Côte d’Ivoire : Jean-Pierre Cardinal Kutwa, ouvrez vos portes aux Déguerpis !

mardi 

17 juillet 2018 à 21:24

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Révérendissime,

Sur ce sujet si délicat et difficile, qui tant émeut l’opinion et touche au fondement même de la doctrine sociale de l’Église, la « Parole » ne s’est pas fait encore entendre. Or, votre titre cardinalice (cardinal-prêtre qui vous rattache à Rome) doit être le bouclier des pauvres et votre Archevêché métropolitain toujours s’affirmer comme l’ultime abri des pauvres. Et ce n’est pas nous qui le disons, mais Angelo Cardinal Sodano. Dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, il rappelle ce que vous savez : l’Église prône « l’amour préférentiel pour les pauvres, [ce qui] représente un choix fondamental ».

D.REn un vers inégalé qui construit une métaphore sublime, un laïc, Rainer Maria Rilke, dira poétiquement ce qu’est l’essence de cette doctrine depuis Léon XIII, Pie XII et Jean XXIII, et en quoi consiste la haute mission de votre habitation : « La maison des pauvres, écrit-il, est un tabernacle où l’Éternel en pain se change ».

Mais au vrai, et avant même que l’Église ne fut établie, le cri de colère du prophète Amos fendit le ciel d’une indignation relative aux expropriations foncières des plus pauvres. Gardons-en souvenir !

Solon également, le grand législateur d’Athènes, l’avait compris, qui fit une loi plaçant les indigents et les mutilés sous la protection de l’État, tout en décourageant l’oisiveté. Lycurgue, plus radical encore et génial stratège, décida de supprimer la pauvreté à Sparte. Ce qu’il fit de façon audacieuse. Le Christ, lui, s’est fait roi des pauvres. Et c’est ce que chante Le magnificat.

C’est dans cette tradition de « justice sociale » que s’inscrit l’Église, même s’il lui est arrivé de l’oublier. En tous les cas, l’Église, c’est d’abord pour les pauvres. Du moins ce devrait l’être. Alors, de belle grâce et par charité, ouvrez-en les portes aux déguerpis d’Abidjan, ces « blessés de la vie » (Jean-Paul II), victimes des ravageuses spéculations foncières qui n’ont plus de toit et habitent en famille dans les cimetières.

La colère d’Amos est encore grondante ! Aussi, là où l’État est défaillant, qui perd de vue « le bien commun » ; puisque les partis politiques oublient leur dessein citoyen et sont obsédés par l’échéancier électoral ; quand les collectivités territoriales n’accomplissent pas leur fonction d’hébergement et lorsque la Représentation (Assemblée) nationale ne s’émeut ni ne parle, alors il reste aux démunis un dernier abri : « la maison des pauvres ». Inspirez-vous de l’exemple de l’Église de France, si courageuse quand, en dépit de l’opinion, elle ouvre ses portes et offre le gîte aux migrants, aux pauvres, aux sans-papiers, aux dévastés !

En vérité, et vous le savez bien mieux que nous, c’est le droit et le devoir de l’Église (ivoirienne) de ne pas rester indifférente, face au sort de ces pauvres.

Éclaircissement : abriter les pauvres, ce n’est pas faire de la politique au sens politicien ou trivial du mot. Car l’Église est « autonome et indépendante » de toute communauté politique, comme l’affiche le Compendium en son Huitième chapitre.

Cependant, la solidarité avec les pauvres l’engage jusqu’au devoir de dénonciation, comme le proclame le Compendium en son point 81 : « La doctrine sociale, souligne-t-il, comporte également un devoir de dénonciation, en présence du péché : c’est le péché d’injustice et de violence qui, de diverses façons, traverse la société et prend corps en elle. Cette dénonciation se fait jugement et défense des droits bafoués et violés, en particulier des droits des pauvres, des petits, des faibles ». Et n’est-ce pas cela même et aussi le principe de subsidiarité ?

Certes la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance verra un prêtre-pasteur révolté, le célèbre Thomas Müntzer, appeler les pauvres à l’insurrection pour renverser l’injustice et instaurer le « Royaume de Dieu ». Engels et Marx, deux athées, l’ont considéré comme le premier communiste, dans La guerre des paysans en Allemagne (1850). Thomas Müntzer, à la tête des paysans armés, défendait l’idée de toits pour les sans-abris et de repas pour les pauvres. Bien évidemment, nous ne vous invitons pas à une théologie de la libération, mais à accomplir votre devoir de protection des plus humbles.

Car abriter et dénoncer, sans chercher à prendre le pouvoir, c’est cela pour l’Église faire de la vraie politique, savoir consolider la Cité en protégeant les pauvres, les plus faibles, comme le recommande, par le détail, la doctrine sociale catholique. Et ce que fait si bien l’Évêque de Rome, le pape François.

Au fond, la souffrance que vivent ces désœuvrés ramène au jour une ancienne question : Les pauvres ont-ils des droits ? Cette interrogation reprend le titre de la remarquable thèse de doctorat de Gilles Couvreur, qu’un homme cultivé m’a offert comme présent il y a trois Noël passés. Je ne termine pas de le relire, qui expose la doctrine sociale de l’Église (catholique), depuis la Concordia de Gratien (1140) jusqu’à Guillaume d’Auxerre († 1231) : en cas d’extrême nécessité, les pauvres, selon l’Église, ont le droit de voler pour se nourrir et survivre. Tel est le droit que les Déguerpis exercent spontanément, en habitant les cimetières.

Monseigneur, appelez l’État et ses démembrements à leur devoir, comme le suggère le Compendium. Le temps est venu d’entendre la Parole ! Et, pour être plus audible, si vous le pouvez, faites appel aux autres forces religieuses.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits