Côte d’Ivoire : Jean-Pierre Cardinal Kutwa, ouvrez vos portes aux Déguerpis !

mardi 

17 juillet 2018 à 21:24

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Révérendissime,

Sur ce sujet si délicat et difficile, qui tant émeut l’opinion et touche au fondement même de la doctrine sociale de l’Église, la « Parole » ne s’est pas fait encore entendre. Or, votre titre cardinalice (cardinal-prêtre qui vous rattache à Rome) doit être le bouclier des pauvres et votre Archevêché métropolitain toujours s’affirmer comme l’ultime abri des pauvres. Et ce n’est pas nous qui le disons, mais Angelo Cardinal Sodano. Dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, il rappelle ce que vous savez : l’Église prône « l’amour préférentiel pour les pauvres, [ce qui] représente un choix fondamental ».

D.REn un vers inégalé qui construit une métaphore sublime, un laïc, Rainer Maria Rilke, dira poétiquement ce qu’est l’essence de cette doctrine depuis Léon XIII, Pie XII et Jean XXIII, et en quoi consiste la haute mission de votre habitation : « La maison des pauvres, écrit-il, est un tabernacle où l’Éternel en pain se change ».

Mais au vrai, et avant même que l’Église ne fut établie, le cri de colère du prophète Amos fendit le ciel d’une indignation relative aux expropriations foncières des plus pauvres. Gardons-en souvenir !

Solon également, le grand législateur d’Athènes, l’avait compris, qui fit une loi plaçant les indigents et les mutilés sous la protection de l’État, tout en décourageant l’oisiveté. Lycurgue, plus radical encore et génial stratège, décida de supprimer la pauvreté à Sparte. Ce qu’il fit de façon audacieuse. Le Christ, lui, s’est fait roi des pauvres. Et c’est ce que chante Le magnificat.

C’est dans cette tradition de « justice sociale » que s’inscrit l’Église, même s’il lui est arrivé de l’oublier. En tous les cas, l’Église, c’est d’abord pour les pauvres. Du moins ce devrait l’être. Alors, de belle grâce et par charité, ouvrez-en les portes aux déguerpis d’Abidjan, ces « blessés de la vie » (Jean-Paul II), victimes des ravageuses spéculations foncières qui n’ont plus de toit et habitent en famille dans les cimetières.

La colère d’Amos est encore grondante ! Aussi, là où l’État est défaillant, qui perd de vue « le bien commun » ; puisque les partis politiques oublient leur dessein citoyen et sont obsédés par l’échéancier électoral ; quand les collectivités territoriales n’accomplissent pas leur fonction d’hébergement et lorsque la Représentation (Assemblée) nationale ne s’émeut ni ne parle, alors il reste aux démunis un dernier abri : « la maison des pauvres ». Inspirez-vous de l’exemple de l’Église de France, si courageuse quand, en dépit de l’opinion, elle ouvre ses portes et offre le gîte aux migrants, aux pauvres, aux sans-papiers, aux dévastés !

En vérité, et vous le savez bien mieux que nous, c’est le droit et le devoir de l’Église (ivoirienne) de ne pas rester indifférente, face au sort de ces pauvres.

Éclaircissement : abriter les pauvres, ce n’est pas faire de la politique au sens politicien ou trivial du mot. Car l’Église est « autonome et indépendante » de toute communauté politique, comme l’affiche le Compendium en son Huitième chapitre.

Cependant, la solidarité avec les pauvres l’engage jusqu’au devoir de dénonciation, comme le proclame le Compendium en son point 81 : « La doctrine sociale, souligne-t-il, comporte également un devoir de dénonciation, en présence du péché : c’est le péché d’injustice et de violence qui, de diverses façons, traverse la société et prend corps en elle. Cette dénonciation se fait jugement et défense des droits bafoués et violés, en particulier des droits des pauvres, des petits, des faibles ». Et n’est-ce pas cela même et aussi le principe de subsidiarité ?

Certes la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance verra un prêtre-pasteur révolté, le célèbre Thomas Müntzer, appeler les pauvres à l’insurrection pour renverser l’injustice et instaurer le « Royaume de Dieu ». Engels et Marx, deux athées, l’ont considéré comme le premier communiste, dans La guerre des paysans en Allemagne (1850). Thomas Müntzer, à la tête des paysans armés, défendait l’idée de toits pour les sans-abris et de repas pour les pauvres. Bien évidemment, nous ne vous invitons pas à une théologie de la libération, mais à accomplir votre devoir de protection des plus humbles.

Car abriter et dénoncer, sans chercher à prendre le pouvoir, c’est cela pour l’Église faire de la vraie politique, savoir consolider la Cité en protégeant les pauvres, les plus faibles, comme le recommande, par le détail, la doctrine sociale catholique. Et ce que fait si bien l’Évêque de Rome, le pape François.

Au fond, la souffrance que vivent ces désœuvrés ramène au jour une ancienne question : Les pauvres ont-ils des droits ? Cette interrogation reprend le titre de la remarquable thèse de doctorat de Gilles Couvreur, qu’un homme cultivé m’a offert comme présent il y a trois Noël passés. Je ne termine pas de le relire, qui expose la doctrine sociale de l’Église (catholique), depuis la Concordia de Gratien (1140) jusqu’à Guillaume d’Auxerre († 1231) : en cas d’extrême nécessité, les pauvres, selon l’Église, ont le droit de voler pour se nourrir et survivre. Tel est le droit que les Déguerpis exercent spontanément, en habitant les cimetières.

Monseigneur, appelez l’État et ses démembrements à leur devoir, comme le suggère le Compendium. Le temps est venu d’entendre la Parole ! Et, pour être plus audible, si vous le pouvez, faites appel aux autres forces religieuses.

Côte d’Ivoire : pourquoi les Déguerpis habitent-ils les cimetières ?

jeudi 

12 juillet 2018 à 11:09

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D.RLa transgression est totale et sans précédent : à Abidjan, des vivants ont pris des cimetières pour demeures. Ils sont connus. Ce sont les déguerpis, les expulsés et les expropriés, tous ces punis de la spéculation foncière. Les plus fragiles donc. On n’imagine pas leur journée. Mais que penser de leurs nuits, parmi les tombes ? Le spectacle est déconcertant, décourageant même. Les vidéos choquent.

Il me souvient enfant, à Abidjan, les cimetières étaient sacrés. Les citadins y rendaient, avec respect, le culte des morts, celui des ancêtres et la pratique du souvenir. Puis vint le premier choc pétrolier (1973), avec ses premières restrictions budgétaires (État et municipalités) qui ont vu la baisse ou l’arrêt de l’entretien des cimetières, mais surtout l’apparition du banditisme qui a fait des cimetières des lieux de repaire pour délinquants et gangs.

Au milieu des années 80, les cimetières étaient plus redoutés par la présence des brigands que pour les morts. La peur remplaça le respect. Conséquence immédiate : les objets de valeur sur et dans les tombes (croix, plaques en bronze ou bijoux en or) commencèrent à être pillés pour être revendus dans des marchés parallèles ou pour servir d’amulettes (pratiques occultes).
Au début des années 90, face à l’incapacité des pouvoirs publics d’y déloger les bandits et d’y assurer l’entretien des sépultures (hypogées ou mastabas), on vit l’apparition de nouveaux « petits métiers de service » (propreté, arrosage, jardinage, surveillance, etc.) exécutés par des particuliers sous contrat avec les familles des défunts.

Mais qui, dans l’histoire urbaine d’Abidjan, aurait pu songer voir un jour des familles entières y trouver refuge et habiter ? Il est loin le temps où les programmes d’accès aux logements sociaux garantissaient à la majorité des citadins un toit, fut-il modeste. Il y avait alors, sous Félix Houphouët-Boigny, une véritable politique publique de l’habitat.

Que deviendront tous les enfants des déguerpis, qui auront appris à habiter sur des sépultures ? Le traité sur le droit des enfants est bafoué. La Constitution ne les protège pas. À leurs côtés, on voit des vieillards hagards, qui s’étonnent de ce qui leur arrive ! Et on entend sourdre la colère des mères de famille qui laissent monter au ciel leur désirs de vengeance : ni douche, ni toilettes, pas de chambre, aucune cuisine. C’est tout le sens de la maternité qui est niée.

A-t-on seulement imaginé le coût social et économique des déguerpissements brutaux ?  Un tabou est donc tombé : on peut désormais vivre et habiter sur ou parmi les tombes des morts. Une cloison fondatrice s’est écroulée. En effet, toutes les sociétés reposent sur la séparation (spatiale) du lieu des morts de celui des vivants ; séparation entretenue par le culte des morts (devoirs envers les anciens), ou le culte du souvenir (actes mémoriels) ou encore le culte des ancêtres (généalogie) et des mânes (pouvoir d’intercession).

Mais, il y a autre chose et peut-être en est-ce la signification essentielle : on l’oublie, le cimetière, c’est à la fois le lieu de séparation mais aussi le point de rencontre du monde visible et du monde invisible. Car les morts sont réputés pouvoir intercéder auprès d’êtres immatériels ou être les confidents des vivants. Et c’est bien cela que les déguerpis d’Abidjan nous rappellent et disent. Puisque, au moment de leurs déguerpissements sur décision gouvernementale, aucun parti politique, moins encore les religions, pas même l’intelligentsia ne leur ont prêté assistance, ils n’eurent à l’idée qu’un seul recours : les morts. C’est l’inversion du monde social : vivre, survivre, c’est habiter parmi les morts. Malheur à qui n’entend pas ce que cela veut dire ! La nécromancie est proche. Il peut tout en sortir.

Au reste, dans ces lieux, les déguerpis ne sont pas expulsables, du moins le croient-ils. Ils font des morts leurs protecteurs ou médiateurs. Et les cimetières sont comme les antiques forteresses, difficilement prenables. Seuls les morts peuvent désormais parler à l’État, lui faire entendre raison. Livrés à eux-mêmes, en violant de la sorte la quiétude du séjour des morts, les déguerpis posent un acte ultime de résistance et/ou de rupture civile.

En tous les cas, nous assistons à un tournant dans la crise sociale ivoirienne qui, en dépit de très bons résultats macro-économiques obtenus par le gouvernement, s’aggrave sous nos yeux. Promise et attendue, la redistribution des fruits de la croissance ne se fait toujours pas. Or, comme l’a toujours affirmé et si bien montré Félix Houphouët-Boigny, il est plus difficile et surtout plus coûteux de ne pas redistribuer que de distribuer la croissance. Et cela nul n’a besoin d’être de gauche, pour le savoir. Il suffit d’avoir du « bon sens » ou d’avoir été instruit par l’histoire universelle. Mais, il est vrai, cela est souvent la chose la plus difficile.

En somme, nous devons méditer avec attention ce nouveau phénomène urbain porté par une folle désespérance et qui, dévastation de l’existence, réaménage autrement ce que Heidegger a appelé le Quadriparti : la relation entre « terre, ciel, divins et hommes ». Aussi, voudrais-je, ici, inviter toutes les autorités compétentes et l’intelligentsia ivoiriennes à lire voire à relire le sublime texte de Heidegger intitulé BÂTIR HABITER PENSER, publié dans essais et conférences (collection Tel Gallimard, Paris, 1958, pages 170 – 193), qui montre comment les trois actes (bâtir – habiter – penser) sont liés par le langage à ce vers quoi ils renvoient, c’est-à-dire à « tout ce qui est » : l’être ; et qui, en une formule décisive, précise : « habiter est le trait fondamental de l’être en vertu duquel les mortels sont ».

Ainsi, que des citadins, sous la pression de la spéculation foncière et de la pauvreté, soient conduits à apprendre à des-habiter, révèle le fond d’un drame existentiel. Alors vient à l’esprit et au jour la question suivante adressée à tous : qu’est-ce ne pas habiter veut donc dire ?

Côte d’Ivoire : quatre coups d’éclat ou un coup d’État

lundi 

22 mai 2017 à 09:45

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Lettre publique à Son Excellence, Monsieur Alassane OUATTARA

Monsieur le Président de la République,

La Côte d’Ivoire vit une crise de nature de son régime, et non pas celle de la Deuxième République (2000 – 2011) ni moins de la Troisième République (2016). Cette crise consiste en l’altération continue de l’institution présidentielle, typique de la Première République fixée dans le titre II de la Constitution de 1960. Rien n’y fera.

Dussions-nous le répéter, depuis 1993, le cœur et le sens de la crise ivoirienne n’est que la fragilisation continue et discontinue de l’institution présidentielle. C’en est même l’invariant. Une vérité l’étaye. Au plan politique, le cinquième Président est plus fragile que le quatrième, qui lui-même l’a été plus que le troisième et celui-ci que le deuxième, quand ce dernier le fut immédiatement après le premier. Qui peut, sans effroi, imaginer ce que sera le sixième Président, à entendre la sourde clameur des craintes qui montent déjà.

C’est qu’aucun successeur de Félix Houphouët-Boigny n’a pu ni ne pourra revêtir, comme il le fit avec tant d’art et de charisme, cette Institution qui, par imitation coloniale, fut taillée sur sa personne (expérience personnelle) et son époque (Cinquième République française, indépendance et guerre froide). Plus encore, en synthétisant avec habileté l’une et l’autre, sa personne et son époque, Félix Houphouët-Boigny a su lui-même se faire époque, au sens que Bossuet prêtre à ce mot, c’est-à-dire un « grand événement auquel on rapporte tout le reste […] parce qu’on s’arrête-là, pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après ».

Or, la personne n’est plus et l’époque a changé. Et s’il est juste pour beaucoup de le regretter, il est cependant impérieux d’en sortir. C’est cette problématique politique qu’il faut résoudre, avant de s’attaquer avec lucidité aux autres crises (économiques, sociales, militaires, ethniques, corruption, etc.) qui, aussi importantes et graves soient-elles, n’en sont que des périphéries.

La Côte d’Ivoire, et c’est le sens de son histoire, n’a pas d’autre choix que d’évoluer, de manière rapide ou lente, vers un régime parlementaire, si jamais elle veut se stabiliser. Au reste, cette vérité, vous-même l’aviez pressentie, en faisant instituer une vice-présidence de la République. Mais n’avez pas porté votre intuition à son terme. Aussi ne le fîtes-vous que de façon limitée. En effet, en instituant par désignation un vice-président, vous avez, d’un côté déconcentré (dilaté) le pouvoir présidentiel. Ce fut une première. Et, d’un autre côté, vous avez consolidé l’institution présidentielle, qui montrait à nouveau des signes de faiblesse.

Cependant, alors que la nouvelle Constitution affaiblit intérieurement l’institution présidentielle, celle-ci est fragilisée de l’extérieur par les événements (grève de fonctionnaires, chute des prix du cacao, mutineries successives, microbes, etc.). La Présidence est donc prise dans un étau.

Ainsi, votre intuition, altérée par les rapports de force internes à votre majorité et par le contexte socio-politique, doit être reprise, repensée et accomplie. S’il fallait deux exemple, le premier serait celui du Royaume chérifien qui n’a pas reculé, quand il fallut faire des réformes. Et le Roi Mohammed VI, qui ne pouvait régir le Royaume comme le fit son père, les continue, sans que son statut, sa fonction et son rôle ne soient affaiblies. Le second exemple est en Cabo Verde, où le régime parlementaire accomplit des prouesses manifestes. Et, en bonne gouvernance, les Présidents de la République et les Premiers ministres successifs ont toujours placé leur pays au-dessus d’eux-mêmes. La Côte d’Ivoire vaut plus que tous les Ivoiriens réunis. Elle ne peut être réduite à n’être qu’un « contrat » entre Ivoiriens. Un vieil axiome philosophique précise que « le tout est antérieur à la partie », ainsi la Cité politique est-elle antérieure à ses membres, disait fort justement Aristote.

Le temps des vraies réformes, c’est-à-dire de celles qui touchent au fond du mécanisme constitutionnel est arrivé.

Vous n’avez d’autre choix que de procéder par des coups d’éclat qui seules éviteront un coup d’État ravageur. La Côte d’Ivoire est un pays-État, selon le concept que j’avais créé en 2005. Or, elle doit devenir une nation, par le biais d’un système parlementaire adéquat, comme la France devint une « nation complète » par son Tiers-État (abbé Sieyès). Car, avec un régime présidentiel, le Côte d’Ivoire restera un pays-État que les convulsions continueront de désorganiser. Le pays-État fut le coup de génie et la limite historique de Félix Houphouët-Boigny. C’est au parlement qu’il reviendra de penser la nation Ivoire. Mais, s’entend, un parlement renouvelé, rebâti et pondéré par la Présidence de la République.

En conséquence des considérations précédentes, permettez à un vieil Ami de la Côte d’Ivoire, qui en connaît les murs, de vous faire quelques suggestions peut-être utiles mais en tous les cas de bonne foi. Elles seront au nombre de quatre :

Tout d’abord, votre démission, comme la rumeur en a évoqué la possibilité, serait impolitique. Elle ne ferait qu’accentuer la crise de l’institution présidentielle, alors qu’il s’agit de la repenser ;

Ensuite, engagez quatre coups d’éclat :

Le premier, au retentissement le plus grand, serait de prendre votre part à la libération du Président Laurent Gbagbo, qui est l’une des conditions majeures pour donner un éclat démocratique à votre Présidence et amorcer la réconciliation des Ivoiriens. Plusieurs pays amis sont dès à présent disposés à l’accueillir, si les termes d’un accord sont trouvés. Il pourrait tout aussi bien rentrer en Côte d’Ivoire, car, comme le dit Euripide, « il n’est pas plus grand malheur que de vivre hors de son pays natal ». Et, sous ce rapport, comment ignorer que de trop nombreux Ivoiriens vivent ce malheur comme le leur propre. Ils habitent un exil comme par procuration ;

Le deuxième coup d’éclat devrait mettre en place un vrai gouvernement d’unité nationale ;

Le troisième coup d’éclat serait de commencer à réfléchir aux bienfaits d’un régime parlementaire ;

Le quatrième coup d’éclat consisterait à engager une lutte sans merci contre la corruption. Car, dans son immense majorité, le peuple ivoirien ne supporte plus les enrichissements rapides qui ne reposent pas sur du travail réel et s’accompagnent de leur forte précarité et de grande pauvreté. L’exceptionnel taux de croissance que connaît la Côte d’Ivoire n’a pas conduit à une juste redistribution. Montesquieu formule une grande vérité qu’il invite chacun de nous à méditer : « Si l’on ne distribue point les revenus au peuple, écrit-il, il faut lui faire voir qu’ils sont bien administrés : les lui montrer, c’est, en quelque manière, l’en faire jouir ; cette chaîne d’or que l’on tendait à Venise, les richesses que l’on portait à Rome dans les triomphes, les trésors que l’on gardait dans le temples de Saturne étaient véritablement les richesses du peuple » (De l’Esprit des Lois, Garnier Frères, Paris, 1973, tome 1, p. 60).

La grande prouesse politique et sociale de Félix Houphouët-Boigny est d’avoir réussi à faire les deux choses : « distribuer » et « montrer ».

Enfin, je voudrais, instruit par l’histoire, évoquer la question des mutins. C’est à l’ivoirienne, la Guerre des mercenaires que connut et vécut Carthage lorsque, dans sa lutte contre Rome, elle eut recours à des mercenaires qu’elle ne put ou ne sut plus payer. D’où leur révolte. Carthage dut faire appel à Hamilcar, son Stratège, pour mater, dans une boucherie sans nom, les mutins. Polybe et Gustave Flaubert en ont rendu compte, chacun à sa manière, en formulant une mise en garde : tout régime qui s’appuie sur des mercenaires en finit par payer le prix fort. Pour éviter ce que Carthage nous enseigne, non seulement la Côte d’Ivoire ne devra jamais oublier que le soldat, c’est la solde ou alors le butin, mais aussi que, contrairement à ce que certains ont pu récemment vous suggérer, une guerre contre les mutins constituerait un grand péril pour la République.

« Que lorsque le principe de la République [la vertu] est dans toute sa force, on n’a presque pas besoin de lois », Montesquieu.

Pour éviter le coup d’État qui s’essaye chaotiquement ou qui, si rien n’est entrepris, finira par se former de  lui-même, la raison d’État et la sagacité vous conduisent à méditer les cinq suggestions que vous aurez l’amabilité de livrer à l’intelligence de votre entourage, si vous les jugez instructifs et utiles.

Les coups d’éclat font parties des techniques de la science de l’État, comme Gabriel Naudé le rappelle.

Puisse votre oreille être profonde, pour ne pas vite déborder (Rilke).

Nous vous prions de croire, Monsieur le Président de la République, en l’expression de notre très haute considération.

Épinay-sur-Seine, le 21 mai 2017

Pierre Franklin Tavares
Un ami de la Côte d’Ivoire, docteur en philosophie politique de la Sorbonne.

Le Cardinal Agré est mort

vendredi 

13 juin 2014 à 07:46

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Cardinal Bernard Agré (D.R)

Un ami est mort ! Je relisais Les Confessions de Saint Augustin, lorsque me parvint l’annonce du décès de Bernard Cardinal Agré, archevêque d’Abidjan. Un ami est mort ! On est bien peu de chose, dit la chanson écrite par Cécile Caulier  qui reprend un mot célèbre de Bossuet.

Ami, le théologien de Thagaste (actuel Souk-Ahras, en Algérie) dit, avec raison, que Le présent du passé, c’est la mémoire (Les Confessions, Saint-Augustin) . Alors, toi qui à présent se tient de l’autre côté, écoute ce que dit le Souvenir.

C’est Jean-Baptiste, mon frère aîné, qui fit notre mise en relation. Je vous rencontrai, pour la première fois, au principe de l’année 2005, après que vous me fîtes la bonté de préfacer mes méditations Sur la Crise ivoirienne. Grand dieu, quelle belle et riche préface, écrite d’un trait me confierez-vous. Je vous disais alors que seuls les contemplatifs ne laissent pas le temps creuser d’écart entre penser et écrire. Contempler ! Peut-être est-ce même le verbe qui seul suffirait à définir votre personne. Saint Augustin, dans le chapitre Puissance de la mémoire , dit en quoi contempler consiste.

Ainsi nos spéculations se construisaient selon les lignes d’un affectueux face-à-face entre un grand théologien et un modeste philosophe. Et, pourrait-on dire, elles prenaient appui sur la Lettre encyclique Fides et Ratio de Jean-Paul II, dont vous étiez si proche, et qui débute avec cette formule : La Foi et la Raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité.

Je garde solide mémoire d’autres instants tissés. Un repas frugale, chez vous, en la Cathédrale, et qui pour cela même élevait nos âmes. La parole, affirmait Saint Augustin, est la main de la bouche . Vous exposiez le Christ, quand je vous parlais de Jésus. Et nous spéculions.
Pierre, me direz-vous, en une autre occasion, dans votre bureau : Vous êtes, au fond, comme nous les Cardinaux. Seulement il vous manque la dimension mystique.

Mais ce qui toujours frappera mon cœur, c’est votre débordante passion pour, selon votre expression, « la Dame en bleu » : Marie. Vous aimiez à me dire, esquissant un sourire et projetant votre regard vers le « ciel du ciel », qu’Elle veille sur la Côte d’Ivoire, terre d’espérance. Que n’ai-je alors commenté L’Abidjanaise, la plus belle ode à la paix jamais écrite, et qui garde un lien secret avec Marie. Vous avez aimé votre pays et, pour lui, vous avez pratiqué ce que le roi Henri IV appelait la charité que nous devons à la patrie. Dans ce domaine, vous ne fûtes pas toujours compris. Mais pour l’être, il eût fallu lire Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte , ouvrage dans lequel évoquant Baruch, Jérémie, le Christ et saint Paul, J.-B. Bossuet rappelle la position de l’Église à l’endroit du politique. Quelques-uns disent que vous avez commis des erreurs et des fautes. Qui donc, par ce monde, n’en commet pas ?

Mais dussè-je le redire ici, lorsque me saisit l’idée de demander au Cardinal archevêque de Paris, Jean-Marie Lustiger, de célébrer en Notre-Dame de Paris une Messe pour la paix en Côte d’Ivoire, l’évocation de votre nom et de votre préface de mon ouvrage ont suffi à le convaincre instantanément. Et, dans la journée même, il vous écrira cette fulgurante lettre que porte une grande force spirituelle . Une joie intense surgit à la relire. Et quelle belle Messe, ce dimanche 14 novembre 2004 ? Les Ivoiriens de toutes régions et religions y furent, nombreux aussi les amis de la Côte d’Ivoire qui y assistèrent.

Je sauvegarde un regret. Celui de ne pas pouvoir discuter de Saint Augustin avec vous, maintenant que je l’ai étudié. Cependant, j’irai le lire sur votre tombe. Si l’occasion m’en est donnée.

Adieu, soldat du camp céleste (Saint Augustin) au service permanent de votre « mère l’Église » ! Puisse les propylées du ciel s’ouvrir et les bras de votre Père miséricordieux vous embrasser. Et répondre à votre sourire comparable à celui de l’Ange au sourire qui triomphe au-dessus de la cathédrale de Reims.

Et ici-bas, que les poussières dans lesquelles toute course s’achève se souviennent de vous.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits