Eduard Gans, collaborateur de Hegel et Professeur de Marx

mardi 

31 janvier 2017 à 08:02

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En souvenir de mon vieil ami décédé, Amady Ali Dieng, le penseur engagé

Une ascendance nègre

Eduard Gans (D.R)Eduard Gans a été à Hegel, ce que Théophraste fut pour Aristote. Et s’il peut se comprendre qu’il reste inconnu du public, cela s’admet moins quand il s’agit des cercles de l’hégélianisme. Seuls quelques spécialistes de Hegel se souviennent de lui et, parfois, au détour d’un commentaire, laisse apparaître son nom, mais sans plus. Même dans le corpus hégélien, il n’est mentionné que dans les notes. Pourtant, sa contribution doctrinale ne fut pas marginale.

De cet état de fait, on peut trouver une première explication dans le fait que, en son temps, Hegel a écrasé de son poids et de sa dimension tout son entourage, y compris Hölderlin et Schelling. Son fils, Karl Hegel, l’un des plus brillants historiens allemands, plus que tout autre n’a pas échappé à cette règle. Il en est allé de même pour Eduard Gans, l’un de ses meilleurs disciples, et sans la présence duquel bien des pans de la philosophie du droit et de la philosophie de l’histoire de Hegel ne se laisseraient appréhender que plus difficilement. Il a été le principal contributeur aux Principes de la philosophie du droit ou Science de l’État en abrégé de Hegel, ouvrage qui résume ce que Hegel lui-même a appelé L’esprit objectif.

Ce grand oubli d’Eduard Gans s’explique d’autant moins qu’il a été le professeur de Karl Marx, et l’on ne comprend pas la critique que Marx fera de l’État hégélien, sans Eduard Gans qui en est comme le repoussoir inavoué.

Ainsi, toute l’activité intellectuelle et scientifique d’Eduard Gans a-t-elle été encadrée par deux des plus grands noms de l’histoire de la Pensée moderne : Hegel et Marx. Et rien que cet « état de service » aurait dû lui épargner d’être pris dans les filets ingrats de l’oubli.

Eduard Gans est né le 22 mars 1798, à Berlin, et meurt le 5 mai 1839, dans la même ville, à 41 ans, quelques années après Hegel (1831). Il était juif d’origine. Son père, Abraham Isaak Gans, banquier, mourut également très jeune, à 47 ans (23 mars 1766 – 6 septembre 1813). Sa mère, Zipporah Marcus (2 janvier 1776 – 22 décembre 1839), était une berlinoise et vécut plus longtemps que son époux et son fils. Son unique sœur se prénommait Henriette (1800 – 1875).

Eduard Gans était donc un éminent intellectuel d’origine juive qui se convertira au christianisme, non sans que cela ne soulève émoi et protestation dans sa communauté. Il ne le fit pas seulement en raison de convictions philosophico-religieuses qui le poussèrent à renier son appartenance première, mais également pour avoir le droit d’enseigner dans les universités allemandes.

Juriste de solide formation, il était tout autant historien et philosophe. Ce qui explique sa proximité et la responsabilité doctrinale et théorique que lui confiera Hegel. Et, juste après la mort prématurée de ce dernier (choléra, 1831), Eduard Gans fera partie du cercle intime qui constituera l’association « Les amis du défunt » dans le but de procéder à la publication posthume de toute l’œuvre de Hegel.

Mais, ici, un autre aspect de sa personne nous intéresse : son phénotype, plus précisément son « phénotype macroscopique », c’est-à-dire ses caractéristiques physiques observables. Pour simplifier, disons que le phénotype est l’ensemble des caractères extérieurs d’un individu (couleur de peau, des yeux, morphologie, etc.), en lien avec son génome (ensemble des gènes).

Or, lorsqu’on observe les images d’Eduard Gans qui nous sont parvenues, on est immédiatement frappé par certains traits qui indiquent une parenté (lointaine ou proche) avec les populations négroïdes, et plus clairement une ascendance noire. En effet, la photo que nous montrons ici laisse apparaître des cheveux de type frisé, fortement frisé ou bouclé, et l’homme paraît avoir le teint quelque peu hâlé. Ces traits phénotypiques sont frappants.

Mais il est un autre indice, qui pourrait conforter cette parenté : le prénom de sa mère, Zipporah.
Rappelons ici que Zipporah est un prénom dont l’étymologie signifie « petit oiseau ». Et, bien évidemment, chacun l’aura reconnu, c’est le prénom de la célèbre Tsippora, Séphora ou Séfora (selon les orthographies), qui fut la première épouse et peut-être la seule de Moïse (Exode 2).

Tsippora, bergère comme ses six sœurs, était la fille de Jethro (ou Ragouël : « ami de Dieu »), un prêtre de Madian qui rendait un culte à El Elyon, son dieu. Moïse fit sa rencontre, lors de son exil (fuite) à Madian, étape qui constitue la troisième séquence de sa vie. Et contrairement au tableau célèbre de la chapelle Sixtine réalisée par Sandro Botticelli, La jeunesse de Moïse (1481 – 1482), qui la représente blanche de peau, la Bible la décrit exactement comme noire et originaire ou du Soudan (Nubie), ou d’Égypte ou d’Éthiopie, selon les traductions et les controverses.

Elle est parfois assimilée (monogamie) ou alors distinguée (polygamie) de la fameuse Kouchite, épouse de Moïse, qui est désignée comme une Éthiopienne (Nombre, 12 – 1).

En tous les cas, dans la continuité du tableau de Sandro Botticelli, notons que dans le film Les Dix commandements (Cecil B. DeMille, 1956), le rôle de Tsippora (Séphora) de Madian est tenu par la belle actrice canado-américaine Yvonne de Carlo, blanche, avec une assez forte ressemblance de l’héroïne de Botticelli. Ce type de « blanchisation » n’est pas un phénomène nouveau. On en trouve une trace avec le Héraclès des Grecs, qui avait maints traits négroïdes (corps trapu, cheveux crépus, fesses noires, etc.) en raison de son ascendance noire par sa mère Andromède originaire d’Éthiopie. Puis, Héraclès sera successivement blanchi par les Romains (Hercule) jusqu’à Walt Disney. Tsippora, à l’origine, était une femme noire et connaitra la même « blanchisation » historique. Ésope, lui-même d’origine égyptienne, si l’on en croit l’abbé Grégoire, se demandait et s’étonnait dans sa Onzième fable  qu’on puisse blanchir une nègre. Avec Héraclès et Tsippora, nous tenons deux exemples que l’on pourrait multiplier.

Mais Tsippora n’a pas seulement été l’épouse noire de Moïse, elle est également celle qui pratiquera la circoncision salvatrice de Guershom (Exode, 2, 21), leur premier fils, pour toucher du prépuce tranché et ensanglanté les pieds de Moïse, geste qui épargnera son époux de la mort que Dieu voulut lui infliger (Exode 4, 24 – 26). Elle est donc le personnage central de la troisième grande séquence de la vie de Moïse (sauvetage des eaux (Nil), puis face-à-face du Buisson ardent (Horeb).

Sur la base des éléments patronymiques et biographiques fournis, revenons au phénotype d’Eduard Gans. Force est alors de constater que sa composition allélique (génotype), qui détermine son phénotype, est assez éloquente ou parlante. En effet, d’où tient-il ses cheveux fortement frisés et son teint basané ? Fort probablement de sa mère Zipporah. Cette hypothèse repose sur quelques minces indices, notamment le prénom Zipporah qui, dans l’histoire juive, renvoie à une ascendance prestigieuse et nègre. Était-ce pour cette raison que sa mère reçut ce prénom ? Et puisque nous ne disposons pas de portrait de son père, Abraham Isaak Gans, nous devons affirmer que c’est très probablement de sa mère qu’Eduard Gans a hérité de plusieurs allèles (versions variables d’un même gène) par lesquels s’identifient les populations noires.

En conclusion, que l’un de ses principaux collaborateurs, d’origine juive, ait indubitablement une ascendance noire, Hegel ne pouvait que le remarquer. Et cette indication renforce l’idée selon laquelle il n’a pas jamais été un raciste, comme cela arrange maints médiocres de le prétendre. En effet, et nous l’avons maintes fois écrit, dans La Phénoménologie de l’Esprit, Hegel n’a pas hésité à ridiculiser laconiquement toutes les grandes théories et doctrines racistes de son époque, en particulier la Phrénologie de Frantz Joseph Gall et la Physiognomonie de Johann Kaspar Lavater alors très en vogue ; si, dès son adolescence (12 ans), il n’a pas atermoyé pour écrire audacieusement dans son « journal intime » que Ménès l’Égyptien (Mény, Menas ou Narmer), 1er pharaon, fondateur de la dynastie thinite vers – 3150 avant J.-C., qui a unifié la Haute-Égypte et la Basse-Égypte, est un descendant de Cham (ancêtre biblique des Noirs) ; s’il a affirmé l’origine égyptienne de la civilisation grecque (Leçons sur la philosophie de l’histoire et notre article Hegel et l’Égypte antique) ; s’il a affirmé que la Haute-Égypte (Nubie) et l’Éthiopie (Carl Ritter) sont la source historique et civilisatrice de la Basse-Égypte (Leçons sur la philosophie de l’histoire), ce qui, loin de satisfaire les disciples de Cheikh Anta Diop, les horripilent ; si jeune précepteur à Berne, après la lecture de l’Histoire des Deux Indes de l’abbé Raynal et Diderot, premier ouvrage anti-esclavagiste, il n’a pas tergiversé et a fermement condamné l’esclavage et la compromission de l’Église ; s’il a médité et décrit la première victoire de l’esclave sur son maître (dialectique) dans Domination et servitude (La Phénoménologie de l’Esprit) en 1804, au moment même où Haïti proclame son indépendance ; s’il a emphatiquement salué la révolution des esclaves noirs d’Haïti et applaudi à la fondation chrétienne du premier État noir post-esclavagiste, comme nous l’avons montré dans notre article sur Hegel et Saint-Domingue ; et s’il a été, contre toute l’histoire officielle de la médecine tropicale, pratiquement le seul a attribuer la découverte de la quinine à un médecin noir, le Dr Kingera (La raison dans l’histoire) ; s’il a été le seul à voir dans le royaume du Dahomey (Afrique de l’ouest), et excusez du peu, la « réalisation partielle de la République de Platon » (La raison dans l’histoire), alors comment le considérer comme un raciste et l’ennemi des peuple noirs ?

Sa fréquentation et son choix porté sur Eduard Gans se fit au-delà ou contre toutes les conceptions racistes. C’est encore lui qui militera et le cautionnera pour son intégration comme Privat-Dozent, avant que celui-ci ne devienne professeur d’université.

C’est pourquoi, « il est grand temps » (Zarathoustra, Nietzsche) de préparer la publication de ma thèse de doctorat : Hegel, critique de l’Afrique ou Introduction aux études critiques de Hegel sur l’Afrique, soutenue en Sorbonne (Paris – 1), en 1990, il y a près de vingt-six ans et qui a marqué un tournant décisif dans la compréhension de l’itinéraire africain de Hegel, comme l’avait souligné mon vieil ami, penseur et économiste sénégalais Amady Ali Dieng, aujourd’hui disparu, et auquel cet article de combat et de pensée est dédié.

Mario Soares : un ami des peuples d’Afrique

mardi 

10 janvier 2017 à 12:38

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Mario Soares et Aristide Pereira (D.R)L’homme fut un sage, comme peu d’hommes savent l’être en politique. Aristote parlerait de sagacité ou de prudence, dans les affaires publiques. Et sans doute Bossuet eût-il vu en lui un modèle de vertu. Comme La Bruyère, Mario Soares aurait pu s’écrier : « Je suis peuple » !

Mario Soares est mort, après une longue vie de combats démocratiques, en vue de la République et pour une société plus juste. Il aura toujours été attentif au sort des plus pauvres et à la Liberté. Aussi prêchait-il un socialisme porté par l’État-providence et non pas une molle social-démocratie soumise au marché et au Capital, qui accable les plus faibles.

Le souvenir public gardera de lui l’image fixe d’un grand émancipateur du grand peuple portugais. Avec les audacieux officiers militaires qui mirent fin à la guerre coloniale, il restera dans l’histoire comme l’un des pères fondateurs de la Deuxième République portugaise.

« L’attention est la pointe de l’âme » dit une formule. Mario Soares aura toujours été attentif au sort des peuples africains. Et cet aspect de son âme le distingue radicalement de maints dirigeants européens et surtout français.

Et pour mettre en exergue cette qualité éthique de Mario Soares, qu’il me soit permis de rappeler sa critique morale de nombreux chefs d’État africains.

François Mitterrand et Mario Soares adulaient Amilcar Cabral, dont ils vanteront constamment les qualités morales, l’énergie politique, la culture personnelle et l’intelligence. C’est leur point de départ critique des dirigeants africains.

Mario Soares se sentira quelque peu comptable de l’héritage de Cabral. Aussi consacrera-t-il une partie de ses activités à recueillir et à faire numériser tous les écrits disponibles de Cabral, les préservant ainsi de la destruction et de la négligence. Dans la même veine d’idées, il n’est pas étonnant qu’il ait choisi le Symposium international Amilcar Cabral, pour fustiger le comportement irresponsable de certains chefs d’État africains qui enfoncent délibérément leur peuple dans la misère. Son propos vaut comme son testament politique et une attention marquée à l’endroit de l’Afrique des peuples.

Ainsi, en 2004, à Praia, capitale de Cabo Verde (Cap Vert), lors de sa communication intitulée Amilcar Cabral : une pensée actuelle, il déclarait sans fioritures :

« Quarante ans après le grand mouvement émancipateur des décolonisations, l’Afrique, libérée du colonialisme traditionnel et de l’apartheid, totalement indépendante, en termes formels, apparaît comme un Continent à la dérive. C’est une réalité que les dirigeants africains ne doivent ni ne peuvent ignorer et qui a plusieurs explications. »

Et sans ménagement ou hypocrisie politique, Mario Soares invitera les dirigeants africains à ouvrir grands leurs yeux sur les accablantes réalités africaines : un continent à la dérive et des dirigeants inconséquents dans une Afrique dont il dresse l’affligeant tableau.

S’inspirant ouvertement de l’exemple de Cabral, Mário Soares invite les dirigeants africains à une évaluation critique de leur activité. Et, après avoir rappelé le fameux mot d’ordre de Cabral sur l’autonomie de la pensée des combattants de la liberté, « penser par nos propres têtes et partir de ses propres expériences », il ajoute : « Quatre décades après le grand mouvement de décolonisation, les dirigeants africains doivent faire une réflexion critique sur le chemin parcouru depuis le point de départ, en trouvant des formes adéquates pour qu’ils résistent, avec succès, aux formes nouvelles d’exploitation coloniale, dont ils continuent à être victimes ».

Mieux encore, cet appel n’est pas allé sans le rappel des grands défis auxquels l’Afrique postcoloniale est confrontée :

« Le continent africain a été particulièrement atteint par la globalisation. Au-delà des conflits ethniques, de l’expansion des fondamentalismes religieux – spécialement islamique mais aussi le christianisme évangélique – des pandémies, comme le sida, et de la corruption des dirigeants qui ont perdu le sentiment du service public et la sensibilité [fibre] sociale, en relation à la misère des autres, la globalisation a contribué à l’augmentation de l’exploitation de l’Afrique – de ses richesses – par les grandes multinationales… »

Avec la mort de Mario Soares, les peuples d’Afrique perdent un de ses grands défenseurs. Puisse le Portugal ne pas l’oublier et l’Afrique garder mémoire fidèle, si elle ne peut tenir le Souvenir.

Hommage à António Monteiro Mascarenhas, ancien Président de Cabo Verde

vendredi 

7 octobre 2016 à 12:01

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Car il peut servir de modèle universel à ce que doit être tout Président d’une République digne ; d’une République, dis-je, dont le titre n’est ni usurpé et moins encore emprunté par commodité, comme le sont de nos jours maintes « républiques ». Aussi, par le vagabondage de mon imagination, j’incline même à croire que si Ambrogio Lorenzetti revenait et décidait de reprendre son célèbre tableau, Les Effets d’un bon gouvernement (1338), sans aucun doute eût-il inséré António Monteiro Mascarenhas parmi les personnages de l’emblématique République de Sienne.

L’homme était vertueux, au sens que Platon et Aristote – les deux grands maîtres de la philosophie politique – prêtent à cette notion. Puisqu’il resta simple tout le long de sa vie, modeste à souhait et exerça sa fonction avec la plus grande délicatesse et une haute exigence éthique, toujours soucieux du « bien public ».

La République de Cabo Verde, parlementaire en droit et semi-présidentiel dans son fonctionnement, lui doit bien plus que ce qui est généralement dit et admis. Ce n’est que justice, que de le rappeler.

1989 : le mur de Berlin vient de s’effondrer. Un vent puissant balaie alors la terre. Une averse démocratique (représentative) secoue le monde. Poreuse aux souffles du monde, les premiers effets se font très vite sentir dans l’archipel du Cap Vert : multipartisme, en 1990. António Monteiro Mascarenhas emporte, en mars 1991, les présidentielles, soutenu par le Mouvement Pour la Démocratie (MPD), parti de type libéral. Et élu Président de la République, il assurera la première alternance politique en Cabo Verde, sans y injecter la moindre secousse. Un exercice affiné de l’institution présidentielle et, cinq ans plus tard, le peuple caboverdien le lui rend bien et lui apporte 73% de ses suffrages. Un second mandat exemplaire, de bout en bout, jusqu’au 22 mars 2001.

À n’en pas douter, António Monteiro Mascarenhas aura été l’un des grands stabilisateurs des Institutions publiques caboverdiennes. Ses qualités personnelles y auront compté pour beaucoup : discrétion, modération, pondération, probité et courtoisie. Parce que ferme sur les principes républicains. Aussi apportait-il un soin particulier, une attention méticuleuse à maintenir les écarts entre vie privée et vie publique, entre morale personnelle et esprit public, intégrité personnelle et action politique. L’homme, dit Aristote, est l’être qui se tient droit.

Il était d’un naturel calme. D’une belle éducation et attentif aux autres. Un esprit bien formé au Droit, dans la prestigieuse université Catholique de Louvain (Belgique). Tout chez lui, comme chez Andromaque, respirait le Droit. Il eut pu dire avec elle :
Voici la règle que je loue et que je me prescris :
Ni dans ma cité ni dans mon ménage,
Nul pouvoir où ne soit le droit .

Il ne tient pas au hasard qu’il ait été Président de la Haute-cour de Justice de Cabo Verde de 1980 à 1990, avant d’être Président de la République.

Et que de souvenirs personnels. Il aimait mon père, Amarante Gonçalo Tavares, dont il était parenté au quatrième degré, par la branche Monteiro. Dès que cela lui était possible, il lui rendait visite. Et c’est avec une émotion sublime que nous relisons encore sa brève lettre de condoléances lors du décès de mon père.

António Monteiro Mascarenhas appréciait également le savoir (pas uniquement la connaissance) et il cultivait une bonne relation avec les intellectuels. Il me souvient bien, deux faits marquants. 1991. Juste après ma soutenance de doctorat de philosophie à Paris-1, sur Hegel et l‘Afrique, il me fit parvenir une lettre de félicitations, qu’il prit le soin étonnant de plastifier, comme s’il avait voulu qu’elle résistât aux épreuves du temps. Puis, à l’occasion de son premier passage officiel à Paris, il demanda au Protocole d’État caboverdien de lui organiser un tête-à-tête avec moi. En aparté, quel bel échange sur les grandes idées qui mènent le monde ! C’était un bonheur pour moi, un ravissement de l’esprit que celui de discuter avec un homme public si cultivé et éduqué.

L’Afrique, en dépit de ce que répandent les grands médias, offre au monde de beaux exemples de démocrates et de républicains. Incontestablement, António Monteiro Mascarenhas est à suivre. Puisse des biographies relater la vie de cet homme remarquable.

Le 16 septembre dernier, s’éteignit António Monteiro Mascarenhas.
Adieu, ami et cher Président ! Et encore merci pour tes leçons. Si tu fus si bon et si droit sur terre, alors comment ne pas préméditer que là-haut, au Ciel, tu continueras tes bonnes œuvres. Car les âmes bonnes ne changent pas de nature.

Hommage à Shimon Peres

vendredi 

30 septembre 2016 à 08:46

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Un homme est mort : Shimon Peres (Szymon Perski). Parmi les hommes, il fut un « grand homme », au sens que Hegel prête à ce mot. Un soldat de la Paix quitte ce monde inachevé, lourd d’un bel héritage : la naissance d’une nation, un vieux rêve. Vivre, dit René Char, c’est persister à accomplir un souvenir. Il a prôné et promu la Paix, avec les Palestiniens : les Accords d’Oslo et le Centre Peres pour la Paix. Mais il a également fait la guerre, contre eux, seulement lorsqu’il l’a cru utile et justifiée.

Hassan, son homme de confiance, le plus proche d’entre les proches, est un Palestinien. Deux amis. Pour Hassan commence les jours de peine et de tristesse.

J’ai rencontré Shimon Peres, la première fois, lors du centenaire de Charles de Gaulle, alors que j’étais membre du comité restreint d’organisation présidé par Bernard Tricot, sous l’autorité de Michel Rocard, Premier ministre. C’était en 1989. Nos échanges furent brefs et courtois.

Mémoire forte. Il s’en est souvenu, lors de notre deuxième rencontre, chez lui, à son domicile, à Tel Aviv, en 2003. Un esprit puissant et affable. Un bel échange d’idées. Le protocole était simple. Comme l’homme. Disponible et prompte à soutenir une idée qui lui paraissait nécessaire. Alors même que nous lui présentions un projet d’aide aux populations désolées d’Afrique centrale, il prit son téléphone, et en notre présence, saisit Mickaël Gorbatchev, pour l’y associer.

Il m’offrit une coupe de vin, du Merlot, excellent, l’un des meilleurs crus que j’aie bu.

Une photo, pour le souvenir.photo-avec-shimon-peres

Au mois de janvier dernier, nous avions programmé la troisième rencontre. Mais une alerte cardiaque en obéra le principe.

Somme toute, Shimon Peres a bien vécu, et toujours en homme digne. Puisse donc la terre lui être légère et que, là-haut, les propylées du Ciel s’ouvrent à son accueil.

Diverses sont les lignes de vie, comme sont les routes et les bornes des monts, dit Hölderlin. Ce que nous sommes, un Dieu l’achèvera là-haut, dans la grâce, la paix et les harmonies éternelles.

Adieu Roger Mansuy ! « C’est un joli nom camarade »

dimanche 

21 décembre 2014 à 13:45

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Livre Roger Mansuy

Couverture du livre de Roger Mansuy

« Notre camarade Roger Mansuy est décédé, hier soir, chez lui, d’une crise cardiaque ». Ainsi retentit encore le sms de Daniel Rigault du mercredi 17 décembre 2014.

« Quel grand malheur, pour tous, et pour notre ville », répondis-je à ce fracas.

La mort, pense Heidegger, est la structure essentielle de l’existence. Et pour Bossuet, maître incontesté des oraisons funèbres, elle se caractérise par sa soudaineté qui, toujours, frappe l’entourage et les amis du défunt.

Roger Mansuy est mort. Comme il m’est de mémoire, je me rappelle de la visite que je lui rendis, le 14 novembre 2013, rue Jarrow. Un tête-à-tête amical. Un café partagé et trois heures d’échanges intenses et instructives. Roger me fit d’abord visiter son appartement. Chaque élément à sa place et bien rangé, qui dévoilait un esprit bien construit et serein. Et tous ses documents personnels si nombreux, bien archivés, comme savent le faire les Allemands avec leur sens culturel du classement. Il prenait malin plaisir à raconter comment et dans quelles conditions il avait obtenu ou « arraché » au bailleur cet appartement HLM. « Je ne te crois pas, lui dis-je ». Il répondit : « je te jure que c’est vrai ». Et nous partîmes dans un long fou-rire. Il voulait vivre modestement, en HLM, comme peu savent le faire.

Roger  : lance-de-gloire. Nombreuses sont les personnes qui ne savent pas porter leur prénom. Lui portait bien ce prénom tiré du germanique « hrod », la gloire, et « gari », la lance. Il y a, dans ce prénom, dans la stature et l’allure typique de Roger Mansuy, quelque chose qui me faisait songer aux cavaliers germains qui, à la veille de la Noël de l’an 600, envahirent la France. Mais, plus significatif encore, je le savais et je ne saurais dire si lui le savait, son nom de famille, Mansuy,  signifie « averti » , au sens d’homme intelligent ou de personne sage. Et Mansuy l’était, un peu comme s’il avait voulu accomplir le sens et la signification de son nom. En effet, toute sa biographie était tendue vers l’intelligence. Son excellent ouvrage, Épinay-sur-Seine, Un peu d’histoire, beaucoup de nostalgie, dont il préférait – me disait-il – la version première (publiée à compte d’auteur) à celle édulcorée éditée par la municipalité, en porte témoignage. Il est impératif de le lire, pour qui veut comprendre l’histoire actuelle de notre ville si ravagée depuis quelques années, malgré les apparences. Sa nostalgie, qui était un nostos-algos, c’était l’époque où Épinay n’était pas une cité dortoir mais ville industrielle, avec des ouvriers ; une commune communarde et non cette kyrielle de ghettos ou d’enclaves communautaires entretenus sur fonds publics. Il y voyait le déclin d’Epinay. Nous en discutâmes avec gourmandise, lui exposant et moi répartissant. Le goût pour la science historique nous tenait liés. Au fond, et il faut le dire, Roger était un intellectuel. Il appréciait que je le lui dise, tirant un certain plaisir à l’évocation de ce statut. C’était un homme « averti », l’un des rares militants de gauche avec lequel je pouvais parler de Marx, de Jaurès ou de Babeuf, et du mouvement ouvrier français.

Expérience : eundo assequi,  ce que chemin faisant on rencontre.

Nous parlions, tels de vieux amis, de nos vies respectives. Les succès scolaires et la réussite professionnelle de ses enfants l’honoraient. Son père, se plaisait-il à rappeler, l’avait influencé et profondément marqué, par sa vivacité, sa combativité pour l’égalité et son sens de la dignité humaine. Il me raconta, avec un souvenir tenace, comment son père avait mis un terme à sa formation de pâtissier, non sans avoir secoué et « remonté les bretelles » du formateur qui, en guise de formation, le rudoyait. De ces années de pâtisserie il gardera un fil de tradition et une nostalgie. En effet, l’un de ses grands plaisirs, disait-il, c’était d’apprendre à ses petits-enfants à faire des gâteaux, en fin de semaine ou aux jours de congé scolaire. Il racontait ce rôle de formateur en pâtisserie avec affection, comme savent l’avoir les grands-parents.

Un fait l’a profondément choqué : la remise en cause de sa nationalité française par l’Administration, lors du renouvellement de ses pièces d’identité, alors même qu’il était élu au Conseil municipal. Il fut meurtri par  cette tracasserie administrative. Car, né en Allemagne et d’une mère allemande, en 1947, l’administration française lui demanda de justifier sa nationalité française. Ce fut une expérience axiale, une « situation limite » (Karl Jaspers) où, confronté à l’Autre, on est renvoyé à sa propre identité. Français ou Allemand ? Ce fut, pour lui, une épreuve que celle de rassembler tous les documents pour prouver qu’il était Français.

À côté de sa passion pour l’histoire locale et l’amour de sa famille, il y avait, bien évidemment, son engagement politique. Convaincu de l’idéal communiste de Jaurès, il était toujours, « en groupe, en ligue, en procession, en bannière, en slip, en veston [… et était] de ceux qui manifestent » , selon les paroles de Jean Ferrat. Roger Mansuy accordait une importance politique majeure aux « manifs », comme moment de mobilisation. Je le revois, casquette sur la tête et sac à dos, avec ses « camarades », s’en allant vers Paris, défiler « de Charonne à la Nation ». Il était un vrai « empêcheur de tuer en rond ».

Mais ce qui, le plus me frappait, c’était le culte qu’il vouait à ses « camarades ». Aussi terminerai-je en citant, de nouveau, Jean Ferrat :

« C’est un joli nom camarade, c’est un joli nom tu sais
Qui marie cerise et grenade aux cent fleurs du mois de mai » .

Les tontons flingueurs, Le professionnel… Des films spinassiens !

Par , le 

mercredi 

27 novembre 2013 à 07:54

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Georges Lautner (D.R.)

La disparition de Georges Lautner (1926-2013) est une grande perte pour le cinéma français, et pour tous les amateurs du septième art.

Rentré dans le monde du cinéma par la petite porte, comme décorateur, projectionniste, il devient assistant-réalisateur de Sacha Guitry pour Le Trésor de Cantenac en 1949, mais sa carrière de réalisateur décolle vraiment pour le grand public dans les années 1960 avec Le monocle noir (1961), Les tontons flingueurs (1963), et d’autres comédies à succès comme Les barbouzes (1964) et Ne nous fâchons pas (1966), la plupart du temps en collaboration avec Michel Audiard pour les dialogues.

Affiche du Professionnel (1981) (D.R.)

Affiche du Professionnel (1981) (D.R.)

Lino Ventura, Bernard Blier, Jean Gabin, Mireille Darc, Jean Yanne, Coluche, Alain Delon, Pierre Richard, Miou-Miou, Jean-Pierre Marielle… La liste des acteurs qui auront tourné sous la direction de Georges Lautner a des allures de Panthéon. Mais la dernière partie de la carrière du réalisateur fut surtout celle de la collaboration avec Jean-Paul Belmondo, depuis les immenses succès du Guignolo (1980) et Le professionnel (1981) jusqu’à son dernier film, L’inconnu dans la maison, sorti en 1992, en passant par Joyeuses Pâques (1984).

La mort de Lautner attriste aussi toute la ville d’Épinay-sur-Seine, capitale française du cinéma, dont les studios avaient accueilli le tournage de nombreux de ses films, notamment ses plus grands succès Les tontons flingueurs et Le professionnel. Georges Lautner mérite un hommage spinassien, lui qui a su démontrer qu’il est possible de faire un cinéma d’auteur, exigeant, et qui n’en reste pas moins, par essence, un cinéma populaire, qu’on ne se lasse jamais de revoir.

Georges Lautner sur le tournage des Tontons flingueurs (1963). (Source Maurice Fellous / AFCinéma)

© 2013 Pierre F. Tavares / Crédits