Léon M’ba, entre Aimé Césaire, Frantz Fanon et Anacharsis Cloots

mardi 

26 décembre 2017 à 21:52

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Le 14 décembre dernier, dernière journée de l’Exposition Léon M’ba dans les locaux de l’Ambassade du Gabon en France, j’ai prononcé une communication qui a repris, de manière totalement inédite, la signification historique et le sens politique de la pensée universelle et de la praxis de Léon M’ba, premier Président de la République du Gabon.

J’ai mis au jour les quatre principales sources d’inspiration qui permettent de comprendre l’action de Léon M’ba. D’un côté, le programme social du Conseil National de la résistance (CNR) né de la Seconde guerre mondiale et fortement marqué à gauche. D’un autre côté, les trois grandes figures intellectuelles et politiques : tout d’abord, Anacharsis Cloots, le vieux de la Montagne, principal théoricien de la départementalisation sous la Révolution française, auteur de La République universelle et de Nation unique ; ensuite, Aimé Césaire, le père de la Négritude et de la loi sur départementalisation (mars 1946) et, enfin, Frantz Fanon, l’auteur des Damnés de la terre et de Peaux noirs, masques blancs. Sans ces références et repères historiques, il est quasi impossible d’éclairer la pensée de Léon M’ba. Il s’agissait de totalement renouveler et rajeunir la vieille image de Léon M’ba.

Je partage avec vous ici les premières lignes de mon intervention qui fera l’objet d’une publication en mars 2018.

M’BA, FANON, CÉSAIRE ET CLOOTS

Alexandre par Philippe et Aristote, César par Vercingétorix, Pompée et Cléopâtre, Cabral par Salazar et Engels, de Gaulle par Pétain et Hitler ! C’est, il est vrai, par les grandes figures que s’explique le rôle universel d’un grand homme. Ainsi, Léon M’ba par Frantz Fanon, Aimé Césaire et Anacharsis Cloots. Et ce, sans jamais négliger les facteurs sociaux, le niveau de culture, le contexte politique, les conflits de classes, les contraintes institutionnelles, le déterminisme historique et les grands idéaux d’une époque.

Mesdames et messieurs, cher auditoire, bonjour. Et merci pour votre attention.

Dans son ultime ouvrage préfacé par Jean-Paul Sartre et publié en 1961, quelques jours avant sa mort, Les Damnés de la terre, Frantz Fanon à qui nous devons tant pour l’émancipation des peuples opprimés, a fixé « une » image peu valorisante de Léon M’ba. En effet, après avoir rappelé comment certaines élites colonisées tremblaient à l’idée du rôle et à l’évocation même de la fonction historique de la violence révolutionnaire et comment, dès lors, elles inclinaient au réformisme pacifiste, à titre d’exemple, il citera Léon M’ba :

« C’est pourquoi, écrit-il, il est demandé aux partis politiques nationalistes d’exposer le plus clairement possible leurs revendications et de chercher avec le partenaire colonialiste, dans le calme et l’absence de passion, une solution qui respecte les intérêts des deux partis. On voit que ce réformisme nationaliste, qui se présente souvent comme une caricature du syndicalisme, s’il décide d’agir le fera à travers des voies hautement pacifiques : débrayages dans quelques industries implantées dans les villes, manifestations de masses pour acclamer le leader, boycott des autobus ou des denrées alimentaires. Toutes ces actions servent à la fois à faire pression sur le colonialisme et à permettre au peuple de se dépenser ; cette pratique de l’hibernothérapie, cette cure de sommeil d’un peuple peut quelquefois réussir. Alors, de la discussion autour du tapis vert, surgit la promotion politique qui permet à M. M’ba, président de la République du Gabon, de dire très solennellement à son arrivée en visite officielle à Paris : « Le Gabon est indépendant, mais entre le Gabon et la France rien n’est changé, tout continue comme avant ». De fait, le seul changement, ajoute Fanon, c’est que M. M’ba est président de la République gabonaise et qu’il est reçu par le président de la République française » (Maspéro, Paris, 1975, pages 29 – 30).

Léon M’ba, « hibernothérapeute » ? Que vaut donc cette représentation tirée du testament littéraire et politique de Frantz Fanon, qui n’a rien perdu en force et qui court depuis plus d’un demi-siècle ? En effet, cette image reste accolée à la France-Afrique et, par suite, Léon M’ba apparaît comme celui qui aura non pas dé-livré mais plutôt livré son pays à la France. Terrible nœud historique. D’autant qu’il était non pas pour l’indépendance immédiate, comme le clamait avec enthousiasme son époque, mais pour la départementalisation du Gabon, sur le modèle ou le calque de la LOI n° 46-451 du 19 mars 1946 qui érigeait en départements français quatre vieilles colonies : la Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane française ; une Loi présentée à l’Assemblée nationale constituante française par le jeune député Aimé Césaire, auteur de deux remarquables ouvrages : Tragédie du roi Christophe et Toussaint-Louverture qui peuvent être lus comme les argumentaires littéraires et politiques de la loi qui porte son nom.

Une indépendance imposée ! Et ce serait le tristement célèbre Jacques Foccart et l’audacieux Charles de Gaulle qui, semble-t-il, y auraient conduit Léon M’ba, contre son avis. Mais alors si Léon M’ba ne fut pas, à proprement parlé, le « père de l’indépendance » qu’il a pourtant proclamée le 17 août 1960 en présence de Malraux, comment peut-il être le « père de la nation » gabonaise qui en est la conséquence logique et politique ? Au reste, et si jamais il n’a été ni l’un ni l’autre, de quoi donc est-il le « père » ou, pour parler comme Hannah Arendt, de quoi est-il l’artifex, et de quel œuvre est-il l’auteur s’il n’est pas celui de la souveraineté. Bref, dans son pays, de quoi est-il l’augmentateur ?

Gabon : comprendre la procédure électorale

lundi 

19 septembre 2016 à 08:25

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Le Gabon entre dans la phase décisive du contentieux électoral né de l’élection présidentielle. Afin d’éclairer l’opinion publique internationale, je rappelle, de manière succincte, les grandes lignes du Code électoral gabonais.

La liste électorale : élaboration

Le Ministère de l’intérieur (Article 8 : Loi N°10/98 du 10 juillet 1998) organise l’Administration et une Commission paritaire (composée à parts égales de représentants de l’Opposition légale et de la Majorité légale). Ces trois entités sont chargées de la préparation de la Liste électorale, qui est le document de base de toute élection (Titre III du Code électoral).

Révision annuelle du 1er janvier au 31 mars. Les listes électorales (article 42) sont établies en 7 exemplaires (2 sont remis au siège de la circonscription électorale, 1 au Gouverneur, 1 aux Ministres de l’intérieur, de la Justice, de la Planification et aux chefs de mission diplomatique).

Les listes électorales sont closes trente jours avant le scrutin (Article 47).

La Commission électorale nationale autonome et permanente (Cénap)

Cette Commission n’a aucun lien de subordination. Elle ne dépend que d’elle-même et ne rend compte de ses activités, ni aux pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), ni à la Cour constitutionnelle.

La Cenap compte un Président (généralement un haut magistrat) nommé par la Cour constitutionnelle, deux vice-présidents (l’un issu de la majorité, l’autre de l’opposition), un Rapporteur général (Ministère de l’intérieur ou de l’Administration du territoire), un rapporteur adjoint (statisticien), deux Assesseurs (l’un de la majorité, l’autre de l’opposition) et les représentants de huit « ministères techniques » (Intérieur, Affaires étrangères, Éducation nationale, Justice, Communication, Défense nationale, Finances et Planification).

Au sein de la Cenap, il y a deux modes de prise de décisions : le consensus et le vote secret. Dans le second cas de figure, seuls les membres participent au vote.

La Cenap est chargée du bon déroulement du scrutin et de l’annonce les résultats provisoires. 30 jours avant une élection, elle affiche les listes devant chaque bureau de vote. Le président d’un bureau de vote est choisi sur une liste proposée par chaque Gouverneur provincial.

La Cenap procède au maillage de l’ensemble du territoire, par la mise en place de Commissions. Au plan provincial, chaque Commissions comprend un président, deux vice-présidents (l’un de la majorité, l’autre de l’opposition), un rapporteur général, un rapporteur général adjoint et deux rapporteurs) ; au niveau départemental (même modèle) ; à l’échelle communale (même modèle) et dans chaque représentation diplomatique ou consulaire. Sa compétence est nationale.

Composition du Bureau de vote
1 Président, 2 vice-présidents, 2 Assesseurs et 1 Secrétaire, 1 représentant de la Cenap (dont le statut est limité à celui d’observateur) et 1 représentant de chaque candidat.

Après le dépouillement des bulletins de vote, les résultats provisoires sont consignés sur un Procès-verbal signé par tous les membres du bureau de vote, à l’exception du représentant de la Cenap.

Après centralisation et le décompte de tous les résultats (articles 109 – 114 du Code électoral), la Cenap instruit le Ministre de l’intérieur qui en fait l’annonce publique. Dans le même temps, la Cenap transmet un exemplaire des procès-verbaux et pièces annexes à la Cour constitutionnelle et au Conseil national de la démocratie.

S’il n’y a pas de contestation sous les 8 jours, la Cour constitutionnelle revérifie les résultats, les valide et désigne la vainqueur du scrutin.

La Cour Constitutionnelle

En cas de contestation des résultats, les requérants ont 8 jours pour introduire leurs réclamations auprès du Greffe de la juridiction compétente pour enregistrement. Après réception, le Président de la Cour constitutionnelle désigne deux juges Rapporteurs pour l’instruction qui est non-publique.

Au terme de l’instruction, les deux juges Rapporteurs remettent leur rapport qui est alors rendu public. Dès lors, les parties intéressées peuvent intervenir à la faveur d’audiences publiques.

Ce n’est qu’à la suite de cette phase publique que les Juges constitutionnels se retirent et délibèrent. Sur les 9 Juges de la Cour constitutionnelle, 1 est désigné Commissaire à la Loi (équivalent d’un Procureur, qui défend les intérêts de la Collectivité publique).

La Cour constitutionnelle juge en premier et dernier ressort. Sa décision n’est susceptible d’aucun appel, ni recours. Elle est définitive.

Cette saisine de la Cour constitutionnelle est gratuite (article 113), écrite et contradictoire. En matière électorale, la Cour constitutionnelle ne peut recourir à des expertises externes.

Quelques articles à connaître

1. Consultation des résultats provisoires
Article 109 : Les listes d’émargement des bureaux de vote et les procès-verbaux sont tenus à la disposition de tout électeur qui peut les consulter sur place pendant un délai de huit jours à partir de la proclamation des résultats, aux sièges de la commission provinciale électorale, de la commission départementale électorale, de la commission communale électorale et de la commission nationale électorale, ainsi qu’au siège des missions et représentations diplomatiques et consulaires en ce qui concerne les élections présidentielles et le référendum. (Loi N° 10/98 du 10 juillet 1998).

2. Inéligibilités et violences
Article 31 : Sont frappés d’une inéligibilité de dix ans, les auteurs et les complices reconnus coupables d’actes de vandalisme et de violences électorales. Voir également l »article 145.

3. Observateurs internationaux
Article 150 : Lors des consultations électorales des organismes internationaux et des personnalités étrangères qualifiées peuvent, sur invitation du gouvernement, observer les différentes phases du processus.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits