Côte d’Ivoire : le rôle de la peur en politique

lundi 

17 juillet 2017 à 09:45

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Une nouvelle donne, pour le moins inquiétante, agite, anime et oriente désormais la classe politique ivoirienne : la peur, qui reste un « état affectif » primaire mais aux conséquences parfois dramatiques voire irrémédiables.

Et comme si les crises post-électorales (2011), sociales (2016 – 2017), militaires (2017) et budgétaires (2017), la profonde corruption des élites dirigeantes (blocage de la redistribution des richesses) et le procès de Laurent Gbagbo (frustration de près de la moitié des Ivoiriens) ne suffisaient pas à un peuple qui souffre déjà de tant de maux, voilà que sa classe politique lui inflige à nouveau un supplice : sa propre peur transformée en agenda politique. Et, dans le fond, il ne s’agit de rien d’autre. Ainsi, la mi-mandat du second mandat de l’actuel Président de la République cristallise-t-elle de fortes tensions, ravive-t-elle des ressentiments et des rancœurs, et entrouvre la fin d’un quinquennat qui s’annonce sous de mauvais auspices.

Malgré ce tableau, rien n’y fait. Au contraire. La raison recule, la peur avance. En un trimestre, cette nouvelle crise s’est accélérée : la peur a gagné les états-majors des partis politiques de la majorité présidentielle et les probables ou supposés candidats aux élections présidentielles de 2020. L’appel de Daoukro, que nous avions à l’époque qualifié de première tropicalisation du système Poutine – Medvedev, semble avoir perdu de sa vigueur initiale. Cet appel, qui consolidait une alliance, semble à présent la fragiliser. Pouvait-il en être autrement ? Sera-t-il appliqué ? À moins qu’on nous ne soyons devant son habile mise en œuvre, avec l’éviction des « jeunes », des « quinqua » et des sexagénaires, au profit d’un candidat pour lors inconnu. De même, la nouvelle Constitution ne paraît plus être un repère, pour la vie publique. Est-ce un texte désormais « vide », parce que l’institution-pivot, la Présidence de la République a tant perdu en crédibilité ces derniers mois, sous l’effet conjugué des crises multiples ? Les partis politiques et les factions sont dépassés par les événements et sont entrées en tension et internes et externes. L’emballement tend à se généraliser. Tout le monde y va de son commentaire. Les éditorialistes, par leurs textes parfois incendiaires ou quelquefois pessimistes, ajoutent à la panique des clans et déconcertent les citoyens. Les instituts de sondage, comme toujours, entendent orienter les opinons publiques et les décideurs, mais finalement amplifient les tensions. Qui recherche le chaos en Côte d’Ivoire ? À qui cela devrait-il profiter ? Et qui rendra compte, après le désastre ? Quelles sont les responsabilités morales des uns et des autres ? Il n’y a pas si longtemps, Laurent Gbagbo était le « problème ». Il est à La Haye. Son parti, le Front populaire Ivoirien est tétanisé. La communauté internationale, elle, est devenue discrète, comme si elle ne voulait pas aider à chasser les nuages qui s’accumulent dans le ciel ivoirien ? Bientôt, si les Ivoiriens ne se ressaisissent pas, ce sera à la France d’intervenir, ce qui accroîtra la dépendance de l’État ivoirien.

Dans un tel contexte, certaines fâcheuses décisions peuvent être prises qui mettront le feu aux poudres, ou qui accéléreront ou modifieront les échéances politiques et le calendrier électoral, ou encore susciteront des affrontements sanglants. La peur guide à présent tous les calculs, petits et grands. La sérénité et la sagacité sont en retrait. Un tête-à-tête qui, il y a un an encore, ne suscitait pas de commentaires particuliers fait à présent l’objet de suspicion, d’analyses perfides et accroît les anxiétés politiques.

La période du « sang chaud » est donc ouverte. Tout devient une « affaire de garçons » et Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, n’avait pas tort de moquer la stupidité infantile qui consiste à toujours avoir le dernier mot. Alors, on se fait peur à avoir peur, tels les spectateurs qui paient leurs tickets pour aller voir des films d’horreur pour s’effrayer. Par exemple, lors d’un récent meeting, le Ministre de l’intérieur avertit aux risques de conflits internes et pointe du doigt des traitres, sans les nommer. Un porte-parole se mouche et lui répond, via Facebook, à demi-mot que son camp n’est pas peureux. « Ça va finir en choukouya » (comprenez ici « en boucherie »), me disait, il y a trois ans, le sympathisant d’un parti de l’actuelle majorité présidentielle.

Comme si, en Côte d’Ivoire, la concertation politique, le dialogue démocratique, les instances publiques de la République ne suffisaient plus. Dans ce contexte, la peur fausse toutes les analyses et poussent à l’erreur.

Dans l’histoire politique, les « facteurs superstructurels » (religion, idéologie, sentiments, etc.) deviennent déterminants en période de crise. Ceux qui décident doivent garder leur sang-froid et accompagner leurs décisions de réflexions profondes. Dans Les Suppliantes, ouvrage dans lequel, pour la première fois au plan littéraire, le peuple décide de son avenir et fait naître la démo-cratie, Euripide formule une idée remarquable, à l’adresse d’un roi : « Tu as écouté le sang chaud, et non les têtes sages ». La suite se laisse deviner.
La classe politique ivoirienne est frappée du même mal que Bucéphale, le célèbre cheval qui prenait peur à chaque fois qu’il voyait sa propre ombre. Alexandre le Grand le dompta en lui apprenant que les ombres ne sont rien.

La peur sera toujours mauvaise conseillère. Ceux qui savent, ceux-là savent que la Côte d’Ivoire aurait pu s’épargner le drame horrible des massacres de Duékoué, si les principaux responsables politiques avaient gardé leur sang-froid et donner une chance à la dernière mission de l’Union Africaine lors de la crise post-électorale. Mais enfin, comme le dit Hegel, « les gouvernements ne tirent jamais les leçons de l’histoire » ; ce qui, cependant, ne saurait nous empêcher d’appeler toutes les forces politiques ivoiriennes à des actes de raison. La peur, dussions-nous le répéter, est toujours mauvaise conseillère.

Et la Côte d’Ivoire mérite mieux : un régime parlementaire.

Sources historiques du coup d’État de M. Valls contre F. Hollande

jeudi 

8 décembre 2016 à 08:45

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La fait a été vaillamment oublié, mais la crise entre Manuel Valls et François Hollande a un célèbre précédent sous la 5ème République : la tension entre Charles de Gaulle, président de la République, et Georges Pompidou, son premier ministre, et qui aboutira au départ du premier. Sans le rappel rapide de cet arrière-plan historique, nul ne peut saisir la démarche « controversée » et décriée de Manuel Valls qui, sans doute s’en est inspiré, pour obliger F. Hollande à ne pas se représenter en mai 2017 pour un second mandat.

Rappel historique : Georges Pompidou est « découvert » par Charles de Gaulle en 1944, qui l’intègre à son cabinet et assure sa promotion, jusqu’à en faire son premier ministre du 14 avril 1962 au 10 juillet 1968.

Cependant, la gestion délicate de « Mai 68 » verra naître entre les deux hommes une tension qui ne cessera de grandir. En effet, si Charles de Gaulle était pour une résolution de la crise par voie référendaire (référendum sur l’université), Georges Pompidou sera partisan d’une solution négociée avec les syndicats (Accords de Grenelle) et, dans le même temps, pour une dissolution de l’Assemblée nationale.

Mais les derniers développements de « Mai 68 » verront la crise se complexifier. En effet la crise est à son paroxysme, quand survient la fameuse éclipse (disparition) de Charles de Gaulle qui, tout le 29 mai, se rend en hélicoptère à Baden-Baden (Allemagne) afin d’y rencontrer le général Jacques Massu, sans prendre cependant la précaution constitutionnelle d’en informer son Premier ministre. Ce faisant, par cette disparition soudaine et secrète, il rompait l’article 5 de la Constitution qui dispose que « Le Président de la République veille au respect de la Constitution [… et] assure la continuité de l’État ». Outre cette première violation, Charles de Gaulle en commettait une seconde, tout aussi grave, en foulant au pied les prérogatives de son Premier ministre en matière de Défense nationale. Sans doute, pour justifier ce déplacement inexpliqué et caché, Charles de Gaulle a-t-il pris appui (mais sans le dire) sur l’article 15 de la Constitution selon lequel « le Président est le chef des armées ». Mais, en cela même, il en oubliait l’article 21 disposant que « Le Premier ministre […] est le responsable des armées ».

Cette double violation conduira G. Pompidou à lui présenter sa démission, dès le retour de Charles de Gaulle à Paris le lendemain, soit le 30 mai 1968, au motif d’un désaveu de fait de ses prérogatives constitutionnelles. Elle sera refusée. Ce fut la première offre de démission.

Un mois plus tard, Georges Pompidou remportera les législatives anticipées des 23 et 30 juin 1968, à une très large majorité. En effet, son parti gaulliste, l’Union pour la défense de la République (UDR) obtiendra 294 (144 dès le premier tour) sur 485 sièges et, avec ses alliés (61 Républicains indépendants et 12 centristes) un total de 367 sièges. Le lendemain de ces résultats, comme de coutume, G. Pompidou présentera la démission de son gouvernement. Elle sera dans un premier temps rejetée par le président de la République Charles de Gaulle qui, quelques jours plus tard, l’acceptera. La primature de Georges Pompidou s’achèvera le 10 juillet 1968.

Ainsi, le 30 mai et le 1er juillet 1968, Georges Pompidou a-t-il engagé deux démissions. La seconde sera acceptée. Ce fut, pourrait-on dire, un « chantage » à la démission.

En tous les cas, six mois plus tard, en janvier 1969, à la faveur d’un voyage en Italie, répondant à une question sur son avenir politique, Georges Pompidou lancera ce qui vaudra comme son « Appel de Rome » dans lequel il affirmera sa candidature lors des prochaines présidentielles, se posant comme le grand rival de son ex-mentor Charles de Gaulle. Cette prise de position comptera pour beaucoup dans l’échec du référendum qui mettra un terme à la carrière politique de Charles de Gaulle. Coup de poignard !

Il est alors étonnant que les politologues et les journalistes politiques n’aient pas vu la similitude du lien ou l’homologie de structures entre l’action de Georges Pompidou contre Charles de Gaulle et celle Manuel Valls contre François Hollande. Manuel Valls, ex-premier ministre et désormais candidat déclaré à la présidentielle, s’est manifestement inspiré de Georges Pompidou, son illustre prédécesseur de droite.

Les propos effarouchés de certains « moralistes » sur la trahison de Manuel Valls ne sont pas justifiés. Car il y a bien une tradition française de premiers ministres qui poussent à la porte les Présidents de la République. Après Pompidou, nous eûmes Jacques Chirac contre Giscard d’Estaing et maintenant Valls contre Hollande. Et cette éviction ne tient pas à la « mollesse » de François Hollande mais bien à la tradition dont nous parlons et qui prend sa source au cœur même de la Constitution de la 5ème République, comme nous l’avons vu.

En vérité, nous sommes au cœur d’un coup d’État, au sens que Gabriel Naudé donne à cette notion dans ses Considérations politiques sur les coups d’état. Mais, à la différence de celui de Georges Pompidou, le « coup fourré » de Manuel Valls, son coup de force, est d’autant plus stupéfiant qu’il n’a pas de base constitutionnelle ni ne s’appuie sur un succès électoral, contrairement à celui de Georges Pompidou. Ce coup d’État, désormais soutenu par Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, pour « empêcher » un Président de la République de se représenter ou pour « congédier » le chef de l’État, repose sur un double ressort. D’une part, la certitude de la défaite de François Hollande lors des prochaines présidentielles (impopularité) ; ce qui n’est pas faux. D’autre part, sur la conviction intime de se croire le petit-Jésus, le sauveur, des Socialistes. Ce qui n’est pas vrai.

Cependant, comme l’a dit Hegel et que reprendra Marx dans son 18 Brumaire, « l’histoire ne se répète pas, ou alors comme une farce » après avoir été une tragédie. C’est ce à quoi Manuel Valls s’expose, en tentant de répéter l’exploit pompidolien. S’il est parvenu à écarter François Hollande, par le « chantage » de ses démissions, il n’est pas si sûr qu’il dépasse le stade de la Primaire socialiste. Et s’il le dépassait, alors il offrirait un boulevard à Marine Le Pen et à François Fillon.

La revanche des « sans dents » et de Sens commun

samedi 

3 décembre 2016 à 09:40

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Les « Sans dents » ! Peu s’en souviennent, on les appelait, à l’époque (1997 – 2002) et de façon pudique, les « Nouveaux pauvres ». Lionel Jospin les marginalisera, par sa recherche obstinée de bons résultats macro-économies (Traité de Maastricht), au détriment des grandes questions sociales.

Sans état d’âme, les « Nouveaux pauvres » de l’époque ont éliminé Lionel Jospin, dès le premier tour des élections présidentielles de mai 2002, en qualifiant Jean-Marie Le Pen. Un an plus tôt, nous affirmions que cette élimination était inéluctable.

Depuis la fin des années 90, les « Nouveaux pauvres » ont vu leur nombre considérablement augmenter, au point de former à présent un « groupe social » à part entière. Ce sont eux que François Hollande, toute pudeur rejetée et raillerie sans vergogne, rebaptisera les « Sans dents », après qu’ils aient fait l’objet du mépris doctrinal de Terra Nova .

Les anciens « Nouveaux pauvres » sont précisément les nouveaux « Sans dents ». Ce sont eux qui, par leur abstention ou leur vote Le Pen, ont retiré tout crédit politique à François Hollande, au point de le contraindre à ne pas représenter en mai 2017. C’est le début de leur grande revanche.

Au reste, la froide colère des « Sans dents » est aux Socialistes, ce que la révolte de « Sens commun » est aux Républicains. Ces deux forces sociales, les « Sans dents » et Sens commun, ont désormais engagé (par leur mobilisation) une profonde et « inattendue » mutation politique, à partir de la société civile… et non plus des partis politiques ou des syndicats.

Le centre et les centristes (UDI, Modem et En Marche) ne sont plus audibles. La Primaire de la droite l’a mis en évidence. Qui peut croire que l’UDI et le Modem préfèreront Emmanuel Macron à François Fillon ?

En tous les cas, Nicolas Sarkozy s’est trompé, en croyant que l’identité française était uniquement culturelle ou « gauloise », alors que François Fillon a pris le risque d’affirmer qu’elle est d’abord cultuelle, c’est-à-dire chrétienne en son fond. Et il a emporté la mise. François Hollande, de son côté, n’a rien compris à la problématique de l’identité française. Lorsqu’il s’en est aperçu, trop tard, sa seule proposition fut la « déchéance de nationalité » : une erreur magistrale parmi tant d’autres. Pauvre Hollande, dents pleines mais quelle humiliation : ne peut plus pouvoir montrer les siennes !

Les « Sans dents », eux, attendent encore leurs dentistes.

Jean-Pierre Mignard, le compère de François Hollande et de Ségolène Royal, vient de choisir Emmanuel Macron pour les prochaines présidentielles. Un choix absurde ! Car les « Sans dents » et « Sens commun » ont durci les choix politiques : à droite toute, pour la Droite et l’extrême-droite, et, à gauche toute, pour la gauche, mais avec un Parti socialiste qui, comme le disait Dominique Strauss-Kahn, est un « astre mort ». Et ce, pour quelque temps encore. La « Hollandie » n’a pas vu venir cette radicalité électorale, tant sa foi en Terra Nova est grande.

Elle en paye la facture.

La prochaine étape de la révolte des « Sans dents » : Manuel Valls, le grand escamoteur social, l’ami intime et fier des tyrans africains et le défenseur du Medef (patronat). Il est le grand diviseur de la gauche française. Si jamais il était le candidat des socialistes, il les emportera dans sa débâcle.

Silence, on massacre au Congo Brazzaville

mercredi 

6 avril 2016 à 21:49

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Yves Bénot, un vieil ami aujourd’hui disparu, a écrit un instructif ouvrage qui, en son temps, n’eut pas un grand retentissement : « Massacres coloniaux » . Et pour cause. Au moment de sa parution, des massacres étaient en cours au Rwanda.

Il y répertorie, en une courte séquence de violences, toutes les actions militaires françaises (entre 1944 et 1950) qui n’eurent d’autre objectif que l’extinction brutale des revendications anticoloniales : Sétif (1945), Haiphong (1946), Madagascar et Casablanca (1947), et Côte-d’Ivoire (1949-1950). Et sa publication porte un sous-titre suggestif : « la mise au pas des colonies ».

Mais que signifie donc « mettre au pas » ? L’expression composée signifie « contraindre à obéir » et, si nécessaire, par la force. Elle veut également dire « exercer son pouvoir sur une personne ou un groupe d’individus, pour l’obliger à se comporter comme on l’entend ».

Au fond, la « mise au pas » est une technique et un mode de gouvernance, qui ne s’appuie que sur la force et la brutalité. Elle n’entre pas dans la catégorie de la « bonne gouvernance ».

Mais, sans doute faut-il le préciser ici, en Afrique, et en Afrique noire plus particulièrement, la « mise au pas » des populations par certains appareils d’État postcoloniaux (armées, police, gendarmerie et milices) est un triple héritage de l’esclavage, de la traite négrière et de la colonisation.

Ainsi, un nombre non négligeable d’États ont assimilé ces méthodes d’un autre âge, par exemple, celui du Congo Brazzaville. Les massacres dans le Pool (Congo Brazzaville) en sont une éclairante illustration.

En effet, il y a, en ce moment même, des massacres de type colonial en cours dans le département du Pool, situé dans le sud du Congo Brazzaville, dont la capitale est Kinkala, et qui compte 240.000 habitants répartis sur une superficie de 33 955 km².

Silence, le tyran de Brazzaville massacre. Et comme une nouvelle fois l’entreprise criminelle ne vise qu’un groupe de populations, la qualification de génocide sera évoquée, si rien ne s’arrête sur le champ.

En vérité, ces massacres ne sont que la suite immédiate des grotesques consultations du 20 mars 2016, qui n’eurent même pas la décence de revêtir l’apparence d’élections « acceptables ». L’Union Européenne a eu une bonne intuition, en refusant d’y apporter son concours. Le tyran fraude, il fait établir, de façon ouverte, un huis clos électoral, il demande et obtient la falsification des résultats, il « met au pas » la Cour constitutionnelle, brusque son calendrier de l’examen des réclamations et, point d’orgue, il somme cette institution de valider la menterie de la CNEI. Et qui n’est pas content, au mieux se fait bastonner et emprisonner ou, pire, s’il proteste se fait massacrer.

Toute la panoplie de la répression de type colonial est déployée : bombardements par des moyens aériens (hélicoptères et ULM), terreur par l’emploi de l’artillerie et de troupes au sol (véhicules blindés, canons, RPG, kalachnikovs, etc.). Et, comment s’en étonner, tout cela est mené « au pas de charge ».

Pauvre région du Pool. Une nouvelle fois victime et meurtrie. Bien étrangement, il y a trois semaines, invité à déjeuner avec quelques cadres Congolais, l’un d’entre eux rapporta devant tous les hôtes combien et comment Denis Sassou Nguesso lui dit un jour ceci « jamais je ne pardonnerais aux populations du Pool leur prise de position dans la guerre civile de 1997 ». Ce qui s’y déroule a-t-il été prémédité ?

Silence, on massacre. Et, par un bizarre phénomène, le vacarme des armes qui fauchent des populations désarmées n’éclatent pas suffisamment fort aux oreilles des journalistes de la presse française. Seuls Libération et Le Monde Afrique ont envisagé le pire. Quant au Quai d’Orsay, il ne semble pas avoir pris l’exacte mesure du drame qui est en cours dans le Pool. Et pour lors, le Palais de l’Élysée est muet. Quand donc se fendra-t-il d’un communiqué appelant au moins à l’arrêt des massacres ?

Le Parti socialiste français (PS) proteste. Le Front National (FN) a condamné la nature même du régime de Brazzaville et déclaré que l’élection présidentielle n’était pas une élection. Faut-il s’étonner que ce parti engrange de plus en plus de voix dans les milieux noirs africains de France ? Les Républicains (LR) sont aux abonnés absents. Pourtant, leur légendaire proximité avec le tyran de Brazzaville aurait pu et dû les amener à calmer ses ardeurs répressives. Rien. Les Républicains n’entendent rien des clameurs et des lamentations qui montent.

Mais ne pas vouloir entendre, s’obstiner à refuser de voir, n’est-ce pas cela qui s’appelle cautionner ? En matière de politique étrangère française, tous les tyrans n’ont pas droit au même traitement. Le tyran de Brazzaville a hérité de cette triple tradition (esclavagiste, commerciale et coloniale) de massacres des populations noires aspirant à plus de libertés et de dignité.

Dans un propos d’une brulante actualité et prononcé lors du deuxième Symposium international Amilcar Cabral (2004), brossant la situation de l’Afrique confrontée à la globalisation, Mario Soares , en vint à dresser le portrait d’un type de dirigeants africains qui, manifestement, n’aiment pas leurs populations :

« Le continent africain a été particulièrement atteint par la globalisation, dit-il. Au-delà des conflits ethniques, de l’expansion des fondamentalismes religieux – spécialement l’islamique mais aussi le christianisme évangélique – des pandémies, comme le sida, et de la corruption des dirigeants qui ont perdu le sentiment du service public et la sensibilité [fibre] sociale, en relation à la misère des autres, la globalisation a contribué à l’augmentation de l’exploitation de l’Afrique – de ses richesses – par les grandes multinationales… ».

Ainsi, tout un pays est « mis au pas », sous les yeux de tous.

Congo Brazzaville : double mensonge d’État

samedi 

2 avril 2016 à 08:18

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Il n’est de justice que la vérité. Rien au monde, nulle force, aucune ligue d’intérêts, pas même un mensonge d’état ne saurait suffire à voler au peuple congolais la défaite de Denis Sassou Nguesso.
Après la fraude électorale orchestrée par le Parti Congolais du Travail (PCT), puis le « huis clos » mis en place par le Ministère de l’intérieur et suivi de la menterie exprimée par la Commission nationale électorale indépendante (CNEI), voici que la Cour constitutionnelle s’apprêterait, après l’examen des réclamations (art. 176), à consacrer une grossière falsification, en transformant une débâcle électorale en victoire politique. Ce corps arbitral ne serait donc pas neutre, comme l’énonce pourtant l’article 176 de la Constitution. Misère et tristesse du droit, elle aurait vendu son impartialité pour des graines de lentilles.

Le mensonge d’État dont nous parlons ici consiste en l’effet cumulé de plusieurs opérations : la fraude électorale (PCT), elle-même affermie par le huis clos (Min. de l’intérieur), puis consolidée par la menterie (CNEI) et entérinée par la falsification (CC). Il faut y voir le dernier soubresaut du parti-État qui atteste de l’agonie d’une tyrannie.

En tous les cas, si les grandes chancelleries ne cautionnent nullement ce mensonge d’État, pour lors, aucune d’elles n’ose encore, de manière ouverte, le rejeter et le condamner. Ainsi, dans sa livraison de ce jour (1er avril), sous la plume de Tanguy Berthemet, Le Figaro s’émeut-il des contradictions de la diplomatie française, en évoquant le cas du Congo Brazzaville dont les présidentielles sont tronquées mais tolérées.

Mais un tel constat ne change rien au fond, c’est-à-dire à la vérité des urnes. Car la diplomatie française n’est pas habilitée à faire l’histoire du Congo, même si elle peut en infléchir le cours. Pourquoi donc se désoler de ses hésitations ? Cette tâche éminente revient, de droit et de fait, aux Congolais et à leur vaillance. C’est pourquoi Churchill a eu raison de dire que le courage est la plus grande des vertus. Et, en dernier ressort, à la révolte congolaise contre le mensonge d’État, la diplomatie française saura toujours s’adapter. Mais auparavant, songeant à la France, ses diplomates vacillants devraient commencer par se remémorer ces beaux mots de Lamartine tirés de La Marseillaise de la paix, et qui devraient être son leitmotiv :

Ma patrie est partout où rayonne la France
Où son génie éclate aux regards éblouis !
Chacun est du climat de son intelligence.
Je suis concitoyen de toute âme qui pense :
La vérité, c’est mon pays.

Certes, les chancelleries redoutent une guerre civile, premier et dernier argument du régime agonisant de Denis Sassou Nguesso qui en agite le spectre et les affres. Ainsi, sans lui, pas de paix civile. Bon Dieu, il serait mieux que le Fils de l’homme. Autrement dit, la victoire (pourtant réelle) de l’opposition serait synonyme de guerre domestique. Mais qui a intérêt à cela ? Sans aucun doute le tyran de Brazzaville, mais certainement pas l’opposition républicaine qui, véritable vainqueur du scrutin du 20 mars 2016, a autre chose à bâtir pour remettre sur pied un État en déliquescence et unifier la nation congolaise.

L’opposition républicaine, parce qu’elle est nationale (elle comprend toutes les composantes ethniques du Congo), ne peut être encline à la guerre domestique. Elle y a tout à perdre.
Le spectre de la guerre civile (domestique) est un marché de dupes. En conséquence de quoi, le troc de marchandises auquel le tyran entend procéder est prodigieux : fausse démocratie, c’est-à-dire maintien de la tyrannie, en échange de la paix civile. C’est le second mensonge d’État, en réalité le premier puisqu’il a toujours été avancé par le tyran comme le principal argument pour justifier « sa » modification de la constitution de 2002, « son » référendum du 25 octobre 2015 et « sa » (fausse) victoire du 22 mars 2016.

L’axiomatique politique du tyran est donc simple : la démocratie, c’est la guerre. La tyrannie, c’est la paix. Qui veut la paix, doit accepter « sa » tyrannie.

Bref, il y a deux mensonges d’État au Congo : d’une part, la falsification des résultats électoraux, et, d’autre part, le chantage à la guerre civile. Mais qui procèdent de la même fabrique.
Le tyran tiendrait donc en otage, et « son » peuple, et les chancelleries, par la peur.
Sous ce rapport, dans ses célèbres Propos sur le bonheur, le philosophe Alain précise les ravages de la peur, en excipant son raisonnement de deux exemples. Dans le premier, il rappelle comment Masséna « eut peur d’une statue dans un escalier mal éclairé, et s’enfuit à toutes jambes ». Des pieds, pourquoi en ai-je ?, dit un proverbe caboverdien. Dans le second est évoqué Bucéphale, le fameux cheval d’Alexandre le Grand qui, s’effrayant à la vue de sa propre ombre, s’agitait et paniquait plus encore aux mouvements précipités de son ombre, ne se laissant monter par personne. Aucun cavalier avant Alexandre n’avait perçu la cause de cette frayeur : celui-ci orienta le chanfrein et les naseaux de Bucéphale en direction du soleil. Le cheval ne vit plus son d’ombre et Alexandre devint le seul à pouvoir le monter.

C’est que, de tous temps, les ombres ont été effrayantes. Peuple du Congo Brazzaville, debout, combien de temps encore te laisseras-tu effrayer par ton ombre ? Car, en vérité, Denis Sassou Nguesso n’est rien d’autre que ta propre ombre. Alors, ne soit pas effrayé comme Bucéphale.
Parce que Jean-Marie Michel Mokoko t’a déjà libéré de ta propre ombre. En effet, ceux qui savent, et cela les chancelleries ne l’ignorent pas, disent qu’il a remporté les élections, dès le premier tour. En ce sens, armé de courage, ton cœur doit confirmer ce que tes mains ont mis dans les urnes.
Il n’y a de véritable paix politique que celle fondée sur la vérité… des urnes.

Congo Brazzaville : grossière falsification électorale

lundi 

28 mars 2016 à 12:02

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Il y a, affirme Hannah Arendt, des « miracles » en politique (La crise de la culture). Certes. Mais, devons-nous ajouter, en tyrannie, et toute tyrannie est impolitique, le tyran n’accomplit que des prodiges, comme l’atteste les présidentielles du 20 mars 2016 au Congo Brazzaville.

Denis Sassou Nguesso vainqueur : 8% dans les urnes, 60% à la proclamation des résultats. Autrement dit, quatrième par les suffrages et cependant premier lors de la publication des résultats. Ce prodige est une altération de la parole selon laquelle « les derniers seront les premiers ». Comment cela a-t-il été possible ? Parce que, sur le « bulletin unique » qui comprenait neuf candidats, l’un d’entre eux vaut sept (7) fois plus que les autres. C’est le prodige de la multiplication des voix par leur poids. Un nouveau système de décompte électoral. Cela, on en conviendra tous, est tout à fait extra-ordinaire. Insolite même.

Dans cette « élection », tout aura donc été hors de l’ordinaire. Outre le poids des voix, pour être vainqueur, Denis Sassou Nguesso a dû imaginer ce dont l’imagination la plus audacieuse n’avait pas encore eu l’idée : le huis clos. Une élection nationale à huis-clos. Au reste, ne nous méprenons pas, il s’agit là d’une réelle innovation électorale, en Afrique et peut-être même dans le monde. Et cette nouveauté est d’autant plus frappante et stupéfiante que, il y a cinq mois, en octobre 2015, la consultation référendaire organisée par Denis Sassou Nguesso avait été « ouverte », avec – il est vrai – un taux de participation beaucoup plus faible qu’annoncé et, comme depuis longtemps, un résultat tronqué.

En tous les cas, le scrutin du 20 mars innove par son huis clos. C’est inédit et, à n’en pas douter, ce fait constituera un cas d’école pour les instituts, les politologues et les étudiants en science politique.

Au reste, comment ne pas remarquer que le « huis clos » contredit totalement deux articles et quelques grands principes de la Constitution adoptée le 25 octobre 2015 ? En effet, il est instructif de rappeler ici que l’article 25 énonce que « La liberté de l’information et de la communication est garantie. Elle s’exerce dans le respect de la loi. La censure est prohibée. L’accès aux sources d’information est libre et protégé dans les conditions déterminées par la loi ».

Tout comme en dispose l’article 26 : « Le secret des correspondances, des télécommunications ou de toute autre forme de communication ne peut être violé, sauf dans les cas et les conditions prévus par la loi ».

Le « huis clos » est en violation directe et évidente des articles 25 et 26 de la Constitution. Une violation d’apparence légale, puisqu’elle s’appuyait sur une injonction du Ministre de l’intérieur et de la décentralisation au Directeur général de la société MTN, en date du 18 mars 2016.

Sous le rapport de ces libertés publiques, il est un autre fait tout aussi grave. Comment ne pas s’étonner que le Conseil supérieur de la liberté de communication (institué au Titre XV de la Constitution) n’ait même pas songé à soulever quelque objection de cette double violation des articles 25 et 26 ? En effet, cette institution publique est fondée en droit, par l’article 212 de la Constitution congolaise, à s’assurer de la bonne exécution des libertés de communication : « Le Conseil supérieur de la liberté de communication est chargé de veiller au bon exercice de la liberté de l’information et de la communication ». Et cependant, elle n’a rien trouvé à redire. Il est manifestement complice du « huis clos ».

Nous devons donc nous garder de sous-estimer cette triple violation ou inapplication de la Constitution que le président Denis Sassou Nguesso a fait lui-même rédiger, et adoptée par référendum (25 octobre 2015) puis promulguée. Le huis clos est un crime constitutionnel. La « raison d’état » ne saurait suffire à le justifier, puisque son objectif premier était d’organiser la falsification électorale.

Alors, ce fait appelle-t-il quelque méditation, pour en montrer l’inénarrable dimension. « Huis clos », rappelons-le, signifie portes closes. Tout un pays coupé du monde, soixante-douze heures durant. Le temps d’une falsification, somme toute fort mal ficelée.

On s’en souvient, dans son célèbre Discours de la méthode, Descartes réclamait, en matière cognitive, la suspension du monde extérieur, le temps de laisser s’affirmer le « cogito », par le fameux je pense donc je suis. Les portes closes, Denis Sassou l’a accompli, lui, dans un autre registre : le domaine électoral. Il a suspendu le monde extérieur pour la mise en œuvre de sa falsification. Il fallait tout simplement y penser. Et c’est ce qu’il fit, avec l’innocence creuse et pudique d’un tyran : je suspends, donc je suis. En vérité, le tyran est en cohérence avec lui-même. Car, est dupe et ingénu celui qui, en pleine tyrannie, réclame l’application de la démocratie.

Toutefois, on ne saisit la portée exacte de ce grotesque « huis clos » qu’en se remémorant le sens second ou dérivé du mot « huis clos » qui désigne, en matière électorale, le fait d’organiser une consultation dans laquelle, hormis le tyran, les protagonistes et le corps électoral sont isolés du monde extérieur.

Et chacun l’aura aisément compris, pour le tyran, le « monde extérieur » c’est l’ensemble constitué par le corps électoral, les candidats, internet et les ondes de communication. Dès lors, quoi de plus génial que de bloquer les candidats et quoi de plus banal que de couper les télécommunications : pas d’internet, nul sms et aucun téléphone, le laps de temps entre l’élection et la proclamation des suffrages ?

Au fond, pratiquer le « huis clos » consiste d’abord et fondamentalement à soustraire au regard public ce qui ne doit pas être sous la garde commune. Car regarder ou re-garder cela veut dire en propre garder-de-nouveau, « sous nos yeux », ce qui mérite de l’être. Ainsi, quiconque met de façon délibérée une élection à l’abri des regards publics ne fait qu’indiquer l’intention de retirer à la garde du public le mouvement des suffrages. Il est donc manifeste que tout « huis clos » électoral est en soi-même une falsification. En tyrannie, c’est la règle. En démocratie, c’est inadmissible.

En résumé, outre les deux faits précédents (le poids magique des voix et le huis clos), ce qui choque le plus dans la présidentielle du 20 mars 2016 au Congo Brazzaville, ce sont les deux points suivants.
En premier lieu, le contraste absolu avec le déroulement, le dépouillement et la proclamation des résultats dans quatre grands pays démocratiques africains où, ce jour-là, le monde extérieur n’avait pas été suspendu, bien au contraire. Tout d’abord, au Bénin avec une élection présidentielle à tous égards exemplaire. Puis en Cabo Verde (régime parlementaire) où législatives porteront au pouvoir l’opposition minoritaire depuis quinze ans et sans que cela ne soulève la moindre contestation. Ensuite, au Niger, avec une élection présidentielle sereine. Enfin, au Sénégal avec un référendum calme. Quel contraste, avec les présidentielles au Congo Brazzaville ! Quelle dissemblance qui, désormais, inscrit le Congo Brazzaville dans le registre mal famé des mauvais régimes.

En second lieu, c’est la grossièreté de l’artifice électoral et la sordidité de l’organisation du scrutin : car, par-delà les portes closes (huit clos), le poids magique de certaines voix (1 = 6,5), la durée de la campagne officielle (16 jours, du 4 au 19 mars), la diffusion nocturne de la proclamation des résultats (3 heures du matin) ne vient-elle pas confirmer qu’il n’y a jamais rien eu de « sincère », de claire et de démocratique dans cette élection-là, contrairement à ce que prévoit l’article 71 de la Constitution congolaise qui dispose « les conditions requises pour une élection libre, transparente, juste et régulière » ?

Force est de constater, depuis le 20 mars 2016, le Congo Brazzaville est en plein « état de nature » : les institutions publiques ne sont plus viables. Elles sont sans force. Plus de légitimité et de base éthique.

Qui donc, s’il est honnête avec lui-même, s’il recherche le juste et accepte la probité en morale publique, qui donc pourra défendre cette violation de la constitution congolaise, ce détournement éhonté du code de procédure électorale, cette abolition de la raison naturelle (le bon sens) ?

Car, si cela lui est conté, même un mal voyant peut voir ce qui s’est tramé derrière le huis clos. Et dans l’histoire universelle, c’est ainsi qu’agonise toute tyrannie. Au Congo Brazzaville, en innovant, Denis Sassou Nguesso a rendu manifeste tout le ridicule de son régime. Il en a brossé la caricature.

Paradoxalement, par cet huis clos, il a lui-même mis « sous les yeux » du monde entier en quoi l’institution « présidentielle », pilier du système tyrannique sur lequel repose son édifice privé, n’est que « bois pourri ». Tout n’a été que falsification. Alors, autant en emporte le vent.

Congo Brazzaville : agonie d’une tyrannie

lundi 

14 mars 2016 à 09:45

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Il est une leçon, en philosophie politique : un tyran ne sait pas quitter le pouvoir. Il doit y être contraint. L’épreuve de force est alors nécessaire et peut revêtir, selon les circonstances, une triple forme : douce (révolution de palais : changement de chef), brutale (coup d’état : suspension des institutions) ou générale (insurrection populaire : le peuple oriente les événements).

Sous ce rapport, il serait erroné de considérer le tyrannicide comme une variante de la fin d’une tyrannie, car le meurtre du tyran n’est que l’accident (non nécessité) des trois formes d’abolition indiquées. En revanche, dès lors que l’épreuve de force est engagée et tourne en défaveur du tyran, il ne lui reste plus d’autre option que l’exercice naturel de l’imprescriptible droit de fuite (Hobbes). Ce droit est une nécessité et pas un accident. Tel est le schéma d’ensemble de la fin d’une tyrannie, dans ses formes et sa finalité.

Au Congo Brazzaville, la course secrète des événements, les augures et l’actualité tendent à confirmer cette règle tragique de l’histoire politique, bien que nul ne puisse encore dire, avec certitude, laquelle des trois formes prévaudra ou si elles seront concomitantes voire successives.

En tous les cas, à la veille d’élections controversées, il est désormais manifeste que le chef de l’État congolais enregistre de cuisants revers, dont il ne veut décrypter le sens ni ne peut saisir la signification. Et maints de ses conseillers, soucieux de leurs propres intérêts, ne l’engagent point à penser les faits mais, bien plutôt, lui assurent que le peuple fait corps avec sa personne et qu’en face c’est maïs, pour reprendre une expression célèbre. Or, cet aveuglement organisé est toujours-déjà l’un des signes caractéristiques de la fin imminente d’un régime. Aussi devons-nous rechercher avec curiosité la cécité ou l’amaurose d’un tyran, pour saisir le futur immédiat d’une tyrannie.

Le premier indice se révèle dans la série de défaites diplomatiques subies par Denis Sassou Nguesso et qui, de façon indubitable, donne à penser qu’il a définitivement perdu la bataille des chancelleries. Or, essentielles dans les relations internationales, ces batailles-là deviennent capitales lorsqu’il s’agit des jeunes États africains pour la plupart fragiles, et notamment des systèmes tyranniques. Ainsi, est-il admis que, en Afrique plus que dans les autres parties du monde, un régime politique injuste mais qui sait faire prévaloir son bon droit est assuré de quelque longévité, tandis qu’un régime juste qui ne parvient pas à expliquer ou à légitimer son droit peut être confronté à maintes difficultés.
Toutefois, le Congo Brazzaville offre l’exemple unique dans laquelle les deux considérations précédentes se juxtaposent dans une insurmontable antithèse. En effet, d’un côté, le chef de l’État y dirige un injuste et vieux (1978 – 2016) régime politique (longtemps toléré) et, d’un autre côté, fait nouveau et décisif, il ne parvient plus à le légitimer ou à expliquer la longévité de son régime. Seul l’hebdomadaire Jeune Afrique ne semble pas le comprendre. Car, plus Denis Sassou Nguesso s’explique, plus il perd en crédibilité et, plus encore, il étale aux yeux du monde le caractère tyrannique de son régime. Il est comme piégé par lui-même. Cela s’appelle le « destin » au sens ou l’entend Hegel, à savoir « la conscience de soi-même comme étant son propre adversaire », autrement dit le fait qu’un individu travaille contre lui-même et ne peut faire autrement. Denis est prisonnier de Sassou. C’est un affligeant spectacle. Non libre, il ne peut répandre la liberté.

En effet, après un demi-siècle de pouvoir, dont 33 ans sans partage en tant que président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso ne convainc plus le monde. Il a d’abord perdu la bataille des chancelleries. Ainsi, sans ambages et par anticipation, l’Union Européenne vient de rendre caduque les présidentielles du 20 mars 2016 taillées sur mesure pour sa « victoire ». La France, indécise en apparence, ne le soutient pourtant plus et ses forces spéciales doivent sans doute déjà être en alerte, car le contraire est impensable. Le Parti socialiste français vient de se fendre d’une déclaration qui appelle au report des élections et son porte-parole réclame la mise en place d’une transition politique. La Belgique, dit-on, est encore plus tranchante. Outre atlantique, l’administration américaine, fidèle au Discours d’Accra de Barack Obama, n’a pas varié dans son refus catégorique de l’inviolabilité des constitutions. L’Exécutif brésilien, empêtré dans d’immenses difficultés intérieures, ne sera d’aucune aide. L’Occident paraît donc unanime. À ce fait certain, s’ajoute un autre non moins important : à une semaine des élections présidentielles du 20 mars 2016, l’Organisation internationale de la Francophonie n’a pas encore décidé d’y envoyer un corps d’observateurs. Ce signal est on ne peut plus clair et est renforcé par la prudente position ou le désaveu implicite des grands alliés africains d’hier moins disposés à soutenir un système moribond miné par de grands scandales (Affaire José Veiga, Affaire du Beach, Biens mal acquis, assassinats politiques présumés, etc.). Le Tchad, ex allié de poids, reste muet. L’Angola, dont l’implication militaire fut décisive dans le retour de Denis Sassou Nguesso au pouvoir (1997), est à présent plus que réservé et ne cache plus ses réticences. Et l’annonce même du retrait de la vie politique de « Zedu » (Eduardo dos Santos) en 2018 sonne comme un autre grand signe. En tout état de cause, et pour lors, l’Union Africaine est dans l’expectative. Bref, il n’est pas exagéré de dire que le tyran a perdu ses principaux soutiens à l’extérieur. Le peuple congolais l’a fort bien compris. Le glas a sonné.
Totalement défait à l’extérieur, Denis Sassou Nguesso se réfugie à l’intérieur.

Amalgame entre plébiscite et démocratie

Ainsi, après ces lourds échecs internationaux, le tyran en appelle au peuple, plus exactement à « son » peuple, pour tenter de justifier sa violation continue du texte fondamental : « Cela [nombre de mandats], clame-t-il, ne dépend que de la volonté des peuples et non des diktats qui viennent d’autres pays ». Au rebus les constitutions. Et ce fait, longtemps admis, ne peut plus l’être. Il y a comme un retour des principes. Dans ses instructives considérations sur « la science de l’État en abrégé », Hegel rappelait qu’il fallait considérer les constitutions comme la Bible : inviolable. Mais le conseil ne vaut pas pour les tyrans qui n’en n’ont cure. Car chaque tyran croit être la constitution et le peuple. Par suite, il est aberrant de dire que le tyran se croit au-dessus des lois. Dans sa réalité, il est enfermé dans un délirant triptyque dans lequel il est tout à la fois, lui-même, la loi et le peuple. Et il y aura toujours d’ingénieux et d’habiles conseillers pour le lui faire croire. En tyrannie, il n’y a donc pas de peuple. Le souverain, c’est le tyran lui-même. Lorsqu’il « consulte » le peuple, c’est lui-même qu’il interroge. En tyrannie, toutes les élections sont fictives, comme Aristote l’a depuis longtemps affirmé. Dans le cas du Congo Brazzaville, l’Union Européenne et le monde viennent d’en prendre conscience.

C’est pourquoi, et conformément au principe tyrannique, Denis Sassou Nguesso ne cesse de confondre plébiscite et démocratie, pour justifier sa confiscation des institutions au profit d’un petit nombre : lui d’abord, qui est à lui tout seul le véritable exécutif (gouvernement) ; sa famille ensuite, qui forme le parlement congolais ; enfin, son clan (les affidés), qui constitue le peuple. Tout le reste, et chacun le sait, n’est qu’apparence d’institution. Il n’y a plus d’État au Congo Brazzaville. C’est l’inversion même du paradigme obamien, inversion qui peut s’énoncer comme suit : l’Afrique a besoin d’hommes forts et d’institutions faibles.

Si l’on admet les éléments précédents, on comprendre pourquoi le tyran ne craint pas le ridicule idéologique et l’amalgame des idées, dans sa comparaison à Angela Merkel. Aristote a décrit les temps où surgissent des démagogues.

Ô Brazzaville, jadis « capitale de la France libre » aux heures sombres de l’Occupation nazie, et à présent refuge d’une tyrannie sanglante. Mais même le tyrannicide n’est pas à souhaiter. Aussi, pour Denis Sassou Nguesso, si c’est manifestement l’élection de trop, il lui est encore loisible de se retirer de la vie publique. Une bonne médiation pourrait l’y convaincre, avant qu’il ne soit trop tard et que la révolte populaire ne s’empare des rues.

Le lent déclin de l’État congolais

C’est la quasi-faillite des institutions publiques : le système de santé a disparu. L’Éducation nationale s’est effondrée, comme dans toute tyrannie (Montesquieu). L’armée est sous-équipée. La Justice est aux ordres. L’économie est prisonnière d’un homme. La République est impossible, et pour cause. La démocratie, un leurre. La corruption gangrène tout l’édifice public. La tyrannie ne peut avoir de base éthique. Et le « plaisir » du tyran (Aristote) est la seule règle : beaucoup d’hommes humiliés en ont souffert qui ont vu leur épouse séduite ou prise de force. Que de familles à jamais brisées. La jouissance du chef est le décimètre de la vie publique. Cette dégradation de l’esprit public (intérêt général) s’est accompagnée de l’extinction de l’État.
À sa manière, le tyran a installé une oligarchie des incapables (Sophie Coignard) ou plus exactement le « obumitri », sorte d’oligarchie bureaucratique militaro-tribaliste dénoncée par Ange Diawara au début des années 1970. Benoît Koukébéné, dès 1980, parlera volontiers de « la revanche des cancres ». L’affaiblissement des institutions publiques a donc été sciemment organisé. Mais l’opinion publique congolaise ne l’accepte plus.

Un règne trop long a exaspéré le peuple congolais

Il l’a montré et payé de son sang, lors des manifestations de novembre 2015 si durement réprimées. Il a réaffirmé son hostilité par son abstention massive lors du référendum visant à prolonger le règne de Denis Sassou Nguesso. Et sa colère monte. Il est des colères qui sont justes dit Aristote. Mars, qui porte bien son nom, sera peut-être le mois de guerre domestique (civile) qui viendra mettre fin à un règne manifestement trop long.

Il y a plus de 2500 ans, Aristote décrivait et expliquait cette volonté de perdurer au pouvoir. Et son analyse est si actuelle qu’on le croirait en train d’observer et de commenter ce qui arrive au Congo Brazzaville :
« Aujourd’hui [écrit-il …], du fait des avantages que l’on retire des biens publics et du pouvoir, les gens veulent gouverner continuellement, comme si, cela était toujours un gage de santé pour ceux qui gouvernent, si maladifs soient-ils. C’est peut-être cela qui fait qu’on n’a cessé de se ruer sur les magistratures » (Aristote, Les politiques, p. 227). Le Stagirite a énoncé une vérité intemporelle.
En tous les cas, la fraude massive en préparation, une étincelle et tout peut s’embraser à Brazzaville, à Pointe Noire et d’autres grandes villes de l’intérieur du pays. Nous devons anticiper ce chaos. Il faut épargner les populations congolaises et protéger la communauté française. L’armée congolaise, profondément divisée, se rangera majoritairement du côté du peuple.

Une économie à bout de souffle

L’autre facteur de crise est la crise économique et budgétaire, qui devrait advenir dès le mois de mai prochain. Et comment ne pas rappeler ici comme le fait Benoît Koukébéné que, outre l’effondrement du Mur de Berlin, ce facteur a déjà été l’une des causes majeures de la transition politique impulsée par la Conférence nationale souveraine (1991) qui chassa Denis Sassou Nguesso du pouvoir (1991 – 1997). En effet, la forte chute du prix du baril de pétrole et la baisse des recettes fiscales qui en résulte annoncent, selon Jean-Luc Maleka, un second semestre 2016 marqué par le non-paiement des salaires des fonctionnaires, le ralentissement de l’activité, etc. Cette crise rendra insupportable le fait que Denis Sassou Nguesso et son clan détiennent 85% de l’économie congolaise, phénomène unique au monde.

Alternance et unité nationale

Le peuple est prêt à prendre la rue pour congédier le tyran. Le droit des peuples à l’insurrection est irrécusable (Hegel). Les chancelleries et les organisations internationales ne peuvent l’ignorer. Tous les ingrédients de la fin imminente d’une tyrannie sont rassemblés au Congo Brazzaville. Il est grand temps et impératif d’organiser, dès à présent, la transition démocratique et l’alternance républicaine.

Si, au Congo Brazzaville, le général républicain (rôle durant la Conférence nationale en 1991), Jean-Marie Michel Mokoko, originaire du Nord, est incontestablement l’homme qui peut assurer et assumer l’alternance et/ou la transition, sur le front extérieur, l’ingénieur pétrolier Benoît Koukébéné, fils du Sud, a pris une part éminente dans ce combat, en parvenant à mobiliser des forces comme peu ont pu le faire avant lui. L’addition d’autres hommes politiques congolais peuvent et doivent permettre une nouvelle ère de l’histoire institutionnelle du Congo Brazzaville. Les dés sont jetés.

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits