TV5 Monde : présentation du cinquantenaire de la disparition du Président Léon Mba

lundi 

4 décembre 2017 à 23:01

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À l’occasion du cinquantenaire de la disparition du président Léon Mba, j’ai évoqué la figure du père de la nation gabonaise autour de trois concepts : la fondation, l’augmentation et l’héroïsme lors de l’émission « Et si…vous me disiez toute la vérité » de la journaliste Denise Epoté.

Vous pouvez revoir mon entretien en cliquant ICI.

Discours du Président Macron à Ouagadougou : Pierre Tavares sur BFM TV (vidéo)

mardi 

28 novembre 2017 à 21:39

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pft BFMLe Président de la République, en visite au Burkina Faso, a prononcé un discours sur sa vision de l’Afrique, à l’université de Ouagadougou. Il a répondu aux questions d’étudiants burkinabés, ce qui a donné lieu à des échanges vifs dans une ambiance parfois chahutée. Pour répondre, Emmanuel Macron a adopté une certaine liberté de ton, n’hésitant pas à tutoyer ses interlocuteurs. « Je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France, comme d’aucun le prétendent, parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France », a notamment déclaré le locataire de l’Élysée, qui entame ce mardi sa tournée africaine, qui l’emmènera également en Côte d’Ivoire et au Ghana. – On y revient avec: Pierre Tavares, philosophe, conférencier, spécialiste de l’Afrique. Benjamin Roger, journaliste à Jeune Afrique. Ainsi que nos éditorialistes politiques Apolline de Malherbe et Bruno Jeudy. – BFM Story, du mardi 28 novembre 2017, présenté par Olivier Truchot, sur BFMTV.

Vous pouvez revoir la vidéo en cliquant ICI

Noir,Catalan de cœur et pour la Catalogne indépendante !

lundi 

30 octobre 2017 à 10:37

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Noir, Catalan de cœur et, de surcroit, pour la République catalane. Il n’y a, dans cette prise de position, rien de surprenant. Car, je l’ai toujours dit, je suis pour la République universelle, partout où un peuple constitué réclame son indépendance, sous la forme d’une République.

La Catalogne en est à ce stade, dans le cadre d’une sorte d’Indépendance-association avec le Royaume d’Espagne, à peu près sur le modèle proposé par Edgar Pisani entre la France et la Nouvelle-Calédonie. Le Royaume-Uni a constitué le Commonwealth avec, en son sein, des républiques ? L’Allemagne accorde à ses Lander (région) une large autonomie ? L’Europe, qui a tant vanté et promu les Régions, souffrira-t-elle que la Catalogne devienne une région-république ?

Face à la crise catalane, un homme, par sa personnalité comprimée, son caractère rigide, rend quasi impossible toute solution raisonnable pour une sortie pacifique de crise : Mariano Rajoy Brey, actuel président du gouvernement du Royaume d’Espagne. Et nul, s’il est républicain ou simplement homme de bon sens voire même un Européen libéral convaincu, ne peut accepter sa brutalité méthodique et sa surdité politique. Ces deux traits de son tempérament sont devenus des composantes de la crise catalo-espagnole, au point qu’il est à présent permis de se demander s’il n’est pas lui-même le principal problème.

Mariano Rajoy Brey se vautre avec arrogance dans la légalité, pour être volontairement sourd. Il brandit la Constitution espagnole comme une épée, pour décapiter le gouvernement catalan, au lieu de présenter cette Constitution au peuple catalan comme une Table de la liberté. Mais, comment donc, le pourrait-il, lui pour qui pédagogie et patience ne semblent pas être des vertus ou qualités publiques.

Cependant, si sa légalité est suffisante, sa légitimité ne l’est pas vraiment. En effet, rappelons tout de même que sa « légitimité », fortement ébréchée en 2013 par les scandales successifs de corruption (de rétro-commissions) en faveur de son parti politique et les accusations d’enrichissement personnel de certains membres de son entourage, sa « légitimité », disons-nous, ne repose que sur un compromis négatif.

Car, ne l’oublions pas, son second mandat comme président du Gouvernement d’Espagne (2015 – 2019) n’a été obtenu et n’est exercé que « par défaut ». En effet, les dernières élections générales ne lui ont donné ni majorité absolue, ni même majorité relative. Il ne préside donc le gouvernement que « par défaut » ou selon une minorité, sur la base d’une abstention (opportune ?) de députés. Au terme d’une première consultation, sans majorité, sa candidature fut rejetée, au Congrès, par 180 contre 170 voix. Minoritaire donc, il fut incapable de constituer un gouvernement par une alliance avec un autre groupe d’élus ! Et, après avoir joué le pourrissement et le blocage de l’exécutif, c’est lors du second tour d’un deuxième vote (29 octobre 2015) qu’il obtiendra de nouveau 170 voix, contre 111 voix… mais avec 68 abstentions. C’est le plus fragile de tous les chefs d’Exécutif de l’Union Européenne.

Autrement dit, nous sommes en présence d’un président faible à la tête d’un gouvernement fragile, et qui, dans la crise catalane qu’elle a laissé se développer, n’a vu qu’une banale occasion d’affirmer un autoritarisme déplacé, brutal, pour renforcer sa « légitimité » branlante.

Rajoy, comme aiment à l’appeler les médias, est d’un caractère brutal. Il a participé au grand mensonge qui fut à la base de la destruction de l’Irak et de laquelle le monde n’est pas encore sorti. Il s’est appuyé, sans état d’âme, sur son aile droitière la plus radicale pour tordre le bras à Zapatero, lorsque celui-ci était président du gouvernement espagnol et lui chef de l’Opposition. Il a appliqué au peuple espagnol, sans l’ombre d’une hésitation, les mesures ultra-libérales les plus drastiques, après la terrible crise des subprimes, des titres bancaires et des liquidités (2007 – 2009). C’est un tempérament. C’est lui que le Congrès devrait commencer par congédier, si la paix intérieure et la cohésion sociale espagnole sont un objectif. Dans son parti, il est d’autres personnalités plus consensuelles et plus habiles.

Au reste, que le Royaume d’Espagne se garde bien de placer la Catalogne dans la même situation que le Portugal au début du XVIIème siècle.

Qu’elle médite la leçon portugaise.

En effet, la guerre d’Acclamation (1640 – 1668) ou Guerre de restauration de l’indépendance, au terme de laquelle le Portugal se débarrassera de la tutelle espagnole, ne s’amorça qu’à la suite d’un soulèvement militaire de grande ampleur en Catalogne contre les Habsbourg d’Espagne (Philippe IV d’Espagne, dit Philippe III du Portugal). À cet égard, il est intéressant de signaler que, à l’époque, les Portugais menacèrent de proclamer la République, si jamais la maison de Bragance tergiversait face à l’Espagne. Jean IV du Portugal devint le nouveau souverain, restaurant l’antique monarchie sous les clameurs de l’Angola, de Timor, du Cap Vert et d’autres colonies portugaises.

L’Union Européenne devrait non pas persifler l’idée d’une indépendance de la Catalogne, mais apporter son appui à un dialogue. Si aucune initiative n’est prise, si tout est laissé à l’entêtement de Rajoy, l’étincelle catalane pourrait devenir une flamme.

Souvent, scandent les Tragédies grecques, à l’inattendu les dieux livrent passage. L’entêtement de Rajoy est peut-être l’une des conditions de l’indépendance de la Catalogne.

En tous les cas, par-delà les principes d’une République universelle et d’une Nation unique, il me souvient ici d’un des plus brillants intellectuels catalans, Louis Sala-Molins, au courage duquel nous devons d’avoir tiré de l’oubli l’un des ouvrages les plus ignobles des siècles passés : Le Code noir, dont l’ignominie nous rappelle que le combat pour la liberté et l’égalité n’ont de cesse que la paresse de la volonté.

Parution : Eugénio Tavares, poésie et créole

jeudi 

26 octobre 2017 à 11:25

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Couv eugenioJe partage avec vous la parution de mon nouvel ouvrage, Eugénio Tavares : poésie et créole.  Une des premières références francophones sur notre grand poète et écrivain caboverdien.

Pedro Cardoso, dans un vers sublime et de toute beauté, a dit d’Eugénio Tavares qu’il eut « le courage de Jésus et la force d’Antée ». Il posait ainsi deux bornes, le ciel et la terre, pour dresser le portrait de son ami. Jésus, c’est à la fois l’endurance, cette capacité infinie à tout supporter, et la kénose, le don de soi sans bénéfice. Antée, c’est la force sans cesse renouvelée au contact du sol. Et finalement vaincu par Hercule, au terme d’un terrible combat.

Togo : une crise et des causes

mardi 

24 octobre 2017 à 18:57

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Une crise de grande ampleur est en cours en République togolaise, qui met, face à face, en une confrontation directe et brutale, l’État dont le pivot est la Présidence (IVème République) et une partie de la société civile organisée par la coalition des forces de l’opposition. Elle a pris corps, il y a trois mois, et, depuis, est scandée par de gigantesques manifestations populaires, qui sont un indéniable succès pour leurs animateurs. Mais comment ne pas regretter le lot d’affrontements et de morts inutiles ?

Cependant, les agences de presse et médias européens, par leurs articles et reportages, tout comme les chancelleries occidentales par leurs communiqués, de même la conférence des Évêques togolais par leur déclaration, en donnent une vision tendant à faire accroire qu’il ne s’agirait que d’une crise interne, une crise de régime ou d’une lutte pour le pouvoir d’état. Mais, au vrai, ce n’est là qu’une des dimensions du conflit, et quoique son apparence la plus éclatante, la plus visible.

Cet article, qui répond à la demande d’un ami, vise trois objets. Le premier pointe certains facteurs externes clés, sans la compréhension desquels les actuels opposants risquent d’être les acteurs inconscients de schémas politiques décidés ailleurs qu’au Togo. Le deuxième est un appel à toute la classe politique togolaise, pour lui rappeler qu’il n’est pas d’autre destin que le « consensus national », quel que soit le contenu qu’elle lui donnera. Le troisième est une mise en garde : ne pas affaiblir l’État, ni diviser la nation. Car les opposants qui, demain, pourraient arriver au pouvoir, doivent toujours préserver la force de l’État et renforcer la nation, pour ne pas eux-mêmes se rendre la tâche plus âpre, s’ils parvenaient au pouvoir. La sous-région ouest-africaine compte maints exemples de ce type. Que ceux qui ont des oreilles entendent.

Une leçon pour tous les opposants africains

Il me souvient d’un séjour au Burundi, en 2005, qui à peine sortait d’une longue guerre civile. Mon ami, Hussein Radjabu, président du CNDD FDD (parti au pouvoir) et alors homme fort du pays, me faisait visiter Bujumbura la capitale. Nous étions tous deux dans son véhicule à deviser sur l’avenir de son pays. Un fait frappa mon esprit : l’absence de destruction des bâtiments publics et des habitations, quand, partout ailleurs en Afrique, les guerres civiles conduisaient à leur destruction quasi complète, comme ce fut le cas au Congo Brazzaville en 1997. Je lui en demandais la raison. Sa lumineuse réponse devrait valoir comme modèle de sagesse pour toutes les oppositions africaines : « Nous étions certains de notre victoire, me répondit-il. Aussi, avions-nous pris la décision politique de ne jamais frapper les bâtiments que nous aurions à gérer demain. C’était le mot d’ordre donné à nos combattants. C’est ce qui explique l’absence de destruction du patrimoine public ».

En effet, il est des biens publics à préserver, non pas uniquement le patrimoine physique collectif mais également la force des institutions, dont l’effritement s’avère souvent difficilement réparable.

Les facteurs externes et non-dits

Sans réduire les facteurs internes de la crise togolaise, il importe de souligner la part des facteurs externes qui, en l’espèce et pour le moment, revêt peut-être plus d’importance.

Le Togo, petit territoire de 56.785 Km², long de 695 kms et large de 100 kms, fait frontière avec le Burkina Faso (au nord), le Ghana (à l’ouest), le Bénin (à l’est) et donne sur le golfe de Guinée (au sud).  Il est donc entouré de pays-frères, tous membres de la CDEAO, de très bonnes mœurs démocratiques et qui, depuis deux décennies (Ghana et Bénin) et jusqu’à récemment (Burkina Faso) se sont signalés par la solidité de leurs institutions républicaines et la vigueur de leurs peuples.

La Togo, par le sud, s’offre donc à la mer atlantique et bénéficie du seul port en eau très profonde de la sous-région. Et si les activités de fret de son Port autonome s’élèvent à plus de 16 millions de tonnes (soit + 400% de croissance par rapport aux prévisions lors de la construction du Port de Lomé) et voit son volume de transactions régulièrement progresser depuis la crise ivoirienne, cette façade maritime, par son exceptionnelle configuration physique, est devenue l’objet de bien des convoitises et surtout un enjeu géostratégique majeur pour l’avantage duquel se disputent (sans bruit) quelques grandes puissances. Ce point est capital, pour qui veut comprendre l’actuelle déstabilisation de l’État togolais.

En effet, par-delà cette manne commerciale et financière (première régie, recettes pour l’État), qui est appelée à augmenter, c’est conscient de toutes les potentialités géostratégiques de sa façade maritime et anticipant tous les avantages qu’il pourrait en tirer, que l’État togolais vient d’engager, avec une étonnante audace diplomatique, une refonte profonde de sa géopolitique et un élargissement de ses relations extérieures, selon trois axes :

  • un rapprochement avec le régime présidentiel du Rwanda connu et réputé pour s’être émancipé de la France, et dont l’homme fort, Paul Kagamé, exerce un incontestable leadership politique et qui porte un modèle économique de développement appréciable à maints égards ;
  • une proximité nouvelle avec l’État d’Israël, qui à l’instar du Maroc, mène depuis quelques années une offensive diplomatique pour son retour sur le continent africain ; ce qui, pour quelques pays africains du Maghreb et du Moyen-Orient, équivaut à une remise en cause des « accords » tacites sur la question palestinienne. Et, à cet égard, d’intenses efforts ont été déployés pour annuler le sommet Afrique – Israël qui aurait dû se tenir du 23 au 27 octobre 2017 ;
  • une plus grande liberté vis-à-vis de la France, en s’efforçant, comme le Gabon, de laisser jouer les règles de la libre-concurrence pour les marchés publics, ce qui, de facto, rend caduc tous les marchés captifs des sociétés françaises hérités du protectorat et de la colonisation.

Ces trois facteurs externes expliquent, en grande partie, les difficultés que rencontrent le président Faure Eyadema et même les appuis extérieurs que certaines officines apportent à tous les opposants qui entendent mettre un terme à la IVème République togolaise.

Et parmi les grandes puissances, celle qui « tiendra » la façade maritime aura un sérieux avantage militaire et économique dans les années chaudes qui s’annoncent.

Jeux politiques et ambiguïtés tactiques

Il est donc intéressant de voir comment, pour parvenir à ses objectifs, Faure Eyadema reprend la vielle tradition de liberté politique du roi Mpala II qui, en 1884, signera les accords qui feront du Togo une colonie allemande, avant que les Allemands n’en soient délogés par la Grande Bretagne et la France, en 1914. C’est encore cette tradition de liberté qui, au tout début des indépendances, conduira le premier Président du Togo, Sylvanus Olympio à vouloir sortir du Franc CFA[1] et qui lui coûtera la vie lors du coup d’État du 13 janvier 1963, ouvrant un cycle de violence politique (meurtres, coups d’État, etc.) dont le Togo n’est pas encore sorti. Et, sous ce rapport, il est étonnant de voir les opposants togolais en appeler à la France-Afrique, en invitant le Président français à chasser son homologue togolais du pouvoir ; ce qui, de fait, reviendrait à renforcer la mainmise de la France sur le Togo. Pourquoi, alors même qu’elle est forte d’une bonne mobilisation populaire, cette opposition en appelle publiquement ni plus ni moins à un coup d’État fomenté par la France ?

À chaque camp ses paradoxes et contradictions

Le Togo, par une ruse de l’histoire, est plongé dans un schéma équivoque et un qui-pro-quo : Faure Eyadema est à l’opposé de son père, Étienne Gnassingbé Eyadema, qui a toujours servi la France, tandis que l’opposition est, de façon manifeste, du côté de la France-Afrique. C’est pourquoi, dans cette crise togolaise, il y a deux premiers enseignements à tirer : 1/ Faure Eyadema est certes le fils d’Étienne Gnassingbé Eyadema, mais, au plan politique, il ne partage rien avec son père. Il en est même à l’exact opposé ; 2/  à moins de se raviser, la coalition de l’opposition togolaise, par tactique ou par faiblesse d’analyse, renonce au peuple pour confier le destin du Togo à la France.

Toutefois, la coalition de cette opposition commet cette erreur, non par manque d’expérience mais parce qu’elle appuie l’essentiel de ses deux revendications immédiates sur la Constitution de 1992 : 1/ le départ immédiat du Président de la République ; 2/ le retour à la constitution de 1992, qui organise un régime de type parlementaire. Or ces deux revendications l’obligent à demander l’interruption du mandat présidentiel en cours, soit par la mise en place d’une Constituante (Conférence nationale, etc.), soit par un coup de force populaire ou de la France.

Mais la lecture minutieuse de ce texte fondamental, qui est une merveille architecturale par son bel équilibre entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif, laisse circonspect. En effet, alors même qu’elle en réclame l’application, l’opposition togolaise se garde bien d’insister sur l’article 4 (Titre I) qui dispose que « la souveraineté appartient au peuple. Il l’exerce par ses représentants et par voie de référendum. Aucune section du peuple, aucun corps de l’État ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. L’initiative du référendum appartient, concurremment, au peuple et au Président ». Autrement dit, le principe de toute forme de coup d’État est prohibé comme mode d’accès au pouvoir d’État. Or, ce n’est certainement pas le chemin qu’emprunte l’opposition togolaise. D’autant que les articles 6, 7, et 8 de la Constitution de 1992 précisent les devoirs des « partis et des groupements des partis ».

Des considérations précédentes sur la Constitution de 1992, il appert que la coalition de l’opposition retient, clame et réclame ce qui est à son avantage et rejette ou reste muette sur ce qui l’oblige. Par suite, comment pourrait-elle plus tard respecter précisément ce qu’elle n’applique pas dès à présent ? Cette contradiction « fondamentale » parce qu’inscrite dans leur texte de chevet est une croix pour elle. Ce dilemme éthique (pratique), à défaut d’être traitée maintenant, éclatera ultérieurement, comme l’est actuellement la Charte du Nord en Côte d’Ivoire, avec tous les périls qu’elle porte en elle. Frantz Fanon n’eut pas tort de dire, dans Les Damnés de la terre, que ce que les partis d’opposition ne règlent pas quand ils sont dans l’opposition, ils le paient une fois au pouvoir.

Nous pourrions ainsi donner dix ou vingt exemples de ce type de paradoxes dans lequel l’opposition est prise et dont l’emprise l’aveugle et qui perturbe sa pratique insurrectionnelle.

Faure Eyadema, lui, objecte deux refus : la non efficience de tout effet rétroactif qui, dans l’application de la nouvelle Constitution, lui interdirait de briguer deux nouveaux mandats successifs ; 2/ le retour à un régime parlementaire ou semi-présidentiel, c’est-à-dire l’application immédiate de la Constitution de 1992.

Le Président de la République est donc enfermé, à bien y regarder, entre trois Constitutions : celle de 1992 (système parlementaire), celle en vigueur (régime présidentiel) et celle à venir (effet non rétroactif ou pas).

Or, il doit impérativement prendre en compte deux réalités : d’une part, l’ampleur, la force et le succès des mobilisations populaires successives impulsée par la coalition de son opposition, et, d’autre part, l’importance géostratégique de la façade maritime du Togo qui, s’il n’était plus en fonction, serait automatiquement disqualifiée et le projet renvoyé aux calendes grecques, privant ainsi le Togo de son plus puissant outil de développement pour les années qui viennent. Et c’est bien cela que recherchent certaines forces externes.

Qui doit reprendre l’initiative ?

En somme, c’est au Président de la République qu’il revient de faire des concessions constitutionnelles. Et, il n’y a pas de honte à le faire, surtout que, comme le disait Frantz Fanon, il faut éviter l’imbécilité infantile qui consiste à chercher à avoir toujours le dernier mot.

Un chef d’État, pour son pays, doit toujours avoir le premier mot, qui ouvre le destin pour son pays. C’est cela qu’Aristote appelle la « sagacité » qui caractérise les grands hommes politiques. Tout est dans l’équilibre des pouvoirs !

Dans un prochain article, nous analyserons d’autres aspects de la crise au Togo. Nul ne peut rester indifférent, quand un État africain joue son avenir.

[1] Il est vrai que, en 1972, Étienne Gnassingbé Eyadema avait repris l’idée de la sortie du FCFA, avant d’être publiquement rabroué par Georges Pompidou.

Poésie et créole chez Eugénio Tavares

samedi 

14 octobre 2017 à 07:58

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Couv eugenioQuelques jours avant le 150e anniversaire d’Eugénio Tavares, je partage avec vous l’avant-propos de mon dernier ouvrage intitulé Poésie et créole chez Eugénio Tavares.

 

 

Postface à « En recevant Godot »

mardi 

1 août 2017 à 08:03

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Page de couverture - En rencontrant GodotJ’ai postfacé le livre d’un vieil ami, Tiburce Koffi, intitulé : « En recevant Godot », qui est une pièce de théâtre. Je vous invite vivement à lire son ouvrage.

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Naître, cependant n’être pas. Se tenir entre naissance et existence. Hors la mort. Alors attendre ! Mais quoi ou qui ? Rien, personne, peut-être. Ou Godot.

Attendre, emprunté au latin atendere, signifie « prêter attention ». Samuel Beckett a médité ce point essentiel. Et s’en est tenu, sans désemparer, jusqu’à déconcerter ses lecteurs et spectateurs.

Tiburce Koffi prémédite d’accomplir le pas qui va au-delà. Il a voulu recevoir Godot, pour tenter de surmonter l’attente. Ainsi prolonge-t-il Samuel Beckett en plongeant dans une œuvre qui fut un immense succès au théâtre : En attendant Godot. En cela même, Tiburce Koffi engage un audacieux pari littéraire et existentiel. Il reçoit Godot.

Recevoir, cela veut dire « laisse entrer ou faire venir à soi » une personne. Mais, recevant Godot, Tiburce Koffi constate que rien ne (se) passe. Il n’y a pas d’événement : rien n’arrive, si ce n’est ce qui n’arrive pas. C’est ce paradoxe mis en scène par Samuel Beckett qui a suscité l’intérêt de Tiburce Koffi pour cet auteur et son ouvrage, après que Sidiki Bakaba ait « naturalisé » Godot, devenu citoyen abidjanais. Mais c’est à Paris, sa ville d’exil, que Tiburce Koffi rend Godot à sa nationalité d’origine. Dès lors, il peut méditer en profondeur Samuel Beckett, d’une manière originale et inédite. Et son écrit est une réflexion sans précédent sur ce génial auteur qu’il déborde. Comment ?

En nous appelant sur une identité étonnante : attendre et recevoir sont le même. Ou du moins le second complète le premier, sans le dénaturer. En effet, celui qui reçoit est celui-là qui attend. Plus encore : celui qui est attendu, Godot, est celui qui doit arriver. Et il arrive, mais sans que cela ne constitue un événement.

Pour mesurer la portée exacte et la signification ultime de la démarche de Tiburce Koffi, il convient de bien comprendre En attendant Godot, pièce dans laquelle Samuel Beckett procède à une triple déconstruction.

La première est une déconstruction du langage. L’écriture y est non pas simple, comme l’on pourrait le penser de prime abord, mais à la fois syntaxique et parataxique. En outre, fait significatif, Godot ne bavarde pas. Il retient les mots. Il est peu disert et ne converse pas vraiment. Mieux encore, il ne parle pas. Sous ce rapport, et ce point n’a pas encore été signalé par les critiques littéraires, il est à l’opposé du Socrate de Platon, dont il déconstruit et les dialogues (qui, par l’elenchos moral – méthode de réfutation – produit la vérité et le juste) et la fameuse Maïeutique (l’art de faire accoucher les idées innées, par le ressouvenir). Godot existe comme sans mémoire, sans souvenir non plus. L’absence de ces deux fonctions mentales ne produit pas du cognitif. Dans ses dialogues ou conversations, Godot ne cherche ni à convaincre ses interlocuteurs ni à dévoiler une quelconque vérité. Et il persiste par-delà le juste. Il laisse chacun à lui-même. C’est un type de renversement, quasi unique dans la littérature occidentale. La parole ne produit rien, moins encore de l’être. Qui connaît Tiburce Koffi voit dans ces faits, l’une des raisons de sa fascination pour Samuel Beckett.

La deuxième déconstruction, aussi silencieuse que profonde, est la rupture avec les règles du théâtre classique, tels que fixées par Aristote dans sa célèbre Poétique consacrée aux formes du théâtre. En effet, En attendant Godot développe une seule structure : l’intrigue continue. On n’y retrouve pas de situation initiale, pas de « purgation » de l’âme (mais plutôt un désenchantement) et moins encore de dénouement. Cette pièce échappe à l’épopée, au drame et à la tragédie. En ce sens, l’œuvre opère un spectaculaire renversement anti-aristotélicien. Et c’est sans doute dans cette insurrection littéraire que se situe la clé du succès de l’œuvre de Samuel Beckett. Qui connaît Tiburce Koffi comprend pourquoi cette œuvre l’a tant stimulé, lui le champion des discontinuités littéraires et politiques.

La troisième déconstruction est l’impossible parousie, entendue comme second et dernier avènement du Christ, et sur laquelle se fondent les trois vertus théologales chrétiennes : l’amour, la foi et l’espérance. Face à une difficulté, une énigme ou un problème, Alain recommandait de « trouver l’épingle » . Point n’est besoin, chez Samuel Beckett. Avec Godot, on ne trouve rien, parce qu’il n’y a pas d’épingle. Daniel Arasse, qui enseigne la lecture des tableaux, dit On n’y voit rien . Chez Godot, on ne voit rien, puisqu’il n’y a rien à voir. L’existence est ab-surde. C’est pourquoi, chez Samuel Beckett, l’« attention » ou l’attente n’a pas d’objet. L’histoire n’a pas de sens et, par suite, aucune architectonique. Qui connaît le parcours intellectuel de Tiburce Koffi saura pourquoi, sur ces points, il a pu trouver en Samuel Beckett un solide point d’appui.

Somme toute, en s’éloignant de Socrate (maître de morale), en se démarquant d’Aristote (maître du théâtre) et en se détournant du Christ (maître de la révélation), Samuel Beckett ne pouvait que passionner Tiburce Koffi qui, En recevant Godot, nous gratifie d’une belle œuvre de théâtre que sa scénographie et sa musicographie sauront si bien accomplir.

Avec cette œuvre, indéniablement, l’auteur prend place parmi les grands auteurs africains de théâtre. Et il nous convie à un débat qui, s’il se réalise, promet des richesses de pensée.

Macron : erreurs et provocations africaines

mercredi 

26 juillet 2017 à 09:41

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Au cœur de sa conférence de presse du dernier sommet du G20 , à la question confuse et stupide d’un journaliste africain, Emmanuel Macron, chef d’État, a sponte sua improvisé une réponse qui reprend un vieux préjugé français : le taux de fécondité africain. Et, faut-il le rappeler, ce pré-jugé n’est pas seulement le sien, il est également celui d’une grande partie de la classe politique (gauche et droite), d’une composante (non négligeable) de la communauté des sciences sociales et est rebattu hebdomadairement par les médias français. Chacun comprendra pourquoi ce pré-jugé demeure aussi tenace. Il est volontairement entretenu. C’est l’image de l’Afrique noire (francophone), qui est l’une des pièces essentielles de la domination française en Afrique.

À QUESTION IDIOTE, RÉPONSE ERRONÉE

La question, généreuse en apparence, portait sur la nécessité d’un « plan Marshall », vieux poncif des journalistes africains francophones, pour « sauver l’Afrique ».

Emmanuel Macron a aussitôt compris que son interlocuteur ne savait pas ce qu’était le « plan Marshall ». Il le lui dira, tout en révoquant en doute la pertinence d’un « plan Marshall pour l’Afrique ». Et c’est dans ce cadre qu’il précisera les principales conditions qui, selon lui, devraient permettre à l’Afrique de se développer : « une gouvernance rigoureuse, dira-t-il, la lutte contre la corruption, d’une lutte pour la bonne gouvernance, de la transition démographique réussie. Dans des pays qui font encore 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez dépenser des milliards d’euros, vous ne stabilisez rien. Le plan de cette transformation que nous devons conduire ensemble doit tenir compte des spécificités africaines par et avec les chefs d’États africains ». Brave Macron !

Sa vision comprend deux volets. Le premier, qui est une condition politique, concerne la notion de « bonne gouvernance ». Le second, qui est d’ordre démographique, porte sur l’idée de « transition démographique réussie », avec un argument rédhibitoire : la maîtrise de la fécondité, comme facteur de développement. Pour étayer son point de vue, le Chef d’État français avance un jugement qui a suscité l’ire africaine : le sous-développement n’est pas un problème de financement (mobilisation de capitaux) mais une problématique « civilisationnelle », c’est-à-dire démographique : le taux élevé de fécondité. L’équation est donc simple : la civilisation, en Afrique, est le taux natalité élevé. Étrange idée. Heureux président, qui habille son autorité avec un syllogisme (raisonnement) élémentaire : (prémisse A) en raison de leur civilisation, les Africains font de nombreux enfants ; (prémisse B) or, ils doivent en faire moins ; (conclusion) : donc, ils devraient réformer leur civilisation. Ainsi, d’une question démographique que maintes spécialistes ont constituée en science, un Président en fait une problématique civilisationnelle.

C’est ce point qui a retenu l’attention des intellectuels et de quelques hommes politiques africains. Ils se sont indignés, ont injurié, y ont vu des insultes à l’endroit des femmes africaines (qu’eux-mêmes respecteraient tant), ont raillée la (supposée) vie privée d’Emmanuel Macron, dénoncé la mainmise de la France sur l’Afrique, et tout cela dans une incroyable cacophonie qui, dans peu de jours, fera place à un grand silence, comme il en a été à propos du persifflage des kwassa-kwassa comoriens fait par Emmanuel Macron. Mis à part ce point sur le taux de fécondité africain, tout le reste du discours a été ignoré : la « corruption » des élites et des cadres, la « bonne gouvernance » que peu veulent appliquer sont passés à la trappe. Ne serions-nous pas en présence d’un procès quelque peu facile ?

Et comme souvent, lorsqu’ils se sentent ou se croient humiliés, de nombreuses élites africaines ont recours à un vieil argument : le prestigieux passé historique de l’Afrique ou la valeur des coutumes. Pourquoi pas ? Mais, ce faisant, ils se situent sur le terrain même de l’adversaire qu’ils veulent réfuter, à savoir celui de la civilisation ; qui plus est, ils n’organisent pas une réponse adéquate. N’eût-il pas été plus pertinent, efficace ou pédagogique d’interroger Emmanuel Macron, à partir de l’histoire de France, pour lui faciliter la compréhension de ce que lui-même affirme ?

Par exemple, puisqu’il incrimine directement la fécondité (élevée) des familles africaines, il eut été plus judicieux de lui montrer qu’il s’inscrit contre l’abbé Grégoire, Sur la littérature des Nègres (1808) ou l’abbé Raynal et Diderot, Histoire des Deux Indes (1792) qui, en leur temps, défendirent les familles africaines tant méprisées par les esclavagistes et les tenants de la Traite négrière. Grégoire, Raynal et Diderot comprirent que l’attaque idéologique contre les familles d’Afrique noire obéissait à un intérêt matériel : justifier ces deux ignominieuses pratiques. Un autre exemple ; plutôt que des insultes, il eut été plus approprié de faire parvenir à Emmanuel Macron l’instructif ouvrage d’Hervé Le Bras, Marianne et les lapins, L’obsession démographique , et lui en suggérer la lecture, afin qu’il surmonte ses graves insuffisances en la matière ; d’autant que nous avons toujours été enclins à estimer qu’il y avait chez Emmanuel Macron des failles de connaissance et des creux en culture générale. C’est ce que Vladimir Poutine a mis en évidence, lors de leur conférence de presse au Château de Versailles, à propos de l’influence de la noblesse russe en Europe.

Au reste l’ouvrage d’Hervé Le Bras eut été profitable à Emmanuel Macron mais également aux élites africaines dans leurs réponses. En effet, l’auteur y décrit une France (Marianne) préoccupée à faire des enfants (lapins), pour rester en tête des « grands » pays sur le plan de la natalité. Et ce qu’il appelle la « fièvre nataliste ») (pages 9 – 19) remonterait à la débâcle de 1870 où, pour la première fois, l’argument d’un déficit démographique (insuffisance de population) a été avancée comme la cause principale de la défaite militaire française. Depuis, a surgi une obsession nataliste en France visant à encourager (politique publique) les naissances, dont l’une des visées est de contrer l’invasion démographique arabe ou européenne (salve, etc.) et, ajouterons-nous, à présent noire africaine. Ce que dit Emmanuel Macron relève de cette angoisse bien française.

QU’AURAIT DÛ DIRE EMMANUEL MACRON ?

Revenons donc à son propos contesté. En vérité, que voulait-il donc dire, sinon que partout où le taux de fécondité est supérieur au taux de croissance, il y a, de façon nécessaire, appauvrissement et non-développement. Cette vérité qui croise démographie et économie est bien connue et fort peu contestée. Ceci est si vrai que de nombreuses politiques publiques au monde s’y sont appuyées. Chacune se souvient ici de l’enfant unique initié en Chine populaire. Mais si tel est son sous-sol théorique, pourquoi ne l’a-t-il pas dite sous cette forme-là, en lieu et place de sa formulation triviale, provocante et humiliante ? Avait-il besoin de lancer cette provocation, là où elle n’était même pas utile ? Est-ce la médiocrité de la question et le mépris du journaliste noir, qui l’ont suscité et engagé son persiflage ? Sans doute pas.
En fait, à bien écouter le Président de la République, on s’aperçoit que sa réponse est d’abord improvisée et fait immédiatement suite à une hésitation sur l’exigence d’une juste gouvernance, qu’il invoque à trois reprises : « gouvernance rigoureuse », « lutte contre la corruption » et « lutte pour la bonne gouvernance ». Ces redites sont le signe patent qu’il cherchait comment énoncer son argument principal. Il hésite et tergiverse, se retient, utilise alors une expression non-polémique, « la transition démographique réussie », puis lâche sa malheureuse formule. C’est un lapsus révélateur, un acte manqué, qui trahit un pré-jugé et une conviction forte d’Emmanuel Macron : le taux de fécondité élevé des familles africaines. Un vieux cliché français.

LE FORCE HISTORIQUE D’UN PRÉJUGÉ

Mais l’argument est ancien et n’est pas d’un type nouveau. Il habite enfoui au plus profond des consciences de certaines élites françaises. Et c’est d’abord sous l’esclavage et la Traite négrière, atlantique et orientale (arabo-musulmane), que les familles noires ont été attaquées et rendues responsables de leur propre sort. Et on retrouvera cette idéologie d’accusation reformulée sous une forme atténuée chez Pierre Bérégovoy (2 avril 1992) et encore durant la terrible crise des banlieues françaises de 2005. Sur ce dernier point, qu’il nous soit permis de reproduire un long passage d’un de nos ouvrages non encore publié : « En France, et c’est une singularité, pour la première fois, la polygamie a été avancée, de façon répétée et concertée, comme la cause explicative des graves émeutes des banlieues d’octobre à novembre 2005. En quelques jours, unanimes, Gérard Larcher , alors ministre délégué à l’emploi, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, et Bernard Accoyer , député, président du groupe parlementaire UMP, se sont accordés pour présenter la polygamie comme la cause première et quasi unique du soulèvement des banlieues du dernier trimestre 2005.

De ces trois opinions, celle de H. Carrère d’Encausse résume et illustre le mieux l’ensemble des préjugés défavorables et des clichés dominants sur les familles noires de France, et qui vaut comme une faillite du savoir en général. Il convient donc d’accorder quelque prix à ses propos, lorsqu’elle affirme, sans ambages : Ces gens, ils viennent directement de leurs villages africains. Or la ville de Paris et les autres villes d’Europe, ce ne sont pas des villages africains. Tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair, pourquoi : beaucoup de ces africains sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et 25 enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues .

Outre la nette dimension de mépris et de fatalisme social qu’ils véhiculent, ces propos opèrent un inquiétant rapprochement entre polygamie et populations noires africaines, qui ne sont pas sans rappeler les paroles d’Arthur de Gobineau sur l’inéluctable et fatale dépravation morale des Phéniciens dès qu’ils furent au contact des Noirs : La polygamie, si chère aux peuples noirs ou demi-noirs, rend aussi, sous ce rapport, toutes les précautions inutiles .

Signalons que, près d’un an auparavant, Chantal Brunel, députée UMP, élabora une proposition de loi restrictive sur la polygamie . Et, dix ans avant, le 24 août 1993, la loi Pasqua ciblait le regroupement familial polygame ; quand, en vérité, un an plus tôt, au cœur même de l’Hémicycle, lors de son célèbre discours de Politique générale, Pierre Bérégovoy, sur l’égalité des sexes, et à propos des femmes issues de l’immigration, s’exclamait en ces termes : La polygamie, je le cite à titre d’illustration, ne peut être acceptée chez nous. Conformément aux recommandations du Haut Conseil à l’intégration, le Gouvernement cherchera les voies et les moyens de mettre fin, à l’avenir, au regroupement pour plusieurs épouses .

Et chacun se souvient des méprisantes paroles de Manuel Valls à l’endroit des commerçants noirs de sa ville d’Évry.

UNE GÉNÉRALISATION HÂTIVE

On le voit bien, quelque soient les cas, polygamie, délinquance ou taux de fécondité, les milieux politiques, intellectuels et médiatiques français s’accordent sur la mise à l’index des familles noires, en France même ou en Afrique. Toujours avec un seul argument : famille trop nombreuse. Ce pré-jugé est si ancré qu’on peut voir ou saisir sur le vif comment il prend corps chez Emmanuel Macron. En effet, son désobligeant propos appelle au jour la vérification suivante : quels sont « les pays [africains] qui font encore sept à huit enfants par femme ? »

Au vrai, pour qui consulte les chiffres officiels des organisations internationales, il n’y en a que deux : le Nigeria, avec un taux de fécondité de 8 enfants par femme, et le Niger avec 7,6 enfants par femme. Autrement dit, deux (2) pays africains sur cinquante-quatre (54). Pourquoi alors, de ces deux cas africains, Emmanuel Macron établit-il une hasardeuse généralité pour toute l’Afrique ?

En outre, lourde erreur cognitive, Emmanuel Macron ne prend nullement la peine (sans doute ne le sait-il pas) de pondérer le taux de fécondité par la densité de la population africaine (+30 hbts/Km²) qui reste quatre fois inférieure à celle de l’Europe (120 hbts/Km²) ni non plus par l’espérance de vie africaine qui est en moyenne de 57 ans, quand elle est de 69 ans au niveau mondial. Il exagère volontairement, là où Nicolas Sarkozy, obnubilé par la croissance démographique noire africaine donnait un taux de moins de 5% ?

Classons quelques taux de fécondité africains, en rappelant que la moyenne mondiale est de 2,42 enfants par femme. La France, qui se situe au 110ème rang mondial, est à 2,08 enfants par femme.

11 pays ont un taux de fécondité à peu près égal à celui de la France et se situent bien en-dessus de la moyenne africaine qui est de 5 enfants par femme : L’Île Maurice : 1,76 ; la Tunisie : 1,99 ; la Libye : 2,05 ; le Maroc : 2,13 ; la Namibie : 2,17 ; le Cap Vert : 2,29 ; l’Afrique du Sud : 2,33 ; Djibouti : 2,39 ; l’Algérie : 2,78 ; l’Égypte : 2,78 ; le Swaziland : 2,80 ;

6 autres pays ont un taux de fécondité établit entre 3,30 et 3,80 enfants par femme : le Kenya, le Zimbabwe, la Côte d’Ivoire, les Comores, la Gambie, le Soudan ;

22 autres pays se situent entre quatre et cinq enfant par femme : la Mauritanie, le Sahara occidental, l’Érythrée, le Ghana, Madagascar, la Guinée-Bissau, la République Centrafricaine, le Sénégal, le Gabon, le Togo, le Bénin, le Rwanda, Sao Tomé é Principe, le Tchad, la Guinée Équatoriale, la République démocratique du Congo, la République du Congo (Brazzaville), le Liberia, le Cameroun, la Sierra Leone, la Guinée (Conakry), la Tanzanie ;

9 pays sont entre cinq et six enfants par femme : l’Éthiopie, le Mozambique, le Soudan du Sud, l’Angola, le Malawi, la Zambie, le Burkina Faso et l’Ouganda ;

4  pays ont un taux de fécondité au-dessus de six (6) enfants par femme : la Somalie, le Mali, le Burundi ;

2 pays sont au-dessus de sept enfants par femme : le Niger (7,6) et le Nigeria (8).

Sur la base de ces chiffres de 2015, il appert qu’Emmanuel Macron non seulement commet une erreur d’appréciation mais donne également dans l’exagération et la généralisation hâtive. Est-ce son cabinet qui ne maîtriserait ni ne vérifierait les chiffres et lui en fournirait d’inexactes ?

Est-ce la force du pré-jugé qui occulterait l’observation objective ? Est-ce parce que nous sommes en présence d’un Chef d’État qui, à souhait, dramatise une situation pour se parer d’autorité ? En tous les cas, son injonction démographique à l’Afrique, qui est au cœur de sa réponse au journaliste africain, ne repose sur aucun fondement scientifique. En d’autres termes, c’est de l’arbitraire. Et c’est bien comme tel qu’il faut considérer une telle injonction, parce qu’elle s’appuie avec assurance et tranquillité sur des faits erronés, pour se parer d’autorité. Au fond, ce dire d’Emmanuel Macron est de peu de vérité, ni d’aucune force et même sans valeur. Et cependant, il nous a fallu le commenter.

 UN PROVOCATEUR INEXPÉRIMENTÉ

C’est que l’homme est volontiers provocateur et incline constamment au défi. Ainsi, après son sarcasme (ironie mordante) sur les kwassa-kwassa comoriens, après sa mise au défi adressée aux Chefs d’État de la Zone franc pour qu’il la quitte s’ils n’en étaient pas satisfait (menace et provocation), après avoir fait un pied de nez à son homologue malien en se rendant à Kidal sans passer par Bamako (mépris des règles d’usage), le voici, à présent, à sermonner publiquement les familles africaines noires en Afrique. Encore heureux qu’il n’ait pas suggérer l’idée d’une police de la fécondité, en rappel de Savonarole qui, en son temps, surveillait la sexualité des Catholiques.

En vérité, ces provocations sont l’expression d’un pli de son esprit ; un esprit qui, parce qu’il n’est pas authentique , cherche et recherche l’autorité, dans les moindres recoins et occasions. Alors, persiflage pour persiflage, peut-être devrions-nous songer à lui faire parvenir ce texte fameux de Hannah Arendt, Qu’est-ce que l’autorité ?, pour qu’il apprenne et sache, enfin, ce que cela signifie, et afin qu’il ne s’abîme pas plus longtemps dans un autoritarisme désuet, comme cela est ressorti avec netteté de sa « confrontation » avec son ex-Chef d’État-major, le Général Pierre de Villiers. Dans L’art de la guerre, bien plus modeste, Machiavel en guise d’autodérision se qualifiait de « général de papier ». Aussi, malgré toutes ses grandes connaissances sur la guerre, il eût l’humilité de ne pas se croire meilleur que les officiers militaires. Au reste, Emmanuel Macron n’a-t-il jamais lu L’art de la guerre de Sun Tzu, qui fait le portrait idéal du chef de guerre ? Ce peut être une source littéraire instructive. A-t-il étudié De la guerre de Carl von Clausewitz ? Même l’expérience littéraire des armes et de leur usage semble faire ici défaut. Sinon comment expliquer qu’il réduise la problématique des armes à une question budgétaire ? Certes, « on » peut être ou devenir « chef des armées » par la Constitution et surtout disposer de l’arme de dissuasion nucléaire sans aucune expérience du feu et des armes. En effet, Emmanuel Macron est le premier Chef d’État qui, sous la 5ème République, n’a pas fait de service militaire. Un chef des armes sans aucune pratique militaire est donc possible. Mais, la distinction entre le constitutionnel et réel devrait obliger à quelque modestie. Et être infatué à ce point est une erreur dans le proto-kollon d’État. Cette immodestie est résumée par le Général Pierre de Villiers : « Parce que tout le monde a des insuffisances, personne ne mérite d’être aveuglément suivi ».

C’est le début du déclin de Jupiter. Et parce que la France est en République, en démocratie et fait encore nation « belle et rebelle », comme le chantait si bien Jean Ferrat.

Ce penchant à la provocation, il ne le fait cependant pas avec tous. On l’a vu déférent et pénitent à Alger, petit élève studieux à Berlin et sujet sage à Londres. Peut-il de la sorte s’adresser aux Chinois ou aux Nord-coréens ? Ou à son homologue angolais ? Non ! Car ses provocations sont toujours à l’adresse de ceux qu’ils croient plus faibles, tels les États noirs francophones. Et bientôt ce sera le tour des familles noires de France. Mais qu’on n’y voit pas de racisme, comme inclinent à le croire nombre d’intellectuels noirs. Car, à moins de paradoxe raciste, jamais un Président français n’aura autant fait élire de députés noirs à l’Assemblée nationale.

Somme toute, les erreurs et les provocations publiques d’Emmanuel Macron ne traduisent, en définitive, que la faiblesse structurelle des États noirs francophones, la dispersion de la communauté noire de France et la veulerie de la « petite-bourgeoisie » noire de France. Toutes ces provocations africaines ne sont donc que le résultat de ces faiblesses-là. D’autant que, en France, il est toujours facile de moquer l’Afrique. Car cela ne coûte rien, ni politiquement ni socialement et moins encore diplomatiquement.

QUI SE NOURRIT DE LA FAIBLESSE DE L’AFRIQUE ?

Emmanuel Macron serait bien inspiré de réentendre quelques vérités énoncées par deux de ses prédécesseurs, sur les raisons des faiblesses de l’Afrique.

Dans une allocution fameuse, François Mitterrand dénoncera publiquement l’injustice : « Est-il normal que l’Afrique et l’Amérique latine, pour ne citer qu’elles, aient vu leurs recettes d’exportation diminuer constamment tout le long de la dernière décennie, qu’en dépit des aides multiples qui lui sont destinées, le Sud, en fin de compte, finance le Nord, puisque les transferts nets du Sud vers le Nord se sont encore accrus cette année de 10 milliards passant de la sorte à 43 milliards de dollars ? » .

De cet état de fait, Jacques Chirac, plus direct, n’en fera pas une question morale, comme l’avait fait François Mitterrand. À sa façon, plus direct, il dénoncera le long pillage de l’Afrique : « On oublie seulement une chose, dira-t-il, c’est qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation, depuis des siècles, de l’Afrique ; pas uniquement, mais beaucoup vient de l’exploitation de l’Afrique ; alors il faut avoir un petit peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, mais de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains, je dirais, ce qu’on leur a pris ; d’autant que, c’est nécessaire, si l’on veut éviter les pires convulsions ou difficultés, avec les conséquences politiques que cela comportera dans un proche avenir » . Piller

Quelques années plus tôt, le 19 janvier 2001, lors du Sommet France-Afrique (Yaoundé), en réaction à une lettre « sévère » de l’épiscopat français sur les régimes autoritaires africains, Jacques Chirac, bière à la main, improvisera une discussion avec des journalistes, dans laquelle il exposera sa thèse sur l’origine et les causes des faiblesses africaines : « Nous avons saigné l’Afrique pendant quatre siècles et demi. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières ; après, on a dit : ils [les Africains] ne sont bons à rien. Au nom de la religion, on a détruit leur culture et maintenant, comme il faut faire les choses avec plus d’élégance, on leur pique leurs cerveaux grâce aux bourses. Puis, on constate que la malheureuse Afrique n’est pas dans un état brillant, qu’elle ne génère pas d’élites. Après s’être enrichi à ses dépens, on lui donne la leçon » .

Que celui qui a des oreilles pour entendre, regarde !

Emmanuel Macron le fera-t-il ? L’homme est ainsi formé qu’il ne connaît pas assez l’histoire de France , moins encore les grandes idées des Lumières, et rien du Code noir, ni non plus sait-il ce que penser veut dire. Certes, dans son ouvrage célèbre , Paul Ricoeur remercie Emmanuel Macron pour sa contribution. Mais qu’a retenu ce dernier du philosophe ? Bien peu. Il aurait, étudiant, rédigé un mémoire de maîtrise sur l’idée de « L’intérêt général chez Hegel » ; mais Étienne Balibar, qui est censé l’avoir dirigé, n’en a pas gardé souvenir. Et, fait étonnant, Emmanuel Macron ne semble savoir que fort peu de choses de la dialectique (mis à part son expression « en même temps » qui en est l’une des formes les plus dégradées) et de l’État (incarnation de l’intérêt général) chez Hegel.

En tous les cas, qu’Emmanuel Macron garde raison, à mépriser autant les noirs Africains. Car il est un « mystère » de la 5ème République : le déclin de tout Président français s’amorce en Afrique noire, pour s’achever en France. Excepté Charles de Gaulle (octroi des indépendances) et François Mitterrand (Discours de la Baule), il en a été ainsi pour Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Et déjà, semble-t-il, pour Emmanuel Macron.

Au fond, depuis 2007, la France est traversée par une ligne de médiocrité. Et c’est cela même le problème.


[1] Sommet du G20 2017, du 7 – 8 juillet, Hambourg, Allemagne.

[2] Hervé Le Bras, Éditeur Olivier Orban, Paris, 1991.

[3] PF. Tavares, Des principes et des règles de la politique d’immigration en France,

[4] Gérard Larcher, Le Monde du 16 novembre 2005.

[5] Bernard Accoyer, RTL, 15 novembre 2005.

[6] H. Carrère d’Encausse, Interview à titre d’Expert sur la chaîne russe NTV, 14 novembre 2005. Outre les constructions fautives, il est frappant d’entendre la secrétaire perpétuelle afficher tranquillement mépris et préjugés. Mais l’étonnant ici est que le média russe la sollicite comme spécialiste des crises urbaines. Qu’il est facile de parler de ce qu’on ne sait pas, en affichant air et arguments d’autorité.

[7] A. de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, L. 2, Chap. III, p. 224.

[8] Chantal Brunel, auteur d’une proposition de loi sur la polygamie (8 mai 2004) retirée, dira : les violences ont eu cet avantage que l’on ose à présent parler de certains problèmes jusque-là tabous. On va enfin pouvoir se recentrer sur nos valeurs […] il convient d’envisager des mesures dissuasives complémentaires (sanctions pénales, tutelle des prestations).

[9] Loi relative à l’interdiction du regroupement familial polygame, sanctionnée par le retrait de titre de séjour, de l’époux et du conjoint, et son remplacement par une carte avec mention visiteur.

[10] Pierre Bérégovoy, Discours de Politique générale, Assemblée Nationale, 2 avril 1992. 

[11] Authentique signifie qui tire son pouvoir de soi-même, et non d’autre chose.

[12] Constitution française, Titre II, article 15.

[13] Décret du 12 juin 1996 sur la maîtrise de l’arme nucléaire stratégique.

[14] Discours de François Mitterrand, 45ème Assemblée générale des Nations Unies, New York, 24 septembre 1990.

[15] Interview de Jacques Chirac à retrouver sur YouTube ou Dailymotion.

[16] Philippe Bernard et Jean-Pierre Turquoi, France-Afrique, la fin des ‘’années Chirac’’, Le Monde, 15 janvier 2007. Vincent Hugeux, Le testament de Chirac l’Africain, en donne une version légèrement différente : « Ce continent, nous lui avons d’abord pris ses richesses. C’est curieux, disait-on alors, ces Africains ne sont bons à rien. Puis les colons ont envahi ses bois sacrés, pillant le cœur même du chamanisme. C’est étrange, s’étonnait-on, ces gens-là n’ont pas de culture. Aujourd’hui, on agit de même, mais avec plus d’élégance. L’Occident leur pique leurs cerveaux, par le biais d’une institution condamnable : les bourses. Il s’agit là, à mes yeux, d’une autre forme d’exploitation. Soyons clairs : on s’est bien enrichi à ses dépens. Nous devons, c’est vrai, encourager la marche vers la démocratie. Mais sans arrogance, sans humilier », L’Express, 13 janvier 2007.

[17] Voir ses confusions entre Napoléon 1er et Napoléon III, selon les dires de Donald Trump. Ou encore l’histoire des Outre-Mer.

[18] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, le cite en ces termes : « Emmanuel Macron à qui je dois une critique pertinente de l’écriture et la mise en forme de l’appareil critique [corrections] de cet ouvrage », Seuil, Paris, 2000, pages III – IV.

[19] Ce travail universitaire de maîtrise m’a été signalé par Jean-Luc Attobrah. Nous n’en avons pas trouvé trace à l’Université de Nanterre.

Côte d’Ivoire : le rôle de la peur en politique

lundi 

17 juillet 2017 à 09:45

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Une nouvelle donne, pour le moins inquiétante, agite, anime et oriente désormais la classe politique ivoirienne : la peur, qui reste un « état affectif » primaire mais aux conséquences parfois dramatiques voire irrémédiables.

Et comme si les crises post-électorales (2011), sociales (2016 – 2017), militaires (2017) et budgétaires (2017), la profonde corruption des élites dirigeantes (blocage de la redistribution des richesses) et le procès de Laurent Gbagbo (frustration de près de la moitié des Ivoiriens) ne suffisaient pas à un peuple qui souffre déjà de tant de maux, voilà que sa classe politique lui inflige à nouveau un supplice : sa propre peur transformée en agenda politique. Et, dans le fond, il ne s’agit de rien d’autre. Ainsi, la mi-mandat du second mandat de l’actuel Président de la République cristallise-t-elle de fortes tensions, ravive-t-elle des ressentiments et des rancœurs, et entrouvre la fin d’un quinquennat qui s’annonce sous de mauvais auspices.

Malgré ce tableau, rien n’y fait. Au contraire. La raison recule, la peur avance. En un trimestre, cette nouvelle crise s’est accélérée : la peur a gagné les états-majors des partis politiques de la majorité présidentielle et les probables ou supposés candidats aux élections présidentielles de 2020. L’appel de Daoukro, que nous avions à l’époque qualifié de première tropicalisation du système Poutine – Medvedev, semble avoir perdu de sa vigueur initiale. Cet appel, qui consolidait une alliance, semble à présent la fragiliser. Pouvait-il en être autrement ? Sera-t-il appliqué ? À moins qu’on nous ne soyons devant son habile mise en œuvre, avec l’éviction des « jeunes », des « quinqua » et des sexagénaires, au profit d’un candidat pour lors inconnu. De même, la nouvelle Constitution ne paraît plus être un repère, pour la vie publique. Est-ce un texte désormais « vide », parce que l’institution-pivot, la Présidence de la République a tant perdu en crédibilité ces derniers mois, sous l’effet conjugué des crises multiples ? Les partis politiques et les factions sont dépassés par les événements et sont entrées en tension et internes et externes. L’emballement tend à se généraliser. Tout le monde y va de son commentaire. Les éditorialistes, par leurs textes parfois incendiaires ou quelquefois pessimistes, ajoutent à la panique des clans et déconcertent les citoyens. Les instituts de sondage, comme toujours, entendent orienter les opinons publiques et les décideurs, mais finalement amplifient les tensions. Qui recherche le chaos en Côte d’Ivoire ? À qui cela devrait-il profiter ? Et qui rendra compte, après le désastre ? Quelles sont les responsabilités morales des uns et des autres ? Il n’y a pas si longtemps, Laurent Gbagbo était le « problème ». Il est à La Haye. Son parti, le Front populaire Ivoirien est tétanisé. La communauté internationale, elle, est devenue discrète, comme si elle ne voulait pas aider à chasser les nuages qui s’accumulent dans le ciel ivoirien ? Bientôt, si les Ivoiriens ne se ressaisissent pas, ce sera à la France d’intervenir, ce qui accroîtra la dépendance de l’État ivoirien.

Dans un tel contexte, certaines fâcheuses décisions peuvent être prises qui mettront le feu aux poudres, ou qui accéléreront ou modifieront les échéances politiques et le calendrier électoral, ou encore susciteront des affrontements sanglants. La peur guide à présent tous les calculs, petits et grands. La sérénité et la sagacité sont en retrait. Un tête-à-tête qui, il y a un an encore, ne suscitait pas de commentaires particuliers fait à présent l’objet de suspicion, d’analyses perfides et accroît les anxiétés politiques.

La période du « sang chaud » est donc ouverte. Tout devient une « affaire de garçons » et Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, n’avait pas tort de moquer la stupidité infantile qui consiste à toujours avoir le dernier mot. Alors, on se fait peur à avoir peur, tels les spectateurs qui paient leurs tickets pour aller voir des films d’horreur pour s’effrayer. Par exemple, lors d’un récent meeting, le Ministre de l’intérieur avertit aux risques de conflits internes et pointe du doigt des traitres, sans les nommer. Un porte-parole se mouche et lui répond, via Facebook, à demi-mot que son camp n’est pas peureux. « Ça va finir en choukouya » (comprenez ici « en boucherie »), me disait, il y a trois ans, le sympathisant d’un parti de l’actuelle majorité présidentielle.

Comme si, en Côte d’Ivoire, la concertation politique, le dialogue démocratique, les instances publiques de la République ne suffisaient plus. Dans ce contexte, la peur fausse toutes les analyses et poussent à l’erreur.

Dans l’histoire politique, les « facteurs superstructurels » (religion, idéologie, sentiments, etc.) deviennent déterminants en période de crise. Ceux qui décident doivent garder leur sang-froid et accompagner leurs décisions de réflexions profondes. Dans Les Suppliantes, ouvrage dans lequel, pour la première fois au plan littéraire, le peuple décide de son avenir et fait naître la démo-cratie, Euripide formule une idée remarquable, à l’adresse d’un roi : « Tu as écouté le sang chaud, et non les têtes sages ». La suite se laisse deviner.
La classe politique ivoirienne est frappée du même mal que Bucéphale, le célèbre cheval qui prenait peur à chaque fois qu’il voyait sa propre ombre. Alexandre le Grand le dompta en lui apprenant que les ombres ne sont rien.

La peur sera toujours mauvaise conseillère. Ceux qui savent, ceux-là savent que la Côte d’Ivoire aurait pu s’épargner le drame horrible des massacres de Duékoué, si les principaux responsables politiques avaient gardé leur sang-froid et donner une chance à la dernière mission de l’Union Africaine lors de la crise post-électorale. Mais enfin, comme le dit Hegel, « les gouvernements ne tirent jamais les leçons de l’histoire » ; ce qui, cependant, ne saurait nous empêcher d’appeler toutes les forces politiques ivoiriennes à des actes de raison. La peur, dussions-nous le répéter, est toujours mauvaise conseillère.

Et la Côte d’Ivoire mérite mieux : un régime parlementaire.

Parution : La Conspiration des médiocres

samedi 

24 juin 2017 à 09:10

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CouvertureJe vous annonce la sortie de mon ouvrage La Conspiration des médiocres en format kindle  téléchargeable sur amazon.fr. Il est désormais disponible broché.

Il s’agit de dénoncer les agissements des médiocres. Ils ont bâillonné la Nation. Quant à la République, ils l’ont usée jusqu’à la corde. Elle s’en trouve fort affaiblie et en ressort grandement éculée, semblable à une « dépouille ». Car ils ont dévissé la devise de la République que fixe le Titre I, article 2 de la Constitution. En effet, ils ont remplacé la Fraternité par les communautés ; converti l’Égalité entre inégaux en injustice populaire (sociale et économique) et, à la belle Liberté, substitué le libertinage et la maximisation du profit. Que de coups d’État !

 

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits