et, sous ce rapport, il est étonnant de voir les opposants togolais en appeler à la France-Afrique, en invitant le Président français à chasser son homologue togolais du pouvoir ; ce qui, de fait, reviendrait à renforcer la mainmise de la France sur le Togo. Pourquoi, alors même qu’elle est forte d’une bonne mobilisation populaire, cette opposition en appelle publiquement ni plus ni moins à un coup d’État fomenté par la France ?

À chaque camp ses paradoxes et contradictions

Le Togo, par une ruse de l’histoire, est plongé dans un schéma équivoque et un qui-pro-quo : Faure Eyadema est à l’opposé de son père, Étienne Gnassingbé Eyadema, qui a toujours servi la France, tandis que l’opposition est, de façon manifeste, du côté de la France-Afrique. C’est pourquoi, dans cette crise togolaise, il y a deux premiers enseignements à tirer : 1/ Faure Eyadema est certes le fils d’Étienne Gnassingbé Eyadema, mais, au plan politique, il ne partage rien avec son père. Il en est même à l’exact opposé ; 2/  à moins de se raviser, la coalition de l’opposition togolaise, par tactique ou par faiblesse d’analyse, renonce au peuple pour confier le destin du Togo à la France.

Toutefois, la coalition de cette opposition commet cette erreur, non par manque d’expérience mais parce qu’elle appuie l’essentiel de ses deux revendications immédiates sur la Constitution de 1992 : 1/ le départ immédiat du Président de la République ; 2/ le retour à la constitution de 1992, qui organise un régime de type parlementaire. Or ces deux revendications l’obligent à demander l’interruption du mandat présidentiel en cours, soit par la mise en place d’une Constituante (Conférence nationale, etc.), soit par un coup de force populaire ou de la France.

Mais la lecture minutieuse de ce texte fondamental, qui est une merveille architecturale par son bel équilibre entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif, laisse circonspect. En effet, alors même qu’elle en réclame l’application, l’opposition togolaise se garde bien d’insister sur l’article 4 (Titre I) qui dispose que « la souveraineté appartient au peuple. Il l’exerce par ses représentants et par voie de référendum. Aucune section du peuple, aucun corps de l’État ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. L’initiative du référendum appartient, concurremment, au peuple et au Président ». Autrement dit, le principe de toute forme de coup d’État est prohibé comme mode d’accès au pouvoir d’État. Or, ce n’est certainement pas le chemin qu’emprunte l’opposition togolaise. D’autant que les articles 6, 7, et 8 de la Constitution de 1992 précisent les devoirs des « partis et des groupements des partis ».

Des considérations précédentes sur la Constitution de 1992, il appert que la coalition de l’opposition retient, clame et réclame ce qui est à son avantage et rejette ou reste muette sur ce qui l’oblige. Par suite, comment pourrait-elle plus tard respecter précisément ce qu’elle n’applique pas dès à présent ? Cette contradiction « fondamentale » parce qu’inscrite dans leur texte de chevet est une croix pour elle. Ce dilemme éthique (pratique), à défaut d’être traitée maintenant, éclatera ultérieurement, comme l’est actuellement la Charte du Nord en Côte d’Ivoire, avec tous les périls qu’elle porte en elle. Frantz Fanon n’eut pas tort de dire, dans Les Damnés de la terre, que ce que les partis d’opposition ne règlent pas quand ils sont dans l’opposition, ils le paient une fois au pouvoir.

Nous pourrions ainsi donner dix ou vingt exemples de ce type de paradoxes dans lequel l’opposition est prise et dont l’emprise l’aveugle et qui perturbe sa pratique insurrectionnelle.

Faure Eyadema, lui, objecte deux refus : la non efficience de tout effet rétroactif qui, dans l’application de la nouvelle Constitution, lui interdirait de briguer deux nouveaux mandats successifs ; 2/ le retour à un régime parlementaire ou semi-présidentiel, c’est-à-dire l’application immédiate de la Constitution de 1992.

Le Président de la République est donc enfermé, à bien y regarder, entre trois Constitutions : celle de 1992 (système parlementaire), celle en vigueur (régime présidentiel) et celle à venir (effet non rétroactif ou pas).

Or, il doit impérativement prendre en compte deux réalités : d’une part, l’ampleur, la force et le succès des mobilisations populaires successives impulsée par la coalition de son opposition, et, d’autre part, l’importance géostratégique de la façade maritime du Togo qui, s’il n’était plus en fonction, serait automatiquement disqualifiée et le projet renvoyé aux calendes grecques, privant ainsi le Togo de son plus puissant outil de développement pour les années qui viennent. Et c’est bien cela que recherchent certaines forces externes.

Qui doit reprendre l’initiative ?

En somme, c’est au Président de la République qu’il revient de faire des concessions constitutionnelles. Et, il n’y a pas de honte à le faire, surtout que, comme le disait Frantz Fanon, il faut éviter l’imbécilité infantile qui consiste à chercher à avoir toujours le dernier mot.

Un chef d’État, pour son pays, doit toujours avoir le premier mot, qui ouvre le destin pour son pays. C’est cela qu’Aristote appelle la « sagacité » qui caractérise les grands hommes politiques. Tout est dans l’équilibre des pouvoirs !

Dans un prochain article, nous analyserons d’autres aspects de la crise au Togo. Nul ne peut rester indifférent, quand un État africain joue son avenir.

[1] Il est vrai que, en 1972, Étienne Gnassingbé Eyadema avait repris l’idée de la sortie du FCFA, avant d’être publiquement rabroué par Georges Pompidou.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits