Présidentielles françaises : les candidats et leurs classes sociales

lundi 

20 mars 2017 à 08:05

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Dans deux textes célèbres, Les luttes de classes en France (1850) et Le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte (1851), Marx analyse rétrospectivement la signification et le sens des événements qui débutèrent le 25 février (départ de l’insurrection) et s’achevèrent, en juin, par le premier grand affrontement direct et violent de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie, la Révolution de 1848, qui se solda par la défaite du prolétariat.

Au vrai, pour sa description des faits, Marx (hégélien à ses heures, comme il aimait à le rappeler) s’inspire très largement de la dialectique (méthode) de Hegel (formation, unité, contradiction, scission, lutte, défaite, résolution et dépassement) qu’il reprend, de façon matérialiste (rapports de production, forces productives et facteurs superstructurels), pour saisir le cours et la portée de ces événements.

Ces deux textes restent d’une grande vigueur, pour qui veut comprendre la situation actuelle de la France. Deux exemples suffiront, pour l’attester. Tout d’abord, on ne saisit pas l’alignement progressif et actuel des petits paysans derrière le Front National, si l’on ne se rappelle pas que ce parti politique a récupéré le bonapartisme duquel est née la petite paysannerie qui, en 1848, représentait trois-quarts de la population totale française et qui ralliera le coup d’État de Louis-Bonaparte, en se souvenant de sa dette à l’égard de Napoléon Bonaparte. Marx le démontre bien. Ensuite, l’abandon actuel du prolétariat, tel que théorisé et proposé par Terra Nova (matrice intellectuelle du Parti socialiste français) s’inscrit dans le prolongement de la défaite de juin 1848, tout comme la chute de la social-démocratie française et sa mutation en social-libéralisme, sans le rappel de cet arrière-fond historique. Christophe Cambadélis, Manuel Valls, François Hollande n’en sont que les continuateurs.

Mais ce n’est pas cet aspect qui nous importe. Ce qui, ici, retient notre attention, c’est le point d’analyse par lequel Marx met en exergue le fractionnement de la bourgeoisie en fractions opposées, les atermoiements politiques de la petite bourgeoisie, le rôle décisif de la paysannerie et le surgissement du prolétariat comme acteur majeur. Chaque fraction de classe, note-t-il, avait ses représentants dans les appareils exécutifs (gouvernement, bureaucratie et armée) et au sein du corps législatif (députés).

C’est cette représentation politique des classes sociales que nous voulons retenir ici, pour indiquer quels intérêts particuliers défend chaque candidat aux présidentielles d’avril et mai 2017 :

Emmanuel Macron représente les intérêts particuliers de la bourgeoisie financière (grandes banques, fonds de pension, fonds vautours, groupes d’uberisation), celle surgit des nationalisations socialistes de 1981 (lire L’oligarchie des incapables de Sophie Coignard et Romain Guibert) et qui, précisons-le, avait été battue en 1848 par la bourgeoisie industrielle (Marx). Dès lors, quoi de moins étonnant que ce soient précisément les jeunes loups « socialistes » de ces années de nationalisations et de désindustrialisation (Laurent Fabius) qui aient spontanément rejoint Emmanuel Macron : G. Collomb, J. Delanoë, François Hollande, etc. Ce sont également eux qui détricotent avec ardeur le programme social du Conseil national de la Résistance (CNR) adopté en mars 1944, et dont le second volet concernait les ‘’réformes économiques et sociales’’ : sécurité sociale universelle, retraite pour tous, nationalisations des grandes entreprises et banques ayant collaboré, suffrage universel, indépendance de la presse, etc.). Or, ce programme du CNR reprenait, en fait et pour l’essentiel, les avancées sociales de « la République sociale » proclamée en 1848 (république et droit au travail) imposée par Raspail, Lamartine, Blanqui et les autres leaders.

Bref, 1848, c’est la défaite de la bourgeoisie financière naissante. 2012, c’est la régénération et l’amorce de la grande revanche de la bourgeoisie financière. Et, pour ce faire, son estafette politique commencera par une ruse (et non une menterie) qui prit corps dans le Discours du Bourget (22 janvier 2012) : « Mon véritable adversaire, dira François Hollande, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ». La supercherie produira ses effets. 2017, c’est la finalisation du dévoilement. Tous les masques sont tombés. Certes, « le monde de la finance » n’a toujours « pas de parti », mais il a désormais un mouvement baptisé En marche ; il a le « visage » de la jeunesse et présente son « candidat » : Emmanuel Macron, qui entend être « élu » et « gouverner ». Et, est-il encore besoin de le préciser, Emmanuel Macron est la « création », peut-être même la seule création et l’unique héritage de François Hollande. Quelle « péripétie », au sens d’Aristote : par un retournement, c’est le prétendu et autoproclamé « adversaire […] du monde la finance » qui a créé Macron, dans une dénégation complète de son Discours du Bourget. L’histoire, quand elle est ironique, sait souvent être juste. Le bal diurne des « médiocres » est engagé, sur le fond d’une « sonate à trois » : le continuo (basse continue) est exécuté par le clavecin des médias, tandis que les trois instruments qui assurent l’intérêt mélodique sont joués par les instituts de sondage, les financiers et les déserteurs des autres partis.

Chacun peut alors aisément comprendre que le représentant de la bourgeoisie financière ne puisse avoir de véritable projet de société ou exposer ouvertement le programme politique de cette classe, pour deux raisons : d’une part, il ne peut afficher cette appartenance-là, sous peine de rejet massif, et, d’autre part, ne saurait reconnaître qu’il est le défenseur de cette fraction de la bourgeoisie, d’autant plus que celle-ci reste la principale responsable des crises financières de 2007 et 2008 (subprimes, crise des liquidités, frappes fiscales, etc.). Aussi ne peut-il que présenter un fourre-tout programmatique enrobé d’un fatras idéologique où tous les contraires se valent. Il n’est point besoin d’être grand clerc, pour remarquer que ce fourre-tout est de même nature et de facture identique à la loi qui porte son nom, la Loi Macron, qui n’est qu’un grenier de plus de trois cents (300) objets divers.

C’est pourquoi, en lieu et place d’un projet et faute d’un programme réel, Emmanuel Macron dont l’objectif politique est de faire coïncider les intérêts particuliers de la bourgeoisie financière avec ceux de la nation, est pris par un incessant vertige qui le conduit à changer quotidiennement d’avis ou d’opinion sur tous les sujets qui se présentent à lui. Vérité du matin est toujours mensonge du soir. Il n’y a que les médias pour ne pas voir cette instabilité conceptuelle et une Justice (qui n’est pas toujours le Droit) pour lui accorder ses indulgences.

François Fillon représente les intérêts de la bourgeoisie industrielle. C’est le cœur de son programme. Au reste, cela explique, en grande partie, ses difficultés judiciaires quotidiennes qui ne visent qu’à l’amoindrir et le décrédibiliser, afin de l’éliminer du second tour, à défaut de l’avoir écarté du premier tour. Cette fraction de la bourgeoisie a trouvé son champion, dont le projet de société est simple et clair : reprendre ce que Marx a appelé « le perfectionnement de l’appareil d’État » français, réarmer l’industrie française et réaffirmer le primat de l’identité de la France.

En tous les cas, jamais, sous la Cinquième République, les deux fractions de la bourgeoisie française (financière et industrielle) ne s’étaient aussi âprement opposées, dans une lutte à mort où tous les coups sont permis.

Marine Le Pen, césariste et nationaliste, porte la fraction de la petite bourgeoise urbaine parvenue à représenter les ouvriers et les petits paysans et qui, en raison de « l’égalité numérique » (un homme, une voix (Aristote), constitue la masse démocratique. Les petits paysans ont la mémoire de leur histoire. Marine Le Pen a réussi un véritable coup de maître, en dépossédant la gauche de ses bases sociologiques.

Jean-Luc Mélenchon représente la petite bourgeoisie démocrate qui veut revigorer la social-démocratie, au sens exact (non déformé) du mot, à savoir l’alliance politique de la petite bourgeoisie et du prolétariat. Mais il semble manifestement avoir oublié, et avec beaucoup de désinvolture, deux faits majeurs : le rôle de la petite paysannerie et l’importance des facteurs superstructurels (identité, religion, traditions, conservatisme, etc.).

Benoît Hamon voudrait représenter les couches pauvres urbanisées et les fonctionnaires. C’est le retour proclamé du « socialisme utopique » : revenu universel, raréfaction du travail, substitution des robots (qu’Aristote a été le premier à théoriser) et extension généralisée de tous les droits (religieux, économiques, etc.).

Dupont-Aignan s’est arcbouté à la filière des petits artisans et s’efforce d’en être l’inaudible porte-parole. Son horizon est borné.

En somme, loin d’être sortie de la problématique des événements de février à juin 1848, la France est plus que jamais traversée par les conflits d’intérêts de classes qui marquent bien plus qu’on ne le croit les élections présidentielles d’avril et de mai prochains. Et, fait stupéfiant, ce sont les trois principales fractions de la bourgeoisie et de la droite françaises (Marine Le Pen, François Fillon et Emmanuel Macron) qui font de parfaites analyses de classes, tandis que les deux grands candidats de la gauche, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, ne savent pas ce que sont les intérêts de classe. Les audacieuses dimensions écologiques de leur programme respectif ne peuvent suffire à cacher leur renoncement au discours de classes. Par un curieux retournement de l’histoire, la droite française procède à des analyses de classes, alors que la gauche oublie d’en faire. Et c’est là une des clés du fractionnement politique et du désarroi stratégique et tactique de la gauche en France. Et de toute évidence, Jean-Luc Mélenchon ne peut pas être Auguste Blanqui. Benoît Hamon ne sait pas être François-Vincent Raspail.

Macron, les bras cassés de la République et Donogoo-Tonka

jeudi 

9 mars 2017 à 08:32

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Annonce publique : jeune candidat recherche soutiens pour les présidentielles !

Et puis, en grand théâtre pour les uns, en génuflexion pour les autres, mais tous à la queue-leu-leu, on ne voit poindre que des fins de carrière : Gérard Collomb (PS) le revanchard, François Bayrou (MoDem) l’aigri, Robert Hue (ex-PC) l’égaré, Alain Madelin (?) l’incertain, Daniel Cohn-Bendit (ex-EELV) la pagaille, François de Rugy (EELV) le félon, Patrick Braouezec (PC) l’endommagé, Dominique de Villepin (LR) l’amertume, Bertrand Delanoë (PS) la casuel, Bernard Kouchner (?) le désespéré, Claude Bartolone (PS) le vexé, etc. Dans la file d’attente : François Hollande, et quelques autres.

Pour peu, on croirait être au cœur de la République des Grenouilles dont Jean de la Fontaine met en fable la croassante unanimité près des étangs. Mais, au vrai, nous sommes en présence du célèbre et prestigieux troupeau de Dindenault, qui vendit un mouton à Panurge. Or, ce dernier, après cet achat, jette à l’eau un mouton qui est aussitôt suivi aussitôt par tout le troupeau. Et, drame, Dindenault voulant sauver son cheptel finit lui-même par se noyer.

C’est à un spectacle à peu près identique que nous assistons avec cette République de « bras cassés » qui ont échoué politiquement et sont responsables de la situation dans laquelle se trouve la France. Cet aréopage riche d’un beau plumage croit impressionner le corps électoral par la mise en scène des ralliements successifs à Macron.

Misère de la politique : unanimes, ces « bras cassés » de la République ont trouvé deux prétextes. En premier lieu, la victoire du Front National, dont Macron serait devenu, en un trimestre, le seul antidote. C’est l’argument de la peur et du réflexe. La crainte n’est pas le principe de la République, disait Montesquieu, après Aristote. Ce n’est donc pas l’argument de la raison naturelle et de la maîtrise de soi. En second lieu, le revenu universel de Benoît Hamon, considéré comme pure folie macro-économique, c’est-à-dire, en leur langage, un crime de lèse-capitalisme.

Mais la ficelle est trop grosse et la nasse bien petite. En effet, bien étrangement, c’est juste après le retentissant échec de l’élimination de François Fillon, que surgit une autre ruse : Macron, seul rempart démocratique contre le Front National et le Mouvement Bleu Marine. Macron rempart, le seul à pouvoir terrasser le Dragon national ? C’est une farce, dont on pourrait et on devrait pouffer. C’est, au reste, ce que fait « Ridicule TV » qui met ironiquement en exergue le burlesque des discours de Macron. Ah, nos moutons de Panurge !

Mais sur quels éléments se fondent donc les bras cassés de la République ? Une fois de plus, les sondages ! On n’en aura jamais eu autant, pour tenter de nous convaincre. Mais voyez l’astuce :

Les instituts de sondage, en particulier Elabe et Sofres, affirment que Macron recueillerait (actuellement) 25,6% d’intentions de vote. Mais, précision utile, avec 55% d’indécis (choix non définitifs) parmi ces 25,5%. Calculons donc : 55% (d’indécis) sur 25,5% d’intentions de vote, cela fait 14,08% de votants « affirmés » pour Emmanuel Macron. Tel est le vrai niveau de Macron sur la base des sondages, si tant est qu’il est encore permis de leur accorder quelque crédit.

Chacun l’aura compris. La ruse consiste ici à faire admettre aux électeurs ce qui est irréel, afin qu’ils ordonnent et conforment leurs votes à cette mystification. La ruse est ancienne : Macron pèse 14,8%, mais puisque « on » veut qu’il atteigne les 25,5% de vote, ce score lui est accordé par avance, à grands renforts de matraquage médiatique.

Ce type de ruse est ancien. Il porte même un nom : la « théorie de Donogoo » que Bernard Hirsch (dit Bernard l’Africain) a mis en œuvre pour bâtir le nouveau Cergy. Il l’expose dans L’invention d’une ville nouvelle : Cergy-Pontoise, 1965 – 1975, récit d’un témoin. Mais, en réalité, Bernard Hirsch ne fait que reprendre l’intrigue d’une pièce de théâtre de Jules Romains, Donogoo-Tonka. L’intrigue est simple et le dénouement rocambolesque.

Reprenons ici le résumé de l’aventure que fait l’équipe de Terres Nykthes :

« Lamendin, peintre et architecte raté, recyclé dans les assurances, a des inclinations suicidaires. Il regarde le canal avec les yeux de qui est sur le point de sauter à l’eau. Il est dissuadé de son projet par un ami qui lui impose d’aller consulter un certain Ruffisque, un savant brésilien spécialisé dans la guérison des candidats au suicide. La thérapie appliquée fonctionne à merveille : le « suicidothérapeute » jette notre dépressif sur le chemin du professeur Le Trouhadec, en lui enjoignant de remettre sa vie entre les mains de cet homme. Le Trouhadec est un éminent géographe déchu : dans la somme qu’il a publiée au sujet de l’Amérique du Sud, il a minutieusement décrit une ville – Donogoo-Tonka – dont il est avéré… qu’elle n’existe pas et cela tache irrémédiablement sa carrière : cette erreur est devenue un obstacle rédhibitoire à son élection à l’Institut…

Lamendin alors surgit comme un miracle : à peine Le Trouhadec lui a-t-il confié son vœu le plus cher qu’il entreprend de trouver comment permettre au savant d’être élu à l’Institut. Lui vient l’idée de réparer l’imposture de la ville-qui-n’existe-pas… en la créant. Plus exactement, il va générer l’idée de Donogoo-Tonka ; il va faire naître cette ville dans les esprits en tissant autour de son nom tout un réseau de mensonges – par exemple de mirifiques possibilités d’investissements immobiliers assises sur de supposées ressources aurifères – qui vont constituer les fondements d’une « Société franco-américaine pour l’embellissement de Donogoo-Tonka », montée avec la complicité de Margajat, un banquier au moins aussi filou que lui… Le succès est foudroyant : des quatre coins du monde des migrants se mettent en mouvement pour aller à la conquête de ce nouvel Eldorado – que bien entendu ils ne trouvent pas. Il n’y a pas de ville ? Eh bien construisons-la ! C’est ainsi que les grugés se liguent pour faire sortir des sables Donogoo-Tonka… dont le profit retombera dans l’escarcelle des escrocs du premier jour. « Le Trouhadec dans tout ça ? Il n’est pas le dernier à tirer de ce coup monté les marrons bien rôtis puisqu’il parvient là où il voulait aller : à l’Institut « .

Avec Macron, c’est du Donogoo que l’on nous sert. Macron : un rempart bâti avec des sondages, de la pierre friable.

Il n’a pas de programme et ne peut en concevoir. Il ne sait pas ce qu’est un projet. Un programme, dussè-je le redire, est le « grammage » (répartition des poids) d’un pro-jet. Il présente au public un grand et vaste fourre-tout républicain, qui n’augure rien de bon pour la France.

Le cas Fillon : « les blessures de l’esprit ne laissent pas de cicatrices »

vendredi 

3 mars 2017 à 08:00

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De mémoire, sous la Cinquième République, il n’est pas de drame électoral d’égale ampleur et dont les conséquences n’ont pas encore été suffisamment mesurées que celui que nous vivons aujourd’hui. Par exemple, tout le bloc central de la Constitution de 1958 qui définit les prérogatives du Président de la République, c’est-à-dire le Titre II, des articles 5 à 19, se trouve ébranlé ; de même, les mœurs politiques devront être profondément modifiées. En effet, dans les municipalités, les conseils régionaux et départementaux, pourquoi donc les maires (et leurs adjoints) et les président(e)s de conseils garderaient-ils le droit de faire embaucher leurs épouses ou époux, leurs enfants, leurs maîtresses ou amants, leurs frères et sœurs, belles-sœurs, beaux-frères, etc., alors que les députés et sénateurs ne le pourraient plus ? C’est tout l’édifice public qui sera impacté. Au fond, plus rien ne sera comme avant. Bref, le « cas Fillon » est porteur d’un bouleversement sans précédent et nul ne sait si la Cinquième République lui survivra. Au demeurant, de tous les candidats en lice, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon sont les deux  « caractères » qui « font » présidentiables. Et peut-être même que l’éviction du premier et l’impossibilité matérielle (problème de parrainages) d’être élu pour le second participent de l’affaissement de la Cinquième République, par une prodigieuse ruse de l’histoire.

En tous les cas, par maints côtés, « le cas Fillon » est instructif, en particulier par son contexte, dont le tissage est complexe. En effet, alors que la victoire lui était promise, une bourrasque judiciaire vient éloigner, croit-on, ce qui était à portée de mains. Mais, manifestement et sans le dire, François Fillon s’entête et s’inspire de la fable de Jean de La Fontaine, «Le chêne et le roseau » (Livre I, 22). Chacun comprendra que l’Aquilon ici, bien évidemment, c’est la Justice, prompte comme jamais elle ne l’a été à souffler et à le balayer. Et lui, rigide sur sa souplesse légitime acquise lors des Primaires, s’imagine comme le roseau, qui plie mais ne rompt pas.

Sous ce rapport, qui ne se souvient des présidentielles de 1995 que le Conseil constitutionnel valida alors qu’il aurait pu et dû l’invalider, pour comptes de campagnes « irréguliers » de Jacques Chirac et Édouard Balladur (Roland Dumas, Le Figaro et Le Monde, 28 janvier 2015). Roland Dumas, alors président du Conseil constitutionnel, aura même le sentiment d’avoir « sauvé la République ». Ce fut, crut-il, de bon sens qu’il fit adopter cette décision. Mais le Parquet national financier (PNF), de création récente, ne s’embarrasse pas de tels scrupules, aussi fondée en droit que soit sa célérité. Il donne même le sentiment (vrai ou faux) de vouloir infléchir le cours des présidentielles d’avril et mai 2017. Il gagne ainsi en importance et en influence, mais il n’est pas si sûr qu’il n’en sorte pas profondément affaibli. Car, désormais, il ne pourra plus rien laisser passer ; ce qui en soi sera une bonne chose. Mais les deux pouvoirs politiques (exécutif et législatif) l’accepteront-ils ? Par ailleurs, si au terme de l’instruction judiciaire, François Fillon n’était pas condamné ni mis en examen, mais qu’il avait été conduit à se retirer, quelle sera la légitimité politique et éthique du prochain Président de la République ? Le « cas Fillon » est d’autant plus complexe que François Fillon, d’une part, a une base électorale et politique bien plus forte et plus mobilisée que les fédérations de son parti politique (Les Républicains) qui ne peut espérer remporter les présidentielles sans ou contre lui. Et qu’adviendra-t-il des fonds collectés lors des Primaires et des dons qui sont le nerf de la guerre ?

Au reste, le contexte du « cas Fillon » est complexifié par l’état des forces politiques actuelles. La gauche française est fragmentée, après un désastreux mandat de François Hollande qui laisse un parti socialiste en état de décomposition critique et une extrême-droite plus vigoureuse que jamais.

Et contrairement aux apparences, le centre (gauche et droit) est désemparé. Certes, les médias français ont leur chouchou et les instituts de sondage leur candidat : Emmanuel Macron. Mais celui-ci, qui est un vent qui vend du vent à grand renfort d’oukases et de batteries, pourrait être la seconde victime collatérale du « cas Fillon », si jamais le centre droit se choisissait un champion, comme cela se laisse de plus en plus entendre.

Au total, là où la Cinquième République croyait avoir trouvé une idée géniale et un second souffle avec les Primaires, force est de constater que la Primaire de gauche a laissé un Parti socialiste en état de ruine et Les Républicains totalement cotonneux et désemparés. La France est revenue à la situation d’avant les Primaires : la droite aura deux (voire trois) candidats comme en 1995. Et la gauche une myriade, comme en 2002.

Sans doute faudra-t-il que la vie politique française revienne à ses fondamentaux : la nette séparation entre la gauche et la droite, qui est le plus sûr obstacle contre l’essor du Front National. À cet égard, comment ne pas le noter, seuls François Fillon et Jean-Luc Mélenchon ont un projet de société et un programme précis et clivant. Il serait fortement dommageable et préjudiciable pour la République, que l’un et l’autre ne puissent pas participer et animer cette élection décisive. Ils en sont le sel.

Une dernière méditation. En guise de soutien à François Fillon confronté à la mécanique judiciaire, François Baroin s’est fendu d’une surprenante opinion : « Un président de la République […] doit arriver avec des cicatrices. Ça donne des garanties de sécurité » (France 5, C à vous, mercredi 15 février 2017). Oh là, jeune homme ! Hegel emploiera une formule bien plus profonde : « Les blessures de l’esprit ne laissent pas de cicatrices », non pas pour dire que les meurtrissures restent toujours ouvertes ou béantes, mais pour souligner la force de l’esprit à surmonter ses contradictions et blessures. Bien plus fort que le roseau est l’esprit au sens hégélien.

Macron : ce n’est que du vent

samedi 

18 février 2017 à 08:02

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Les « médiocres » et les grands actionnaires ont choisi leur roitelet : Macron. Mais il n’est que du vent. Et ils veulent l’élire, en l’enflant bien plus que de raison. Bientôt, on s’en apercevra : ce n’était qu’une brise de mer, puis, le soir venu, une brise de terre. Un va-et-vient sans épaisseur ni envergure. Peu de volume. C’est pourquoi les médiocres ont échoué à tenter d’en faire une brise d’aval (qui souffle vers les sommets), parce qu’il n’est qu’une brise d’amont. Macron : un vent faible.

Un vent qui vend du vent. Avec lui, nous voilà donc ramenés au célèbre roman de Walter Scott, Le pilote, dans lequel Mertoun objecte du mauvais « bon sens » : « Tout l’univers se vend et s’achète ; hé ! pourquoi le vent ferait-il exception, si celui qui en a de bon à vendre trouve des chalands ? ».

Macron a trouvé des chalands, autrement dit des acheteurs. D’abord, les médias, chargés de la vente du produit, emballage compris. Ce n’est que du marketing politique. Mais le tambour médiatique, d’un battage inouï, assourdissant même, avec ses quotidiennes nuisances sonores, ne peut remplacer le vote des bulletins et l’universalité du suffrage. Puis, les égarés du hollando-vallsisme, ces sociaux-libéraux de « gôche », un genre hybride, sans lendemain politique.

Macron voudrait un centre gauche, alors même que, dans ce registre, François Hollande et Manuel Valls viennent d’échouer en faisant la démonstration politique que le centre gauche est impossible, quand la République est en crise profonde. Ernest Lavisse, qui ne croyait pas si bien dire, a averti : « le centre gauche n’a pas de sexe ».

Macron Président ? C’est possible, comme affichait, en 1988 (fin du premier mandat de Mitterrand), la fameuse publicité de la SCNF. Pour lors, Macron est le roi des sondeurs et de ceux que Brice Couturier a appelé les « intellectuels-journalistes » qui, chaque jour, font passer leurs lubies pour vérité d’opinion et leurs paralogismes pour raisonnements de l’opinion. Diantre ! Ils n’ont pas vu venir François Fillon ni Benoît Hamon, mais ils voient venir Emmanuel Macron.

Suspicion légitime : ce sont les mêmes instituts et les mêmes journalistes qui, hier, pour sûr, donnaient Hillary Clinton vainqueur, alors que depuis plus d’un an nous affirmions la victoire de Donald Trump. Ce sont les mêmes qui prédisaient le succès d’Alain Juppé à la Primaire de la Droite et celle de Manuel Valls à la Primaire de la gauche. Ce sont toujours les mêmes qui n’ont pas vu venir le Brexit.

Macron, ce n’est que du vent. Il n’a pas de projet de société, parce qu’il a une réelle difficulté à penser et à projeter ce qu’est la France. Un pro-jet, comme le mot l’indique, est un ensemble d’idées jeté au milieu de tous, pour être vu et discuté. Que Macron le sache, La France jamais ne fut un contrat entre personnes ou entre communautés coexistantes. Elle est, grand dieu, bien plus que cela.

Macron n’a pas de programme, parce que trop compliqué à élaborer pour lui. En effet, un programme (le grammage d’un projet) est toujours sexué politiquement. Certes, il ne suffit pas d’en avoir un. Mais en avoir est une condition nécessaire, quoique non suffisante. Il n’a pas de feuille de route. Aussi ne le suivront que ceux qui veulent engager la France sur des chemins d’aventure.

Macron a peu d’idées, parce qu’il ne sait pas en produire. Manifestement, un diplôme de philosophie ne suffit pas. Il est versatile et change d’opinion comme vont les circonstances et les humeurs. Il est en proie à une instabilité conceptuelle, qui le conduit à fortement nuancer ou à totalement infirmer ce qu’il a lui-même dit la vieille. Au reste, chacun, pour peu qu’il soit attentif, aura compris qu’il ne se prononce que sur les idées des autres candidats mais jamais n’expose les siennes. Pourquoi donc, si ce n’est parce qu’il n’en a pas.

Macron n’a pas de parti politique, mais anime un mouvement culturel fait de bric et de broc. Alors que, fait nouveau, tous les partis politiques (Les Républicains, Le Front National, le Parti Socialiste, le Front de Gauche) font des options claires et tranchées, lui, navigue en zigzag.

Prenons pari : au mieux, il devrait faire 14% des voix, au premier tour. Pour lors, sur nos tablettes (vieilles d’une trentaine d’années), il se situe à 12,75%. Il n’est donc même pas assuré qu’il soit devant Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon. Pourquoi les médias veulent-ils nous faire croire qu’il caracole en tête des sondages, au coude-à-coude avec Marine Le Pen ?

Qui plus est, si Nicolas Sarkozy entre en campagne, et dès qu’il le fera, François Fillon gagnera quatre à cinq points pour se situer entre 23% et 26%, au premier tour.

En somme, la seule possibilité pour Macron d’être au second tour viendrait d’une campagne calamiteuse de Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, et de la neutralisation judiciaire de François Fillon. Encore que…

Macron, c’est une brise de mer. Rien de plus. Laissons donc les médias s’extasier des banalités politiques et des puérilités économiques de Macron.

Eduard Gans, collaborateur de Hegel et Professeur de Marx

mardi 

31 janvier 2017 à 08:02

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En souvenir de mon vieil ami décédé, Amady Ali Dieng, le penseur engagé

Une ascendance nègre

Eduard Gans (D.R)Eduard Gans a été à Hegel, ce que Théophraste fut pour Aristote. Et s’il peut se comprendre qu’il reste inconnu du public, cela s’admet moins quand il s’agit des cercles de l’hégélianisme. Seuls quelques spécialistes de Hegel se souviennent de lui et, parfois, au détour d’un commentaire, laisse apparaître son nom, mais sans plus. Même dans le corpus hégélien, il n’est mentionné que dans les notes. Pourtant, sa contribution doctrinale ne fut pas marginale.

De cet état de fait, on peut trouver une première explication dans le fait que, en son temps, Hegel a écrasé de son poids et de sa dimension tout son entourage, y compris Hölderlin et Schelling. Son fils, Karl Hegel, l’un des plus brillants historiens allemands, plus que tout autre n’a pas échappé à cette règle. Il en est allé de même pour Eduard Gans, l’un de ses meilleurs disciples, et sans la présence duquel bien des pans de la philosophie du droit et de la philosophie de l’histoire de Hegel ne se laisseraient appréhender que plus difficilement. Il a été le principal contributeur aux Principes de la philosophie du droit ou Science de l’État en abrégé de Hegel, ouvrage qui résume ce que Hegel lui-même a appelé L’esprit objectif.

Ce grand oubli d’Eduard Gans s’explique d’autant moins qu’il a été le professeur de Karl Marx, et l’on ne comprend pas la critique que Marx fera de l’État hégélien, sans Eduard Gans qui en est comme le repoussoir inavoué.

Ainsi, toute l’activité intellectuelle et scientifique d’Eduard Gans a-t-elle été encadrée par deux des plus grands noms de l’histoire de la Pensée moderne : Hegel et Marx. Et rien que cet « état de service » aurait dû lui épargner d’être pris dans les filets ingrats de l’oubli.

Eduard Gans est né le 22 mars 1798, à Berlin, et meurt le 5 mai 1839, dans la même ville, à 41 ans, quelques années après Hegel (1831). Il était juif d’origine. Son père, Abraham Isaak Gans, banquier, mourut également très jeune, à 47 ans (23 mars 1766 – 6 septembre 1813). Sa mère, Zipporah Marcus (2 janvier 1776 – 22 décembre 1839), était une berlinoise et vécut plus longtemps que son époux et son fils. Son unique sœur se prénommait Henriette (1800 – 1875).

Eduard Gans était donc un éminent intellectuel d’origine juive qui se convertira au christianisme, non sans que cela ne soulève émoi et protestation dans sa communauté. Il ne le fit pas seulement en raison de convictions philosophico-religieuses qui le poussèrent à renier son appartenance première, mais également pour avoir le droit d’enseigner dans les universités allemandes.

Juriste de solide formation, il était tout autant historien et philosophe. Ce qui explique sa proximité et la responsabilité doctrinale et théorique que lui confiera Hegel. Et, juste après la mort prématurée de ce dernier (choléra, 1831), Eduard Gans fera partie du cercle intime qui constituera l’association « Les amis du défunt » dans le but de procéder à la publication posthume de toute l’œuvre de Hegel.

Mais, ici, un autre aspect de sa personne nous intéresse : son phénotype, plus précisément son « phénotype macroscopique », c’est-à-dire ses caractéristiques physiques observables. Pour simplifier, disons que le phénotype est l’ensemble des caractères extérieurs d’un individu (couleur de peau, des yeux, morphologie, etc.), en lien avec son génome (ensemble des gènes).

Or, lorsqu’on observe les images d’Eduard Gans qui nous sont parvenues, on est immédiatement frappé par certains traits qui indiquent une parenté (lointaine ou proche) avec les populations négroïdes, et plus clairement une ascendance noire. En effet, la photo que nous montrons ici laisse apparaître des cheveux de type frisé, fortement frisé ou bouclé, et l’homme paraît avoir le teint quelque peu hâlé. Ces traits phénotypiques sont frappants.

Mais il est un autre indice, qui pourrait conforter cette parenté : le prénom de sa mère, Zipporah.
Rappelons ici que Zipporah est un prénom dont l’étymologie signifie « petit oiseau ». Et, bien évidemment, chacun l’aura reconnu, c’est le prénom de la célèbre Tsippora, Séphora ou Séfora (selon les orthographies), qui fut la première épouse et peut-être la seule de Moïse (Exode 2).

Tsippora, bergère comme ses six sœurs, était la fille de Jethro (ou Ragouël : « ami de Dieu »), un prêtre de Madian qui rendait un culte à El Elyon, son dieu. Moïse fit sa rencontre, lors de son exil (fuite) à Madian, étape qui constitue la troisième séquence de sa vie. Et contrairement au tableau célèbre de la chapelle Sixtine réalisée par Sandro Botticelli, La jeunesse de Moïse (1481 – 1482), qui la représente blanche de peau, la Bible la décrit exactement comme noire et originaire ou du Soudan (Nubie), ou d’Égypte ou d’Éthiopie, selon les traductions et les controverses.

Elle est parfois assimilée (monogamie) ou alors distinguée (polygamie) de la fameuse Kouchite, épouse de Moïse, qui est désignée comme une Éthiopienne (Nombre, 12 – 1).

En tous les cas, dans la continuité du tableau de Sandro Botticelli, notons que dans le film Les Dix commandements (Cecil B. DeMille, 1956), le rôle de Tsippora (Séphora) de Madian est tenu par la belle actrice canado-américaine Yvonne de Carlo, blanche, avec une assez forte ressemblance de l’héroïne de Botticelli. Ce type de « blanchisation » n’est pas un phénomène nouveau. On en trouve une trace avec le Héraclès des Grecs, qui avait maints traits négroïdes (corps trapu, cheveux crépus, fesses noires, etc.) en raison de son ascendance noire par sa mère Andromède originaire d’Éthiopie. Puis, Héraclès sera successivement blanchi par les Romains (Hercule) jusqu’à Walt Disney. Tsippora, à l’origine, était une femme noire et connaitra la même « blanchisation » historique. Ésope, lui-même d’origine égyptienne, si l’on en croit l’abbé Grégoire, se demandait et s’étonnait dans sa Onzième fable  qu’on puisse blanchir une nègre. Avec Héraclès et Tsippora, nous tenons deux exemples que l’on pourrait multiplier.

Mais Tsippora n’a pas seulement été l’épouse noire de Moïse, elle est également celle qui pratiquera la circoncision salvatrice de Guershom (Exode, 2, 21), leur premier fils, pour toucher du prépuce tranché et ensanglanté les pieds de Moïse, geste qui épargnera son époux de la mort que Dieu voulut lui infliger (Exode 4, 24 – 26). Elle est donc le personnage central de la troisième grande séquence de la vie de Moïse (sauvetage des eaux (Nil), puis face-à-face du Buisson ardent (Horeb).

Sur la base des éléments patronymiques et biographiques fournis, revenons au phénotype d’Eduard Gans. Force est alors de constater que sa composition allélique (génotype), qui détermine son phénotype, est assez éloquente ou parlante. En effet, d’où tient-il ses cheveux fortement frisés et son teint basané ? Fort probablement de sa mère Zipporah. Cette hypothèse repose sur quelques minces indices, notamment le prénom Zipporah qui, dans l’histoire juive, renvoie à une ascendance prestigieuse et nègre. Était-ce pour cette raison que sa mère reçut ce prénom ? Et puisque nous ne disposons pas de portrait de son père, Abraham Isaak Gans, nous devons affirmer que c’est très probablement de sa mère qu’Eduard Gans a hérité de plusieurs allèles (versions variables d’un même gène) par lesquels s’identifient les populations noires.

En conclusion, que l’un de ses principaux collaborateurs, d’origine juive, ait indubitablement une ascendance noire, Hegel ne pouvait que le remarquer. Et cette indication renforce l’idée selon laquelle il n’a pas jamais été un raciste, comme cela arrange maints médiocres de le prétendre. En effet, et nous l’avons maintes fois écrit, dans La Phénoménologie de l’Esprit, Hegel n’a pas hésité à ridiculiser laconiquement toutes les grandes théories et doctrines racistes de son époque, en particulier la Phrénologie de Frantz Joseph Gall et la Physiognomonie de Johann Kaspar Lavater alors très en vogue ; si, dès son adolescence (12 ans), il n’a pas atermoyé pour écrire audacieusement dans son « journal intime » que Ménès l’Égyptien (Mény, Menas ou Narmer), 1er pharaon, fondateur de la dynastie thinite vers – 3150 avant J.-C., qui a unifié la Haute-Égypte et la Basse-Égypte, est un descendant de Cham (ancêtre biblique des Noirs) ; s’il a affirmé l’origine égyptienne de la civilisation grecque (Leçons sur la philosophie de l’histoire et notre article Hegel et l’Égypte antique) ; s’il a affirmé que la Haute-Égypte (Nubie) et l’Éthiopie (Carl Ritter) sont la source historique et civilisatrice de la Basse-Égypte (Leçons sur la philosophie de l’histoire), ce qui, loin de satisfaire les disciples de Cheikh Anta Diop, les horripilent ; si jeune précepteur à Berne, après la lecture de l’Histoire des Deux Indes de l’abbé Raynal et Diderot, premier ouvrage anti-esclavagiste, il n’a pas tergiversé et a fermement condamné l’esclavage et la compromission de l’Église ; s’il a médité et décrit la première victoire de l’esclave sur son maître (dialectique) dans Domination et servitude (La Phénoménologie de l’Esprit) en 1804, au moment même où Haïti proclame son indépendance ; s’il a emphatiquement salué la révolution des esclaves noirs d’Haïti et applaudi à la fondation chrétienne du premier État noir post-esclavagiste, comme nous l’avons montré dans notre article sur Hegel et Saint-Domingue ; et s’il a été, contre toute l’histoire officielle de la médecine tropicale, pratiquement le seul a attribuer la découverte de la quinine à un médecin noir, le Dr Kingera (La raison dans l’histoire) ; s’il a été le seul à voir dans le royaume du Dahomey (Afrique de l’ouest), et excusez du peu, la « réalisation partielle de la République de Platon » (La raison dans l’histoire), alors comment le considérer comme un raciste et l’ennemi des peuple noirs ?

Sa fréquentation et son choix porté sur Eduard Gans se fit au-delà ou contre toutes les conceptions racistes. C’est encore lui qui militera et le cautionnera pour son intégration comme Privat-Dozent, avant que celui-ci ne devienne professeur d’université.

C’est pourquoi, « il est grand temps » (Zarathoustra, Nietzsche) de préparer la publication de ma thèse de doctorat : Hegel, critique de l’Afrique ou Introduction aux études critiques de Hegel sur l’Afrique, soutenue en Sorbonne (Paris – 1), en 1990, il y a près de vingt-six ans et qui a marqué un tournant décisif dans la compréhension de l’itinéraire africain de Hegel, comme l’avait souligné mon vieil ami, penseur et économiste sénégalais Amady Ali Dieng, aujourd’hui disparu, et auquel cet article de combat et de pensée est dédié.

Les dialectiques subliminales de Manuel Valls

vendredi 

27 janvier 2017 à 15:55

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Un parti politique se meurt : le Parti socialiste français. La mort vient, lente, comme inexorable. Pour lors, rien ne semble y remédier. En effet, les prescriptions médicales successives aggravent le mal. Un exemple : la crise continue du premier secrétariat. Le 15 avril 2014, en grande pompe, Jean-Christophe Cambadélis remplaçait Harlem Désir. Nous devions alors voir ce que nous allions voir. Pschitt ! Rien. Ou plutôt pire. Car le mal s’est accru. Le remplaçant est aussi médiocre que le remplacé. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux, pour voir.

Avec la crise des adhésions (désertion des militants, 2013), la fin du « socialisme municipal » (mars 2014), les défaites successives aux élections départementales (2014) et régionales (2015) ; avec une Présidence de la République sans boussole, l’inouï matraquage fiscal du gouvernement Valls et un groupe parlementaire sans repère ni cohésion, le Parti Socialiste a été relégué au rang de quatrième parti de France. Il est à présent menacé d’extinction par ses dissensions internes voire son éclatement.

Au reste, le triomphe de François Fillon à la Primaire de la droite et du centre (20 et 27 novembre 2016) a amplifié cette crise à laquelle est venu s’agréger le renoncement prévisible et attendu de François Hollande (1er décembre 2016) aux présidentielles de 2017.

En fallait-il plus ? Ce fut la Primaire de « La Belle alliance populaire ». La sincérité de cette consultation est gravement entachée de soupçons de fraude sur le taux de participation, par les votes multiples et répétées d’un électeur, le score bricolé des candidats et la disparition des résultats de près de 400 bureaux de vote. Ces accusations sont lourdes. Et, outre celles de Jean-Luc Mélenchon évoquant une « fraude de masse », Rémi Lefebvre rappelle que la « culture de la fraude » est typique des socialistes français, ce dont nombre de militants peuvent témoigner. L’électorat socialiste n’en demandait pas tant.

Désormais, ce parti politique ne repose que sur le vice de ses cadres dirigeants, sur du « bois pourri » aurait dit Mably, après qu’ils aient renoncé à la vertu. Les militants de base, d’abord déconcertés par le mandat présidentiel, sont à présent désemparés. Il en va toujours ainsi lorsque menteries et coups fourrés deviennent la règle d’une organisation politique. L’extinction du Parti Radical, qui fut le premier parti constitué en France, et celle du Parti Communiste bolchévique, aujourd’hui réduit à sa portion congrue, l’attestent. Ainsi, les éléphanteaux, ces piètres épigones des Éléphants socialistes, ont-ils dilapidé le capital éthique et programmatique patiemment constitué par le Congrès d’Épinay appelé le Congrès d’unification des socialistes (11 – 13 juin 1971).

C’est que ce parti a été capturé par les médiocres – qui en contrôlent les instances dirigeantes -, et en tête desquels est Manuel Valls, dont l’un des objectifs affichés est de liquider les bases historiques du Congrès d’unification des socialistes. Sans le rappel de ces faits, nul ne peut comprendre l’action de sape conduite par François Hollande et surtout Manuel Valls et leurs sous-fifres. Or tel est le schéma que Benoît Hamon vient d’enrayer, avec son coup de maître réalisé lors du premier tour de la Primaire de « La Belle alliance populaire ».

Ce succès de Benoît Hamon a déclenché l’ire de Margitès, le surnom que nous avons donné à Manuel Valls. Il est sorti de ses gonds. Cependant, ni la métrique sarkozienne de son langage portée par une « incontinence médiatique », ni sa brutalité politique et ses froncements de sourcils, moins encore son prétendu bonapartisme de « gauche », pas même sa faible « jactance gallique » n’impressionnent.
L’équation de Margitès est si simpliste qu’elle étale tout son ridicule politique et son insoutenable manque de modestie : « ou moi, ou rien ». Il y a bien longtemps que, sous la Cinquième République et dans un parti de gauche, un homme politique n’avait osé affirmer un tel paradigme. Il « fait son personnage » eut dit Bossuet. Pauvre Manuel !

« Mourir de rire » disent les Jeunes. Alors, laissez-le donc gagner, parce que sans lui la France ne peut s’en sortir. C’est lui le sauveur de la République. Pauvre Manuel, les dieux lui sont tombés sur la tête. Margitès confond tout et veut tout faire. Cette pathologie politique est connue et porte un nom.

Mieux encore, il est devenu le « Joselito » de la vie nationale. Cette comparaison n’est pas anodine et ne renvoie pas à ses origines. Mais la ressemblance est frappante. Qui ne se souvient, en effet, de la saga du petit José Jiménez Fernandez, l’enfant à la voix d’or, ce rossignol des montagnes espagnoles, qui enflammait les salles de cinéma à la fin des années 50 ? Et voilà que, malgré ou en raison de ses déconvenues, notre Josélito national chante qu’il serait le seul à pouvoir battre François Fillon, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron, etc., aux présidentielles de mai 2017. Rien que ça. La chanson est belle. Pauvre Josélito ! Chante encore : promets le contraire de ton bilan ! Nous sommes tous disposés à te croire. Nous sommes tous des niais ou alors des débonnaires. Mais auparavant, qu’il ne peste pas contre Emmanuel Macron qui l’a débordé sur sa droite et qu’il range également sa colère contre Benoît Hamon qui l’a doublé par la gauche. La chanson de Josélito n’est même pas le chant du Cygne, comme l’est, par exemple, « le revenu universel » de Benoît Hamon.

C’est que Manuel Valls a oublié ce grand avertissement d’Ernest Lavisse : « Le centre gauche n’a pas de sexe ». Et son entourage lui eut rendu service, s’il lui avait également rappelé que les grands mythes orientent également l’histoire, comme l’enseignent le controversé Georges Sorel qui note sa fonction mobilisatrice (grève générale), tout comme Amilcar Cabral, esprit puissant, qui confère au mythe (grand mensonge) un rôle déterminant dans l’histoire universelle. « Le revenu universel » proposé par Benoît Hamon est de cet ordre-là. C’est un mythe politique : une utopie qui projette un nouveau monde, une chose irréelle mais possible qui peut lever les masses. C’est ce que ne saisit pas et ne veut admettre Manuel Valls, qui ne mesure pas le désarroi des pauvres et des masses populaires qui voient dans le « revenu universel » une espérance ou un mieux-vivre.

Pauvre Manuel Valls. Il ne comprend rien à la France, au point qu’il ne parvient même plus à opposer des objections raisonnées aux belles fadaises de Benoît Hamon sur la laïcité et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, d’un Benoît Hamon qui scinde « l’esprit » de « la lettre » de ces deux textes majeurs.

En tous les cas, en observant et en écoutant les complaintes de notre Josélito national, il me vient à l’esprit les pages instructives d’une de mes lectures de jeunesse, L’idéologie allemande, dans laquelle Friedrich Engels et Karl Marx, posant les bases définitives de leur « matérialisme historique », réglaient leur compte avec les prétendus « socialistes vrais » d’Allemagne : Feuerbach, Bruno Bauer et Max Stirner.

J’ai mis en bonne mémoire ce passage pimenté où nos deux penseurs matérialistes raillent ceux-là qui croyaient pouvoir changer le monde par la seule force de leur esprit : « Naguère, écrivent-ils, un brave homme s’imaginait que, si les hommes se noyaient, c’est uniquement parce qu’ils étaient possédés par l’idée de la pesanteur. Qu’ils ôtent de la tête cette représentation, par exemple, en déclarant que c’était une représentation religieuse, superstitieuse, et les voilà désormais à l’abri de tout risque de noyade. Sa vie durant, il lutta contre cette illusion de la pesanteur dont toutes les statistiques lui montraient, par des preuves nombreuses et répétées, les conséquences pernicieuses… » . Ce brave homme, c’est notre Manuel Valls !

En effet, il lui a suffi de se débarrasser de l’idée de défaite et de la remplacer par celle de victoire, pour que ses déboires politiques personnels se transforment sponte sue en victoire collective pour la gauche. L’autosuggestion est même si grande que les débâcles sont célébrées comme une victoire et une fête inattendues. Par exemple, quand il perdra les élections régionales (2015) dans lesquelles il s’était engagé et que son parti deviendra le troisième parti de France, sans gêne aucune, Manuel Valls s’attribuera le fait que, grâce à lui, le Front National n’a pas remporté cette élection. Quelle chanson !

Engels et Marx se moquaient de ces « socialistes vrais » qui descendaient du ciel sur terre, au lieu de s’élever de la terre vers le ciel. Qui donc, des montagnes espagnoles, ramènera Manuel Valls en terre française ? Parce qu’il semble bien que même le Président de la République ne soit plus en mesure de le faire. À moins que, rusé comme un renard épuisé, s’il n’a jamais lu les considérations de Théophraste (successeur d’Aristote), François Hollande attende le moment favorable ou propice pour lui porter le « coup de Jarnac » ? Est-ce cela qu’il espère avec la carte Emmanuel Macron ? À moins que sur les ruines du Parti socialiste d’après le second tour de cette Primaire, il ne change d’avis et décide de redevenir candidat. Tout est possible, avec les socialistes français de notre époque, les « socialistes vrais » fustigés par Marx.
Pour lors, c’est en chantant à tue-tête que Manuel Valls fonce à vive allure droit dans le mur, et en klaxonnant pour que le mur (les difficultés des Français) s’écarte de son chemin. Tout est possible ! Avec lui, la gauche peut même être de droite, désormais. Il n’y a rien de « populaire », pas « alliance » et pas une idée qui soit « belle ».

Un parti politique se meurt. Si tout est possible, n’est pas Phoenix qui veut pour renaître de ses cendres.

La Conspiration des médiocres – Premier coup d’État : renverser le savoir-vivre

jeudi 

19 janvier 2017 à 14:18

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Couverture - 1Je partage avec vous mon dernier manuscrit, La Conspiration des médiocres.

Il s’agit de dénoncer les agissements des médiocres. Ils ont bâillonné la nation. Quant à la République, ils l’ont usée jusqu’à la corde. Elle s’en trouve fort affaiblie et en ressort grandement éculée, semblable à une « dépouille ». Car ils ont dévissé la devise de la République que fixe le Titre I, article 2 de la Constitution. En effet, ils ont remplacé la Fraternité par les communautés ; converti l’Égalité entre inégaux en injustice populaire (sociale et économique) et, à la belle Liberté, substitué le libertinage et la maximisation du profit. Que de coups d’État !    

Mario Soares : un ami des peuples d’Afrique

mardi 

10 janvier 2017 à 12:38

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Mario Soares et Aristide Pereira (D.R)L’homme fut un sage, comme peu d’hommes savent l’être en politique. Aristote parlerait de sagacité ou de prudence, dans les affaires publiques. Et sans doute Bossuet eût-il vu en lui un modèle de vertu. Comme La Bruyère, Mario Soares aurait pu s’écrier : « Je suis peuple » !

Mario Soares est mort, après une longue vie de combats démocratiques, en vue de la République et pour une société plus juste. Il aura toujours été attentif au sort des plus pauvres et à la Liberté. Aussi prêchait-il un socialisme porté par l’État-providence et non pas une molle social-démocratie soumise au marché et au Capital, qui accable les plus faibles.

Le souvenir public gardera de lui l’image fixe d’un grand émancipateur du grand peuple portugais. Avec les audacieux officiers militaires qui mirent fin à la guerre coloniale, il restera dans l’histoire comme l’un des pères fondateurs de la Deuxième République portugaise.

« L’attention est la pointe de l’âme » dit une formule. Mario Soares aura toujours été attentif au sort des peuples africains. Et cet aspect de son âme le distingue radicalement de maints dirigeants européens et surtout français.

Et pour mettre en exergue cette qualité éthique de Mario Soares, qu’il me soit permis de rappeler sa critique morale de nombreux chefs d’État africains.

François Mitterrand et Mario Soares adulaient Amilcar Cabral, dont ils vanteront constamment les qualités morales, l’énergie politique, la culture personnelle et l’intelligence. C’est leur point de départ critique des dirigeants africains.

Mario Soares se sentira quelque peu comptable de l’héritage de Cabral. Aussi consacrera-t-il une partie de ses activités à recueillir et à faire numériser tous les écrits disponibles de Cabral, les préservant ainsi de la destruction et de la négligence. Dans la même veine d’idées, il n’est pas étonnant qu’il ait choisi le Symposium international Amilcar Cabral, pour fustiger le comportement irresponsable de certains chefs d’État africains qui enfoncent délibérément leur peuple dans la misère. Son propos vaut comme son testament politique et une attention marquée à l’endroit de l’Afrique des peuples.

Ainsi, en 2004, à Praia, capitale de Cabo Verde (Cap Vert), lors de sa communication intitulée Amilcar Cabral : une pensée actuelle, il déclarait sans fioritures :

« Quarante ans après le grand mouvement émancipateur des décolonisations, l’Afrique, libérée du colonialisme traditionnel et de l’apartheid, totalement indépendante, en termes formels, apparaît comme un Continent à la dérive. C’est une réalité que les dirigeants africains ne doivent ni ne peuvent ignorer et qui a plusieurs explications. »

Et sans ménagement ou hypocrisie politique, Mario Soares invitera les dirigeants africains à ouvrir grands leurs yeux sur les accablantes réalités africaines : un continent à la dérive et des dirigeants inconséquents dans une Afrique dont il dresse l’affligeant tableau.

S’inspirant ouvertement de l’exemple de Cabral, Mário Soares invite les dirigeants africains à une évaluation critique de leur activité. Et, après avoir rappelé le fameux mot d’ordre de Cabral sur l’autonomie de la pensée des combattants de la liberté, « penser par nos propres têtes et partir de ses propres expériences », il ajoute : « Quatre décades après le grand mouvement de décolonisation, les dirigeants africains doivent faire une réflexion critique sur le chemin parcouru depuis le point de départ, en trouvant des formes adéquates pour qu’ils résistent, avec succès, aux formes nouvelles d’exploitation coloniale, dont ils continuent à être victimes ».

Mieux encore, cet appel n’est pas allé sans le rappel des grands défis auxquels l’Afrique postcoloniale est confrontée :

« Le continent africain a été particulièrement atteint par la globalisation. Au-delà des conflits ethniques, de l’expansion des fondamentalismes religieux – spécialement islamique mais aussi le christianisme évangélique – des pandémies, comme le sida, et de la corruption des dirigeants qui ont perdu le sentiment du service public et la sensibilité [fibre] sociale, en relation à la misère des autres, la globalisation a contribué à l’augmentation de l’exploitation de l’Afrique – de ses richesses – par les grandes multinationales… »

Avec la mort de Mario Soares, les peuples d’Afrique perdent un de ses grands défenseurs. Puisse le Portugal ne pas l’oublier et l’Afrique garder mémoire fidèle, si elle ne peut tenir le Souvenir.

Boas Festas : Bonne et heureuse année 2017 !

dimanche 

1 janvier 2017 à 17:56

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En Cabo Verde (archipel du Cap Vert), en musiquant « Boas Festas », une vieille tradition célèbre la nouvelle Année avec les vœux de Bonheur et de joie, sans oublier la part et les droits du pauvre.

Je voudrais, reprenant cette coutume insulaire, souhaiter à chacun d’entre vous une Bonne et Heureuse Année 2017, en vous disant « Boas Festas » qui est à la fois un « acte de culture », une « manifestation culturelle » (qui remonte au Moyen Âge) et une chanson populaire !

Ainsi, une fois l’an, à l’aube du 1er janvier de l’Année nouvelle, un petit groupe de musiciens, entonnant une aubade (aube) quelque peu bruyante, frappe à la porte de personnes visitées, les réveillent et leur chantent le « Boas Festas».

Cette chanson occupe une place centrale dans le répertoire musical caboverdien, parmi les chansons les plus populaires. Elle soulève l’âme des Caboverdiens, aussi haut que « Sodade » si magnifiquement chantée par Bonga (1974) puis par Césaria Evora (1992). Mais son rayon culturel s’est limité à l’archipel et à la diaspora.

L’instrumentarium (effectif instrumental) de « Boas Festas » conserve celui du Moyen Âge : outre les vents (voix), il y a les cordes (guitares et cavaquigno) et les percussions (tambourins).

Mais s’il n’y a qu’un air musical, on compte deux textes (paroles) différents. Le premier texte est le plus connu, repris par maints ensembles musicaux. Les musiciens entonnent « Boas Festas », et dès les premières paroles se recommandent de « Monsieur Saint-Sylvestre » (saint Sylvestre 1er né en 270 à Rome, mort le 31 décembre 335 après J.-C. et 33ème Pape). C’est lui qui guide leurs pas jusqu’à la demeure choisie. En y arrivant, les musiciens demandent aux visités si elles sont des personnes « honorables » ? Si elles le sont, elles doivent alors prouver leur capacité au don, en brisant leur tirelire pour en remettre une part aux musiciens qui se la répartiront. Toutefois, une douce menace pèse : en cas de refus, « Georges », l’homme des « intentions mauvaises », viendra dans cette demeure et, en guise de punition, exigera bien plus et ne leur laissera que peu. Cette version est un appel au soutien de ces musiciens de circonstance.

Le second texte, lui, est musiqué par le groupe Cordas de Sol qui, conformément à ses convictions socialisantes, insiste sur le devoir de solidarité vis-à-vis du « frère Manel », exemple du mauvais sort, et implore Dieu pour que sa situation sociale s’améliore.

Une troisième version de « Boas Festas » s’est imposée. Elle est sans texte. C’est celle instrumentalisée par Luis Morais et qui reste inégalée.

En Europe, et plus particulièrement en France, l’aubade de « Boas Festas » a été marginalisée, modifiée et déconnectée de la Saint-Sylvestre. On en retrouve, en effet, la forme et des traces, quand des jeunes appelés du contingent se rendent, au matin, dans certaines demeures, y chantent pour collecter des fonds qui les aideront à faire leur service militaire.

Vous trouverez cinq interprétations. La première est Sao Silvestre. La seconde est celle du groupe Cordas do Sol : Irmon Ménel (Frère Manel). La troisième est celles instrumentale de Luis Morais. Et comme les jeunes de tout temps modifient tout ce qu’ils touchent modernisée, la quatrième, est mi-zouk, mi-rap.La dernière est la version « cubanisée ».

 

Souvenirs d’été : provisions de pro-visions pour l’hiver !

mercredi 

21 décembre 2016 à 13:25

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Tu le sais Olphy,

Seul le Souvenir garde la possibilité ontologique de fabriquer, puis de livrer au magasin de la Mémoire ses lots d’images. C’est lui qui, l’Été dernier, nous ouvrit l’occasion de faire nos parts d’images pour traverser intacts cet Automne et notre Hiver.

Éclaircissement : tel l’affirme si justement Paul Ricœur : pour Platon, l’image, l’imagination et la mémoire, qui produit la « représentation présente d’une chose absente » (eikōn et phantasma), sont le moteur de l’activité psychologique ; tandis que, selon Aristote, le souvenir, en tant que rappel essentiel de ce qui a été antérieurement perçu, vécu ou appris, est le déterminant.

Mais, nous nous plaisons à méditer autrement cette délicate relation entre Souvenir et Mémoire, ainsi que retentit continûment Le Livre des Sodades. Car, le Souvenir, qui n’a d’antériorité autre que lui-même, appelle au jour l’Image, au sens que nos deux poètes préférés, Hölderlin et Rilke, prêtent à cette notion. Saint Augustin est également un maître des Images.

Olphy, te souvient-il, c’est instruit de ces riches controverses que nous passâmes l’Été dernier, parcourant l’Europe dans une marche volontaire. Et que d’Images le Souvenir n’a-t-il pas construit en nous et qui, depuis, collectées dans nos mémoires comme des provisions (acomptes) pour l’Automne et notre Hiver, sont nos pro-visions. C’est cela le pro-voir, l’acte essentiel, auquel seul est accordé le secret du monde : voir le monde à partir du Souvenir.

L’Île de Ré :

Après Nantes, La Roche-sur-Yon dans le bocage vendéen qui porte l’empreinte de Napoléon 1er, puis les Sables d’Olonne, nous prîmes la gracieuse bande routière qui mène à L’Île de Ré, enjambant le pont aux Images, et qui, de loin, s’approche à grands pas. Qu’elle est belle, l’île, cette asymptote qui tient ensemble le proche et le lointain ! Et notre marche callistique, avec la vélocité de nos pas qui dévoraient les chemins vicinaux, et ce pour enfin pro-voir ou alors capturer du regard les apaisants recoins de cet archipel charentais.

Olphy, ô mon Olphy à vélo, rieuse, comme reviennent les souvenirs abidjanais de nos tendres années d’enfance ! Il m’en souvient, la folle course de Saint-Martin-de-Ré à La Flotte, parmi les pinèdes, les chaudes vignes gorgées de soleil et les marais de sel endormis. Tel l’île-de-Sel aux Hespérides. Et, en bouquet, les succulents coquillages au beurre d’ail cuit au four, dont l’odeur se mêlait à l’effluve des vagues du bord de mer, et que nous relevâmes d’un sec vin blanc. Comment ne pas y revenir ?
Le Souvenir commande tout et guide les pas des marcheurs.

Et Copenhague :

Ô København, « le port des commerçants », qui se dresse monumentale entre les statues de trois êtres remarquables : près de la mairie, assis mais de bronze, Hans Christian Andersen nous racontent encore ses histoires merveilleuses. Le Souvenir nous laisse entendre, ce qu’il dit. Et qui pose et se repose sur un rocher la nostalgique Petite sirène, jolie, dos à la mer et oubliant ses meurtrissures. Et, dans le centre-ville, Absalon, le moine-soldat qui bâtit Hafnia, la citadelle d’où sortit Copenhague.

La ville aux imposants édifices anciens est bâtie sur le calme des eaux du port et sur la paisible coulée des canaux de navigation où vont et viennent d’innombrables embarcations, quand elles ne sont pas amarrées. Maints ponts surmontent et joignent les rives. Les rues, aussi larges que les boulevards parisiens, sont bien mieux aménagées. Des voies ferrées nervurent le site. Mais une éducation anime la ville : les habitants sont discrets et la cité, belle et propre, est harmonieuse.

Nous t’avons cueillie, Copenhague, par les angles qui consolident le pro-voir. Ce fut, comme de premier, par nos pieds inépuisables que nous prîmes gratuitement ta mesure. Et nos jambes, qui sont des lieux de mémoire, gardent elles aussi de belles images : les apaisants parcs publics, tel le Jardin de Tivoli ou celui plus serein de Frederiksberg ou de Kastellet, la Citadelle aux cinq pointes et son vieux moulin. Et les fronts de mer que balaie l’odeur salée des vents frais. Sur l’un d’eux, en une place aménagée, des couples langoureux rivalisent de figures sur des airs de Tango. Mais aussi dîner sur les quais animés du port de Nyhavn aux lumières rouges, là où l’alignement des façades colorées rappelle les habitations portugaises qui accompagnent le fleuve Douro. Un Anglais, au hasard de notre proximité, affable, daigna moquer Paris que Zlatan venait de quitter pour Manchester. Mais les quartiers aussi aiment à vous donner leur paix et leurs couleurs chaudes, comme celui des Nyboder aux éclatants murs jaune d’or.
Comme de deuxième, sur une embarcation, nous glissâmes le long de tes canaux urbains, passant ou nous faufilant sous les ponts bas. Copenhague se découvre alors autrement : et je revois la superbe Église de Notre-Sauveur toute baroque avec son impressionnante flèche spirale et son escalier hélicoïdal, tandis que son carillon bat l’écoulement du Temps, mais fait silence de minuit au matin, et interpelle la piété des citadins.

Et, comme de troisième, nous empruntâmes un bus à impériale et décapoté, à arrêts multiples, pour la visite guidée des grandes places, des bâtiments célèbres et des quartiers. Parmi ces derniers, il faut avoir visité « Christiania » la bariolée, l’insolite, la résistante, l’originale, l’autogéré qui n’est peuplée que de hippies et d’Alternatifs, pour saisir la tolérance du comté de Copenhague.
L’humeur et les mœurs danoises développent ce puissant esprit public qui s’enracine et se consolide dans le fait que le Danemark soit, juste après la Suède dont il est frère et frontalier, le pays d’Europe où la classe moyenne est la plus importante (78%) mais aussi la plus égalitaire, car l’écart entre les hauts et les bas salaires y est le plus faible.

Heureux de tant de beauté, mais épuisés par tant de marche, nous regagnâmes la France. Et de retour,

Les Cévennes :

Nous arrivâmes à Rousset, dans les Bouches-du-Rhône, non loin de Marseille et d’Aix-en-Provence, où nous prîmes séjour dans un réconfortant hôtel.

Le lendemain vinrent à nous, tel un don, Marseille et sa Bonne-Mère qui, depuis sa hauteur, bénit du regard la ville, et protège ses nautoniers et toute l’étendue de la « Mer médiane », selon la jolie formule de Senghor quand il appelait à lui la Méditerranée. Y plonger, dans un bain qui régénère l’esprit, rien que d’éclat. Ce bleu plus bleu que tous les virginaux bleus du Ciel. Avignon, « ville d’esprit », s’étendit alors jusqu’à nous, avec son émouvant pont aux Demoiselles, le pont Saint-Bénézet de son vrai nom, et qui n’est présent que de moitié mais intact et entier par ce qui lui manque et que comble le coulant du majestueux Rhône. Nous revoyons, qui s’impose, le magnifique Palais des Papes avec la blancheur éclatante de ses vielles pierres. Nous attendaient, impatients, Toulon et son port aux calmes et accueillantes flots : une soupe de poissons, et en face et non loin, navires de plaisance et paquebots dormaient les paupières lourdes. Aix en Provence, l’amante du Ciel, superbe et au vêtement ensoleillé. Et de là, nous prîmes les asphaltes qui creusent les Cévennes, ce paradis sillonnant l’admirable chaîne montagneuse du sud-ouest du Massif central, et qui hurle une beauté mi-divine, mi-tellurique. Là-haut, les nuages inclinèrent leurs rubans cévenols jusqu’à nos visages. Et nous les cueillîmes, également gourmands d’air pur, pendant que nous étions sur les bornes et les routes des monts pour reprendre le vers de Hölderlin.

Nous ne visitons que des lieux et des sites dont nous nous souvenons.

Mon Olphy,

Mais c’est par les Images du Souvenir que nous aménageons également les saisons. Et il me semble bien, mon Olphy, que nous ayons raison contre Platon et Aristote. Car le Souvenir précède toute antériorité. Il se souvient d’abord de lui-même, avant tout autre souvenir et toute Mémoire. Tout lui est postérieur.

Laissons donc, de nouveau, entendre ce passage oublié du Livre sacré, qui retentit dans Le Livre des Sodades : « Dieu s’en est souvenu et tout lui est revenu en mémoire ». Le caché profond de ce mot ex-pli-que l’ultime parole du meilleur d’entre les hommes au larron, sur la promesse et la force du Souvenir, alors qu’ils sont suspendus à la Croix. Le Souvenir rend présent ce qui disparaît. Et cela, même le plus humble des hommes comme le plus haut d’entre eux le comprend. S’il a des oreilles pour pro-voir.

Et c’est ainsi que nous, toi et moi, pareils au « chêne et tremble d’argent » formons le « noble couple » qui médite, en marcheurs impénitents, le pro-voir et la pro-fondation du monde, sous la bienveillante joie des Ris et des Amours, mais aussi d’Abéona et d’Adéona, qui accordent et referment les chemins.

Mais voici déjà que le Souvenir appelle à lui le Printemps, l’enfance des saisons !

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits