Léon M’ba, entre Aimé Césaire, Frantz Fanon et Anacharsis Cloots

Par Pierre Franklin Tavares|26 décembre 2017|Actualités, Monde, Publications

Le 14 décembre dernier, dernière journée de l’Exposition Léon M’ba dans les locaux de l’Ambassade du Gabon en France, j’ai prononcé une communication qui a repris, de manière totalement inédite, la signification historique et le sens politique de la pensée universelle et de la praxis de Léon M’ba, premier Président de la République du Gabon.

J’ai mis au jour les quatre principales sources d’inspiration qui permettent de comprendre l’action de Léon M’ba. D’un côté, le programme social du Conseil National de la résistance (CNR) né de la Seconde guerre mondiale et fortement marqué à gauche. D’un autre côté, les trois grandes figures intellectuelles et politiques : tout d’abord, Anacharsis Cloots, le vieux de la Montagne, principal théoricien de la départementalisation sous la Révolution française, auteur de La République universelle et de Nation unique ; ensuite, Aimé Césaire, le père de la Négritude et de la loi sur départementalisation (mars 1946) et, enfin, Frantz Fanon, l’auteur des Damnés de la terre et de Peaux noirs, masques blancs. Sans ces références et repères historiques, il est quasi impossible d’éclairer la pensée de Léon M’ba. Il s’agissait de totalement renouveler et rajeunir la vieille image de Léon M’ba.

Je partage avec vous ici les premières lignes de mon intervention qui fera l’objet d’une publication en mars 2018.

M’BA, FANON, CÉSAIRE ET CLOOTS

Alexandre par Philippe et Aristote, César par Vercingétorix, Pompée et Cléopâtre, Cabral par Salazar et Engels, de Gaulle par Pétain et Hitler ! C’est, il est vrai, par les grandes figures que s’explique le rôle universel d’un grand homme. Ainsi, Léon M’ba par Frantz Fanon, Aimé Césaire et Anacharsis Cloots. Et ce, sans jamais négliger les facteurs sociaux, le niveau de culture, le contexte politique, les conflits de classes, les contraintes institutionnelles, le déterminisme historique et les grands idéaux d’une époque.

Mesdames et messieurs, cher auditoire, bonjour. Et merci pour votre attention.

Dans son ultime ouvrage préfacé par Jean-Paul Sartre et publié en 1961, quelques jours avant sa mort, Les Damnés de la terre, Frantz Fanon à qui nous devons tant pour l’émancipation des peuples opprimés, a fixé « une » image peu valorisante de Léon M’ba. En effet, après avoir rappelé comment certaines élites colonisées tremblaient à l’idée du rôle et à l’évocation même de la fonction historique de la violence révolutionnaire et comment, dès lors, elles inclinaient au réformisme pacifiste, à titre d’exemple, il citera Léon M’ba :

« C’est pourquoi, écrit-il, il est demandé aux partis politiques nationalistes d’exposer le plus clairement possible leurs revendications et de chercher avec le partenaire colonialiste, dans le calme et l’absence de passion, une solution qui respecte les intérêts des deux partis. On voit que ce réformisme nationaliste, qui se présente souvent comme une caricature du syndicalisme, s’il décide d’agir le fera à travers des voies hautement pacifiques : débrayages dans quelques industries implantées dans les villes, manifestations de masses pour acclamer le leader, boycott des autobus ou des denrées alimentaires. Toutes ces actions servent à la fois à faire pression sur le colonialisme et à permettre au peuple de se dépenser ; cette pratique de l’hibernothérapie, cette cure de sommeil d’un peuple peut quelquefois réussir. Alors, de la discussion autour du tapis vert, surgit la promotion politique qui permet à M. M’ba, président de la République du Gabon, de dire très solennellement à son arrivée en visite officielle à Paris : « Le Gabon est indépendant, mais entre le Gabon et la France rien n’est changé, tout continue comme avant ». De fait, le seul changement, ajoute Fanon, c’est que M. M’ba est président de la République gabonaise et qu’il est reçu par le président de la République française » (Maspéro, Paris, 1975, pages 29 – 30).

Léon M’ba, « hibernothérapeute » ? Que vaut donc cette représentation tirée du testament littéraire et politique de Frantz Fanon, qui n’a rien perdu en force et qui court depuis plus d’un demi-siècle ? En effet, cette image reste accolée à la France-Afrique et, par suite, Léon M’ba apparaît comme celui qui aura non pas dé-livré mais plutôt livré son pays à la France. Terrible nœud historique. D’autant qu’il était non pas pour l’indépendance immédiate, comme le clamait avec enthousiasme son époque, mais pour la départementalisation du Gabon, sur le modèle ou le calque de la LOI n° 46-451 du 19 mars 1946 qui érigeait en départements français quatre vieilles colonies : la Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane française ; une Loi présentée à l’Assemblée nationale constituante française par le jeune député Aimé Césaire, auteur de deux remarquables ouvrages : Tragédie du roi Christophe et Toussaint-Louverture qui peuvent être lus comme les argumentaires littéraires et politiques de la loi qui porte son nom.

Une indépendance imposée ! Et ce serait le tristement célèbre Jacques Foccart et l’audacieux Charles de Gaulle qui, semble-t-il, y auraient conduit Léon M’ba, contre son avis. Mais alors si Léon M’ba ne fut pas, à proprement parlé, le « père de l’indépendance » qu’il a pourtant proclamée le 17 août 1960 en présence de Malraux, comment peut-il être le « père de la nation » gabonaise qui en est la conséquence logique et politique ? Au reste, et si jamais il n’a été ni l’un ni l’autre, de quoi donc est-il le « père » ou, pour parler comme Hannah Arendt, de quoi est-il l’artifex, et de quel œuvre est-il l’auteur s’il n’est pas celui de la souveraineté. Bref, dans son pays, de quoi est-il l’augmentateur ?

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