La revanche des « sans dents » et de Sens commun

samedi 

3 décembre 2016 à 09:40

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Les « Sans dents » ! Peu s’en souviennent, on les appelait, à l’époque (1997 – 2002) et de façon pudique, les « Nouveaux pauvres ». Lionel Jospin les marginalisera, par sa recherche obstinée de bons résultats macro-économies (Traité de Maastricht), au détriment des grandes questions sociales.

Sans état d’âme, les « Nouveaux pauvres » de l’époque ont éliminé Lionel Jospin, dès le premier tour des élections présidentielles de mai 2002, en qualifiant Jean-Marie Le Pen. Un an plus tôt, nous affirmions que cette élimination était inéluctable.

Depuis la fin des années 90, les « Nouveaux pauvres » ont vu leur nombre considérablement augmenter, au point de former à présent un « groupe social » à part entière. Ce sont eux que François Hollande, toute pudeur rejetée et raillerie sans vergogne, rebaptisera les « Sans dents », après qu’ils aient fait l’objet du mépris doctrinal de Terra Nova .

Les anciens « Nouveaux pauvres » sont précisément les nouveaux « Sans dents ». Ce sont eux qui, par leur abstention ou leur vote Le Pen, ont retiré tout crédit politique à François Hollande, au point de le contraindre à ne pas représenter en mai 2017. C’est le début de leur grande revanche.

Au reste, la froide colère des « Sans dents » est aux Socialistes, ce que la révolte de « Sens commun » est aux Républicains. Ces deux forces sociales, les « Sans dents » et Sens commun, ont désormais engagé (par leur mobilisation) une profonde et « inattendue » mutation politique, à partir de la société civile… et non plus des partis politiques ou des syndicats.

Le centre et les centristes (UDI, Modem et En Marche) ne sont plus audibles. La Primaire de la droite l’a mis en évidence. Qui peut croire que l’UDI et le Modem préfèreront Emmanuel Macron à François Fillon ?

En tous les cas, Nicolas Sarkozy s’est trompé, en croyant que l’identité française était uniquement culturelle ou « gauloise », alors que François Fillon a pris le risque d’affirmer qu’elle est d’abord cultuelle, c’est-à-dire chrétienne en son fond. Et il a emporté la mise. François Hollande, de son côté, n’a rien compris à la problématique de l’identité française. Lorsqu’il s’en est aperçu, trop tard, sa seule proposition fut la « déchéance de nationalité » : une erreur magistrale parmi tant d’autres. Pauvre Hollande, dents pleines mais quelle humiliation : ne peut plus pouvoir montrer les siennes !

Les « Sans dents », eux, attendent encore leurs dentistes.

Jean-Pierre Mignard, le compère de François Hollande et de Ségolène Royal, vient de choisir Emmanuel Macron pour les prochaines présidentielles. Un choix absurde ! Car les « Sans dents » et « Sens commun » ont durci les choix politiques : à droite toute, pour la Droite et l’extrême-droite, et, à gauche toute, pour la gauche, mais avec un Parti socialiste qui, comme le disait Dominique Strauss-Kahn, est un « astre mort ». Et ce, pour quelque temps encore. La « Hollandie » n’a pas vu venir cette radicalité électorale, tant sa foi en Terra Nova est grande.

Elle en paye la facture.

La prochaine étape de la révolte des « Sans dents » : Manuel Valls, le grand escamoteur social, l’ami intime et fier des tyrans africains et le défenseur du Medef (patronat). Il est le grand diviseur de la gauche française. Si jamais il était le candidat des socialistes, il les emportera dans sa débâcle.

Point de vue sur « Merci pour ce moment »

lundi 

29 septembre 2014 à 09:08

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Affiche sur la devanture d’une librairie (D.R)

Record littéraire de vente ! Plus d’un en parlent. Bien peu l’ont cependant parcouru. Je viens de terminer la lecture d’un immense succès de librairie : Merci pour ce moment , de Valérie Trierweiler. L’ouvrage, dénigré et décrié, parce qu’il brise la sacro-sainte séparation française entre vie privée et vie publique, emprunte beaucoup à la tragédie grecque, par son intrigue, sa structure, sa trame et le dénouement. L’intrigue : une femme humiliée, congédiée  et en colère achève le héros qu’elle dit avoir trop aimé, un homme fort de faiblesses humaines, prisonnier de la « concupiscence de la chair. La volupté »  (Saint Augustin) et roi du double discours, de l’ambiguïté et du mensonge permanent. La matière eût sans aucun doute plu à Euripide. La structure fondamentale : un face-à-face entre, d’un côté, trois acteurs : François, le protagoniste (premier acteur), Valérie, la deutéragoniste (deuxième acteur) et Ségolène, la titragoniste (troisième acteur), et, de l’autre côté, le chœur formé par l’entourage présidentiel du palais de l’Élysée, les médias et le peuple. La trame : la reconnaissance (découverte des personnages), les péripéties (retournements imprévus de situations, ironie tragique) et la catharsis (purgation). Le dénouement : François rejeté.

Le succès du livre, pensons-nous, pour l’essentiel, tient à cet agencement théâtral, à sa dimension dramatique, et au contexte de crise de l’institution présidentielle, et non pas à son caractère scandaleux ni non plus à ses révélations. Il en ira tout autrement de la parution prochaine du livre incendiaire d’Aquilino Morelle, ex-conseiller spécial du président François Hollande, qui ne vise que le sensationnel et tambourine sa menace. Valérie Trierweiler dit autre chose. Au reste, reprenant la célèbre réplique de Lucrèce à Don Alphonso, elle indique, en dernière page, qu’il s’agit d’une tragédie : « Vous avez laissé le peuple se railler de moi, vous l’avez laissé m’insulter, qui épouse protège ». La tragédie, conclut Valérie Trierweiler, est éternelle » .

Toutefois, si tout ce qui y est dit « est vrai », comme l’affirme son auteur, sur la couverture et en dernière page, une question me vient à l’esprit : est-il seulement possible que deux êtres se soient aimés, sans jamais comprendre ce que « aimer » veut dire ? Peut-être qu’une ambiguïté sur le sens du mot est-elle à l’origine des malentendus entre Valérie et François. Alors, en guise d’exodos (fin de la tragédie et sortie du chœur), qu’il me soit ici permis de laisser Platon faire parler Diotime, le coryphée (chef du chœur), sur l’un des sujets les plus difficiles à déclamer : l’Amour. Qu’est-ce donc que cela ?

Diotime : Étant fils de Poros et de Pénia, l’Amour en a reçu certains caractères en partage. D’abord il est toujours pauvre, et, loin d’être délicat et beau comme on se l’imagine généralement, il est dur, sec, sans souliers, sans domicile ; sans avoir jamais d’autre lit que la terre, sans couverture, il dort en plein air, près des portes et dans les rues ; il tient de sa mère, et l’indigence est son éternelle compagne. D’un autre côté, suivant le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon ; il est brave, résolu, ardent, excellent chasseur, artisan de ruses toujours nouvelles, amateur de science, plein de ressources, passant sa vie à philosopher, habile sorcier, magicien et sophiste. Il n’est par nature ni immortel ni mortel ; mais dans la même journée, tantôt il est florissant et plein de vie, tant qu’il est dans l’abondance, tantôt il meurt, puis renaît, grâce au naturel qu’il tient de son père. Ce qu’il acquiert lui échappe sans cesse, de sorte qu’il n’est jamais ni dans l’indigence ni dans l’opulence, et qu’il tient de même le milieu entre la science et l’ignorance…(Platon, Le Banquet, Flammarion, Paris, 1992, pp. 71 – 72.)

Lettre au Président de la République François Hollande pour le maintien de l’Institut français du Cap-Vert

vendredi 

25 avril 2014 à 11:50

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Monsieur le Président de la République,

Une immense clameur nous parvient : la France voudrait fermer l’Institut Français du Cap- Vert ! Cette intention, qui n’est pas fondée en raison, oblige à justifier le maintien de cet établissement public. Mieux, reprenant le mot de Henri IV, je voudrais « ramentevoir », remettre en mémoire, des faits qui seront autant d’arguments visant à le rendre « perdurable ».

Tout d’abord, comment ne pas l’indiquer, il n’est nul pays au monde où l’on donne « Bossuet », « Napoléon » ou « Voltaire » comme prénoms. Excepté aux Îles du Cap-Vert, où persiste cet étrange legs patronymique qui traduit l’influence intellectuelle, spirituelle et politique que le prestige de la France des Lumières exerce encore, en plein cœur de l’Atlantique. Et il n’est pas jusqu’à Amilcar Cabral, héros de l’indépendance, dont le prénom pourrait tenir de l’audience littéraire du Salammbô de Gustave Flaubert et de la vive controverse soulevée par Sainte-Beuve lors de cette parution.

Ensuite, au XXe siècle, un cycle dévastateur de famines poussera nombre de Capverdiens à émigrer vers Dakar, capitale de l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.), Abidjan et d’autres villes coloniales françaises du continent noir, puis aux Amériques, en France et dans ses territoires d’Outre-mer. Dans ces contrées se sont constituées des communautés capverdiano-francophones qui forment des segments essentiels de la diaspora capverdienne et des propagateurs zélés de la langue française. Au reste, le français parlé au Cap-Vert (enseigné dès l’école primaire) est l’une des plus ajustées d’Afrique. Et les élites défendent, comme un patrimoine précieux, le français dit de « bon usage ».

Un fait atteste d’un antique lien culturel (poético-musical), entre la France et le Cap- Vert : la reconnaissance mondiale de Cesária Evora, à partir de la France. « La Diva aux pieds nus », épigone des trois Hespérides musiciennes (Euripide), à la voix si douce (Apollonius de Rhodes) et charmante (Pierre Commelin), doit son succès planétaire, non au Portugal ou à un autre pays, mais à la France, parce que son répertoire centré autour du chemin de loin (caminho longi), dimension primordiale de la Sodade, reprend les thèmes majeurs de l’amour courtois des grands troubadours français, Bernard de Ventadour et Jaufré Rudel, qui ont chanté l’Amor di logni (l’Amour de loin). Ainsi, et à son propre insu, par la Sodade, elle a réactivé une « structure endormie » de la culture française qui, en retour, lui a assuré un triomphe universel. C’est l’exemple emblématique d’une subtile dialectique culturelle.

Faut-il rappeler que le Cap-Vert doit la création de sa capitale actuelle, Praia, à un corsaire français, Jacques Cassard, qui, sur instruction du roi Louis XIV alors en rupture diplomatique et en guerre avec le Portugal, détruisit la première capitale, Ribeira Grande, en 1712. Et il ruina et désola Praia qui, entre 1724 et 1770, deviendra la nouvelle capitale. Dans le registre des batailles françaises, plus d’un demi-siècle plus tard, le 16 avril 1781, dans la baie de Praia (Porto Praya), Pierre André de Suffren accomplira un haut fait d’armes stratégique, contre les Anglais, protégeant le cap de Bonne-Espérance et assurant à la France la route de l’Île Maurice.

Dans son ouvrage de combat anti-esclavagiste, De la littérature des Nègres (1808), l’abbé Grégoire citera plusieurs fois le Cap-Vert comme modèle d’émancipation.

L’ensemble des faits rappelés repose sur de vieux liens historiques entre la France et le Cap- Vert, qu’un célèbre ambassadeur français, fort avisé, M. André Barbe, a su méthodiquement retracer en les faisant remonter au début du XVIe siècle. En réalité, par la Sodade, ces liens s’enracinent dans le Moyen-Âge français. Ils précèdent donc de loin tout ce qui, par l’esclavage, la traite négrière et la colonisation, donnera la Francophonie ou ce que, après Fernand Braudel, on peut appeler la France hors de France.

Ainsi, c’est à l’aune du « temps long », si cher à cet historien de renom, que les deux pays, la France et le Cap-Vert, entretiennent des liens complexes et subtils, desquels il appert une antériorité historique et une exception linguistique que rien, pas même les nécessaires restrictions budgétaires de l’État français, ne devrait obérer ou venir détruire. Et ce d’autant que l’Institut Français du Cap-Vert, tel un phare francophone en Lusophonie, y promeut le rayonnement de la langue française.

En visant à la fermeture de l’Institut Français du Cap-Vert, la France n’affaiblit-elle pas de son propre chef une enclave francophone ? Ne laissez pas s’éteindre cet établissement, jalon lumineux.

Dans l’espoir que vous accordiez quelque intérêt à cette lettre,

Veuillez croire, Monsieur le Président de la République, en l’expression de ma très haute et parfaite considération.

Pierre Franklin Tavares

Il y a un François des pauvres, un pape anti-capitaliste

lundi 

3 juin 2013 à 16:05

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Il y eut un François « muet », élève obéissant, gaulliste social et disciple de Philippe Séguin, et que personne n’entendait. Dans un vaillant silence, il aida Nicolas Sarkozy à creuser le déficit par ses cadeaux fiscaux.

Le pape François, Jorge Mario Bergoglio (AP Photo/Pablo Leguizamon)

Il y a un François « froid », socialiste qui n’aime pas l’argent au point, paradoxe social-démocrate, d’accabler les pauvres gens. Il se plaît à présider les « Occasions » et, pour lors, attend les occasions d’austérité ou les occasions de croissance.

Béatitude inattendue, nous avons un François des pauvres, qui vient de loin. Il n’est pas socialiste ni social-démocrate ou gaulliste social. Et pourtant, il demeure le seul des trois  François à fustiger « le capitalisme sauvage » :

« Un capitalisme sauvage, disait-il le 21 mai dernier, a enseigné la logique du profit à tout prix, du don fait pour obtenir, de l’exploitation sans attention aux personnes. Et nous voyons les résultats dans la crise que nous vivons ».

Or, les deux autres François, l’un réputé gaulliste social, l’autre social-démocrate déclaré, s’effraient à la seule idée de mentionner le mot « capitalisme », de peur d’effrayer les « marchés ».

Au fond, le Pape François séduit par sa défense des pauvres et sa critique du capitalisme aveugle, renouant ainsi avec la tradition primitive du catholicisme, dont Saint François d’Assise, Françoise de Sales et Bossuet furent des porte-paroles éloquents.

Faut-il remanier le gouvernement français ?

lundi 

6 mai 2013 à 07:43

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« Il faut du mouvement dans le corps politique, ou ce n’est qu’un Cadavre. »  Mably

(AFP/ J.Brinon)

(AFP/ J.Brinon)

De toute évidence, oui. Car, sous nos yeux déconcertés, la république est en passe de devenir une dépouille. Les quatre grands principes qui l’animent sont affaiblis : la vertu a tant reculé, la frugalité est remplacée par une course folle à la richesse chez nombre des responsables politiques, la séparation des pouvoirs s’estompe et la liberté d’opinion peine à se maintenir en coutume. Au fond, c’est bien plus qu’une « crise de régime ». C’est pourquoi il ne suffira pas seulement de passer de la Ve à la VIe république, pour que la crise se résolve, comme par enchantement. Car ce passage, considéré pour et par lui-même comme une sorte de fétiche institutionnel, ne serait rien moins qu’une fuite en avant, puisque les mœurs continueraient et le personnel politique serait le même. Ce n’est pas seulement les institutions, mais également les mœurs publiques et la classe politique qu’il faudrait changer. En effet, à vin nouveau, outres neuves, dit Jésus. Si bien que s’il ne s’en tenait qu’à des réformettes, François Hollande ne serait pas moins blâmable qu’un architecte qui projetterait d’élever un édifice solide avec de la boue, des pierres usées et des bois pourris , pour reprendre ici le mot de Mably.

L’idée d’un « gouvernement resserré » est une avancée à reculons. Une belle lubie politique, parce que la crise à laquelle la France est confrontée n’a rien de quantitatif et ne dépend pas du nombre de ses ministres. Trente bons ministres valent mieux que quinze ministres médiocres. La crise est qualitative, puisqu’elle touche aux fondations, et aux fondements et aux principes du politique.

En vérité, ce n’est pas seulement le « régime républicain » qui est mis en cause, mais tout aussi bien l’État, ce pivot de la vie éthique, qui tangue et vacille. La défiance des citoyens vis-à-vis de l’État va grandissant, parce que l’État s’apparente de plus en plus à un assemblage de type « publicain », c’est-à-dire centré autour de la collecte des impôts, des taxes et des amendes (routières, etc.). L’austérité imposée par les marchés financiers entend transformer l’État républicain en État publicain pour servir les buts de la Corbeille (Bourse, Cac 40, etc.). .

En outre, aux deux crises institutionnelles, celle de la république et celle de l’État, s’ajoute une troisième, non moins dramatique. C’est celle de la Démocratie qui, en son cœur, c’est-à-dire en tant que « représentation nationale » (corruption du corps législatif, lois non essentielles, avantages et privilèges) et « société civile » (affaiblissement des syndicats, des familles, associations), est gravement atteinte.

Sous ce rapport, constatons qu’il est tout à fait exceptionnel que les trois grands « moments » de la vie éthique , à savoir la famille, la société civile et l’État, soient concomitamment en crise. Une étincelle d’incompréhension ou une erreur d’appréciation, et tout peut s’enflammer. Et ce d’autant que les instituts de sondages, les partis politiques, les grands médias et les intellectuels n’ont pas encore compris la nature de cette crise, sa réelle dimension, son caractère d’ensemble et l’exacte mesure de son ampleur. Les facteurs de décomposition sont à l’œuvre : méconnaissance des faits et corruption des élites, ainsi que l’insatisfaction grandissante des catégories socioprofessionnelles et des couches sociales moyennes.

L’affairisme de la classe politique gangrène tout, de l’échelon local (collectivités territoriales) aux sphères de l’État. On aurait tort de mésestimer cette crise, qui affecte l’ensemble du corps social et la nation. Elle est polymorphe : 1°) crise politique (corruption, enrichissement, défiance citoyenne, rejet des institutions), 2°) crise éthique (destruction des valeurs républicaines, fin de toute morale personnelle, droit de cuissage des élus), 3°) crise économique (déficit public, dette publique, paupérisation, récession, flexi-sécurité, montée du chômage, fermetures d’usine, licenciements, destruction du système productif,), 4°) crise financière (subprimes, liquidités, bancaires, Chypre, Grèce, Espagne, Portugal), 5°) crise familiale (mariage pour tous, procréation et gestation médicales assistées, adoption), 6°) crise du logement (insalubrité, expulsions, augmentation des charges, dettes locatives, SDF, déficit de l’offre locative), 7°) crise urbaine (banlieue, narcotrafic).

Or, en raison de la mollesse et de l’absence de finalité dans l’action pratique du pouvoir exécutif, il n’est plus à exclure, à la faveur d’un événement, que toutes ces crises se fondent en une seule.

Bref, la Présidence de la république traverse une tempête. Elle doit baisser les voiles (communication) et tenir le gouvernail (décisions), en revenant à un mode de navigation simple (orientation et destination). Dans le même mouvement, un discours de gauche doit tonner à l’Assemblée nationale. Pour cela, le remplacement des responsables du groupe socialiste est un impératif. Car leurs propos sont inaudibles.

Quant au gouvernement, il conviendrait de le remanier. Martine Aubry devrait être à Matignon (Primature) et Ségolène Royale Place Beauvau (l’Intérieur), où Manuel Valls n’a jusqu’ici donné aucun résultat probant. D’autant que ses sourcils froncés et son apparente fermeté de ton ne sauraient constituer un programme politique. De même, la direction du Parti Socialiste devrait être revue. Ces quatre mesures sont les premières que devraient impulser François Hollande, s’il veut espérer juguler la crise et éviter la vague bleue marine en cours de formation.

À défaut, la rue et le corps électoral pourraient décider du cours des événements, par une série de votes sanctions aux élections municipales et européennes, ou par des manifestations qui peuvent tendre vers un climat insurrectionnel. La France est fatiguée. En mai 68, elle s’ennuyait. Parlant de cette capacité de révolte, de ce droit à l’insurrection, Hegel disait les Français ont la tête près du bonnet.

Et si François Hollande ne veut s’inspirer des républicains anciens, Clisthène, Aristide ou Périclès ; s’il ne peut s’inspirer des fondateurs de la République française, encore peut-il tourner le regard vers François, le Pape des pauvres, qui vient d’adopter les principes républicains (vertu, frugalité, séparation des pouvoirs).

La crise, pour le Président, est une « occasion » , et sans doute la plus grande des « occasions » qui lui soit donné pour enfin présider. Et s’il n’entend pas, il deviendra le Roboam de la gauche française.

François Hollande et l’Occasionnalisme de Malebranche

jeudi 

2 mai 2013 à 14:07

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Le président de la République François Hollande aurait donc eu raison d’intervenir. Il l’aurait fait à temps. Quelques jours plus tard, dit-on, il n’y aurait plus de Mali. Ainsi, en une semaine un État peut disparaître. Et tout ce que l’histoire universelle n’enseigne pas (disparition subite des États), nous devrions donc l’accepter et nullement le contester ? Mais, aussi difficile que soit une situation, aussi grand que soit le péril, il n’est aucun argument d’autorité qui puisse ou ne doive affaiblir l’esprit critique, cet exercice banal de la raison naturelle. Appelons ici Bossuet, dont l’un des grands enseignements est précisément ce qu’il appelle la science des temps . Il est, dit-il, du devoir du prince de savoir penser et agir à propos, ni avant ni après, mais au bon moment. Les Grecs anciens nommaient cela le kairos, le temps opportun. La France s’est-elle conformée à « la science des temps » ? Le président François Hollande a-t-il décidé selon le kairos ?

(Reuters/Joe Penney)

Plus d’un, à droite et à gauche, lui reprochent de n’avoir pas fixé un cap et des objectifs, d’où ses changements continus. À première vue, les faits leur donnent raison. En effet, François Hollande n’avait-il pas publiquement affirmé que la France ne s’engagerait pas au Mali, comme en République Centrafricaine, au motif qu’elle n’a plus vocation à être le gendarme de l’Afrique ? Or, dès la prise de Konna par les Islamistes et la désinformation de sa reprise par l’Armée malienne, il a d’autorité constitutionnelle engagé la France, en déclarant que cette implication ne se limiterait tout au plus à un appui logistique et aérien, dans le but de stopper l’avancée des Islamistes qui se dirigeaient vers Bamako où réside une forte communauté française. Puis, quelques jours plus tard, contradiction nouvelle, il décide d’engager au sol près de trois bataillons français. En outre, après avoir indiqué que cette intervention serait de courte durée et localisée, il affirmera qu’elle durera autant que nécessaire et sur toute l’étendue du territoire malien. Toutes ces variations lui ont valu un double reproche : improvisations (impréparation, organisation sur-le-champ, hâtive, absence de  vision) et imprévisions (défaut de prévision, peu de maîtrise des événements).

À première vue, ces tâtonnements semblent indiquer une série d’improvisations doublée d’une suite d’imprévisions. Si tel était le cas, nous pourrions légitimement en être choqués, parce qu’il n’entre pas dans les usages républicains que le Chef de l’État français ne fixe pas de cap ni d’orientation, alors que la Constitution lui confère cette prérogative quasi monarchique. Mais, au fond, ne serions-nous pas tout simplement en présence d’un Président qui, de façon inconsciente ou non, et contre toute attente, ne ferait que mettre en pratique, au cœur du champ politique français, l’Occasionnalisme  de Malebranche ?

Selon Nicolas Malebranche, le monde n’est régit que par des causes occasionnelles que Dieu met savamment à profit, pour agir dans l’histoire. Par conséquent, les causes réelles des actions individuelles et collectives échappent aux hommes. Tout n’est qu’occasion pour Dieu, c’est-à-dire moment d’intervention dans le cours du monde. Dans le Tout réside les « occasions » qui ne sont que des causes pour ainsi dire fictives, des causes qui ne sont pas effectives ; et parce qu’elles sont sans effet, elles ne sont pas véritables. Pour Malebranche, à l’opposé d’Aristote, il ne peut donc exister de causes substantielles (existant par elles-mêmes), puisqu’elles sont toutes « occasionnelles». L’Occasionalisme est le système de causes occasionnelles.

Nicolas Malebranche

À bien observer, François Hollande semble avoir complètement laïcisé cette conception malebranchiste, pour l’appliquer au champ politique. En effet, pour la première fois, qui plus est en République française, un Chef d’État développe, de façon méthodique, une ligne politique qui se donne à voir comme une suite combinée d’occasions. Cette politique, qui laisse circonspect, peut se définir, d’une part, comme le rapport entre les occasions, et, d’autre part, la gestion même de ce rapport. On comprend mieux pourquoi le Premier ministre de son gouvernement apparaît autant en déphasage. Car là où François Hollande attend les occasions, Nicolas Sarkozy, lui, recherchait ardemment des « dossiers » ou des « cas » voire même les suscitait. Ainsi, l’affaire de l’Arche de Zoé n’était pour Nicolas Sarkozy qu’un « cas », un casus, un événement, dans lequel retentissait l’ancien cadere qui signifie « tomber ». Tout « tombe », pour Nicolas Sarkozy. Aussi conçoit-il les « cas » comme des faits « accidentels » qui ne peuvent être relevés que par une technè, un savoir-faire technique porté par une énergie personnelle qui porte aux excès, quand François Hollande ne saisit que les occasions, et ce en autant d’événements « nécessaires » (qui s’imposent par eux-mêmes) auxquels il doit simplement s’ajuster.

Une telle différence concerne le fond, c’est-à-dire la manière d’être, et n’est pas seulement la forme ou le style, comme les politologues s’efforcent de nous le faire croire. Pour ces derniers, cette conception occasionnaliste est incompréhensible, parce qu’ils leur manque les fondamentaux de la pensée.

Il y a chez François Hollande une confiance affirmée dans les occasions et les causes occasionnelles. Sa longue « absence » politique après sa victoire à la présidentielle, et qui a tant inquiété, n’a duré que le temps que surgisse une occasion. Ainsi a-t-il appréhendé la crise du Mali comme une cause occasionnelle, et l’on ne saurait expliquer autrement le caractère individuel et solitaire de sa décision d’agir, tout comme la promptitude de son engagement militaire et l’étonnement que ces deux faits ont suscité. Car l’occasion se suffit à elle. Elle est érigée en « principe de raison ». Florange , par exemple, ne surgit pas comme une occasion, mais plutôt comme un « cas », ce qui ne peut vraiment l’intéresser. C’est le domaine du Premier ministre. Il suffirait que ce « cas » se transforme en cause occasionnelle, pour qu’il s’en empare aussitôt et s’y implique. Quant au « mariage pour tous », il n’est ni une cause occasionnelle ni un « cas », d’où les atermoiements de François Hollande qui en confie la responsabilité à la représentation nationale. En revanche, l’affaire Dominique Strauss Kahn fut pour lui une cause occasionnelle, dont il a su si bien tirer parti. Au fond, il ne semble pas croire en la grâce, en la prédestination à la manière du protestantisme. Tout n’est pour lui qu’occasion, comme l’affaire Florence Cassez  ou le controversé impôt à 75% spontanément sorti d’une occasion. Les exemples d’occasions et de causes occasionnelles pourraient de la sorte être multipliés, pour de montrer comment ils jalonnent et structurent sa carrière politique.

Mais on aurait tort de croire que ce trait personnel est totalement déconnecté de la réalité nationale. Outre le fait qu’il prend racine dans une tradition théologico-philosophique française, celle de Malebranche, cette inclination correspond à une caractéristique culturelle bien française. En effet, comme le prétend Bruno Pinchard les Français sont des occasionnalistes . Mais le savent-ils toujours ?

François Hollande : une formule paradoxale

mercredi 

1 mai 2013 à 09:00

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François Hollande

(AFP)

« Ma priorité, je l’ai dit, c’est l’emploi, mais mon cap, c’est la croissance. »

Selon cette formule, la « priorité » présidentielle, c’est-à-dire ici « l’emploi », vient avant le « cap », autrement dit « la croissance ».

Pour les théories économiques libérales, c’est une absurdité doctrinale. En effet, pour elles, c’est la croissance qui crée les emplois, et non l’inverse. Ainsi, pour la France, elles estiment qu’à partir de 2,5 à 3% de croissance, la création d’emplois dépasse les pertes ou destructions d’emplois.

Sous ce rapport, poser l’emploi comme « priorité » présidentielle, autrement dit comme ce qui, en matière de politique publique, « passe en premier » ou « précède » tout autre dispositif, c’est évidemment énoncer un paradoxe. Car, dans l’optique libérale adoptée par François Hollande, les emplois sont la résultante ou une conséquence de la croissance.

Ainsi, François Hollande eût dû dire : ma priorité, c’est la croissance, mais mon cap, c’est l’emploi. Même dans ce cadre, il devrait savoir et montrer qu’un « cap » n’est qu’une « direction vers… », et nullement une finalité ou un but. Indiquer un « cap » ne suffit donc pas. Pour toute gauche digne de ce nom, la finalité, c’est la justice sociale.

Il est grand temps que François Hollande précise la finalité qu’il poursuit.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits